‹ Le Mensonge et le CaractèreChapitre 25 sur 80 · L'INFLUENCE DE L’AGE SUR LA VÉRACITÉ · texte numérisé non relu

L'INFLUENCE DE L’AGE SUR LA VÉRACITÉ

qui les apparentait à l’une des constitutions d’adultes. Il y a des enfants, on pourrait dire des bébés sérieux et des enfants frivoles, des enfants froids et d’autres violemment émotifs, et ainsi de suite. Certains enfants de six ans ont déjà le sérieux d'adultes de quarante ans, et il y a des adultes que ces enfants jugent puérils. Les exemples alignés par les psychiâtres sont ici peu décisifs, car d’abord leur expérience porte sur des cas extrêmes, elle est faussée par les conditions d’une sélection objective (1) ; en outre, il n’y a guère plus à tirer de faits non classés qu'un psychologue peut rassembler que de ces listes d’époques ou de peuples, données par Westermarck quand, dans « L'origine et le développement des idés morales », il passe en revue les divers devoirs (2).

La logique n’exige pas que l’identité indispensable à l’éthologie entre l’enfant et l’homme soit une identité absolue ; et cette remarque permet de reconnaître sa valeur au sentiment souvent exprimé que l’enfant n’est pas un petit homme. D’abord,

.si l’on veut garder au temps sa réalité de durée créatrice, tout développement est une histoire imprévisible. C’est avouer que la science ne saisit que des abstractions dont l’application à l'expérience exigera toujours le risque, une mise au point, le sens de l’opportunité. Mais si la science n’est pas absolue, elle est possible, c’est au moins le postulat de quiconque travaille à l’étendre : 1l faut donc qu’à mi-chemin, pour ainsi dire, du principe de l’emboîtement des germes qui nie l’histoire et du principe d’une épigénèse absolue, qui nie la science, on croie à la persistance d’identités directrices, ou si l’on préfère, d’un épanouissement à l’intérieur du développement biologique. Si l’âge est un facteur, il doit y avoir pour tous les caractères une direction de développement, résultant de l’accumulation des actions externes et internes subies par l’enfant. C’est le

{1) Ou les enfants sont amenés au psychiâtre parce qu'ils sont anormaux ou mentalement malades ; ou ils ont été l’objet d’une intervention judiciaire. Or, si l’on s’en réfère aux cliniques psychopathiques, qui doublent aux États-Unis les tribunaux pour enfants, les enfants qui y sont étudiés sont en minorité des normaux (17 % seulement d’après une statistique de New-York en 1918.) Cf. E. Claparède, Comment diagnostiquer les.aptitudes chez les écoliers, Paris, Flammarion, 1924, p. 27, n. 4.

(2) E. Westermarck, The origin and development of the meral ideas, 2 vol., Londres, Macmillan, 1906.

point de départ de ce développement que le sens commun, inspiré par la familiarité avec beaucoup de cas, reconnaît comme le caractère général de l’enfant. On peut l’exprimer en disant que, abstraction faite de ses modalités éthologiques, le développement de l’homme l’éloigne progressivement du type des EnAP vers celui des nEnAS ; de l’enfance à la vieillesse, on passe de l’empire des émotions à celui des habitudes. Mais si un EAS jeune ressemble plus à un EnAP qu’un EAS vieux, cela ne veut pas dire qu’un EAS jeune soit identique à un EnAP jeune. Feù

