LE MENSONGE PAR EMBELLISSEMENT
rétrécie qui refoule dans la marge ce qui n’intéresse pas les inclinations et particulièrement la vanité, pour concentrer toute sa lumière sur l’important. Chateaubriand donne dans les Mémoires d'outre-tombe la date de sa naissance, mais il l’énonce : « Vingt jours après Bonaparte (1). » Quand le moyen d’expression manque, 1l l’invente, d’une manière qui est bien près d’être odieuse. Il se peint dans René et veut assurément qu’on l'y reconnaisse ; mais, par une feinte au moins déplaisante, il suppose que la mère de René est morte pour le rendre plus pathétique (2). Dès lors, c’est la nature et l’histoire tout entière qui vont subir l’altération de cette partialité magnifique. Toute objectivité se déformera au gré d’une émotivité violente et instable, et rien n’est plus instructif que de voir le même événement, quand Chateaubriand l’a plusieurs fois rapporté, changer de caractère avec l’humeur momentanée de celui qui le rapporte. Qui peut reprocher aux grands nerveux cette transformation de tout ce qu’ils voient et touchent ? C’est le principe même de l’art.
$ VI. — LE BEsoIN D’ÉMOTION
Précisément, à raison de cette connexion du mensonge par embellissement avec l’art, il convient de s'interroger avec quelque soin sur sa source psychologique. La déterminer, c’est analyser le besoin d’émotions. Il faut d’abord distinguer nettement ce qu’il y a de besoin dans tout sentiment et le besoin de sentir. Tout désir est un malaise qui requiert un achèvement. Cette exigence n’est pas le besoin d'émotions. Ce qui distingue le besoin du besoin d'émotion, c’est que le besoin a un objet (par exemple la soif, le boire) autre que lui-même.
(1) Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, 17° p., liv. IeT, en note à la reproduction de son extrait de baptême : « Vingt jours avant moi, le 15 août 1768, naissait dans une autre île, à l’autre extrémité de la France, l’homme qui a mis fin à l’ancienne société, Bonaparte. »
(2) Au début de René:«J’ai coûté la vie à ma mère en venant au monde.» Cf. avec ce trait de la vie de Musset transportant une phrase émouvante et sincère de G. Sand (lettre du 12 mai 1834) dans On ne badine pas avec l’amour. Cf. G. Maurevert, op. cit, p. 204.
Pour qu’il y ait besoin d’émotion, il faut que l’objet du sentiment disparaisse derrière la tendance à grossir le sentiment même. Il y a des cas où le sujet désire moins le boire que la soif, où ilne veut qu’avoir plus soif, soit pour trouver dans le boire une satisfaction plus forte qu’une soif moindre ne le lui aurait permis, soit pour recevoir d’un sentiment plus fort une puissance d’action plus grande. Si on songe que la résistance des EnAP aux tentations est minimale, on pensera que c’est ce second mobile qui doit contenir le facteur dominant du besoin d’émotion. î
On peut d’abord observer que toute fonction psychologique peut devenir par elle-même, et abstraction faite de ses fins, le but de sentiments spéciaux. L’actif finit par désirer l’action, comme le prouve le sport, indépendamment de son utilité ; l’intellectuel finit par exercer son intelligence sur des sujets sans utilité, par goût de son exercice même. Cette loi suffit à rendre compte de toutes les formes de superstition et de ritualisme dont toutes les civilisations comportent leur bonne part. Comment n’en serait-il pas de même pour l’émotivité ? Le pessimiste a besoin de son pessimisme ; la mère a besoin de s’inquiéter et de gronder; le soldat est mécontent quand il est depuis trop longtemps éloigné du danger. Ce qui est donc à expliquer, c’est pourquoi certains hommes sont plus soucieux d’exercer leur émotivité qu'aucune autre fonction psychologique.
La raison me paraît consister dans le fait que tout sentiment est une puissance d'action. L’ennui est essentiellement un état où nous sentons poindre en nous un désir assez fort pour exiger satisfaction, trop faible ou trop peu déterminé pour passer à l’activation complète. De l’ennui naît le besoin d'émotion. Il y a un obstacle à vaincre, la puissance nous manque ; comme le système neuro-glandulaire échappe à l’action directe de la volonté, nous ne pouvons, par volition immédiate, agir directement sur les conditions du sentiment ; aussi quêtonsnous un choc affectif, dépressif ou stimulant, qui, en libérant en nous un surcroît d'énergie, nous permette de franchir l’obstacle. Comme on prend de l’alcool pour se réchauffer, on cherche un choc affectif pour se lancer.
