CHAPITRE IX
$ I. — MENSONGE ET SECONDARITÉ
De ce que la primarité est, d’après tout ce que nous avons vu, le facteur principal du mensonge, il ne suit pas que les secondaires doivent en être innocents. Personne n’est exempt d’aucune tendance humaine. Chez le flegmatique, le besoin de
fiction — ars homo additus naturae — se'satisfait par l’abstraction; et 1l peut le satisfaire, en se limitant à des fictions qui sont dites vraies, parce qu’elles sont identiques dans l’essentel, soit à d’autres fictions, soit à des traits d'événements naturels; mais, si le même besoin de fiction peut servir la véracité comme la mendacité, il y a toujours possibilité qu'il s’égare (1). En eflet, d’abord la secondarité ne s’oppose jamais : à la primarité que par le degré, ce n’est qu’une moindre primarité ; en outre, elle est toujours liée à une émotivité qui peut être très forte, de même que l’activité peut être très faible. Enfin, parmi les conditions d’un mensonge singulier, il faut toujours faire place aux circonstances externes. L’homme le plus prévoyant est exposé à des crises ; l’homme le moins ambitieux entraîné à des machinations. Voilà des occasions subies ou provoquées de mentir. Pour être moins fréquentes ou pour être amorties, les chances d’un déséquilibre de la conscience ne tombent jamais à rien, comme le vérifient les enquêtes sta-
tistiques qui, dans toutes les catégories éthologiques, recon-
(1) Par exemple, quand une loi physique a été l’objet d’un de ces décrets de fixation que nous avons reconnus initialement à l’intérieur du mensonge et de toute affirmation (cf., p. 2), une mesure lue sur un appareil sera dite exacte et acceptée sans correction parce qu’elle coïncidera avec le chiffre déduit de la loi ; ou inversement une loi douteuse confirmée par la mesure. Mais dans les deux cas, cette conformité qui est tout ce que la véracité obtient, est compatible avec l'erreur réelle. En d’autres termes, la valeur de la véracité n’est qu’une valeur de relation, comme l'identité, l'égalité, la ressemblance. Reste de côté la relation de ce que la véracité obtient avec l’absolu.
MENSONGE ET SECONDARITÉ 294
naissent des menteurs, surtout parmi les émotifs par lesquels nous devons toujours commencer.
Comment les émotifs-secondaires mentent-ils ? Nous avons -vu, parmi les primaires, le mensonge d’affectif devenir réfléchi, d’improvisé préparé, supposer par conséquent une domination progressive du moi sur les contradictions, dont le mensonge fournit une solution apparente, et pour cette raison immorale. Il pouvait subir ce changement, sans perdre son caractère épisodique, sans cesser de révéler une mendacité morcelée, un sujet mentant au jour le jour. Par là il restait primaire. Supposons au contraire que la mendacité se spécialise, mais corrélativement s'organise. Apparaîtra le mensonge systématique. Au lieu de naître comme autant d’actes indépendants, les mensonges feront système. Ce ne sera pour ainsi dire qu’un mensonge, mais réfracté à travers le temps en altérations particulières de la vérité. On n’y trouvera plus la persistance d’une nature, mais la persévérance d’une direction plus ou moins subie ou voulue. Il y a des jeux plus affectifs, comme les ébats d’un enfant, ou plus intellectuels, comme une partie de cartes : à ces jeux ressemblent les mensonges primaires. Aux uns et aux autres s'oppose le mensonge secondaire, comme à un chapelet de jeux la continuité d’une profession. Dès le début de notre étude (1), nous avons constaté la connexion de la mendacité et de l’impulsivité. Celle-ci livre les primaires, surtout émotifs, à des tendances successives, qui expriment en lui la succession des conditions externes. L’âme est comme emportée par « une mer toujours recommencée ». Chez le secondaire, ce doit être une tendance consolidée, stéréotypée, agissant, une fois formée, à la manière d’un indice de réfraction (2).
4) Cf. p. 50.
0 « Fe gens à idées trop tenaces ou les sentimentaux peuvent fort bien n’être pas présentistes ou ne l'être que très partiellement. Ils ne le sont que si leur état mental actuel, accueilli pour son accord avec une tendance puissante, écarte à peu près complètement tout examen sérieux, tout contrôle, ne se subordonne pas à l’ensemble de la personnalité et reste relativement indépendant. On peut être obstiné dans ses sentiments, entêté dans ses idées, avec réflexion et en les accordant à son moi. Les sentiments ou les idées, en ce cas, triomphent, non point tant parce qu'ils sont actuellement en jeu, que parce qu’ils se rattachent à des tendances très fortes, et il serait plus juste de dire que c’est parce qu'ils se rattachent à des tendances très fortes qu'ils sont actuellement en jeu.» Paulhan, in Journal de Psy. norm. pathol., 1925, p. 301. Cette analyse, faite indépendamment de la nôtre, qui a d’autres sources de crédibilité, la confirme.
Dans l’impulsivité, l'excitation devient moins importante que l’idée fixe. Le mensonge serait la vérité s’il n’enveloppait de la partialité : chez le primaire, c’est la partialité du présent ; chez le secondaire, celle d'un pli durable, comme d’une contracture mentale. Là, la violence d’un remous ou l'exclusivité d’un calcul opportun, ici un parti pris, qui n’est plus discuté, empêchent la docilité parfaite de l'esprit envers la vérité.
Sur ce fond commun, on peut dès maintenant pressentir comment la mendacité du sentimental doit s’opposer à celle du passionné. Quand la falsification systématique du donné proviendra de l’inactivité, qui empêche le sentimental de renouveler incessamment la critique de ses principes d’action, la mendacité se présentera comme l’expression d’un esprit faux, raide, contraint de l’être par un entêtement systématique, coupable de l’être par sa complaisance à s’y tenir (1). Mais l’activité que l’émotivité renforce, la suractivité peut obtenir les mêmes résultats, au moins sous un rapport, que l’extrême inactivité. L'esprit peut tenir à un préjugé, une règle, une formule par paresse d'agir, mais aussi bien par impatience d’agir. C’est ce qu’on constate simplement chez les jeunes gens les plus actifs. Leur désir d’action est si fort que toute réflexion sur la légitimité de leur action leur paraît importune. Ils joueraient aux dés pour quoi se faire tuer, afin de se faire tuer plus vite. C’est ce qui doit arriver aux grands actifs. Personne ne peut s’adonner à l’action, en remettant à chaque instant en question les principes de son action. Que l’un de ces principes finisse par s'imposer à l'esprit de l’actif avec une force exclusive, il mentira pour assurer le succès de l’action que ce principe dirige, quitte à compromettre un aspect ou l’avenir de son action par ce men-. songe. Même le flegmatique est capable, par exemple dans une
(1) Que tout défaut puisse avoir quelque effet utile et par suite le sujet s’y complaire, le favoriser, même le cultiver en vue de cette utilité, personne me le contestera. On en trouve un exemple net dans les quelques observations de maladroïits qui ont été publiées: par À. Spaier (Remarques sur la maladresse in Rev. phil., Paris, 1929, pp. 82-91). L’un d'eux, C., se fait en publie plus maladroit qu’il n’est, pour que les autres s’acquittent à sa place de son travail. Le fâcheux pour nous, c’est que ces observations ne situent pas ce qui se rapporte à la maladresse dans le portrait éthologique complet du maladroit, car même à ne considérer que des maladresses psychologiques, il ÿ en a plusieurs. Deux se laissent aisément distinguer : la maladresse-étourderie par précipitation d'EAP très primaires, la maladresse-gaucherie des EnAS. Il semble y avoir beaucoup d’inactits parmi les sujets qu'a observés À. Spaier,
MENSONGE ET SECONDARITÉ 259
recherche scientifique, de céder à la pression d’un principe d'organisation au point de lui sacrifier des faits ; mais il peut y résister plus aisément, parce que l’émotivité ne vient pas renforcer, du moins au même degré, son adhésion au principe.
Dans l’opposition des sentimentaux aux passionnés, doit se retrouver le principe de l'opposition entre les nerveux et les colériques. Les passions de l’inactif sont subies comme un obstacle, un arrêt, une force inhibitrice. Elles ralentissent. Celles de l'actif, comme un entraînement, une poussée supplémentaire, un vertige : elles accélèrent, voire précipitent. Mais comme la secondarité dans l’ensemble subordonne l’affectivité à la connexion associative de l’idée, les passions du secondaire se présentent moins comme expansives que comme dirigées. Comme en outre la secondarité, en faisant converger beaucoup d’impressions passées dans le présent, assure à l’action une puissance, que l'improvisation ne possédera jamais, l’action qui se fait suivant cette direction plus profonde, plus persistante, sera capable de succès plus amples et plus solides. Quand elle se trompera, et les mensonges qu’elle produira en seront les premiers signes, ses échecs auront un retentissement comparable à ses succès.
