L'HYPOCRISIE DES AMORPHES
primaire, qui abusa d’une haute situation sociale pour commettre des vols nombreux et fructueux. Tous ces vols étaient médités et circonspects, puisqu'il a pu les renouveler pendant des années. Au contraire, trois des amorphes que j'ai observés (ainsi qu’un nerveux), faisaient de petits vols naïfs, peu fructueux, faciles à empêcher, pour satisfaire des besoins organiques et n’en éprouvaient aucun remords. ?
Les tendances qui inspiraient ces mensonges étaient une préoccupation ordinaire de santé, provoquée par les moindres malaises physiques, le besoin sexuel (même chez une amorphe non mariée) et, en liaison sans doute avec lui, la vanité ou la coquetterie particulièrement vestimentaire. Ces faits concordent parfaitement avec les indications de l'enquête statistique.
Le premier n’est pas en connexion avec le défaut de courage, car les amorphes profitent, corame tous les caractères qui leur sont homogènes sous ce rapport, de la réduction de l’émotivité (question 70, 20 : amorphes 29,6; M, 29,3; M, 39,75); mais il coïncide avec l’égoïsme qui est au maximum chez les amorphes (question 55, 29 : amorphes 36,7 ; apathiques 27,7 ; moyenne 21). Le deuxième s’exprime directement dans l’enquête statistique (question 46, 10, sexualité déréglée : amorphes, 21,4 ; nerveux 16,1 ; moyenne 8,2). Enfin, pour la vanité et la coquetterie, ils arrivent au deuxième rang (question 48, 10 : 37,8), entre les nerveux (54) et les colériques (34,2 ; moyenne 27,4). Si, par l’égoïsme, ils s’apparentent aux sanguins plus encore qu'aux nerveux, leur sexualité et leur vanité les associent aux nerveux.
Il est remarquable que d’après la question 33, 60, ils obtiennent de loin le maximum (amorphes 12,2; colériques 7 ; moyenne 5,9) dans le talent scénique. On aurait pu penser que l’aptitude à la scène dût appartenir, au plus haut degré, aux émotifs primaires ; mais sans doute avec la primarité faut-il que l’émotivité ne soit pas trop forte, car elle devient incapable de se plier aux exigences du texte à représenter, ni que l’activité l'emporte au point d’entraîner vers l’activité réelle et la pensée abstraite. Le nerveux serait trop empli de ses émotions pour se soumettre à la volonté étrangère de l’auteur, le sanguin trop attaché à ses fins pour en aimer de fictives, À cet essai d’expli-
cation, on objectera sans doute qu’il demande vérification. Il faut en convenir, mais cette vérification ne pourrait être obtenue que par l’éthologie de beaucoup d’acteurs. Les indications de l'enquête sont trop sommaires pour la fournir. Il n’en résulte pas qu’elles soient négligeables, car il est curieux que, si le maximum du talent dramatique appartient parmi les primaires, aux amorphes et aux colériques, il appartient, parmi les secondaires (avec la réduction convenable) aux caractères qui leur correspondent et dans le même ordre :
Primaires : amorphes, 12,2 ; colériques, 7,0.
Secondaires : apathiques, 6,4 ; passionnés, 5,9.
Les quatre autres caractères sont au-dessous de la moyenne qui est de 5,9.
Il est impossible d’étudier les diverses formes de la mendacité sans considérer sommairement l'esprit, qui se rapproche des modes de déformation artistique que la primarité favorise. Avec lui, nous achèverons l’étude du mensonge primaire.
Partons de la considération d’un trait d’esprit. Au temps où le téléphone n’était pas vulgarisé, un sot étalait, devant le peintre Degas, sa vanité de posséder un téléphone, et pour souligner sa supériorité sur les assistants, qui n’en possédaient pas, en expliquait trop minutieusement l’emploi. Degas l’interrompit et dit : « En somme, je comprends, on vous sonne eb vous venez. » Il est aisé de reconnaître dans ce mot tous les traits essentiels de l’esprit.
19 Tout mot ou tout acte spirituel est constitué émet lement par une association par ressemblance. Degas perçoit et indique qu’il y a similitude entre la docilité avec laquelle quelqu’un répond à un appel du téléphone et celle d’un domestique sonné par son maître ;
29 Mais toute association par ressemblance n’est pas spirituelle, Il faut que la similitude soit telle que l’effet affectif, produit par le terme rapproché du terme initial, soit précisément l'inverse de celui que le terme initial produisait. L'usage
du téléphone humiliait les auditeurs ; en identifiant relativement l’habitude de répondre au téléphone au service d’un domestique, Degas renversa la supériorité en infériorité ;
30 Dans l'esprit qui perçoit ce contraste, l'opposition, la rupture, le déséquilibre doit être assez léger pour ne provoquer que le sourire ;
40 Mais ce résultat n’est atteint que si l’analyse ne vient pas dissocier les divers éléments de ce procès, car 1ls ne produisent leur effet que par leur union synthétique. La brusquerie est ici une condition indispensable d’efficacité : dès, par exemple, que l’auteur du mot d’esprit devrait l'expliquer aux autres, l'effet serait manqué. La perception spirituelle d’une ressemblance se distingue de la pensée scientifique en ce que celle-ci extrait le rapport commun et la formule à part, comme le fait, par exemple, la réflexion psychologique sur la nature de l'esprit (1).
