L'ALTÉRATION AFFECTIVE
de nous comme un besoin dont la lésion sera toujours plus ou moins pénible. Comprimée, refoulée, défigurée, la véracité devra agir à la manière de n’importe quelle force et son action se percevra par un déterminisme naturel que le menteur ne peut altérer. C’est pourquoi si un observateur, toujours plus ou moins superficiel ou distrait, peut provisoirement se laisser duper par un, deux, dix mensonges, il finira toujours par discerner qu’il a affaire à un menteur.
Le risque est plutôt qu’il exagère alors la mendacité du menteur. Le nerveux est très menteur ; il doit le paraître plus gravement encore qu'il ne l’est. Car si la primarité favorise la mendacité, elle en produit aussi limitation, qui est la contradiction des actes et des paroles, entre eux et respectivement. À un observateur de secondarité moyenne, il paraîtra d’abord incroyable qu’un sujet puisse être si divers d’un moment à l'autre, et particulièrement ce témoin supposera de la duplicité dans les variations d’attitude du nerveux en présence et à l'égard de personnes différentes. En fait, si le nerveux réagit si différemment à des personnes diverses, s’il est différent de lui-même loin et près d’une personne, c’est que la suggestion intervient pour spécifier la mobilité affective. Et à une meilleure observation, le témoin s’apercevra que, s’il est impossible que l’altération affective soit absolument pure de toute réflexion, il serait également excessif de ne pas distinguer le mensonge des grands émotifs, quand leur émotivité les aveugle aux trois quarts, de la duplicité qui, chez eux ou d’autres, s’oppose, par la netteté de la réflexion qui l’accompagne intérieurement, aux mensonges qu’on pourrait appeler de ravissement.
$ III. — VÉRIFICATION DE LA THÉORIE GÉNÉRALE SUR LE MENSONGE DES NERVEUX |
Nous n’avons, pour rendre raison du mensonge affectif, qu’à préciser les indications contenues dans le tableau de la page 44. Chez le nerveux d’abord, ainsi mais plus que chez tout
autre primaire, la primarité (1), en diminuant l'efficacité des représentations passées, maintenant enfouies dans la subconscience, accroît l’efficacité psychophysiologique des représentations actuelles. Jusqu'à un certain point, la primarité atomise la durée consciente, de sorte que l’esprit est momentanément absorbé par chacune de ses représentations successives. Approchons-nous donc, par la pensée, du cas théorique où une seule représentation remplirait la conscience claire : tandis que cette représentation refoulerait tout le reste du contenu psychologique dans la concience obscure, le sujet ne pourrait d'autre part lui refuser son adhésion; il croirait à sa vérité, et sa crédulité s’exprimerait par l’épanouissement sans retard ni conflit des effets moteurs et autres, produits par la représentation dominante. C’est à peu près ce qui se manifeste dans ce qu’on appelle la spontanéité d’un enfant, courant audevant de sa mère dès qu’il aperçoit. La primarité obtient done cet effet que le contrôle des représentations actuelles par les représentations passées est, sinon aboli, du moins affaibli. Nous le vérifions par contre-épreuve, quand nous constatons par introspection ce qui se passe si fréquemment en nous-mêmes, en comprenant principalement dans lextension de ce « nous », quiconque est de secondarité égale ou supérieure à la moyenne. Quand quelqu'un exprime devant nous une opinion, il arrive qu’elle nous semble fausse sans que nous puissions dire pourquoi. Il peut en être de même quand, au lieu de nous venir à l'esprit par la parole d'autrui, l’opinion nous vient de nous, par exemple, par association avec une idée précédente : la secondarité d’un des éléments de notre subconscient inhibe l’adhésion de notre conscience à l’opinion proposée. Or, si précisément
(1) M. Paulhan, in Journal de Psychologie norm. et path., 1925, p. 196 sqq., détermine par une observation qualitative les corrélations du présentisme. Il indique : 1° l’expansion (p. 197) notamment verbale; 29 l’emportement, pp. 198-202 ; 39 la mendacité caractérisée par le « mensonge spontané, imaginatif et sans grande malice » (p. 199) qui peut devenir profitable ; 4° l’exagération, p. 201 ; 5° l’impatience ; 6° l’injustice,
p. 208; 70 la suggestibilité, p. 209; 8° la gaieté superficielle, p. 212 ; 90 l’étourderie, p. 214-224 ; 109 l’absence de rancune, p. 217 ; 11° le défaut de reconnaissance, p. 219. Ces observations coïncident avec les données de l’enquête de Heymans et de Wiersma ; mais celle-ci permet de mieux analyser et de distinguer d’abord le présentisme normal des primaires du présentisme accidentel des secondaires, ensuite de distinguer entre les primaires eux-mêmes. Comme elles sont, elles fournissent une confirmation. d’un grand nombre des analyses faites au cours de cette étude.