Comme conséquence de ces analyses que nous aurons à vérifier, 1l résulte que le mensonge systématique des secondaires doit être moins fréquent que le mensonge improvisé, à la manière d’une réaction ou d’un art, des primaires.
19 La première raison de le penser est la systématicité. Celui qui passe un faux billet de cent francs trompe cent fois moins souvent que s’il voulait passer cent pièces fausses d’un franc. Les mensonges des secondaires seront plus médités, plus redoutables, ils procéderont d’une décision plus intime de la personnalité, bref, ils envelopperont une culpabilité plus grande; mais en réduisant le nombre des vérités indépendantes, même distinctes, la systématisation réduit le nombre des hiatus entre l’erreur et la vérité.
Cette réduction n’est que l'application d’un fait très général. La secondarité est d’abord très favorable à la formation des habitudes. D’après l'enquête statistique (question 22, 20) sont gens d’habitudes : les primaires, au taux moyen de 13,7 ;
les secondaires, au taux moyen de 62,4. Nous connaissons tous des hommes fortement secondaires qui vivent avec une régularité kantienne. Or, c’est un fait très profond, dès la vie animale, que la spécification d’une disposition par des habitudes rend plus difficile et quelquefois impossible la greffe d’habitudes nouvelles sur la disposition déjà spécifiée. Une hirondelle, possédant l'instinct spécifique de faire son nid dans un arbre d’une espèce définie, peut devenir incapable si elle l’a fait une première fois dans un certain arbre de cette espèce et que cet arbre soit détruit, de le faire dans un autre. Nous spécifions les instincts qui se composent dans la parole par les habitudes de la langue maternelle ; elles nous rendent plus difficile l'acquisition d’une autre langue. Il en résulte chez le secondaire, plus ou moins profondément, comme une partition de la personnalité. Sa professionnalisation est beaucoup plus aisée et beaucoup plus réussie. Par rapport à lui, le plus primaire des primaires, l’EnAP, sera toujours un anarchiste, un out-law, impatient de la fonction, rebelle à la loi. Mais comme la vie professionnelle ne peut jamais absorber la vie entière, il y aura deux hommes assez nettement distincts dans le secondaire et le dédoublement de la moralité pourra s’ensuivre. C’est ce dédoublement qui s’exprime par la distinction de la morale privée et de la morale publique. Le même homme qui sera parfaitement vérace dans ses rapports personnels avec autrui, cessera de l’être, s’il lui paraît utile aux intérêts professionnels, nationaux, sociaux qu'il doit servir. Ce lui sera d’autant plus facile qu’il ne lui paraîtra pas qu’il ment en vue de son intérêt propre.
On obtient par là ce qu’on pourrait appeler la mendacité cantonnée. Chez beaucoup d’émotifs-secondaires, chez ceux du moins que la loi de la véracité prédispose (ce qui n’est pas prédétermine) au mensonge, il y a ainsi des zones d’action qui sont enlevées à la qualification morale. Des passions ou des principes, ou plutôt des principes dirigeant des passions, profondément enracinées dans la subconscience, s'imposent à leur action. Ils commandent des régions interdites à la discussion ou au contrôle. Quelquefois, une conversion, préparée par une lente maturation, boulevetsera ces formations consolidées ;
MENSONGE ET SECONDARITÉ 261
mais le plus souvent, ce ne sera que pour remplacer la tendance déformatrice par une autre. Il faut bien que la vie ait des postulats. Cela est si sensible à tous qu’il en résulte comme une convention tacite entre l'individu et le milieu social, quand celuici ne partage pas la tendance dominante à laquelle l'individu est soumis. Lui, par pudeur affective, pour éviter des lésions trop douloureuses d’un sentiment très fort, évite les paroles ou les actes qui le mettraient en conflit avec le milieu ; les autres, qui n’ont qu'à se louer d’une véracité parfaite en tout ce qui ne touche pas le parti pris affectif ou professionnel, se gardent de provoquer un sentiment, dont ils ont éprouvé ou dont ils pressentent la puissance.
20 Cette remarque nous amène à la deuxième raison de penser que la mendacité secondaire doive être en fréquence inférieure à la moyenne. La secondarité des représentations a cet effet d'accroître leur puissance d’inhibition. Quarid, à cause de la secondarité générale des représentations, le sujet prend cette allure qu’exprime exactement le terme allemand de Verschlossenheit, il est renfermé, taciturne, écoute parler sans faire connaître ce qu'il pense, réserve l’expression de son opinion, inhibe la manifestation de ses sentiments. C’est ce que vérifient les réponses provoquées par la question 61, 20 fermé :
‘ P S RÉ A ee an ele e 46,9 53,2 Li DA ee 38,9 45,6 De ITS CREER 20,7 38,9 19 PERLES DATE CP ET 8,6 31,3
Parmi ces nombres qui prouvent sans conteste l'influence de la secondarité, ceux qui se rapportent aux émotifs sont particulièrement intéressants. De nerveux à sentimental, la taciturnité est doublée ; de colérique à passionné, presque quadruplée. Aussi ne faut-il pas s'étonner que les secondaires paraissent aux primaires-émotifs, non seulement fermés, mais dissimulés. Quand, dans l’action du secondaire, se manifestera l’eflet d’une idée que celui-ci n’a jamais exprimée aux témoins de son action et que cet effet provoquera leur émotion, ceux-ci l’accuseront
de dissimulation. En effet, il faut bien reconnaître qu'il y a, dans la mendacité primaire, d'autant plus nettement que l’émotivité est plus forte, une expansivité qui en atténue le danger.
Néanmoins 1l serait, je crois, injuste et inexact de contester la véracité supérieure des secondaires, telle que l’indiquent les données de l’enquête statistique, en alléguant qu'ils ont trompé leurs observateurs par leur dissimulation. Notons d’abord que chaque observateur n’a décrit que deux ou trois personnes bien connues de lui. De plus, si la taciturnité avait été prise par les répondants pour la ee ils auraient dû mettre pour la véracité aussi :
Les nerveux (faciturnité : 20,7) au-dessus des colériques (8,6) ; Les sentimentaux (38,9) au-dessus des passionnés (31,3) ; Les amorphes (46,9) au-dessus des sanguins (38,9) ;
Les amorphes (46,9) au-dessus des sentimentaux (38,9) Les apathiques (53,2) au-dessus des flegmatiques (45,6) Les sanguins (38,9) au-dessus des passionnés (31,3) ;
Les amorphes (46,9) même au-dessus des flegmatiques (45,6).
Au contraire, ils distinguent nettement les deux propriétés, puisque, d’après les nombres qui résultent de leurs observations, les facteurs dont la véracité dépend proportionnellement sont, suivant l’ordre de leur importance, la secondarité, la froideur, l’activité ; tandis que ceux qui favorisent la taciturnité sont d’abord la froideur, puis à peu près également l’inactivité et la secondarité.
