‹ Le Mensonge et le CaractèreChapitre 57 sur 80 · LE TALENT LITTÉRAIRE · texte numérisé non relu

LE TALENT LITTÉRAIRE

L'unité n’y est guère que comme une unité de juxtaposition, semblable au fil d’un chapelet. L'intérêt de chaque partie de l’œuvre est direct, actuel : ce vers-là a sa raison dans son rapport aux sentiments du lecteur, non dans son rapport aux autres parties de l’œuvre. Celle-ci peut s’interrompre ; ce qui reste n'en souffre pas. Finalité, certes, mais finalité subjective. Dans le roman au contraire, il y a,comme dans la vie quand elle devient un objet d'observation pour la conscience, un élan vers un but. Le drame, les difficultés de l’action, les accidents ne sont pas là pour supprimer le but ; mais, au contraire, pour rendre sensible la tendance qui se porte vers lui. Quand un sujet plus impatient sympathisera avec elle, il s’irritera des obstacles qu’elle rencontre et 1l sautera au dénouement. De même que, dans la vie, l'émotion s’oppose et se mêle au sentiment, dans le roman, la finalité subjective, que requiert l’émotivité, se contamine avec la finalité objective exigée par l’activité ; mais tout se réduit à un spectacle et un jeu comme, à son tour, la primarité l’impose.

Le roman altère donc la réalité. Celle-ci confond toutes les tonalités, aussi nombreuses qu’il y a d’abstractions possibles ; ele est légère et grave, gaie et triste, effrayante et encourageante, et ainsi de suite. Le romancier plus objectif essaie de garder la bigarrure du réel, mais il ne peut y réussir complètement ; le romancier plus subjectif élit une nuance, celle qui convient e mieux à sa nature, pour en teindre l’une de ses œuvres et même son œuvre entière. Comme tout doit se passer dans la ie psychologique suivant un déterminisme sans exception, ine éthologie plus avancée expliquera comment tel romancier levait produire telle variété de romans. Il faut donc que le réel ut été réfracté par lui.

Pourtant, pas plus pour les colériques que pour les nerveux, ous ne confondrons la fiction du mensonge avec la fiction le l’art. Dans le roman plus que dans le poème, il y a construcion, systématisation, intervention active de la personnalité : e sont tous ces caractères qui manquent au mensonge. Or, si ‘on veut que le romancier ne soit qu’un menteur en ce que sa réation reste superficielle, n’atteint pas à la consistance et la profondeur d’une organisation réelle, précisons qu’il l’est

moins que l’homme appelé menteur, s’il l’est plus que lindustriel ou l’architecte. Mais comme dans aucune société ne sera traité de menteur que le sujet qui l’est plus que l’homme moyen, les grands romanciers qui, par l’ampleur de leur œuvre, quoiqu’elle ne soit faite que d'images et de sentiments, dépassent ce que produirait en ce domaine l’homme moyen, ne doivent pas être traités de menteurs par lui (1).

$ IX. — L’uNILATÉRALITÉ INTELLECTUELLE

Parmi les manières, dont la vérité est altérée par les nerveux et généralement les EP, sous l’action de leurs tendances, il

(1) Qu'il faille rapprocher la mystification du talent littéraire et en situer le centre de diffusion éthologique entre les EAP et les nEAP, c’est ce que vérifie d’abord le fait que la mystification littéraire est une des formes les plus fréquentes de la mystification. La parenté du roman et de la mystification permet de comprendre que Karr, Mérimée, Stendhal, Sue, même Balzac aient eu beaucoup d'intérêt pour la mystification. Faute d’une étude qui ne serait précise que par l’éthologie comparative des mystificateurs les plus célèbres, au xvri® siècle, de Rennevilliers et de Fontenai, au xvrrr siècle, Fortia de Riles et de Boisgelin, Musson, en qui se personnifie la mode de mystification d’après la Terreur, j'ai pu observer la naissance de l’esprit de mystification chez l’enfant Paul P... (obs. I et V), chez qui il constitue un intérêt spontané et fort. Les composantes de cette «duplicité de jeu » {cf., p. 62), me paraissent être, d’après le cas de Paul P...

1° une émotivité plus ou moins forte, mais surtout très primaire. Colères assez vives, mais courtes. De ce point de vue, un colérique parfait ;

29 une intelligence très claire, réussissant dans les exercices analytiques (version latine, problèmes). Peu discoureur : idées exprimées par des raccourcis très exacts. De l'intérêt pour les jeux intellectuels. Aime les définitions et les analyses de notions. Besoin d’explications.

Les deux propriétés entraînent ce caractère très marqué de la transformation brusque des émotions en idées. Aucune émotion qui ne cesse si on la volatilise en réflexion ;

3° enfin, altruisme. Inquiétude très vive pour les autres, besoin de consoler. Générosité et serviabilité. Extrême gentillesse pour les enfants plus jeunes.

