FONCTION SECONDAIRE DES REPRÉSENTATIONS
L'ordre de décroissance de la première colonne correspond à peu près exactement à l’ordre de croissance des deux autres : il n’y a qu’une correction systématique à faire subir à deux couples de chiffres, qui provient de ce que le groupement EA favorise ceux qui le possèdent, indépendamment de leur secondarité. Or, assurer la prédominance de fins lointaines sur des fins prochaines, en sacrifiant celles-ci malgré la force qui s’attache à des objets plus visiblement engagés dans le présent, et subordonner ses actes à des règles générales qui doivent avoir été induites des expériences passées, c’est mêler à la vie ces vertus abstraites, qui atteignent à leur pureté analytique dans la science, puisque celle-ci est d’autant plus profonde, qu’elle se détourne de l’utilisation des choses, pour en préférer la connaissance dont on ignore encore quel sera le profit, et qu’elle sera d’autant mieux vérifiée que le nombre des faits qui rentrera dans l’extension des lois sera plus grand.
D’après ces analyses, la secondarité favoriserait la véracité de deux façons : c’est, en premier lieu, en inhibant les réactions immédiates du sujet sur le perçu pour l’amener à rechercher quels autres effets plus lointains peuvent résulter de la réaction; et même dans le cas où cette enquête aboutirait à remplacer le mensonge improvisé par le mensonge prémédité, il y a des chances, en raison de l'utilité générale que le crédit inspiré par un homme lui assure, à ce que l’homme ne mente plus qu’à bon escient, où il peut, au minimum, et que, nous ne disons pas la gravité, maïs la fréquence du mensonge, qui est seulement ce que les statistiques retiennent, en soit diminuée.
On peut objecter à ces conditions qu’une véracité subordonnée à son utilité n’est plus la véracité ? Oui et non. Ici s’impose la distinction entre la psychologie objective et l’autre. Pour la psychologie objective, à laquelle se réfèrent les statistiques, est mensonge toute altération de la vérité dont le principe est chez le sujet. Pour elle, la véracité reste la véracité, même quand elle est le fruit d’un calcul. Pour la psychologie subjective, la véracité doit être voulue pour elle-même, et elles’accorde avec lintentionnalisme moral, d’après lequel il n’y a de moral que la véracité née de l'intention d’être vérace.
Nous pouvons ici réconcilier les deux exigences. Par les statistiques, nous tâchons de saisir la véracité objective; mais en décomposant les tendances qui la confèrent, nous essayons de distinguer la volonté du vrai pour le vrai, à la manière kantienne, des tendances supplémentaires qui viennent éventuellement la corroborer ou l’affaiblir. Notre sentiment est que la secondarité favorise, séparément et simultanément, les tendances favorables à la véracité pure plus souvent que les tendances opposées et la véracité pure elle-même. En inhibant la réaction immédiatement appelée par le perçu, elle favorise la réflexion : l’analyse va reconnaître divers effets de cette réaction possible. Voilà le problème compliqué, et les chances du mensonge improvisé diminuent. Mais en second lieu, à mesure que l'improvisation le cède à la réflexion abstraite, l'intuition du singulier se change en pensée du général, et l’action tend à devenir l’application d’une loi, tenue pour vraie. De cette action, la forme la plus simple est la forme verbale. La véracité pure est Justement la tendance à parler en conformité avec une loï, parce qu’elle est une loi. La secondarité doit la fortifier à son tour.
On voit donc comment l’émotivité primaire s’oppose généralement à la secondarité non émotive, Un désir, un mouvement affectif est une précipitation de la conscience sur un objet concret de perception, autour duquel la conscience se rétrécit pour accroître son efficacité, afin d’en jouir quand il est agréable : ou de le dissoudre quand il est douloureux. Par ce « rush », l’objet est altéré. Qu’au contraire, la secondarité intervienne. Voilà l’élan inhibé. A la simple observation, va se substituer la comparaison de l'événement présent avec un événement passé, un faisceau de rapports va sortir, par l’analyse, du fait perçu et l’esprit les construira dans une action synthétique, où d’autres tendances appelées de la subconscience viendront collaborer avec celle qui avait d’abord été invoquée. Par cet équilibre, le risque du mensonge diminue. Il y a, entre le mensonge et la véracité, la même différence qu'entre un acte maladroit et brusque qui renverse un objet et un acte fait de la coordination et de l’adaptation de plusieurs mouvements.