En effet, comme il ne fallait pas confondre franchise avec véracité, 1l ne faut pas confondre dissimulation, synonyme de duplicité, avec taciturnité, Verschlossenheit. Dissimuler, c’est en même temps penser l’un et dire l’autre ; être renfermé, c’est seulement taire, non pas une partie d’un tout, de manière à le défigurer, comme dans le mensonge par omission, mais le tout. Bien loin que la taciturnité soit une manière de mendacité, elle est faite pour protéger contre elle. La reconnaissance de la vérité ne va pas toujours sans efforts ni soins ; et ce n’est pas en exprimant tout ce qui peut nous venir à l'esprit suivant les hasards de l'association que nous éviterons le danger de léser la vérité. Certes, dans l’opposition entre primaires et secon-
MENSONGE ET SECONDARITÉ 263
daires, il y a le principe de malentendus nombreux. Dans la démonstrativité du colérique, qui toujours promet plus qu'il ne donne, le secondaire verra un piège ; dans la réserve du taciturne, le colérique, une préméditation toujours dangereuse ; et 1ls échangeront le reproche d’hypocrisie. Ce reproche sera quelquefois mérité, puisque les deux catégories sont capables de mentir, plus facilement ou plus systématiquement. Il ne peut l’être toujours, car la véracité est aussi bien essentielle à toute nature humaine que le besoin de fiction, seulement suivant un rapport variable. \ Pourtant, tout n’est peut-être pas à écarter de la méfiance des primaires. Déjà venons-nous de voir que la possibilité d’une division intime, propre aux émotifs secondaires et généralement aux secondaires, complique leur nature. Un sentimental oscille souvent entre un nerveux et un flegmatique, nerveux où ses intérêts forts situent le centre de sa vie ; flegmatique ailleurs, capable de juxtaposer une vue très passionnée d’une question à une vue très froide d’une autre, ou de la même dans d’autres conditions affectives. Un passionné même est capable d'évoluer comme si son activité passait alternativement du parti de son émotivité à celui de sa secondarité. Ce qui est vrai de certains individus, l’est à plus forte raison de leur classe. En effet, les chiffres que donne l’enquête ne sont que des moyennes ; or, toute moyenne permet des fluctuations très imégales. Deux hommes ayant chacun neuf et onze mille francs, ont en moyenne dix mille francs, aussi bien que deux hommes ayant respectivement un franc et vingt mille moins un francs. Une raison à priori peut incliner à croire que la véracité et corrélativement la mendacité soient réparties plus inégalement parmi les émotifs secondaires que parmi d’autres, c’est que l’union de l’émotivité, en les rendant plus sensibles aux ébranlements du dehors, et de la secondarité, en accroissant la richesse du contenu de conscience, doit augmenter la complication et par suite l’hétérogénéité des natures en lesquelles elles s’unissent. Chez les EP, le cours tumultueux des sentiments n’est pas compliqué par l'intervention de préoccupations abstraites, que favorisent la froideur et la secondarité dont ils sont privés ; inversement chez les secondaires
non-émotifs, les émotions ne viennent pas se jeter à la traverse des habitudes et des idées. Au contraire, la difficulté de composer des mobiles puissants et des motifs graves doit embarrasser. les émotifs secondaires. Elle nous paraît se traduire chez les inactifs par l’indécision, qui atteint chez les sentimentaux à son maximum (question 8, 20 : EnAS, 53,1 maximum; nEAP, 15,8 minimum ; moyenne, 36,5), les livre à la rumuination mentale (question 75 : EnAS, 24,8 maximum ; nEAP, 11,6 minimum, avec les amorphes), souvent enfin au pessimisme. Chez les actifs, ce qui l’exprime le plus nettement, c’est la puissance et la grande diversité des activités, qui font de la liste des passionnés la plus nombreuse de l’histoire et la plus hétérogène.
C’est sans doute de ces difficultés intérieures que germe et sort l'ambition. À cause de la secondarité inhibitrice, l’émotivité s’accumule chez les ES, au lieu de se monnayer, comme chez le primaire, en une succession de décharges. L’EP ressemble à un moteur à explosions qui travaillerait sans interruption ; chez les secondaires, des actions, dont l’inhibition raccourcit l'expression jusqu’à la rendre invisible, préparent par un travail plus ou moins subconscient des explosions retardées, mais plus brutales. Cette puissance accumulée, quand l’inactivité la contrariera, se tournera contre le sujet qui la possède : elle engendrera une agitation intérieure, une inquiétude enfermée, des crises affectives qui deviendront l’objet principal de la vie du sentimental. Celui-ci n’est pas moins troublé que le nerveux, avec lequel il coïncide par le groupement EnA, mais chez lui linhibition secondaire masque tout. Chez un Rousseau moins secondaire, ce tumulte psychologique se traduira par la contradiction des actes ; chez Amiel très inactif, par une impuissance de réaliser qui ne laissera place qu’à la méditation affective ; chez Maine de Biran, par une mobilité d’impressions, d’où naîtra le double besoin de la grâce qui remédie à l’inactivité et de la paix qui tempère l’émotivité. À leur ambition aspiratrice, s’opposera l’ambition réalisatrice des passionnés. Chez eux, l’affectivité pourra se déployer dans l’action, et celle-ci recevra de l’activité la persévérance, de la secondarité la puissance orgamisatrice.
MENSONGE ET SECONDARITÉ 265
Que cette ambition et cette complication doivent affecter la véracité des émotifs-secondaires, on peut déjà le vérifier par le calcul.
Considérons d’abord les sentimentaux. On peut les subdiviser grossièrement en 3 et même 4 groupes, d’après la valeur relative des trois éléments de leur formule,
À. Ceux chez qui domine le groupement EnA : nous les appellerons les réveurs (816 p. ex.). Exemple : Rousseau. Leur agitation affective est grande ; mais déjà ils s’écartent de la poésie vers la philosophie ;
B. Ceux chez qui domine le groupement ES :on peut les appeler les constants. En s’atténuant, l’inactivité leur rend l’action plus aisée et l’émotivité s'emploie davantage dans des réalisations, au lieu de rebrousser aussi souvent en émotions et particulièrement en émotions tristes.
Suivant le degré de l’émotivité, les constants peuvent se subdiviser :
quand l’émotivité est moins forte, en quasi-flegmatiques (648 environ) ; quand l’émotivité est plus forte en quasipassionnés (8348) ;
C. Ceux chez qui domine le groupement nAS avec réduction de E. Ils méritent d’être appelés les durs. Exemple : Robespierre (628) (1).
(1) Il y a trois points où le discernement des réveurs et des durs se fait assez bien :
a) C’est d’abord le changement d’allure de la rumination mentale. Celle-ci est extrême chez les rêveurs. On le conçoit aisément : l’émotivité accroît l’ébranlement causé par tous les événements, l’inactivité gêne son utilisation pratique, et comme la secondarité intervient pour en inhiber l’expression, l’agitation qu’elle cause reste intérieure. Mais, à mesure que le secondarité croît, surtout si la tendance analytique du sujet est assez forte, cette agitation intérieure va devenir pour le sujet un objet de réflexion. Or, toute réflexion est nécessairement objectivante. Elle coupe la liaison entre son objet et le sujet. Par cette séparation, la rumination mentale se change en psychologie théorique. Mais, comme l’émotivité est une subjectivité, que tout est émouvant
par son rapport avec le moi, le sujet y trouve le calme. Biran et Amiel en ont fait l’expérience, Schopenhauer, la théorie ; î ;
b) C’est ensuite la sensibilité au corps. Elle est extrême chez un Biran. Amiel la ressent encore (Fragm. Journ. int., éd. cit. « Je suis toujours émerveillé de la différence entre nos dispositions intérieures du soir et celles du matin » (p. 74). — « Éprouvé ce matin la prodigieuse influence du climat sur l’état de l’âme » (p. 95). En eux, le rêveur devient un méditatif. Mais, chez le sentimental dur, l'influence des besoins organiques semble atténuée par l'automatisation : ce sont « des gens qui ne sentent point leur corps ». On arrive, à la limite, à l’insensibilité des avares qui deviennent presque complètement indifférents aux privations et au froid ; a
c) C’est enfin l’allure du dyscolisme. Avec la domination du groupement EnA, celui-ci triomphe chez les rêveurs. Ils ne retiennent que les événements tristes, ils ne
Au moyen de la formule V, on peut calculer la véracité de ces quatre sous-types :
Pour le constant quasi-flegmatique... 648 73,0 Pour le constant quasi-passionné..... 848 67,0 Pour lerdur en ant 618 68,5 Pour le réveur LANTERNE TERRE 816 50,5
Ce sont bien tous des sentimentaux puisque, chez tous, conformément à la définition du sentimental, E > 5, À < 5, S > 5 (1). Mais leur véracité est très inégale : celle du rêveur tombe au niveau de celle de l’amorphe, c’est-à-dire sensiblement au-dessous de la moyenne ; celle du constant quasi-flegmatique dépasse 70.
Faisons le même travail pour les passionnés. On peut d’abord les subdiviser en deux groupes : les passionnés vtolents chez qui E > S ; les passionnés systématiques, chez qui S > E (2).
