‹ Le Mensonge et le CaractèreChapitre 29 sur 80 · DE L’ALTÉRATION A LA DUPLICITÉ ET AU MENSONGE · texte numérisé non relu

DE L’ALTÉRATION A LA DUPLICITÉ ET AU MENSONGE

causal s’est changée en moyen d’action. Il n’en est pas autrement quand je cherche à me rappeler le nom d’une personne pour le dire.

Il ne doit pas en être autrement non plus dans la psychologie du mensonge (1). Celui-ci doit se présenter d’abord à la conscience réflexive comme une altération affective résultant causalement de la toute-puissance momentanée d’une tendance. Mais la tendance qui produit cette altération y trouve satisfaction, et le plaisir éprouvé par le sujet (2) est une raison pour qu'ultérieurement le même sujet, si la tendance rencontre des obstacles, collabore avec elle en la renforçant d’autres tendances.

À mesure, notamment, que les intérêts indirects prédomineront chez le sujet sur les intérêts directs, le mensonge affectif cédera progressivement la place au mensonge réfléchi.

Tout de suite, on peut voir que trois conditions devront favoriser cette transformation :

19 La réduction de l’émotivité. — Plus celle-ci est forte, plus elle gêne l’analyse. L’émotivité est irradiante, envahissante : elle tend à absorber la conscience entière dans son mouvement, serait-ce pour la concentrer ensuite sur un objet particulier. La réduction de l’émotivité favorisera done le morcellement de la conscience, et par suite la juxtaposition de fins différentes, mais hiérarchisées. Le menteur pense blanc et dit noir :ily a antagonisme entre les deux représentations, mais il essaie d'empêcher par ce qu’il dit, un effet de ce qu’il pense, absolument de la même manière que nous opposons nos fins propres à la nature qui, si elle était livrée à elle seule, réaliserait des effets

(1) C£. Paulhan in Journal de Psychologie normale et pathologique, 1925, p. 190 : «On peut s’attendre à ce que le présentisme, qui crée l’expansion, suscite aussi le mensonge. D'abord, le mensonge spontané, imaginatif et sans grande malice. Si l’impulsif pense, s’il imagine, s’il rêve, 1l sera enclin à exprimer par des paroles les images qui le charment ou l’inquiètent, à les présenter comme des réalités, sans bien distinguer la réalité du rêve, le contrôle mental ne les ayant pas réduites à n'être que ce qu’elles sont... », p. 200 : « Le mensonge spontané et comme innocent du présentiste tourne souvent au mensonge

rofitable et plus ou moins volontaire. »

(2) P. Guillaume. L’imitation chez l’enfant, Paris, Alcan, 1925, p. 40, a noté déjà chez un enfant de 15 mois la répétition d’un succès qui a fait plaisir. À cause de ce plaisir même, l’acte, en l’espèce produire un son, au lieu de servir comme moyen, devient une fin. De même le mensonge, après avoir été spontané, puis moyen d’une fin, peut devenir une fin aimée pour elle-même.

tout autres que ceux que nous visons. De même que l'esprit scientifique est favorisé par la réduction de l'émotivité, le mensonge réfléchi, par lequel le menteur cherche aussi à s’assurer la domination de l’objet, doit être favorisé par elle ;

20 Mais, quand l’émotivité est intense, il y a une autre circonstance qui peut la soumettre à l'intelligence, c’est une forte primarité : chez les sujets à émotions fortes et courtes (ceux que la théorie des constitutions humorales appelait les colériques), l’affectivité est caractérisée par une chute toujours assez brusque des émotions. Il est naturel, dans ces conditions, que l’émotion et la pensée sur elle, sur ses effets chez le sujet même et sur autrui, se succèdent dans la conscience si rapidement que cette succession devienne équivalente a une simultanéité. G. Heymans a déjà indiqué cette idée que l’union d’une émotivité, non seulement forte, mais spécifiée comme il faut, avec la primarité est la disposition la plus favorable à l’art, car elle permet de juxtaposer l'expérience des passions vives avec la réflexion technique, indispensable à leur expression artistique. Les mêmes considérations s’appliquent au mensonge affectif, et il est par conséquent vraisemblable que le mensonge, d’abord produit par la domination exclusive d’une tendance forte s’infléchisse, dès que l’expérience atténue l’émotion et suggère la réflexion, vers le mensonge réfléchi (1), de sorte qu’il deviendra difficile à un observateur de discerner l’instant où se fait le passage de l’enthousiasme à l’habileté, de l’ingénuité à la rouerie ;

30 Enfin la juxtaposition distincte du désir et de sn réflexion dans la conscience sera d’autant plus aisée que la conscience sera plus ample. Dans la ‘conscience étroite, la concurrence des représentations est difficile : elle aboutit presque immédiatement à l'élimination de l’une par l’autre. C’est ce qu’on peut observer chez le sujet de l’observation X (p. 91), chez qui tous yes symptômes de l’étroitesse de conscience sont réunis, chacun

(1) 11 doit même arriver qu'un inactif, trouvant dans l’émotion une force qui lui permette de surmonter son inactivité, la provoque avant de l'utiliser pour en tirer un effet utile. C’est une sorte de masochisme affectif quand l’émotion est douloureuse. L’ intelligence dirigera cette force et l’utilisera éventuellement pour mentir utilement, de même que des artistes sollicitent des émotions pour en recevoir des idées esthétiques

À ce moment, le mensonge devient deux fois voulu, dans l’émotion qui le rend possible, dans son utilisation qui le fait. |

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