Si cette conception est exacte, tout le monde doit connaître
le besoin d'émotions, car il n’y a personne qui ne se heurte à des obstacles ; mais, comme nous l’avons déjà vu, tout obstacle extérieur a sa raison dans un obstacle intérieur, et le plus constant de ces obstacles intérieurs est l’inactivité. Quand donc l’inactivité s’opposera à lactivation d’un sentiment, naîtra le besoin d'émotion. Mais, comme il faut déjà que le désir soit né pour engendrer le besoin de le renforcer, le besoin d'émotion doit se rencontrer avec une fréquence privilégiée chez les inactifsémotifs.
Ces EnA sont de deux espèces. Les deux connaîtront le besoin de secousses motrices. Un Amiel, sentimental, n’est pas moins déprimé qu’un Musset, nerveux. Mais la pensée est plus facile à un secondaire ; d’autre part, les événements extérieurs n’ont pas sur lui cette puissance que la primarité peut seule concéder. Au contraire un Byron, un Musset, éprouveront cent fois par jour le prix d’événements qui, en secouant leur sensibilité, tonifient leur vie psychologique. C’est donc, en fin de compte, chez eux que le besoin de chocs affectifs (1) naîtra et se développera le plus puissamment, et comme ces chocs seront moins précieux pour eux par leurs effets objectifs que subjectifs, la simple représentation d'événements émouvants, à défaut des événements eux-mêmes, deviendra l’objet de leurs ambitions ordinaires. L’art, le théâtre, la mode, les stupéfiants, le jeu deviendront les moyens préférés d’une conscience à laquelle une activité trop faible opposera un obstacle ordinaire. Avec les réserves que la secondarité apportera, ils tenteront de même les sentimentaux ; mais ceux-ci seront mieux défendus contre eux. En définitive, une forte primarité, une forte émotivité et une très faible activité doivent être les conditions les plus favorables au besoin d'émotions. Est-il possible de le vérifier ?
(1) Ce besoin de chocs affectifs pourra chercher à se satisfaire par la véracité agressive, distincte de la véracité objective comme la franchise, mais de la franchise par son caractère offensif. Vera Strasser, Psychologie der Zusammenhäünge und Beziehungen, Berlin, Springer, 1921, observe justement : « Die Wahrheït des Gesunden unterdrückt und hemmt ibn nicht, sondern hilf£ ihm im Zusammenleben, macht hn ungebundener » (p- 287). Chez le « nerveux » peut naïtre un fanatisme de la vérité (p. 288). Il arrive en effet que des nerveux médiocrement soucieux d’être véraces au cours de la vie quotidienne, deviennent brusquement pointilleux et exigeants à propos d’une aflirmation, à cause de la supériorité qu'ils eroient y trouver sur autrui et des effets psychologiques de ce débat sur les autres et surtout sur eux-mêmes.
La première vérification est fournie par le langage. Celui-ci est chez les nerveux fortement émotif, et si la force, quelquefois la violence des expressions se comprend déjà comme une satisfaction de fortes tendances, on peut penser qu’elle est moyen en même temps qu’effet, et que le sujet y trouve l’occasion d’une tonicité encourageante. D’après l’enquête biographique, Le superlativisme, qui est l'emploi de mots trop forts, caractérise au taux de :
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c’est-à-dire les grands émotifs, tandis que la moyenne est de 12%.
De ce résultat, on peut rapprocher les éruptions de bavardage qui, après une longue période de silence imposé, se constatent . souvent chez les émotifs inactifs, comme une revanche où leur vie retrouve son intérêt. De ce fait qualitatif, on peut rapprocher un nombre de l’enquête statistique : les nerveux (16,1 ©), en compagnie des colériques (16,3 %), tiennent la tête (M.9,39), comme conducteurs de la conversation (question 35, 20).