Ces groupes se subdivisent à leur tour aisément suivant l’ordre relatif d'importance des troïs puissances constitutives. Pour chacun, en supposant que À, E, ou S sont plus ou moins forts, qu’ils ont pour valeurs 87,5, 75 ou 62,5, on peut calculer une valeur correspondante de la véracité. On obtient le tableau suivant :
Passionnés violents (E > S) Passionnés tourmentés (le duc de Saint- Simon, Michel-Ange, Dante, Beethoven, Michelet, Tolstoï, Racine, Huysmans,
Wagner Berhoz)r cr UE RS E>A>S 59,50 Passionnés laborieux (Flaubert, Zola, Bossuet, Brunetière, Molière)............. 4 E>S>A 65,12
perçoivent dans chaeun que ce par quoi il est déficient ou menaçant; et, faute de secondarité,. ils sont à peu près livrés à cette langueur découragée. Leur seul secours est de s’y complaire. « Le bonheur, c’est d’être consolé ; le courage, c'est d’être résigné », écrit Amiel (op. cit., p. 103). Ce dyscolisme persistera chez les « durs », mais il y prendra une forme intellectuelle. Déjà, chez Vigny, il est un pessimisme; chez les avares, une méfiance générale à l'égard des gens. L’mquiétude se change en précaution.
(1) Au lieu de coter les propriétés sur 100, nous les cotons sur 10, quand cela est préférable, par exemple pour symboliser un caractère par un nombre de 3 chiffres : dans ce cas, le premier se rapporte toujours à l’émotivité, le deuxième à l’activité, le troisième au retentissement.
(2) Cette subdivision coïncide avec la division des passionnés chez Malapert. Les élém. du caract., pp. 230-232, en instables et en unifiés. Nous mentionnons ces rencontres quand elles se produisent comme le plus aptes à convaincre de l’objectivité de ces études.
MENSONGE ET SECONDARITÉ 267
Passionnés impérieux (Napoléon, Louvois, Foch; Richelieu, Condé):...,.1.4. 4... ADE>S 65,12 Passionnés systématiques (S>E).......
Passionnés autoritaires (Pascal, Joseph de Maistre, Aug. Comte, Hegel, Mommsen)... S>E>A 76,3 Passionnés méthodiques (Turenne, Colbert,
Paubat, Gladstone).. he .Lii.. it AZXSSE 76,3 Passionnés abstraits (Pasteur, Newton, Ramsay, Ampère, Descartes)............... S>ADE 82
La différence est déjà nette entre les extrêmes : elle s’accentue quand l’on tire la formule EAS aussi loin que possible, jusqu'aux valeurs le plus ou le moins favorables à la véracité :
Pour E — 87,5, À — 50, S — 50 V — 48,25
Tourm., 59,5 Imp., 65 Lab., 65 Autor., 76 Meth., 76
| Abstr., 82. — Fleg., 85.
La comparaison du tableau des sentimentaux et du tableau des passionnés suffit à montrer que tel sentimental (par exemple constant) peut être supérieur en véracité à tel passionné (par exemple tourmenté), bien que le passionné moyen l'emporte en cette qualité sur le sentimental moyen ;
30 Nous venons d'examiner deux raisons de penser que la mendacité des émotifs-secondaires doït se manifester moins fréquemment que celle des primaires ; il ÿ en a une troisième, dépendant encore de la secondarité : la prévoyance. Pour produire un mensonge, il faut un concours de conditions externes et de conditions internes : quand ces dernières s’imposeraient
à nous pour nous disposer à mentir, il resterait que nous pouvons éviter les autres. Celui qui a menti et en a éprouvé du remords peut reconnaître par analyse les conditions qui l’ont amené à mentir et se prémunir contre leur retour et leur pression. Mais il faut en premier lieu qu'il ait été entraîné à mentir, puis qu’il en ait souffert, enfin qu’il soit capable de prévoyance. Or, ces trois conditions de possibilité se trouvent rassemblées, toujours à un certain, quelquefois au plus haut degré chez l’ES. Que d’abord il puisse mentir, la condition humaine l'exige, et, comme nous l’avons vu, une forte émotivité rend cette exigence plus pressante. Qu’en outre, il soit apte à sentir du remords, on l’admettra si l’on pense que le remords est le regret d’avoir violé une loi. En effet, l’'ES possède l’aptitude aux sentiments anxieux, à l'inquiétude, au maximum : question 16, 1° anxieux et inquiet, EnAS, 54,9 (maximum) (1) ; EAS, 47,7 ; moyenne, 30,7 ; il a aussi le sens de la loi : par exemple, l’honorabilité, qui n’est pas seulement le respect de la loi juridique, mais celui de la loi morale (car les deux sont expressément distinguées dans l’énoncé des questions 64), se concentre chez les ES et les flegmatiques :
honorabilité : EAS (maximum), 91,8 ; nEAS, 90,9; EnAS, 87,6 ; moyenne, 77,3. Mais on peut éprouver le remords d’avoir violé la loi, puis l’oublier, de telle sorte que l’action ultérieure ne s’en inspire pas. Ce ne peut être le cas des ES, dont l’émotivité rend les expériences plus intenses et par conséquent susceptibles d’être mieux retenues et chez qui la secondarité augmente leur retentissement. En effet, le retentissement des émotions tristes est au maximum chez les ES : . Question 17, 20 difficile à consoler : EAS, 47,4 (maximum) ; EnAS, 32,7 ; moyenne, 19,7. Aussi est-il logique qu'ils soient prévoyants ; c’est ce que vérifent les nombres relatifs à deux questions :
(1) Les mélancoliques des psychiâtres sont des sentimentaux rêveurs plus accentués. Gorphe (La crit. du tém.), p. 287, note leur conscience, leur prudence et leur réserve. Beaucoup d’entre eux exagèrent le scrupule. « Tel, qui a acheté un jour des allumettes de contrebande, se reproche comme un crime d’avoir frustré le fisc; tel, qui a autrefois gratté une tache d’encre sur une feuille de papier timbré, prétend avoir commisun faux; telle, qui a ressenti de la sympathie pour un homme, se dit une femme perdue, ayant trompé et déshonoré son mari ; telle encore, apprenant que son mari a été tué, s’accuse d’adultère et de connivence dans le meurtre » (p. 235).
MENSONGE ET SECONDARITÉ 269
Question 25, 19 agir en vue d’un avenir lointain : flegmatiques, 59,5 ; passionnés, 52,8 ; sentimentaux, 40,7 ; moyenne, 30,4.
Question 26, 19 concordance des actions et des paroles : flegmatiques, 86,3; passionnés, 83,8; sentimentaux, 68,1 ; moyenne, 57.
Que doit-il résulter de ce concours de propriétés, sinon que V'ES devra chercher à éviter les circonstances où il peut craindre d’être entraîné à mentir. On peut être vérace parce qu’on est moins tenté d’altérer la vérité, c’est le propre des flegmatiques ; on peut l’être, en se gardant contre ce qui ferait mentir, c’est ce qu'on peut attendre des émotifs secondaires. Certes, l'hygiène est inférieure à l’excellence d’une santé naturellement bonne. C’est pourquoi le flegmatique doit l'emporter sur le secondaire émotif que son émotivité peut entraîner au mensonge ; mais où manque la perfection, le contrôle de soi reste le seul recours.
Ces considérations, avec les nombres qui les appuient, me semblent rendre vraisemblable la double conclusion que la véracité des émotifs-secondaires ait à souffrir, surtout des partis pris, ait à redouter la tyrannie, non d’une tendance momentanée, mais d’une passion invétérée ; mais que s'ils l’emportent par la mendacité systématique sur les autres caractères, ils leur soient inversement supérieurs, les flegmatiques mis à part, par la véracité générale. Cette thèse est comparable à celle qui s’est présentée à nous à propos des sanguins, qui doivent être plus exposés à la duplicité que les émotifs-primaires, bien qu’en moyenne ils mentent moins qu'eux.
$ II. — La vÉRACITÉ CHEZ LES SENTIMENTAUX
La manière la plus rapide de préciser la nature de l'EnAS (Amiel, Biran, Senancour, Maurice de Guérin, Vigny, Ch. Brontë, Lagneau), pour en déduire sa relation avec la véracité, est de relever les maxima et les minima qui le distinguent. Ceux-ci se laissent aisément classer en deux groupes.
suivant qu'ils procèdent du groupement EnA ou du groupement ES. ; |
Étude des conséquences du groupement EnA. — De ce groupement qui assimile relativement les sentimentaux aux nerveux, procède d’abord le découragement. Ilest aussi fréquent et profond que chez les nerveux (question 6, 10 : nerveux, 52,9 ; sentimentaux, 52,2) (1). En connexion avec lui, notons la réduction de la persévérance (question 6, 20 : nerveux, 23,6 ; sentimentaux, 21,2 (minimum), au profit de l’entêtement (question 6, 30 : 21,2, maximum parmi les secondaires).