Ces remarques générales doivent se vérifier à propos de la véracité. D’une part, le sens commun, qui se prolonge dans le sentiment des psychiâtres, est porté à craindre que les enfants ne déforment ce qu’ils rapportent; de l’autre, certains enfants sont plus véraces que d’autres, ou menteurs autrement que : d’autres. Considérons la première thèse. J’ai observé trois fois des gens du peuple interrogeant des enfants : les trois fois, ils ont donné des signes de doute et de méfiance. Quand on dit que «la vérité sort de là bouche des enfants », c’est pour signifier qu'ils trahissent les adultes parce qu’ils ne voient pas la relation entre ce qu'ils rapportent et tel autre événement que l’adulte ne voudrait pas révéler. Mais le proverbe par lui-même et le fait qu’il exprime ne prouvent ni ne démentent la véracité enfantine. Le sentiment général sur les enfants s’exprime par la littérature écrite pour eux. Elle accentue nettement les caractères de la littérature pour adultes dont on peut dire très généralement qu’elle est faite pour donner aux sentiments une satisfaction plus économique qu’une satisfaction objective. Le goût de la littérature d’imagination est, nous aurons à y revenir, maximum chez les EnAP : ici encore, l’enfant se rapproche de ce type psychologique par son goût pour les récits légendaires, les aventures, les rêves et tous les écrits qui inventent un monde plus pathétique que le nôtre. Quoi d'étonnant que l’enfant distingue souvent mal entre une perception où un souvenir et laltération qu’il leur fait subir ? Mais d’abord, la littérature pour enfants contient d’autres œuvres ; en outre, elle ne convient pas à tous les enfants, car beaucoup lisent peu, ou lisent autre chose. Il faut donc revenir vers la diversité éthologique des

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enfants et l’on peut espérer que ce retour servira très utilement la caractérologie, car l’observation et le classement des enfants plus simples et plus assujettis que les hommes seront plus aisés.

À ces observations générales, il serait souhaitable d’ajouter des indications précises. Une est fournie par l’enquête scolaire (1) d’Heymans qui a porté sur des garçons et des jeunes filles de quatorze à dix-huit ans : la question 65 porte sur la véracité. Celle des garçons est de 32,4 ; celle des filles de 48,6. Il est notable que des chiffres voisins sont donnés par les réponses venant des gymnases et celles qui viennent des «realschulen » : ce qui renforce la valeur des chiffres. La moyenne générale est donc de 40,5. Le chiffre est sensiblement inférieur à la moyenne fournie par l’enquête de l’hérédité qui est, rappelons-le, de 64 et de la moyenne calculée en fonction de V qui est de 59,5. Si, au lieu de comparer les chiffres généraux, on préfère comparer les chiffres de chaque sexe, le résultat est le même. D’après l’enquête scolaire, comme d’après l'enquête sur l’hérédité, la véracité féminine est supérieure à la véracité masculine.

Hommes Femmes ou garçons ou jeunes filles Enquête scolaire ......., 32 ,4 48,6 Enquête sur l’hérédité... 62,6 65,2

Mais pour les deux sexes, la véracité des adultes est supérieure à la véracité des jeunes gens.

Assurément, on peut se demander dans quelle mesure il est légitime de comparer les chiffres de deux enquêtes différentes. D’abord, les observateurs de l’enquête scolaire n’ont pu juger de la véracité de leurs élèves masculins ou féminins que dans les conditions particulières de la vie scolaire ; en outre, on ne peut exclure a priori l'hypothèse que les maîtres, professeurs de morale, ayant autorité sur leurs élèves, aient été plus sévères

(1) G. Heymans, La Psychologie des Femmes, trad. franc., Paris, Alcan, 1925, p. 32- 33. Résultats : p. 300, sqq.

que des médecins, habitués à fréquenter toutes les infirmités humaines. Néanmoins, il est vraisemblable que cette différence d'appréciation n’aurait pas suffi à produire la différence relativement sensible des deux chiffres. Si cette conjecture est admissible, elle autoriserait l’affirmation que la véracité juvénile est au moins en fréquence inférieure à la véracité adulte. Cet accroissement s’expliquerait en gros par l’accumulation des expériences. La secondarité créerait une structure associative où l’émotivité viendrait travailler, comme un torrent canalisé sur des turbines, au lieu de se perdre en paroles moins adaptées.

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