D’autres faits sont plus caractéristiques encore. L’inaptitude du nerveux à se donner lui-même des émotions, le besoin d’excitations externes, le besoin du nouveau se retrouvent dans son habitude de rechercher des distractions hors de la famille (question 71,10 ; N. 68,4 ; Col. 44,4 ; M. 39,1). Bien qu'il soit inactif, le fait est symptomatique, il est amateur de sports (question 78 ; N. 44,3 ; M. 44,9) et par ce goût, il dépasse les secondaires actifs (F1. 42,8 ; Pass. 39,2). Il y cherche sans doute des excitations comparables à celles que lui fournissent les jeux de hasard qu’il recherche (question 80, 10; N. 13,8 ; M. 11,4), et où même il parie de grosses sommes (N. 2,9 ; M. 1,8). Ces faits nous ramènent au mensonge par embellissement. Moins habile que le colériqué à forger des histoires (question 36, 30 ; Col. 14,8; Nerv. 10,9; Moy. 9,3), le nerveux est obligé, plus souvent que lui, d’utiliser les anecdotes que lui offre la réalité (question 36,10 ; Nerv. 29,9 ; Col. 23,7 ; Moy. 21,4) : il ne lui reste qu’à les retoucher, à les embellir pour les rendre plus émou-
vantes (question 63 : Nerv. 27 % ; Col. 21 % ; M. 15,4 %).
Du moment que l’embellissement est lié au besoin d'émotion, la polarité générale du sentiment, toujours teint de plaisir et de douleur, se rapporte à lui, et de même qu’un choc affectif peut être agréable ou pénible, l’embellissement de la réalité peut être positif ou négatif. Sous sa forme négative, la recherche de l’embellissement devient le goût du macabre, de l'horrible, de l’anormal, du défendu (1), suivant les modalités qui l’affectent.
On pourrait sans doute subdiviser la perversité, en distinguant une perversité, qui vise surtout à violer la loi, d’une autre, qui s'attaque aux sentiments et aux habitudes les plus communes ; mais dans les deux cas, on retrouve les mêmes ingrédients psychologiques, quoique à des doses inégales. Un acte pervers est d’abord un acte nouveau, et comme tel, il tire de l’ennui, qui s’attache au répété et à l’habituel. Non seulement il est nouveau, mais il est objectivement plus aisé à obtenir qu’une originalité créatrice. Tant qu’il demeure dans le domaine de l’art, il n’offre pas le danger d’un crime. Il en a donc les avantages sans en avoir les inconvénients. En tant que violation du permis et du réglé, il émeut son auteur ; pour la même raison, il doit émouvoir les autres. Il en résulte qu’il doit attirer leur attention sur l’homme qui en est responsable. Avec cette attention, 1l lui concilie, soit leur sympathie, soit leur antipathie. Des nerveux comme lui, c’est la sympathie que le nerveux doit s’attirer, puisqu’en vertu de l'identité des lois psychologiques qui gouvernent les hommes d’une même famille, les autres nerveux doivent réagir à la violation comme son auteur : celui-ci devient pour eux un modèle et un maître. Des hommes d’autre formule, l’acte de violation attire le blâme. Mais tant que ce blâme n’éveille pas la peur, il est agréable au nerveux, en tant qu'il flatte sa vanité.
(1) L'illustration la plus saisissante de la disposition de l’EnAP au macabre est la vie ou l’œuvre d'Edgar Poe. Tous les traits qui définissent l’EnAP sont rassemblés dans les chap. 11 et ur du 1€T vol. de la belle étude de E. Lauvrière, La vie et l’œuvre d'Edgar Poe, Paris, Alcan, 1904, 2 vol : instabilité d'émotions violentes (p. 42), impulsivité et faible résistance aux tentations (pp. 43-45), coups de tête (chap. ru), imprévoyance (p. 47), « humeur fantasque et capricieuse » (p. 61). Sa mendacité correspondait à son caractère (p. 18, n. 2; p. 48, n. 3, etc.). Confusion ordinaire entre le perçu et l’imaginé (p. 51). Toute la vie de Poe vérifie le nomadisme (p. 97) des nerveux. La parenté de nature entre Poe et Baudelaire ne peut échapper à personne (cf. la citation d'Esmé- Stuart in Lauvrière, I, p. 303, n. 4). Sur le fantastique et la peur chez Poe, cf. Lauvrière, II, chap. vur-viu.