Le manque de confiance en soi doit être un découragement devant un mal représenté, dont on assume la responsabilité active ou attractive (2). Comme l’émotivité du sentimental, souvent aggravée par le dyscolisme, est forte, 1l grossit le mal qu’il subit, et comme il possède le sens aigu de la responsabihité, il grossit également celui qu’il fait; ou, ce qui revient au même, la distance entre ce qu’il fait et ce qu’il devrait faire. Il pourrait en tirer la résolution de mieux agir, mais, sous la pression ininterrompue de l’inactivité, 1l renonce à l’action, en conformité avec cette disposition des sentimentaux, qu’a reconnue et
(1) Amiel, d’après les Fragments d’un Journal intime, publié par E. Scherer, éd. Genève, Georg et Cie, 9e éd., 1905, 2 vol. : « J'ai... le désespoir facile (t. I, p. 21). « Je n’ose me mouvoir sans entraves, me montrer sans voiles, agir pour mon compte et sérieusement croire en moi et m'afhirmer » (I, p. 84). « Le courage, c’est d’être résigné » (L, p. 103). « Dans cet éternel observateur de soi-même (Biran), je me retrouve avec tous mes défauts : indécision, découragement, besoin de sympathie, inachèvement ; avec mon habitude de me voir passer, sentir et vivre ; avec mon incapacité croissante pour l’action pratique ; avec mon aptitude psychologique » (I, p. 123). « Le découra- : gement a été mon péché » (I, p. 160). « Au fond de tout, je retrouve toujours l’incurable défiance de moi-même et de la vie » (I, p. 183). « J’ai toujours aussi peu d'espérance, d'énergie, de foi et de détermination » (I, p. 238). « À quoi bon tant de trémoussement, de vacarme, de convoitise, de batailles ? » (IT, pp. 275-276). « Dégoût, découragement » (II, p. 332). — Maurice de Guérin (Journal, éd. cit.) : « Fatigue à vivre » (p.107), découragement, ma « vieille infirmité » (p. 115). Cf. lettre à Eugénie de G., p. 157, sur le découragement, le redoutable découragement, « accès d’abattement ».
(2) Le sens de la responsabilité active est le fait de s’attribuer la volonté d’un acte. « C’est de ma faute si cela s’est produit. » Maïs j’appelle responsabilité attractive, le fait, exceptionnel ou répété, quand s’est produit un événement malheureux dont on pe peut se considérer comme l’auteur, d’aflirmer qu'il ne serait pas arrivé à d’autres personnes, comme si sans le produire on l'avait soi-même attiré. Le sens de la responsabilité attractive s'exprime par des phrases comme : « Voilà bien ma chance! »(Je porte malheur ! » « Cela ne peut arriver qu’à moi. » « Rien ne peut me réussir. » L’aptitude au découragement s’y reconnaît aisément. Ce sens de la responsabilité attractive que j’ai constaté plusieurs fois chez des EnA, a assez souvent une valeur objective, car le manque de sens pratique conduit à des échecs. Manquer de chance est un trait de caractère, quand les accidents subis se répètent.
LA VÉRACITÉ CHEZ LES SENTIMENTAUX PAE à
définie G. Heymans (1), à se précipiter dans un mal pour échapper à la violence de l’appréhension qu’il inspire. Ce procès affectif se condense dans le mécontentement de soi (question 47, 20) :
sent. | pass. | fleg. | ap. | am. | col. | nerv.| sang.
Question 47, 20 Mécontentement de soi. .151,3144,7140,5133,0123,5/23,0124,1118,9
pour lequel le maximum des sentimentaux est corroboré par le minimum des sanguins (2).
(1) C’est ce que Heymans a dénommé la « voreilige Resignation » (G. Heymans. Ueb. ein. psycho. Korrel., loc. cit., p. 339. Cf. G. Heymans. La Classification des Caractèresin Revue du Mois, 10 mars 1911). On pourrait l’appeler « résignation anticipée », mais l'expression est ambiguë, car on peut se résigner trop vite à un événement déjà passé (vite consolé, q. 17, 1°), tandis que la voreilige Resignation précède le malheur qui appellerait la résignation et même contribue à le causer. C’est pourquoi, sur le modèle d’ « héritier présomptif », héritier de quelqu'un qui n’est pas encore mort, j’ai préféré « résignation présomptive ». Cf. G. Heymans. La psychologie des femmes, (trad. franc.), Paris, Alcan, 1925, préface, p. x1. — La liste des exemples de « résignation présomptive » pourra s’allonger indéfiniment. Aux faits recueillis par G. Heymans, Van Dyck (les suicidés assassins qui tuent les leurs pour leur éviter des maux moins graves), on peut d’après Descuret, op. cit., en ajouter deux : il rapporte le suicide d’un homme, que des «habitudes casanières » suffiraient à désigner comme sentimental et qui se tue parce qu’ «il est congédié » de sa maison qui doit être démolie, bien que le propriétaire lui promette un logement dans la maison qu’il fera bâtir à sa place : « Ce ne sera plus mon logement, lui que j'aimais tant, que j'avais embelli de mes mains, où depuis trente ans j'avais toutes mes habitudes et où je m'étais bercé de l'espoir de finir ma vie » (pp. 717- 718). L'autre cas est le suicide d’un homme aisé qui se jeta dans la Seine en 1828, puis, sauvé de l’eau, se tira un coup de revolver peu après, parce qu’il appréhendaïit une révolution qui lui ferait perdre ses biens (pp. 741-744). Que cet homme était indiscutablement un sentimental, cf. ci-dessous, p. 308. ; ; j
(2) La timidité est une voreilige Resignation dans les relations avec une autre personne. L’amoureux qui n’ose se déclarer se condamne à ce que la femme qu'il aime lui échappe, aussi bien que si elle l'avait repoussé et sans qu’elle l’aït repoussé. Aussi ne faut-il pas s'étonner que l'essentiel des traits rassemblés par Hartenberg (Les timides et la timidité, Paris, Alcan, 1901) pour peindre le caractère des timides (chap. 1m, p-47sqq.), convienne exactement aux EnAS (hyperesthérie affective, perspicacité psychologique provenant de l'analyse de soi (p. 72), tendance au scrupule, tristesse, même pessimisme, association fréquente avec l’orgueil). Les citations les plus nombreuses sont empruntées à Rousseau, Amiel, Marie Bashkirtseff. Le cas de M. D... (p. 181), fait penser au passage connu du Journal de Maine de Biran, à propos de la quête de la duchesse de Rohan (J. i., 30 juillet 1816, cf. P. Tisserand, L’Anithropologie de Maine
de Biran, Paris, 1909, p. 211 sqq.).
Dans ce découragement il y a de l’impulsivité, puisqu'il consiste à laisser se déployer les effets associatifs et dépressifs d’une représentation au lieu d’en faire le départ et le moyen d’un acte de synthèse mentale. En effet, les sentimentaux sont les plus impulsifs des secondaires (question 7, 1°) : tandis que l’impulsivité des flegmatiques tombe à 12,8 © À o, celle des sentimentaux s’élève à 45,1 (moyenne 43,6). Mais à cause de l’inhibition secondaire et de l’intériorité de la vie psychologique qui en résulte, ce qui se manifeste de l’impulsivité de ce caractère au dehors doit n’être qu’une partie d’une impulsipité plus générale qui épuise ses autres effets dans une agitation interne.
Aussi passe-t-on sans difficulté de cette impulsivité à l’indécision, qui n’est qu’une impulsivité alternante, puisque l’indécis se livre à tour de rôle à des motifs opposés d’action sans en tenter l’organisation. Toute la structure éthologique du sentimental y concourt : l’émotivité change les motifs en mobiles, mais l’inactivité retarde le passage à l’acte, jusqu’à ce que la secondarité vienne compliquer l’indécision, en présentant à l'esprit des expériences et des idées anciennes, dont le primaire n’aurait pas subi l’inhibition. C’est ce que vérifient les chiffres statistiques : question 8, 20 sndécis : EnAS, 53,1 (maximum) ; moyenne, 36,5 ; EAS, 26,8 ; nEAP, 15,8. C’est l’indécision qui a été la grande faiblesse de Robespierre; elle a entraîné sa perte, le 9 thermidor ; c’est elle quia paralysé l’activité intellectuelle d’Amiel (1). Que cette indécision soit une conséquence du groupement EnA, la conclusion est autorisée par le fait que, si les sentimentaux atteignent avec le taux de 53,1 le maximum de l'indécision, ils sont immédiatement suivis par les nerveux, qui atteignent au taux très voisin de 49,4.