L’extension de l'esprit proviendra de la diversité des termes associés et de la diversité des tendances satisfaites ou contrariées. Précisément parce que l’analyse expresse est exclue de l'esprit, les termes doivent être plus ou moins concrets, l’un au moins, et comme l’effet doit être léger, les tendances éveillées ne doivent pas être trop profondes ou trop violentes. Il n’en est pas nécessairement de même de la tendance qui inspire le mot d'esprit à son auteur. C’est pourquoi, pour mettre quelque clarté dans cette analyse, il est bon de distinguer les tendances provoquées et la tendance dominante. La tendance dominante D
(1) Malgré cette opposition, ou plutôt à cause d'elle, il y a une identité profonde de nature entre l’esprit et la science. De même que le sujet, dans l’esprit, saisit une ressemblance pour s’en servir à remplacer un effet par un autre, le savant saisit l’identité d’une loi pour remplacer un effet désagréable que la loi produit en dehors de l’intervention technique, par un effet agréable qu’une technique fondée sur elle engendrera. Sur cette identité de nature profonde, deux différences se greffent :1°les effets, supprimés ou produits par l'esprit, sont des effets affectifs, tandis que les effets, empêchés ou réalisés par la science, sont des effets plus profonds, dans la mesure où la science remonte vers les principes ; 20 dans l'esprit, le rapport commun, l'identité par laquelle s’unissent les deux termes de la ressemblance, reste enveloppé, implicite ; la science le dégage sous la forme d’une loi abstraite. Ces deux différences correspondent évidemment à l'opposition de la primarité affective et de la non-émotivité secondaire. Comme chez les sanguins, l’émotivité s’atténue sans que la primarité pure soit atteinte, la rencontre de l’esprit et du goût pour la science doit se faire le plus facilement chez les sanguins. Le xvin® siècle français a plusieurs fois mis en évidence ce type du savant spirituel.
est celle qui inspire la substitution de A’ à À, pour produire la substitution du sentiment P' au sentiment P. Quaad Pascal, dans les Provinciales, raille le Père Bauny, D est chez lui une indignation très forte, mais l’objet, que se propose cette indignation, est de remplacer la tendance P, par exemple, la complai sance des auditeurs du père Bauny envers lui, par une tendance P' comparable à D. Dans ce cas, contrairement à ce qui vient d’être dit, l'esprit est brutal, violent : le sourire, qu’il peut d’abord provoquer, doit se changer en colère ; mais à ce moment même, me semble-t-il, l’esprit se change en une action psychologique plus forte et plus grave. Nous sommes, si l’on préfère, à une des limites de l'esprit dont l’essence est de rester comique.
Ainsi délimité, l'esprit doit dépendre de conditions éthologiques à déterminer : les réponses de l’enquête les indiquent nettement (question 34, witzig) :
19 L'esprit est d’abord favorisé par la primarité.
Primaires Secondaires Amorphes........... 36,7 Apathiques......... 29,8 Nerveux...... Ha 46 Sentimentaux....... 38,9 DATEUINSS 2 er er ete . 45,3 Flegmatiques........ 36 Colériques.........., 44 Passionnés.......... 44,1
Parmi les secondaires, les passionnés seuls s’approchent des primaires, comme il arrive pour d’autres propriétés :
Moyenne des primaires, 43 ; passionnés, 44 ;
20 L’émotivité semble plutôt favorable à l'esprit
nE E Amorphes. 1... 90 1 Nerveuxt ele 46 Apathiques.......... 29,8 Sentimentaux....... 38,9 SaARgUINs ere no 45,3 Colériques........... LAA
Flegmatiques........ 36 Passionnés...,,,.... &4,1
Seuls ici les sanguins paraissent résister à l’abaissement de lémotivité. L'ensemble de ces résultats peut se FR par ce schéma :
} Sanguins 45,3 Amorphes\36,7
Nerveux 46
Flegmätiques 36
Sentimentaux 38
Il suggère l’idée que l'esprit dépend de la primarité et de la puissance d’affirmation EA. En effet :
19 Le minimum revient nettement aux apathiques : il est caractéristique que les 3 catégories, qui viennent immédiatement au-dessus d’eux, coïncident toutes avec eux par deux propriétés fondamentales, les amorphes par nEnA ; les sentimentaux, par nAS ; les flegmatiques, par nEsS ;
2° Corrélativement le maximum devrait appartenir à la formule contraire des nEnAS, soit les EAP : les colériques sont en effet parmi les groupes de tête et, autour d’eux, se rassemblent leurs voisins, ayant en commun avec eux deux propriétés fondamentales : les nerveux par EP ; les passionnés par EA ; les sanguins par AP. Il paraît donc probable que l'avantage léger que l’enquête concède aux nerveux et même aux sanguins sur les colériques est fortuit, et que ceux-ci peuvent être pris pour tête de file. Ce choix n’enlève rien au fait essentiel que l'influence de la primarité sur l’esprit lui est plus favorable qu'aucune autre.