On objectera sans doute qu’il est paradoxal de mettre l’altruisme au principe de la mystification. Mais :

a) La mystification recherche souvent le succès social. On fait rire du mystifié devant une assistance sociale qui admire le mystificateur ;

b) La mystification suppose quelemystificateur a remarqué chez le mystifié quelque habitude ou tendance à laquellelemystifié est asser vi et dont il est incapable de faire la critique, travers professionnel, préjugé, passion : ce qui suppose, non seulement chez lemystificateur «l’extraversion» primaire, mais aussi delasympathie. Il est vrai que la clarté de l'intelligence (22) favorise l’observation ;

c) La mystification s'arrête où elle deviendrait dangereuse et grave pour le mystifié. Souvent on mystifie des amis sincèrement aimés. Souvent mêmele mystificateur cherche, après la mystification, à ramener le mystifié, à le consoler, à compenser sa déception.

Voici donc comment la mystification s’inventerait. Par une aperception brusque où la sympathie se fait bientôt intelligence, lesujet porté à mystifier reconnaît une fixation, automatisme ou passion, chez autrui. Mais au lieu de l’utiliser, par exemple comme un escroc, il en tire un succès social de vanité.

Le type du « mystificateur » serait donc le type du primaire stendhalien (cf. Annexe 11), avec sans doute un peu plus d’activité.

L'UNILATÉRALITÉ INTELLECTUELLE 225

convient de considérer cette partialité qui consiste à voir avec une intensité extrême de vision, mais exclusivement, un des rapports constitutifs d’une réalité. Du fait de la concentration affective, les primaires-émotifs (surtout ceux qui, indépendamment du reste de leur caractère, sont doués de l'esprit d’analyse), peuvent apercevoir et dégager une relation intéressante. Par l'effet du rétrécissement de la conscience que l’émotivité entraîne, ce rapport est isolé des autres avec lesquels il était en connexion et présenté à part d'eux. Comme la primarité et l’émotivité favorisent aussi l’esprit, le nerveux et le colérique trouveront, pour traduire ce rapport abstrait, une analogie concrète, qui l’exprimera d’une manière colorée et émouvante. Par cette expression, sa diffusion sera assurée, et il est à craindre qu’à cause de l’exclusivité de la vision qui l’a élue, une idée qu'il est dangereux d'admettre à part des autres et sans qu’elle soit limitée et tempérée par elles, se vulgarise. Pour son auteur, le danger sera moindre, car sa primarité lui permet de passer aisément d’une idée à sa contraire ; pour d’autres que lui, elle peut être malfaisante et s’ériger en préjugé.

Le même défaut se retrouvera, pour les mêmes raisons, chez les autres émotifs et particulièrement les inactifs. Il sera aggravé par l’étroitesse du champ de conscience et, chez les sentimentaux entêtés (pp. 93,275), la secondarité pourra fâcheusement consolider ces vues partiales. Par elles, le mensonge s’introduit dans la vie intellectuelle pour la fausser.

Ce défaut pourrait être illustré par de nombreux exemples, empruntés à l’histoire de primaires très émotifs. Il y a souvent, chez Chateaubriand, des remarques vives et saisissantes ; un aspect ou un trait de la réalité est vu avec pénétration et exprimé avec éclat. Mais cela reste un éclair isolé et peut être ultérieurement démenti par une vue opposée à la première. Le « neveu de Rameau » est l’une des manifestations les plus vives de cette intelligence, qui procède par saillies et par illuminations, mais qui ne se soucie pas de construire les résultats de ses découvertes successives.

On peut confirmer cette analyse en se reportant à certains des

nombres de l’enquête statistique.

L’esprit est attribué le plus fréquemment d’après la question 34, 10, aux primaires (les amorphes exceptés) et aussi aux passionnés ; mais parmi eux, les nerveux (46 %) l’emportent. Ils sont aussi (avec les colériques et encore les passionnés), d’après la question 32, catégoriques dans leurs affirmations, par opposition à ceux qui parlent avec réserves. Mais aussi les juge-t-on le plus ordinairement superficiels (question 27, 3° ; nerveux 48,3 % ; colériques 34,2; moyenne 26,8).

Rappelons qu’ils sont très nettement, avec les colériques (nerveux 16,1 % ; colériques 16,3; moyenne 9,3), ceux qui se chargent le plus fréquemment de conduire la conversation.

En connexion avec cette propriété, les émotifs à champ de conscience étroit (le fait est le plus net chez les inactifs), produisent assez souvent des crises expansives de bavardage. Après une période de silence forcé, venant de conditions externes comme l'hostilité du milieu, la nature des questions débattues etc., des EnAnL, comme si l’émotivité qui ne pouvait s’employer s'était accumulée, la déchargent par une expansion qui peut être prolongée ; chez les primaires, elle produit assez souvent un discours brillant, paradoxal, séduisant, sinon sûr, où les exemples d’unilatéralité intellectuelle sont nombreux. Chez les secondaires, les associations anciennes d’idées dominent et le discours est plus ou moins stéréotypé.

Sous une thèse produite dans ces conditions et marquée de ces caractères, 1l est toujours facile d’abord de retrouver les sentiments qui l’ont inspirée, aussi les circonstances historiques de la vie individuelle qui ont collaboré avec les composantes de ces sentiments pour constituer la tendance singulière qui se satisfait par elle. [1 va de soi que l’inspiration peut être très diverse, notamment égoïste ou altruiste, suivant que l’émotivité primaire est associée à telles ou telles autres dispositions. Toujours elle aboutit à des déformations de la vérité, qui devront être appelées des mensonges, puisqu'elles sont intentionnelles.

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