une opinion reconnue comme fausse est d’abord celle que des expériences ou des réflexions antérieures viennent contrarier, l'erreur, qui est une fausseté ignorée, deviendra plus facile par la primarité qui diminue le contrôle d’une représentation actuelle par les représentations passées, et dans la mesure où le sujet trop heureux des facilités que sa primarité lui procure, se précipitera vers cette erreur, parce qu'il y trouve la satisfaction d’une tendance, elle deviendra un mensonge. Le résultat sera la contradiction entre l’opinion, ou. l’action ainsi produite, avec les opinions, ou les actions, conditionnées par les expériences antérieures.
On peut chercher à vérifier cette théorie particulière, en en considérant successivement les trois éléments :
19 La primarité doit diminuer l’inhibition par les représentations passées.
En effet, l’iëmpulsivité moyenne :
des primaires, est de 59,9 ;
des secondaires, est de 27,3 : celle des primaires est plus que le double de celle des secondaires (1) ;
(1) La suggestibilité a été attribuée par plusieurs psychologues à des caractères correspondant à nos nerveux. Par exemple, Paulhan, in J. Psy. norm. et path., 1925, p- 298, fait de la suggestibilité un des trois traits dominants qui lui servent à subdiviser les nerveux (les impulsifs, les suggestibles ou influencçables et les légers ou frivoles). Cela implique, puisque ces sous-caractères ne font qu’accentuer un trait du caractère qu'ils spécifient, que tous les nerveux le sont plus que la moyenne (cf. même art. p- 209). La suggestibilité est en rapport direct avec l’impulsivité. En outre, on comprend que l’émotivité primaire, qui rend le plus sensible aux actions présentes, entraîne au maximum, chez les gens que leur inactivité prédispose à la passivité, l'aptitude à se laisser entraîner par autrui. C’est ce que vérifient les nombres de l’enquête: question 21, 39, leicht zu bereden :
P S era 1 © EE nE E nE E ST — Re TS EL Am, Sang. Nerv. Col. Ap. Fleg. Sent. Pass.
24,5 24,2 40,8 31,9 3,2 2,5 TiTNNTE
Cela doit entraîner la très grande sensibilité à la mode. On passe, continûment, de ces constatations relatives au normal, aux faits pathologiques si nombreux où le mensonge résulte d’une suggestion par autrui, que l’autosuggestion vient grossir. (CF. Dupré, op. cit, p. 6: Gorphe, La crit. du témoign., p. 119, 135, 364 : l’ex. de l’épidémie de piqûres en déc. 1922 à Paris.) — Mais nous n'’insisterons pas particulièrement sur le mensonge par suggestion, parge que les conditions psychologiques y sont compliquées par les conditions sociologiques et que les problèmes posés par la suggestion et la suggestibilité ne sont pas l’objet de cette étude. En outre, la principale responsabilité du mensonge y passe de celui qui subit à celui qui exerce la suggestion.
20 La primarité doit diminuer le contrôle des représentations présentes par les représentations passées.
En effet, la circonspection moyenne (q. 7, 20) :
des primaires, est de 32,85 ;
des secondaires, est de 56,5 ;
30 La primarité doit multiplier les contradictions enire les paroles et les actes.
En effet, pour cette propriété, la moyenne (q. 26, 20):
des primaires, est de 32,2 ;
des secondaires, est de 6,3 : le rapport entre eux est de 5 à 1.