À l’appui de cette interprétation, il importe d’observer que l'esprit est souvent agressif. Ici s’appliquerait à nouveau l’idée que le renversement de l’altruisme favorise l'agressivité. L'esprit serait de l’agressivité dégradée. La conduite d’un homme nous blesse ; au lieu de réagir contre lui par l’action, nous nous contentons de réagir contre lui par la moquerie. Deux hommes en viennent-ils aux mains, ils ne recourent plus à l’esprit, surtout le plus faible.
De là divers caractères de l’esprit :
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10 Il répugne aux natures chez qui l’altruisme affectif est atténué ou teinté au plus haut degré par le sens de la loi, soit les secondaires autres que les passionnés ;
20 Les non-émotifs et surtout les non-actifs l’emploieront contre les sentiments qui menacent de s’imposer à eux. Quand l'esprit devient une réaction anti-affective, 1l se charge d’ironie. D’après la question 86, 40 qui, d’ailleurs, ne saisit l'ironie que par l’un de ses aspects, le centre de diffusion taxinomique de l'ironie se trouverait chez les amorphes.
Amorphes, 13,3 ; sanguins, 7,4 ; colériques, 8,6 ; nerveux, 4.
Apathiques, 10,6 ; flegmatiques, 8,7; passionnés, 7,2 ; sentimentaux, 7,1.
Mais ces chiffres ont une trop faible base pour ne pas exiger confirmation. En tout cas, le fait qu'ils suggèrent correspond au sentiment qu’il y a souvent, dans l'ironie, un moyen détourné, et par suite quelquefois bas, d’attaquer la puissance affective qui est en somme essentielle à la générosité. Mais évidemment, elle peut servir aussi à combattre les abus de cette puissance affective. Instrument de dissolution, l’ironie ressemble ici à l’analyse, comme nous avons vu que l'esprit ressemblait à la science. C’est pourquoi les grands émotifs, ceux surtout à qui le cœur paraît la source de toute action noble, chez qui la tendance à idéaliser est maximale (41,7 ; moyenne, 29,6), les passionnés, tantôt s’indigneront contre l'ironie, qui s’accorde au contraire avec l'esprit de dénigrement des amorphes et des sanguins (question 12, 10 critiques : sanguins, 57,9 (maximum) ; amorphes, 54,1), tantôt le retourneront contre les sentiments inférieurs. A l'ironic sceptique, s’opposera l'ironie indignée.
Il y aurait aussi, entre l’esprit et l'ironie, la même différence
qu’entre l'intelligence théorique et l'intelligence combative,
qui est la forme personnelle de l'intelligence pratique, comme la haine est la forme personnelle de l’aversion. Par l'esprit, l'intelligence domine un sentiment pour le changer en son contraire; mais, dès que la pensée de celui qui éprouve ce sentiment s’ajoute à la considération du sentiment même, l'esprit se change en ironie. Cela se produit presque toujours ; non moins aisé est le changement de l'ironie en calomnie. Comme
l'esprit, et avec lui l'ironie, procèdent de l’unilatéralité intellectuelle, il est bien difficile qu’ils ne soient pas injustes.
De cette étude rapide (1), nous conclurons que l'esprit appartient d’abord aux colériques ; mais qu’à cause de cette cordialité qui les caractérise souvent, l’esprit se change en ironie, moins souvent chez eux que chez les non-émotifs, particulièrement les sanguins, destinés à l'ironie froide, ou chez les passionnés les plus émotifs, prédisposés à l’ironie d’indignation. La primarité, et après elle l’émotivité, en tant qu’elle accroît l’'eMcacité, surtout l'efficacité associative du présent, sont au principe de tout cet ensemble de faits, comme du mensonge.
(1) Nous venons de considérer presque exclusivement les conditions éthologiques de l'esprit qui comptent parmi les propriétés fondamentales de G. Heymans et E. Wiersma ; mais une autre, indiquée par l'analyse, est de première importance, c’est l'aptitude à percevoir les ressemblances. Si celle-ci est moindre chez les femmes que chez les hommes, elle suffit sans doute à expliquer l’infériorité féminine dans l’esprit.