Étude des conséquences du groupement ES. — Si nous passons maintenant pour ainsi dire de l’autre côté de ce caractère, nous verrons le type des sentimentaux s’éloigner du type des
(1) Pour varier les illustrations, voici encore un passage du journal écrit par Maurice de Guérin, entre juillet 1832 et octobre 1835. Il se plaint (éd. cit., p. 99) de son inconstance, de mille projets pris et repris. «(Telle est ma vie : elle se compose de rrojets sérieux, toujours changés et de vains rêves permanents, de longs enivrements d'imagination et de scènes ridicules entre ma volonté et mon âme, indépendante et légère à la fuite comme un sauvage ; et dans le plus vif et le plus intime de ma vie, toujours souffrance aiguë et malaise sourd, selon que le désordre croît ou décroît (pp. 99-100).
nerveux pour se rapprocher de celui des passionnés. On peut grouper ces effets sous trois chefs :
Le premier est l'attachement au passé. Ilest saisi directement dans les réponses à la question 20,1 : fidélité aux vieux soupar opposition à l'intérêt pour les impressions nouvelles :
Nerv. Sent. Pass. Moy.
Vieux souvenirs..... 201% 71,00 838 46,8
On y saisit directement l’influence de la secondarité. Je ne connais pas d’expression plus minutieuse et plus exacte de cette disposition que le journal publié par A. Le Breton, sous le titre de Tourment du Passé, où se peint une conscience se consumant dans la rumination d’événements anciens (1). De ces événements, ce sont les événements tristes, douloureux, qui, à cause de leur inactivité, retiennent le souvenir. La même inactivité, qui prédispose les émotifs primaires au goût pour lhorrible et le pervers, oriente les secondaires vers la tristesse (2). S'ils se consolent plus vite (question 17, 20) que les passionnés :
Nerv. Sent. Pass. + Moy.
Longtemps sous l’im- ee ÿe 1 ÿ:
pression d’un malheur.. 12,1 32,7 47,4 4957
(max.)
(1) Le Tourment du passé, journal intime d’un inconnu, est présenté par l'éditeur A. Le Breton, comme « la confession » d’un ami mort depuis plusieurs années. Quel qu’en soit l’auteur, il me paraît caractéristique d’une sensibilité, chez qui la méditation . intérieure prend presque exclusivement la forme rétrospective. 11 fournit un document intéressant pour étudier la relation de la conscience au temps : elle est très variable suivant les caractères. Cet intérêt pour le passé est évidemment chez l’auteur du Journal en connexion avec le dyscolisme (p. 57 : il regrette de ne pouvoir s’ennuyer comme quand il était enfant) et ce dyscolisme est lié à la tendresse, au besoin d’être aimé. « Etre aimé », tout est là : « Je suis aimé, donc je suis. » Voilà comme raisonne le cœur » (p. 37). Comme les autres réveurs, sens vif et amour de la nature.Le retentissement sous-tend l’ensemble. Il s'exprime quelquefois avec une précision remarquable : « Rien du passé ne meurt en notre âme ; il est là vivant dans l’ombre et le silence » (p. 65) ; on saisit ici nettement la corrélation entre la secondarité et la théorie bergsonienne de la mémoire pure.
(2) Cf. dans le Tourment du passé : « Maintenant, j'ai besoin de gémir et d’être tout à fait sincère avec moi-même. Dire à un rêveur nostalgique que le salut est dans l’action, n'est-ce pas dire à un paralytique que le remède est dans la marche ?» (p. 77).
ils sont plus rancuniers qu’eux (question 18, 20) :
Nerv. Sent. Pass. Moy.
Ne se laissent pas facilement réconcilier... 10,9 25,7 16,2 16,6 (max.)
Comment s’étonner qu'ils soient souvent sombres ? C’est ce qu'indiqué l’enquête (question 15, 20) :
Nerv. Sent.; Pass. Moy.
Mélancoliques et sombres ie rase 4,6 9,7 6,0 5,2 (max.)
Mais, sous cette apparence mélancolique, fermente une inquiétude qui les laisse rarement en repos : ils sont au premier rang par l’anxiété (question 16, 10) :
Nerv. Sent. Pass. Moy.
ANXIELE Rec 28,7 54,9 47,7 30,7 (max.)
De cet attachement à la fois affectif et secondaire au passé, résultera dans le domaine de l’action la toute-puissance des habitudes (question 22, 20) :
Nerv. Sent. Pass. Moy.
Gens d’habitudes. ... 15,8 66,4 59,6 38,1 (max.)
et dans le domaine intellectuel des opinions arrêtées (question
Nerv. Sent. Pass. Moy.
Attachement aux de = 5 opinions prises........ 19,0 41,6 30,8 27,6 (max..)
ce qui nous ramène aux chiffres sur l’entêtement (question 6) (1).
Nerv. Sent. Pass. Moy.
Re) Che 19,5 21,2 12,9 19,4
De ces premières indications, on peut déduire l’allure de leur mendacité. Elle consistera moins dans une falsification particulière et accidentelle, davantage dans une manière ordinaire d’altérer le réel. Il sera fait plus sombre, plus hostile, Les beautés, que l'esprit voudra y reconnaître encore, y seront comme les dernières traces d’un passé, en train de se corrompre et de se dissiper. Il est rare que le sentiment d’une persécution, où se localiserait la malveillance générale des choses, ne pointe pas dans la conscience du sentimental. Il résulte du puissant sentiment de soi, uni à la méfiance envers le réel. Facilement il en sortira des blâmes et des critiques pour les autres, jusqu’à ce que la solitude (2) apparaisse comme le seul refuge d’une sensibilité trop facile à ébranler, où les ébranlements se prolongent trop longuement, sont l’objet d’une analyse trop minutieuse (3). « Que je me sens vulnérable », n’a cessé de répéter Amiel.
Alceste est un sentimental. ( Quoi d'étonnant que cette déformation pessimiste du réel, où se complaît la sensibilité morose du sentimental, se localise
(1) Paulhan in Journ. Psy. norm. et path., 1925, p. 302, note la connexion entre l’en-
têtement et le pessimisme. En effet, les chifires les montrent tous deux chez les EnAS. Mais, tandis que l’entêtement résulte du groupement nAS, le pessimisme, ou plutôt le dyscolisme, plus affectif que le premier, provient de EnA. Le passage du dyscolisme, caractéristique des répeurs, au pessimisme est sans doute favorisé par la croissance des.
(2) Maurice de Guérin : « Quitter la solitude pour la foule, les chemins verts et déserts pour les rues encombrées et criardes où circule pour toute brise un courant d’haleine humaine chaude et empestée ; passer du quiétisme à la vie turbulente et des vagues mystères de la nature à l’âpre réalité sociale a toujours été pour moi un échange terrible, un retour vers le mal et le malheur » (p. 92).
(3) Cette série hométhique des sentimentaux analystes de soi (Amiel, Biran, M. de Guérin etc.), est une de celles qui s’est dégagée le plus aisément à l'observation éthologique. Cf. Malapert, Les élém. du caract., p. 225. Le caractère EnAS est le centre de diffusion des dispositions qui s’expriment dans la rédaction d’un « Journal intime » (Amiel, Biran, Vigny, Maurice de Guérin, l’auteur du Tourment du Passé). Il serait aisé de suivre la transformation des mémoires, quand on passe d’un secondaire comme Amiel à un primaire comme Chateaubriand, d’un inactif à un actif comme Retz, d’un émotif comme Biran à un non-émotif. Le terme de « Journal intime » ne convient exactement qu'aux confessions affectives : il est remarquable combien les événements comme tels y disparaissent derrière la rumination qu’ils ont provoquée.
dans des partis pris plus définis et plus spéciaux, mais non moins solides et durables. Ce ne sera ni une mendacité à la journée, ni une mendacité utilitaire. Comme le nerveux, le menteur y cherchera une satisfaction subjective, non pratique, mais constante. Il mentira pour maintenir sa supériorité, l'invariabilité de ses décrets, par un orgueil, qui se préoccupe d’affirmation et de prétention, non de possession et de pouvoir, comme ces grandeurs du passé, qui opposent de vieux droits à de jeunes et brutales exigences.