Ce qui vient d’être dit convient à tous les primaires ; ce sera encore plus vrai des primaires émotifs. En effet, l’émotivité, en rétrécissant le champ de conscience, accroît l’intensité de tous les faits de la conscience psychologique, tandis qu’elle en réduit le nombre. Il en suit que le progrès vers le monoidéisme est accentué d’autant plus fortement que l’émotivité générale et spéciale est plus grande. La conscience est tension de synthèse : la synthèse est d’autant plus facile, toutes choses égales, que le nombre des termes à synthétiser est plus petit ; la tension d’autant plus forte que le désir de la synthèse est plus grand, c’est-à-dire que le sujet est plus émotif en général et que l’objet sollicite une imclination plus forte en lui. L’émotivité vient ainsi compléter l’action de la primarité : celle-ci isole les représentations actuelles des représentations passées ; celle-là d’abord, par le rétrécissement de la conscience, réduit le nombre des représentations actuelles et livre la conscience à celles qui s’y trouvent ; ensuite, par le renforcement du désir, augmente la puissance de l’élan avec lequel le sujet y adhère. La mobilité devient la mobilité affective.
Il doit en résulter que les propriétés, que nous venons de voir accrues (ou diminuées) par P, doivent l’être davantage par le groupement EP :
L’impulsivité dont la moyenne est chez les P de 59,9, devient chez les EP 75,7; la circonspection, dont la moyenne est chez les P de 32,85, s’abaisse chez les EP à 15,8 ; enfin, la contradiction des paroles et des actes, chez les P de 32,2, s’élève chez les EP à 38.
Enfin, cette mobilité affective sera-t-elle contrariée ou favorisée par l’activité ? Pour en décider, revenons à la définition
de l’activité : entre deux sujets pour lesquels la désirabilité D d’un objet est égale, le plus actif est celui qui est apte à fournir la plus grande quantité d’action pour l’obtenir. Il en suit inversement que l'actif émotif est disposé à fournir pour un objet de désirabilité D, une quantité d’action égale à celle que fournirait un émotif inactif pour un objet de désirabilité supérieure à D. La lutte contre un sentiment sera donc plus facile à un actif ou, si on préfère, l’activité favorisera la prédominance des intérêts indirects sur les intérêts directs.
Vérifions cette déduction :
19 L’émotivité prise à part est attachée au concret, par conséquent au prochain ; c’est l’intelligence qui nous porte vers le lointain et, tant que le prochain n’est souhaitable que comme le moyen du lointain, il l’est peu pour laffectivité. Un inactif, qui n’agit que par émotivité, doit donc se porter vers le prochain plutôt que vers le lointain. En effet, d’après la question 25, sont guidés dans leur action par l’idée d’un avenir éloigné (épargner pour la vieillesse ; rassembler des matériaux
pour des travaux lointains) :
nA A Amorphes......... 9,2 PAOUINST.- eue 20 Apathiques........ 39,4 Flegmatiques...... 59,5 INÉEVEUX A 72 ete 4,6 Colériques.. ...:... 17,1 Sentimentaux. .... 40,7 Passionnés........ 52,8
L'activité, même chez les sanguins et les colériques qui sont des primaires, favorise donc l’action à distance.
20 Un gaspilleur est un homme qui sacrifie à une tentation actuelle de dépense la satisfaction de désirs ultérieurs. Si l’activité favorise la prédominance des intérêts indirects sur les intérêts directs, elle doit diminuer la tendance à gaspiller.