Nous sommes faits pour dominer la nature et les lois. On arrive à cette domination d’abord par une analyse, puis par une reconstruction réelle, c’est-à-dire par la science et la technique (1). Mais celui qui recherche moins le fait que l’apparence du fait à laquelle sont attachés, avec moins de peine pour l’obtenir, les mêmes effets subjectifs et immédiats qu’au fait même, se contentera de cette domination apparente, si négative qu’elle soit, qui consiste à désobéir à la loi. Le joueur intelligent gagne au jeu, le tricheur aussi; 1l y a entre eux la même différence. qu'entre celui qui refait la nature sans méconnaître aucune des conditions de sa reconstruction, et celui qui se contente de la refaire en apparence. Tant que cette apparence demeure, et elle n’est Jamais démentie pour le primaire qui vit dans le présent, la vanité de son auteur est satisfaite.
Ainsi ne peut-on s’étonner que les nerveux ne soient jamais absolument indemnes de toute perversion (2) et que, parmi eux, une catégorie manifeste la prédominance de ce goût. Sans prétendre épuiser la variété des nerveux, j'indique ci-dessous une classification sommaire de quelques-unes de leurs sous-espèces :
(1) G. Prezzolini, dans l’Arte di persuadere, pp. 9-13, a, d’une façon toujours ingénieuse, montré l’analogie entre la science et la bugia. Ses analyses se résument dans la formule (p. 13) : « Lo scienziato è un bugiardo utile collettivamente ; il bugiardo è une scienziato utile egoisticamente. » Assurément, pour qui ne met pas la vérité du savoir dans un être extérieur à l’esprit qui ne ferait que le copier, cette thèse, qui exprime la jeunesse du pragmatisme, reconnaît justement ce qu'il y a d’action à la fois dans l’œuvre scientifique et dans le mensonge ; mais l’analogie s'arrête là. Le savant veut sincèrement construire du solide, il offre sa construction à la critique et à l'épreuve ; le menteur cesserait de mentir s’il avait la même préoccupation. Il y a entre eux la même différence qu'entre un architecte honnête et celui qui appelle maisons des châteaux de cartes pour les vendre. Que la science aussi puisse donner lieu à des affirmations téméraires, cela ne la rend pas plus, mais moins scientifique.
(2) Il est aisé de comprendre que ce goût du pervers puisse aboutir à l'admiration pour l’auteur d’un acte pervers et de là à l'accusation de soi. On peut attribuer provisoirement, c’est-à-dire sous réserve d’une vérification expérimentale plus poussée, le maximum de la tendance à l’accusation de soi aux EnA. Les nerveux s’accuseraient par vanité, les sentimentaux par scrupule {cf. p. 268, n. 1). La fréquence de l'accusation de soi dans les Confessions s'expliquerait dans ce cas parfaitement par ce fait que Rousseau a été un intermédiaire entre EnAP et EnAS (sentimental rêveur). Quand l’autoaccusation devient grave au point d’être de l’autodénonciation fictive, elle ferait liaison avec l'alcoolisme (cf. Dupré, Revue polyclinique des psychoses alcooliques. Trib. méd., 11 janv. 1907), ou au moins avec les crises de dipsomanie (E. Dupré et Le Savoureux, Autodénonciation récidivante chez une dipsomane in Gaz. hôpit., 5 mars 1914). Mais cette thèse n'exclut pas la possibilité que l'alcoolisme favorise cet effet chez des EnA ; il est remarquable que chez la dipsomane de Le Savoureux, l’autodénonciation est liée au vagabondage des EnAP.
a) Les descriptifs : Chateaubriand, Loti (extrême vanité, champ de conscience large, imposent une tonalité affective à toutes leurs impressions sensorielles du même moment, vagabondage, goût des voyages, besoin de jouer un rôle historique, prédilection pour les émotions tristes [civilisations disparues, lieux de catastrophes, deuils], sexualité fondue dans le sentiment) ;
b) Les saccadés : Lorrain (extrême vanité, champ de conscience très étroit, raides, mémoire très précise de faits et de connaissances particulières, très inactifs, malveillance, jalousie, forte sexualité);
c) Les hautains : Byron, Musset, O. Wilde (extrême vanité, méprisants, joignent l'ironie à des sentiments puissants, vagabondage, besoin d’être historique, mobilité des sympathies, sexualité dominatrice, méchants pour ceux qui les aiment) ;
d) Les pervers : Poe, Baudelaire, Dostoïewski, Hoffmann (se distinguent par le goût du fantastique, l’intérêt pour les fous, aiment l’alliance de la mort et de la sexualité, tendent vers la pensée abstraite, densité de l’expression) (1) ;
e) Les amers : H. Heine, Laforgue (dyscolisme, des fautes de goût, émotivité profonde, tournent leur pessimisme contre eux-mêmes, capables de tendresse et d’affection) (2);
1) Les bohêmes : Verlaine (vie extrêmement désorganisée, alternance de sexualité et de tendresse, aptes en vieillissant à contracter des sentiments religieux) ;
Passons rapidement en revue ces familles en réservant d’abord
(1) Que le goût du pervers puisse s’exprimer parallèlement par la mendacité qui consiste à parler anormalement et par l'intérêt pour les anomalies sexuelles, c'est ce que vérifie l'exemple de Jean Lorrain, dont on a découvert d’éhontés plagiats. Il a copié sans le dire Zlluminations, d'A. Rimbaud (G. Maurevert, op. cil., pp. 266-268) et le Miracle des Roses, de J. Laforgue (G. Maurevert, op. cit., p. 269-271).