Le deuxième caractère, par lequel les sentimentaux s’écartent des nerveux, va dans le même sens que le précédent. La primarité tourne vers le dehors, l’esprit pratique des sanguins manifeste au plus haut degré l'aptitude à utiliser les impressions externes par les réactions appropriées. Il n’y a pas lieu de s’étonner que les sentimentaux, directement opposés aux sanguins, vivent
enfermés en eux-mêmes. Ils sont distraits (question 83, 19 : sentimentaux, 41,6 ; sanguins, 14,7 ; moyenne, 30), sont mauvais observateurs (question 40, 20 : sentimentaux, 26,5 ; sanguins, 43,7 ; moyenne, 22,9). Ils se manifestent aussi peu qu’ils perçoivent. Ils rient peu (question 88, 29 : nerveux, 23; sentimentaux, 54,9 ; passionnés, 44,1). Dans la vie de personne, la rumination ne tient autant de place que dans la leur (question 75, 10: sentimentaux, 24,8 ; sanguins, 11,6 ; moyenne, 16,2). Comment s’étonner que, de tous les caractères, les apathiques exceptés, les sentimentaux possèdent au maximum la disposition à fur la société (1) (question 71, 30 : nerveux 4; sentimentaux, 15,9 ; passionnés, 6,9 ; moyenne, 10,4). Autant de raisons pour que
(1) Dans ce devoir d’une fillette de douze ans, Georgette G. (obs. XV), qui a un frère et une sœur nettement primaires et est elle-même par tout son comportement facile à caractériser comme une EnAS, on trouve l’aveu très net des mouvements psychologiques qui engendrent le besoin de l'isolement : « Si je n’ai jamais fait de grosses sottises, je vais vous dire pourquoi : j'aime ma tranquillité. Mon bonheur est de m’enfermer dans ma chambre pour lire en paix, afin que mon frère et ma sœur ne viennent pas m'’ennuyer et me demander de jouer avec eux : ce que je ne fais que quelquefois. Or, si je faisais des sottises, je ne serais pas tranquille. Je serais dans l’angoisse à me poser ce point d'interrogation : «Que va-t-il m’arriver ? » C’est pour cela que j'essaie de n’être pas trop mauvaise élève en classe ; c'est aussi pour cela que je tâche d’être sage à la maison.» Cette enfant n’aime pas le jeu par inactivité, mais elle aime la lecture qui intéresse l’émotivité sans exiger d’action (id. pour Christiane R., de l’obs. VIII). Que son émotivité soit forte, c’est vérifié directement par le superlativisme « angoisse », rare dans l'emploi enfantin, indirectement par son soin à s’éviter les chocs affectifs, taquineries et pression des frère et sœur, reproches des professeurs et des parents.
les actions qui, de l’expérience et des observations d’autrui, pourraient intervenir pour corriger les opinions arrêtées, permettent aux sentimentaux de les maintenir et de s’en satisfaire (1).
Le sérieux même des sentimentaux, qui est le troisième des caractères essentiels par lesquels les sentimentaux s’écartent des nerveux, y aidera. Les événements, auxquels peut les livrer leur inactivité, leur infligent des émotions trop violentes et trop durables pour qu'ils prennent la vie à la légère. Le sérieux semble composé de deux facteurs : le premier est l'esprit de systématisation, qui consiste à voir dans tout événement et dans tout acte l’élément de toute une destinée qui est reliée à lui par un système de relations nécessaires ; le second est son importance affective. Ce premier caractère est favorisé par la secondarité, le second par l’émotivité. Toutes deux se rencontrent chez les ES, mais, comme toute affection se déploie en action chez un passionné, le sentimental ressentira et peut-être exprimera davantage le sérieux de la vie. Les chiffres vérifient cette analyse. Ils sont au maximum attachés aux principes (question 7, 39) :
Nerv. Sent. Pass. Moy.
Gens à principes..... 2,3 oz 9,2 7,5
Ils sont, par l’honorabilhité (question 62, 10, 73,5), les égaux des flegmatiques (72,7) et ne le cèdent qu’aux passionnés (81,4) ; ils se tiennent par l’honorabilité en matière d'argent, à la hauteur des uns et des autres (question 64, 1° :sentimentaux, 87,6 ; flegmatiques, 90,9 ; passionnés, 91,8). L'enquête biographique confirme ces résultats, car les biographes attribuent aux sentimentaux toutes les qualités, que le sens commun comprend dans le sérieux, la conscience dans l’exécution d’un travail, la sévérité, l’antipathie envers l’esprit, toujours superficiel et
souvent hostile aux personnes qu’il vise, souvent même le
(1) L'opposition connue de lung entre les « introversifs » qui vivent tournés vers eux-mêmes, et les « extraversifs » qui sont tournés vers ce qu’ils voient, est vérifiée au plus haut degré par l’opposition des sentimentaux et des sanguins. S'il fallait l’illustrer, celle de Bacon et de Maine de Biran y suffirait. Pour le premier, nous ne pouvons que rapprocher et qu'éloigner des objets dans l’espace. C'est un œil et une main. Le second se cherche dans l’intériorité du sentiment d'effort. C’est une coenesthésie.
scrupule, dont la froideur garde les flegmatiques, l’impatience d’agir, les passionnés. Qui s’étonnerait qu’avec les passionnés ils soient au dernier rang pour l’étourderie (question 16, 29) :
Nerv: Sent. Pass. Moy.
Étourdis Suii Liu TL O0 0 08 OT ME) (min.)
À ce tableau, il faut apporter une réserve. Tous les sentimentaux que j'ai observés m'ont fourni des exemples variés d’un même fait. Comme il peut arriver qu’un barrage, que travaillent des forces puissantes, crève en un point plus fragile, il arrive souvent chez les sentimentaux que, tout à coup et pour quelque temps, ils manifestent, dans une explosion violente, des sentiments qui les amènent à des actes aberrants par rapport au reste de leur conduite. L’exemple le plus commun, ce sont les ruptures de taciturnité. La petite Christiane R..., de l’observation VIII, muette en société par timidité, se détend dans un bavardage intarissable quand elle se sent écoutée et sur un terrain où elle peut briller. De même Jacques S..., de l’observation X, ordinairement très taciturne et fermé, fait à des étrangers des confidences surprenantes s’il les croit complaisants. Scherer indique « l’entrain » d’Amiel quand il est entouré d'amis (1). C’est sans doute une de ces incartades qui a jeté Vigny, d’ailleurs sensuel, aux bras de la primaire Marie Dorval. Mais le caractère, que ces aberrations démentent, est si fortement dessiné, s’impose si nettement à tous que des événements qui devraient conduire à en nier le sérieux aboutissent à en renforcer le sentiment. Cela ne peut faire que la véracité et la concordance entre les idées et les actions n’en éprouvent des lésions, et que les sentimentaux ne soient ramenés à mi-chemin des nerveux et des flegmatiques :
Véracité Concordance Flepmatiques.... #1 1RR00. Lie 85,0 86,3 Sentimentaux.:...v...rs eds 61,1 68,1 DADEURNS.. 1 LA ANNEE Lie eicu ; 53,7 51,6 NeENOEL. Led ee een re 32,8 17,2
1) Amiel. Fragmenis du journal intime, éd. cit., p. xxt,
$ ITL — Les MENDIANTS THÉSAURISEURS
À titre d'exemple de dissimulation permanente, résultant d’une déformation systématique de la personnalité chez les sentimentaux les plus secondaires, on peut alléguer les mendiants thésauriseurs. Tout le monde connaît les cas de ces mendiants, ordinairement vieux ou le devenant (1), qui meurent de privations en laissant une petite fortune, quelquefois de plus de cent mille francs d’avant-guerre, en titres, en bijoux ou en numéraire, cachée sur eux ou dans leur logement. Rien ne peut être plus utile pour l’éthologie que l’étude de ces types de conduite où vient comme se cristalliser un caractère défini. Mais deux cas se présentent. Une même conduite peut révéler l’identité de formule : nous dirons dans ce cas le groupe hométhique ; ou au contraire des caractères très différents peuvent converger dans un trait de conduite commun : le groupe défini par ce trait de conduite sera dit hétéréthique. Par exemple, le groupe des auteurs de lettres anonymes est certainement à subdiviser : 1l faut y distinguer au moins deux cas, les mystificateurs et les vindicatifs. Au contraire, un même éthos se retrouve chez tous les mendiants thésauriseurs ; il y a là un exemple aussi net de détermination de la conduite par le caractère, c’est-à-dire par l’organisme, que celui des jumeaux univitellins (2). Il va de soi qu'il ne peut se réaliser que par une abdication de cette activité de renouvellement et de contrôle, qui est l’essence morale du moi.