Voici les chiffres qui se rapportent à la question 51 (49) :
nA A Amorphes......... 24,5 SABSULRS re d'a 4,2 Apathiques........ 4,3 Flegmatiques...... 0,5 Nerveux......,.... 2037 Colériques......... DT Sentimentaux..... 2,7 Passionnés..,..... 4,0
30 Le joueur est une espèce de gaspilleur. Pour se procurer l'émotion du jeu, il compromet l’avenir : l’activité doit assurer le service des intérêts indirects en affaiblissant le goût du jeu. Voici les chiffres relatifs à la question 80, 10 amateur de jeux de hasard (roulette, écarté, etc., pari aux courses) :
nA A
Amorphes. Mure 22,4 San aus. (2-0 15,8 Apathiques....,... FA Flegmatiques...... 3,4 Nerveux. 0... 13: Colériques......... 10,5 Sentimentaux..... 10,6 Passionnés........ 3,2
La diminution d’un caractère d’inactif au caractère d’actif
correspondant, c’est-à-dire identique au précédent par les autres propriétés fondamentales, est régulière et franche. - 49 La ponctualité exige le sacrifice d'intérêts immédiats à un résultat plus lointain et par lui-même peu émouvant : elle doit être, si notre hypothèse est vraie, favorisée par l’activité (question 85) :
nA À Amorphes........: 23,5 Sanguins.. 11.14: 67,4 Apathiques........ 57,4 Flegmatiques...... 86,6 Nerveux.......... 31,0 Colériques......... 68,5 Sentimentaux....: 4Db,1 Passionnés....... : 80/6
50 Qu’appelons-nous un homme pratique, sinon celui que des émotions éveillées par les circonstances contemporaines de l’action n’empêchent pas d’agir en vue de ce qui lui paraît le meilleur ? L'activité doit donc favoriser en même temps la docilité générale aux intérêts indirects et le sens pratique. Les chiffres empiriques répondent encore affirmativement (question 29) :
nA A Amorphes......... 49 SANDUINS. +200 81,1 Apathiques........ 50 Flegmatiques...... 59 Nerveux.......... 41,9 Colériques......... 71,6
Sentimentaux..... 47,8 Passionnés.., ...... 75,5
6° Nous venons de vérifier l'hypothèse proposée pour les cinq effets de la prédominance des intérêts indirects sur les intérêts directs que nous avons choisis pour symptômes ; mais nous pouvons la vérifier presque directement. L’un des plus généraux et des plus profonds des intérêts directs est, de l’aveu de tous, l'intérêt sexuel : si l’activité atténue ses manifestations, la vérification sera caractéristique. Elle nous est donnée par les réponses de la question 46 : sont continents :
nA ; A Amorphes.<"..,..,. 43,9 Sanguins 1.4, 60 Apathiques....,.., 68,1 Flegmatiques...... 75,2 INeBVENR Lan en 43,7 Colériques......... 52,1 Sentimentaux.,... 60,2 Passionnés........ 307
Nous considérerons donc comme établi que l’activité favorise la prédominance des intérêts indirects sur les intérêts directs ; et par suite, l’inactivité, celle des intérêts directs ou immédiatement affectifs. Celle-ci doit donc livrer l’EnAP à la succession de ses tentations. À aucun instant, sa conscience, oubliant son passé par primarité, rétrécie indirectement par l’émotivité, toute tendue par son action directe vers la représentation qui l'emplit actuellement, n’est rappelée vers la considération de l'avenir par une activité trop faible. Rien de passé, de contemporain, ni de futur ne va donc s’opposer à la déformation de la représentation par l’affectivité : l'intensité affective va s'exprimer par une violence à directions changeantes et par une imagination concrète, colorée, vivante.
Nous avons ce qu'il faut pour produire le mensonge par altération affective ; nous n’avons pas encore le mensonge luimême, qui s’achèvera par l’apparition d’une réflexion rapide, naissante, puis écourtée. Nous y atteignons, comme :l a été indiqué (p. 111), par l’application d’une des lois les plus générales de la psychologie qui peut se formuler en ces termes : toutes les actions de la conscience spontanée peuvent ultérieurement s’accompagner du souvenir de leurs effets; puis, quand ces effets sont agréables à la conscience, être provoquées par l’idée de ces effets devenus fins. Ainsi, l’attention, de spontanée, peut devenir volontaire.