(2) A mesure que l’éthologie se précisera, il n’y aura pas d'objet d’étude plus féconde que les transformations du dyscolisme, qui est la prédilection à ne voir que le mal, suivant les corrélations auxquelles il est uni. Associé à l’altruisme, il donne la tendresse, le besoin de consoler ou d’être consolé ; associé au groupement ES, il inspire le mécontentement de soi, il fait déprécier ou gronder ceux qu’on aime le mieux, à qui on s’identifie, comme des enfants ; associé à l’égoïsme, il engendre la dépréciation d’autrui, médisance ou calomnie, suivant le taux de véracité ; associé à la secondarité, il conduit au pessimisme intellectuel ; associé à l’inactivité, il inspire le goût du pervers; associé à la ferveur religieuse, l’attrait pour le repentir, les grandes humiliations. Il est un des constituants essentiels de la sensibilité religieuse où il prend tantôt la forme du sentiment de la Némésis, tantôt celle du sentiment du péché.
la quatrième qui, pour l’étude actuelle, est un cas privilégié. Les descriptifs manifestent leur goût du macabre d’une manière voilée par leur préférence pour les lieux tristes, pour les amours qui finissent en deuils. On pourrait exprimer sommairement leur caractère en disant qu’il n’y a pas pour eux de lieux plus aimables qu’un cimetière. Leur vocation est de méditer affectivement sur les civilisations mortes. Leur mélancolie contient le plus pur du romantisme. Ils sont descriptifs, mais le détail objectif et concret se dissipe souvent dans l'expression affective. Sans doute leur extrême vanité, qui est le principal de leurs mobiles, est-elle indispensable pour que leur vie ne se perde pas dans une contemplation sans expression. Vraisemblablement, on passe des descriptifs aux hautains et des hautains aux saccadés par restriction progressive du champ de conscience. Avec cette restriction, la brutalité croît et souvent le goût du pervers devient le besoin de faire souffrir, d’humilier : la tendance à la subordination de la femme caractérisait les deux exemplaires du sous-type saccadé que j’ai pu observer ; et assez souvent le besoin de brutaliser un préjugé ou un sentiment commun apparaissait, chez eux, comme un moyen de marquer leur supériorité sur ceux qui les admettent. Le goût du pervers, chez les nerveux du type amer, devient souvent une perversion du goût. Ce n’est plus guère que du désordre chez les bohèmes. Au contraire, il s’exaspère chez les pervers jusqu’à former l’un des traits les plus caractéristiques de leur nature. La netteté, avec laquelle tant d’écrivains ont reconnu dans Poe leur modèle, manifeste l’attrait de la souffrance comme la source même de leur émotion poétique. Si la civilisation anglo-saxonne, moins libérale en matière de mœurs, devait gêner Poe pour réaliser l’union intime de la sexualité et de la souffrance, celle-ci trouve chez Baudelaire son expression la plus complète ; et qui voudrait cataloguer les diverses manières, dont le besoin d'émotion peut se satisfaire par le goût du macabre ou de l’anormal dans la vie sexuelle, en trouverait des échantillons dans les Fleurs du Mal : sensations avariées, association du dégoût et de l'attrait, humiliation d’une des deux personnes dans l’amour, la laideur changée en ragoût pour le désir; il n’y manque rien de ce qui constitue l’amertume où l’émotivité
peut se raviver. Une question de l’enquête permet, dans une certaine mesure, la confirmation quantitative de ces analyses. D’après la question 73, le goût pour les plaisanteries grossières est au maximum chez les amorphes et les nerveux (même taux de 31,6; moy. 18,9) ; tous les autres caractères sont au-dessous de la moyenne.
