L’ALTÉRATION AFFECTIVE
une précision et une abondance surprenantes, un voyage qu’elle prétend avoir fait en bateau jusqu’au centre de la France (1).
Osservartion XII. — Un enfant rentre en retard au domicile, sa mère le gronde. « Qu’as-tu fait ? » Pas de réponse. « Tu as encore été courir ? — Oui, maman. — Avec des hommes peut-être ? Dis la vérité ou tu seras battu ! — Oui, maman. » De question en question, et de « oui, maman » en «oui, maman », la mère finit par faire raconte à l'enfant un prétendu attentat à la pudeur commis par un commerçant d’une rue voisine. A l’arrivée du père, la mère s’écrie avec colère : « Répète à ton père ce que tu viens de m’avouer ! » Et l’enfant raconte l’histoire, désormais fixée dans son esprit, devant le commissaire de police et devant un juge d'instruction, qui ouvre une enquête ; et l’enfant, suivant son récit, désigne la maison. Le commerçant qu’il accuse et qui ne comprend rien à çe qui se passe, proteste avec énergie, donne la preuve qu’il n’était pas seul au moment où l'enfant prétend qu’il a été l’objet de ses attouchements. Le magistrat instructeur charge le Prof. Lasègue d’examiner l'enfant qui finit par avouer que l’attentat à la pudeur n’avait jamais existé que dans l’imagination de sa mère (2).
Au principe de la mendacité du nerveux, se trouve une passion momentanée. Souvenirs, perceptions, idées sont dans sa conscience sans fermeté de contour et sans fixité, comme une matière dépourvue de consistance (3), que les tendances modèlent à leur gré. Le caprice intellectuel, par lequel s’exprime la variabilité des actions qui s’exercent sur la conscience, fait passer le sujet, au hasard des événements successifs, d’une affirmation à l’autre; il a la docilité d’un miroir qui reflète tout ce qui défile devant lui. S’en rend-il compte ? Accidentellement, quand la contradiction entre ce qu'il rêve et certaines conditions permanentes de son action devient trop violente. La veut-il ? Parfois
(1) G.-L. Duprat, Le Mensonge, étude de psychosociologie pathologique et normale, Paris, Alcan, 1903, p. 61.
(2) On trouvera dans le livre de Dupré, Pathologie de l'imagination et de l’émotivité, auquel ce fait est emprunté, autant d'exemples qu’on voudra d’altération affective de la vérité.
(3) Que la considération de la primarité s’impose à l’éthologie, ce serait prouvé, à défaut d’autres raisons, par la constance avec laquelle des éthologistes indépendants la retrouvent. Malapert la fait souvent intervenir sous le nom d’instabilité. Paulhan a récemment fait une assez longue étude des « présentistes » dont beaucoup d’affirmations reçoivent ici une confirmation quantitative. Cf. bibliogr. in fine. Nous marquons, p. 50, n. 1, une nuance importante entre les deux notions de présentisme et de prima-
rité.
quand il prend conscience de ce qu’un mensonge lui procure un plaisir plus vif qu’à l’ordinaire. Maïs le plus souvent, il ment comme il respire. Pourtant c’est mentir, car si la conscience est ce rapport même qui oppose l’objectif au subjectif, le nécessaire au volontaire, il faut bien que, de quelque façon, la représentation inaltérée s’oppose et se juxtapose à la représentation mensongère. Si profondément refoulée soit-elle par . lémotivité, si affaiblie soit son action par la primarité, elle doit subsister.
C’est affirmer que l’altération affective, sans réflexion aucune, ne peut être qu’une limite inaccessible. Il doit toujours y avoir dans l’altération intentionnelle de la vérité, une réflexion, si rapide et si confuse soit-elle, sur l'opposition du mensonge avec la vérité et une option pour le mensonge, de même que dans l’action que nous exerçons sur un objet extérieur, est enveloppée la connaissance de la résistance qu’il nous oppose. Il y a des lois de la réalité : ces lois doivent faire qu’elle s’impose au menteur par altération affective, comme à tout autre ; mais tandis que sa représentation se maintient seule dans l'esprit de l’homme vérace, que, dans l’esprit de l’homme double, elle se maintient à côté de la représentation mensongère, l’émotivité, dans la conscience momentanément rétrécie du nerveux, se met immédiatement à travailler sur elle. Cependant un observateur un peu soigneux ne s’y trompera pas. L’altération se reconnaîtra à la fois à la résistance objective de la vérité et à la protestation subjective de la véracité, qui, pour être faible, ne peut être nulle dans aucune conscience. Il y aura d’abord de la gaucherie dans le mensonge : la réalité altérée y transparaîtra. Certains éléments non modifiés y témoigneront de la vérité originale ; d’autres, mal assimilés à la représentation nouvelle, en feront soupçonner la fiction ; mais surtout la véracité lésée interviendra comme un facteur perturbatif pour empêcher le déroulement sans trouble du mensonge. Nous ne concevrions même pas ce que peuvent être vérité et véracité, s’il n’y avait en nous tous des tendances intellectuelles, et particulièrement la tendance à l’harmonie de nos représentations. Puisque la finalité, dont cette tendance n’est que la forme abstraite, est la loi de toute conscience, la véracité sera en chacun