On peut conjecturer, dans le cas qui nous occupe, quelles sont les étapes de ce changement :
49 Le sujet, pour les raisons qui viennent d’être dites, réagit fortement sur une perception ou un souvenir pour les déformer;
20 Il jouit confusément d’un plaisir que cette déformation assure à la tendance qui l’a produite ;
30 À mesure que l'expérience se prolonge, plus vite sans doute suivant la primarité du sujet et la puissance de son intelligence analytique, la réflexion vient reconnaître que la déformation est la cause de la satisfaction ;
4° La conscience répète la déformation pour obtenir la satisfaction: l’altération devient distinctement intentionnelle, mais l'intention reste encore engagée dans la tendance à répéter ;
5° Des obstacles s’opposent à la répétition ; la conscience s’en irrite et trouve, dans l'effort contre ces obstacles, le sentiment de son mérite propre ;
60 Elle formule son droit à refouler les obstacles : le mensonge est devenu une revendication ; 1l est pleinement volontaire.
Dès lors le mensonge est complet. Nous pouvons retrouver ces différentes étapes dans les faits. Considérons-les successivement :
1° Au principe des altérations affectives, sont des perceptions, des souvenirs ou des idées. Pas d’opérations mentales sans données qui en conditionnent le jeu. L’enfant a vu des arbres ; 1l forge des revenants. Maury endormi a senti l’odeur de l’eau de Cologne; il rêve à Farina. De même l’écolier, qui fait un contre-sens dans sa version latine, a traduit quelques mots ; le paralytique général qui, en période de crédulité, se croit décoré, a un morceau de papier àsa boutonnière. Chateaubriand, qui imagine la plus grande partie de son voyage en Amérique, a lu dans une œuvre du P. de Charlevoix, que « le lac Erié a cent lieues de longueur de l'Est à l'Ouest » ; il écrit : « Le lac Érié a plus de cent lieues de circonférence (1). »
(1) G. Maurevert, Le livre des plagiats, Paris, À. Fayard, 99 éd. s. d., p. 134. L'œuvre du P. de Charlevoix est: Histoire et description générale de la Nouvelle-France, 1744. Cf, J. Bédier, Etudes critiques, Paris, Colin, 1903. Chateaubriand en Amérique. Vérité et fiction, p.125 sqq. Cf. p. 196, les sources de Chateaubriand. La comparaison des textes relatifs au lac Erié est p. 200. En rétrécissant des deux tiers la « circonférence » lac Erié, Chateaubriand s’est sans doute suggéré à lui-même qu’il agrandissait e lac.
Pour que le mensonge fût évité, il faudrait donc en premier lieu que la perception, le souvenir, l’idée fussent exacts. Deux espèces d'actions peuvent compromettre cette exactitude :
a) Certaines sont indépendantes de la nature psychologique du sujet. L’enfant répondant à Binet qu’une image, représentant une « grève de facteurs (1) », figurait une société « se faisant photographier (2), » ignorait peut-être qu’il y a des grèves et ce qu’elles sont. Mais, à moins de se livrer complètement au réalisme, il est impossible d’admettre une indépendance absolue de l’objet envers le sujet. Du fait que celui-ci peut prendre plus ou moins de soin pour appréhender exactement l’objet, s’indique sa responsabilité ; elle nous renvoie aux actions subjectives.
b) Or, justement, la nature des EnAP leur rend plus facile l’altération des éléments indispensables à leurs synthèses mentales.
Considérons les plus exacts d’entre ces éléments et d’abord les percepüons. L’étroitesse du champ de conscience, qui résulte de l’émotivité, empêche certains détails du donné de pénétrer dans la conscience claire ; mais corrélativement, elle renforce les autres. Le premier fait a été montré aussi nettement que possible par Janet, dans l’étude des hystériques. Les deux sont corroborés par plusieurs nombres ou considérations :
x) D’abord par les chiffres suivants de l’enquête statistique (question 40), qui, en gros, montrent que l’émotivité défavorise l'observation.
Bons oBSERVATEURS
nE E Amorphes......... AP ONE Nervous Ce 00 À Apathiques........ 42,6 < Sentimentaux..... 51,3 Sanguins......... 168,21 > ..Colériques....<...… 51,0 Flegmatiques..... 06,12 > |: Passionriés:, 101,6
Ces chiffres (à la réserve de celui des apathiques) sont en faveur de la non-émotivité.
(1) A. Binet, La suggestibilité, Paris, Schleicher, 1900, p. 253. (2) Id., p. 257.