Le principal danger, dans cette direction, est l’usage des stupéfiants. Il n’y a guère à craindre, à cause de l’inactivité et aussi de l’émotivité des sujets, que le besoin d’émotions fortes et troubles aboutisse au crime ; mais si les méfaits actifs sont difficiles aux natures de cette formule, et si la dégradation même des actes, qui les prédestine à l’art, les protège contre la confusion entre l’art et la vie, elle ne les protège pas contre les méfaits passifs. L’usage et l’abus des satisfactions subjectives, que l’alcool et les stupéfants peuvent fournir, menace des natures chez qui les tentations sont grossies par l’émotivité et qu’une secondarité trop faible ne protège pas contre elles ; du moins et par là les nerveux méritent plus de sympathie que d’autres catégories psychologiques, capables d’autres excès : ils sont eux-mêmes leurs victimes.
$ VII. — La « PAPILLONNE »
Le mensonge par embellissement, tel que nous venons de le considérer, porte sur des « choses » au sens statique du mot : il rend les couleurs plus, vives, les contours plus nets, la nuit plus sombre, le relief plus aigu, le crépuscule plus mystérieux, au hasard des associations et des tendances plus concrètes qui les utilisent. Mais les objets de nos désirs ne sont pas toujours des choses ; ce peuvent être aussi des mouvements : l’enfant désire le goût du sucre ou celui du vinaigre ; mais il désire aussi la balançoire et les chevaux de bois. Le besoin d'émotion devient facilement le désir d’une alternance psychologique, qui ne fasse pas seulement passer d’une idée à sa contraire, comme du gauche au droit, ni même d’une sensation à sa contraire, comme du rouge au vert, mais d’un sentiment, comme la tristesse, au sentiment opposé, comme la joie. Où ce besoin peut-il être plus fort que chez les nerveux ? Cette alternance affective est justement
le rythme ordinaire de leur conscience : en l’obtenant, ils se retrouvent eux-mêmes, et comme leur inactivité les amène à diminuer leurs actes, ils s’intéresseront moins aux effets objectifs de leur activité qu’au jeu alternatif de leurs émotions. Ils ne sentent pas pour agir, ils agissent pour sentir.
De là le besoin de nouveauté, de changement, de renouvellement, et tous les mensonges par embellissement qui n’auront pas d’autre objet que de présenter la réalité autrement qu’elle n’est, simplement pour qu’elle soit autre. On retrouve ce besoin de changement dans toute l’activité. à
19 Dans les rapports de l’émotif-primaire avec les personnes, il est notable que les nerveux sont encore plus « changeants dans leurs sympathies » que les colériques :
Nerveux Colériques Moyenne
Queshnn todo | NIGRIE 51,0. 95,7
La vie des grands nerveux est marquée par l'instabilité de leurs affections, et 1l n’est pas rare que l’ami de la veille devienne l'ennemi du lendemain. Les colériques, plus persévérants, sont favorisés ici par cette persévérance que l’activité et l’altruisme leur rendent plus facile. Au contraire, l’inactivité qui favorise l’égoïsme doit-elle desservir les nerveux. À cause de cet égoïsme, il est ordinaire que la rupture amenée par leur susceptibilité soit attribuée par eux à leur ancien ami et que, par suite, ils l’accusent de les avoir trahis ;
20 Dans les rapports de l’émotif-primaire avec les lieux. Le vagabondage, le changement fréquent de résidence est une des corrélations les plus fréquentes de ce type. Byron, Dostoïewski, Musset, Chateaubriand, Loti, La Fontaine, avec beaucoup d’autres, sont là pour en témoigner. Dans le changement de lieu, la sensibilité trouve un aliment. Cette disposition encore est extrêmement favorable à la littérature. Aussi n'est-il pas étonnant que Pannenborg ait relevé un pourcentage élevé de nerveux parmi les vagabonds ordinaires (1);
(1) G. Heymans, Résultats el avenir de la psychologie spéciale in Archives né rlandaises des sciences exacles ei naiurelles, série III. B, t. II, 1915, pp. 479-495,