Mais les chiffres corrélatifs sont confus :
Mauvais OBSERVATEURS
nE E Amorphes........ 1871382 iNer veux. 01 JE TAN TH Apathiques........ 26,6 > Sentimentaux..... 26,5 SALUE UMA 13 Tree NColérrques CURE 49,5 Flegmatiques...... 13,4: 1 Passionnés.....:1:1013,2
car la majorité des mauvais observateurs est ici parmi les non émotifs ; mais les sanguins font exception et, pour deux des trois autres couples, la différence est très légère.
Cette indécision impose l'impression qu’une ambiguïté de la question a provoqué la confusion des résultats. En effet, « bon observateur » peut signifier « qui observe beaucoup », ou « qui observe bien ». De même que pour un objet, comme l’ont précisé les travaux de Claparède et Stern sur le témoignage, sa testabilité, c’est-à-dire son aptitude à provoquer un témoignage, et sa Re c’est-à-dire son aptitude à être retenu exactement font deux, pour un témoin, l'étendue et la fidélité du témoignage doivent être distinguées. En outre, il est parfaitement possible qu’un témoin soit bon ne pour telle classe de faits et mauvais pour telle autre.
C’est, en effet, cette conclusion qui me paraît probable : les émotifs seraient bons observateurs pour ce qui les intéresse ; mauvais en ce qu’ils négligent absolument ce qui ne les intéresse pas ou, dans ce qui les intéresse, concentrent trop étroitement leur attention sur le trait D l de ce qui les intéresse. En faveur de cette conclusion, plaide d’abord le résultat obtenu par G. Heymans, dans la Psychologie des Femmes. Il y conclut que les femmes savent mieux observer dans la vie qu’au laboratoire, parce qu’elles ne s'intéressent pas à l’objet des expériences de psychologie expérimentale (1). De même, dans ses expériences à la Faculté de droit de Genève, Claparède a
(1) G. Heymans, Psychologie des Femmes, trad. francç., pp. 86-88,
trouvé pour la fidélité du témoignage, de la part des hommes, 29,5 % ; de la part des femmes, 22,8 % (1).
Cette conclusion a une ‘portée générale, puisque c’est à leur émotivité que l’inégale aptitude des femmes à l’observation est reliée.
8) Ces nombres me paraissent correspondre aux observations. J’ai examiné deux EnAS très émotifs à conscience étroite qui sont incapables de rapporter un fait exactement : d’abord, ils l’altèrent dans le sens de leurs désirs ; ensuite, ils le mutilent de tout ce qui est un peu à l’écart du centre de leur vision. Par exemple, si, sur un horaire de chemins de fer, un indice renvoie de l’heure du train à une note, l'indice n’est pas vu. Au degré près, les mêmes traits se retrouvent chez tous les émotifs. Chateaubriand altère d’ordinaire les emprunts qu’il fait, même quand il s’agit d'emprunts peu émouvants, comme nous l’avons vu pour les dimensions du lac Érié (2) ; il écorche les noms des auteurs qu'il utilise ou, plus souvent, il les omet (3). Mais quand il reproduit son propre éloge par Napoléon, il donne « le titre de l’ouvrage, le nom de l’auteur, le numéro du tome et jusqu’au chiffre de la page (4) ». Pour toutes ces raisons, il nous semble permis de conclure que l’observation des EnAP, chez qui l’émotivité épanouit ses effets, est toujours partiale, étonnante quelquefois par la précision, l’exactitude et la ténacité des souvenirs qu’elle engendre, le plus souvent déformatrice ou défectueuse.
Pour la mémoire, il ne doit pas en être autrement. Les réponses de la question 43 la présentent comme moyenne
(1) On trouvera ces chiffres et le résumé des travaux initiateurs sur la psychologie du témoignage in André Fribourg, Problèmes et controverses. Nouvelles expériences sur le témoignage. Revue de synthèse historique, t. XIV, 2 avril 1907, p. 158-167. Les chiffres de Claparède, p. 160-162.
(2) Cf. p. 126.
(3) R. Chevaillier, La captivité et la mort de Napoléon dans les Mémoires d’Ouiretombe in Mercure de France, 197 mai 1921, p. 676 sqq., montre comment Chateaubriand a transfiguré le Mémorial de Sainte-Hélène, de Las Cases, Les derniers moments de Napoléon, de F. Antomarchi, le Napoléon dans l'exil ou l’Echo de Sainte-Hélène, d'O’ Meara. Cf. G. Maurevert, op. cit. sur Chateaubriand, chap. x1r, pp. 126-139. A rapprocher de l'exemple du lac Erié, celui où R. Chevaillier (p.682 sqq.) montre Chateaubriand donnant pour « promenoir » à Bonaparte « une arène de 12.000 milles, d’après le Mémorial qui porte 11 ou 12.000 toises ».
(&) G. Maurevert, op. cit., p. 137-138.
(Nerv. 75,9; Moy. 75,6); mais celles de la question 74,49 ajoutent que les nerveux conservent les souvenirs de leurs lectures d’une manière vague et confuse (N. 41,4; M. 20,2). Pour les idées, leur connexion avéc l'esprit d’ D trop étroite pour que nous les considérions ici à part.
De cette discussion, il nous paraît résulter qu’à ne considérer que les données immédiates ou médiates que les nerveux doivent utiliser, il y a déjà de grandes chances qu’elles soient modifiées dès leur appréhension par l'esprit, plus gravement qu’elles ne doivent l’être chez l’homme moyen. On le comprend aisément. Pour qu’un homme observe naturellement de sang-froïd une donnée de la sensation ou de la mémoire, il faut que son émotivité soit moyenne ou même faible, comme chez les non-émotifs, ou spécialisée comme chez les sujets à tendances fortes, mais limitées à très peu d'objets, ceux de l’observation, ou inhibée, comme en général chez les secondaires ; et pour qu’il observe intentionnellement de sang-froid, il faut que l’activité ou les tendances abstraites, ou l’une et les autres ensemble, lui en fournissent les mobiles.
Mais chez les EnAP, l’émotivité est toujours forte ; elle y est aussi diverse que les occasions qui l’excitent ; la secondarité ne vient pas l’inhiber ; d’autre part, l’activité est faible ; quant à leurs tendances abstraites, elles sont contrariées par l’attachement de l’émotivité pour le concret, comme le vérifient les nombres suivants (question 72) :
Nerveux Moyenne Pañlent :de'ehoses = eee 27,6 42,8 Parlent de personnes............. 47,1 36,4 Parlent d’eux:mêmes.......... 1299 1552
20 Que la conscience éprouve un plaisir provenant de ce que Paltération affective satisfait la tendance qui l’a inspirée, cela peut être constaté de différentes manières. Le plaisir est d’abord intérieur : à la place d’une vérité déplaisante, est mise une belle fiction. La poésie n’existerait pas s’il en était autrement. Elle naît avant la société et indépendamment d’elle dans le secret de l’âme individuelle, et les émotifs inactifs à fonction
primaire sont ceux qui doivent en tirer le plus de satisfaction, puisqu'ils forment, entre toutes les catégories éthologiques, celle qui produit le plus de poètes et de romanciers, comme suffit à l’indiquer la liste des nerveux constituée par G. Heymans, au moyen de la méthode biographique. Qu’on n’objecte pas qu'une fiction ne peut donner de plaisir : 1l n’y a pas pour la conscience objective de différence essentielle entre les objets produits par la perception et ceux que produit l’imagination ; et si même la fiction peut avoir une expressivité, ou une perfection qui manque à la réalité, elle sera plus agréable qu’elle. Il ne serait pas difficile de collectionner dans la littérature tout ce qui a été écrit en faveur de l’artificiel, et le personnage de des Esseintes, dans À rebours, n’a fait qu'exprimer un sentiment commun à beaucoup de littérateurs et par conséquent à beaucoup de nerveux.
Mais le plaisir peut résulter aussi de la sympathie avec celui que laltération affective a produit chez autrui. Il n’y a personne, dans les circonstances où la formule de chacun s’approche le plus de celle des nerveux, qui ne se soit réjoui d’un beau mensonge en le sachant un mensonge, ne serait-ce qu’un instant, Plus l’émotivité est ardente, plus elle cherche ardemment satisfaction, et une promesse, même condamnée à la déception, semble déjà identique au bien qu’elle annonce. Le sujet Paul P., de l’observation I, p. 4, emploie volontiers l'expression : «Je dis cela pour m’amuser », quand on lui fait observer que ce qu’il dit n’est pas vrai. Il semble souvent que l’émotif primaire ne sacrifie la réalité donnée et observable que pour atteindre à une tutre qui lui serait supérieure, de sorte que la vérité pour lui serait en opposition avec celle qu’atteint la véracité.
30 La réflexion, surtout chez les nerveux intelligents et capables d'analyser, vient rapidement reconnaître que la déformation est la cause de la satisfaction. Mais une vérité analytique peut toujours être appréhendée de deux manières : sous une forme concrète qui l’enveloppe, ou sous la forme claire d’une loi abstraite. Généralement, il y a des émotivités puissantes, mobiles et confuses où la réflexion se mêle au sentiment ; d’autres, où l’abstraction vient à chaque instant schématiser les mouvements de l’émotivité. Si on symbolise par An et par nAn la supériorité ou linfériorité de l’esprit d'analyse, les pre-
miers nerveux sont des EnAPAn, les seconds, des EnAPnAn. De ces deux sous-espèces, la plus originale à considérer ici serait la seconde ; mais comme l’activité, qui accroît l’efficacité des idées en tant que telles, doit favoriser, parmi les émotifs primaires, l’apparition de ce deuxième type, nous l’étudierons à propos des AP. Mais déjà, chez les nerveux, l’union d’une extrême primarité et de l'esprit analytique est extrêmement favorable à la production de ces esprits, dans lesquels le mensonge paraîtra s’incarner, parce que l’altération affective s’y joindra à la duplicité, dans une association d’autant plus redoutable que la candeur même qui caractérise l’altération affective y paraîtra une rouerie de la duplicité.
49 Comme la répétition facilite l’action, il est naturel qu’un esprit, qu'aucune considération issue de la secondarité ne vient détourner de la recherche d’un plaisir, soit entraîné à reproduire le mensonge agréable. Le premier mensonge devient un modèle et une origine ; il engendre un automatisme que les tendances fortes de la conscience se subordonneront comme une technique. Ainsi se constitue un art de mentir. Sous sa forme intérieure, cet art de mentir entraînera une sophistication de la vie psychologique. Quand cette sophistication est générale, le sujet prendra avec lui-même une attitude. Comme celle-ci ne peut se réaliser, sans entraîner une expression, on pourra le déceler d’après l’attitude externe. Déjà, dans son dénombrement biographique (1), G. Heymans, sur 110 personnages classés (2), en avait noté 8 qui « jouaient un rôle » : 1 sur 14 sentimentaux, 2 sur 16 colériques et 4 sur 20 nerveux, soit 20 %, (3). Cette indication est confirmée et précisée par les données de la question 60, 3° de l’enquête statistique (4). Cette question indique le pourcentage des gens affectés et le commentaire précise (5) : «Ton de salon, se rengorgeant,
(1) G. Heymans, Ueber einige psychische Korrelationen in Zeitschrift für angewandte Psychologie und psychologische Sammelforschung, 197 vol., 1908, Leipzig, p. 313-341.
(2) Op. cit., p. 323.
(3) Op. cit., p. 331.
(4) G. Heymans et E. Wiersma, Beïträge zur speziellen Psychologie auf Grund einer Massenuntersuchung in Zeitschrift für Psychologie und Physiologie der Sinnesorgane, 1909, 1° Abt., vol. 51, p. 18. Cf. annexe I.
(5) G. Heymans, Psychologie des Femmes, trad. franç., Paris, Alcan, 1925, p. 295.
voulant jouer un rôle déterminé. » La moyenne est 10,2 0. Les deux caractères pour lesquels l'affectation est maxima sont les colériques, 15,6 %,, et surtout les nerveux, 21,3 %,. Il est intéressant de comparer les résultats de la question 60, 3 avec ceux de la question 82, 19 complimenteurs.