Les mendiants thésauriseurs sont évidemment d’abord une spécification du groupe des avares. Où faut-il situer le centre de diffusion de l’avarice ? Trois conditions sont, semble-t-il, indispensables à la composition de l’avarice. Pour être avare
(1) Age auquel ont été reconnus comme mendiants thésauriseurs les sujets cités par E. Dupré (Pathol. de l’imag. et de l’émot., Paris, Payot, 1925, pp. 431-444 : reprod. d’un article du Paris médical, de juin 1913) : I, 74 ans ; II, 63 ans; III, septuagénaire; IV, 60 ans ; V, 66 ans ; VI, 66 ans ; VII, 80 ans; VIII, ? ; IX, 54 ans ; X, 68 ans; XI, 51 ars; XII, 72 ans; XIII, 90 ans; XIV, à la retraite; XV, vieillard ; XVI, vieille femme.
(2) C£. bibliogr. in Poyer, Les problèmes généraux de l'hérédité psychologique, Paris, Alcan, 1921, pp. 300-301, rv.
il faut : 1° désirer l’argent ; 20 n’être pas apte à le gagner par une activité inventive ; 30 être attaché à le conserver. Sur le premier point, la question 50, 1° geldsüchtig donne des nombres peu variables et sans doute de peu de signification, car il y a bien des raisons et des manières de rechercher l'argent. La deuxième condition se ramène à l’inactivité. Quant à la troisième, l'enquête statistique exige encore ici une interprétation. Il y a une question 51, 10 qui se rapporte directement à l’avarice ; mais les cas retenus par les observateurs sont trop peu nombreux pour être décisifs. Il y a un peu plus à tirer de 51, 20 sparsam. L'esprit d'économie est favorisé par la Re et l’activité :
1% è S nAfam.:21,4 nerv.:21,3 ap. : 53,2 sent. : 46,9 Moy. : 21,3 Moy. : 51,5 A sang. : 31,6 col. : 35 fleg. : 66,5 pass. : 63,3 Moy. : 33,3 Moy. : 64,9
Écartons d’abord les inactifs-primaires. Ils ont ici le minimum; ils ont corrélativement le maximum comme gaspilleurs (question 51,4 : amorphes, 24,5 ; nerveux, 25,9; viennent après eux les colériques avec le chiffre beaucoup plus bas de 9,7). Devrons-nous chercher les avares parmi les actifs ? Ce ne sera pas sans répugnance, car l’activité favorise le sens pratique :
Question 29, 19 praktisch und findig :
nA, am. : 49,0 nerv. : 41,9 ap. : 50,0 sent. : 47,8 A. sang. : 81,1 col. : 71,6 fleg. : 59 pass. : 7,5
Il est remarquable que les sentimentaux occupent le minimum des secondaires. Or, il n’est pas douteux que de. toutes les manières de s’enrichir, l’avarice est le plus maladroite. Le commerçant et le spéculateur risquent, prêtent; dépensent ; et quand ils le font à bon escient, ils gagnent , l’avare se prive de ses moyens d’action en empilant ce qu’il reçoit. Enfin, fera-t-on de l’avarice le privilège de l’apathique ? Cette hypothèse me paraît avoir contre elle le sentiment commun que l’avarice est une passion. L’avare résiste quelquefois violemment à la pression du milieu, qui cherche à le
détourner de l’avarice ; à sa manière c’est un jouisseur, qui tire du plaisir de l’idée et de la vue de son or. Enfin, j’ajouterai que les deux apathiques que j’ai pu observer de près n'étaient à proprement parler ni gaspilleurs ni avares : les deux, qui possédaient de famille, l’un plus, l’autre moins de fortune, ont perdu à peu près tout ce qu’ils possédaient par négligence, maladresse à le faire valoir, mauvaise gestion. Ces considérations me paraissent autoriser la conclusion que l’avarice appartient à une plage éthologique s’étendant parmi les secondaires des apathiques aux flegmatiques, de part et d’autre des sentimentaux, où cette plage a son centre.
Cette conclusion me paraît vérifiée par les observations de Rogues de Fursac (1) qui, ou bien révèlent l’inactivité de l’avare, ou indiquent des traits caractéristiques de l’éthologie du sentimental dur (cf. p. 265).
OBsERvATION I (2). — Amélie N. « Caractère peu sociable. Jeune fille, elle ne sort guère de la maison paternelle et refuse obstinément d’aller dans le monde... (Après son mariage), elle reste presque constamment cloîtrée chez elle. (Goût de la solitude des EnAS). De moins en moins sociable, elle réduit ses relations au minimum. (Veuve à 60 ans), elle condamne définitivement sa porte... Sans activité, sans initiative, timorée, méfante, elle ne se livre à aucune spéculation et se borne à entasser. »
OBservarTioN II (3). — Pierre S.., paysan aisé. « Peu sociable..., parfaitement maître de lui, très laborieux, il travaille encore la nuit à des charrois… A partir de soixante-dix ans, il cesse de cultiver lui-même ses champs, ne cherche plus à placer son argent, qu’il charge chez lui et dont la vue seule peut encore le tirer de son apathie…. Il contemple ses pièces d’or, les empile, les manie avec sensualité... Caractère soupçonneux... Ses vêtements sont usés. juqu’à la corde ; sa maison tombe en ruines. S'il est dur pour lui-même, S... l’est encore beaucoup plus pour les autres. Dominateur... Aussi mauvais voisin que mauvais mari, S... inspire à tous ceux qui habitent près de lui, ou dont les champs bordent les siens, une véritable terreur. On le sait malveillant, médisant, vindicatif. Mais, comme ilest aussi très maître de lui, extrêmement prudent et
(1) J. Rogues de Fursac. L'avarice, essai de psychologie morbide, Paris, Alcan, 1941, 185 p.
(2) Op. cit., pp. 52-55.
(3) Op. cit, pp. 62-65.
qu’il n’agit qu'à bon escient, personne ne peut lui imputer un acte agressif tombant sous le coup ‘des lois. »
De celui-ci aussi, qui est un ES, je croirais bien qu'il est un sentimental. Car s’il est laborieux, son travail est monotone, au service de la même passion, emploie des moyens uniformes (travail des champs, prêt à la petite semaine). Ce qui caractérise l'actif, c’est l’aptitude à aborder des travaux nouveaux. Le sentimental est misonéiste, il éprouve un désarroi devant les situations nouvelles et tend à l’éviter par la fidélité consentie à ses habitudes.
OgservarTion III (1). — Gabrielle R..., famille riche. « Jeune fille, elle est considérée comme insociable.. (mariée à un avocat de talent), elle ne se mêle pas à la société et refuse systématiquement toutes les invitations qui lui sont adressées. (Faits d’avarice sordide.)
OgservarTion IV (2). — Eugénie R... égoïste, envieuse, vindicative, mais parfaitement maîtresse d’elle-même... déjà avare et cependant vaniteuse (épouse d’un homme riche, elle s’accommode fort bien d’une vie retirée, que lui impose son mari jaloux). (Veuve à cinquante-quatre ans, double sa fortune par prêts hypothécaires. Toute sa vie se passe à concilier son orgueil qui lui fait tenir maison et trois domestiques, et son avarice. Elle se laisse tromper par ses domestiques pour peu les payer : ce sont des fainéants, mal rétribués). Catholique peu fervente, mais pratiquante. Plus sociable que beaucoup d’avares. Extrêmement méfiante. Aime mieux recevoir de l’or que du papier. Peur des voitures et des chemins de fer. Morte à quatre-vingt-sept ans. Des incohérences dans sa conduite les derniers temps.
Cette observation, quise rapporte sans difficulté à une EnAS d’émotivité plus forte que chez les précédentes, suggère par opposition que l’idée que l’avarice résulte surtout du groupement nAS : nous le retrouverons à propos des mendiants thésauriseurs.
OsservarTion V (3). — Jean H..., employé de bureau. Affectivité peu développée. Il fuit la société... « Sa maison devient une sorte
(1) Op. cit, pp. 77-79.
(2) Op. cit, pp. 81-86.
{3) Op. cit, pp. 96-99.
de machine dont la bonne et lui-même ne sont que des rouages et dont le fonctionnement est dirigé vers un seul but : vivre avec un minimum de dépenses pour entasser le plus possible, » Saleté repoussante de la maison et du linge pour éviter son usure par le lavage. Tout est conservé (morceaux de ficelle et de papier). Caractère impérieux et dominateur : impose à sa vieille bonne des marques de respect qui constituent un protocole.
Sans doute encore un EnAS. Le ritualisme est tout à fait caractéristique. L’affectivité, qui lui est refusée, est l’affectivité affectueuse ; mais, dans son caractère « impérieux et dominateur », 1l y a de l’émotivité cristallisée.
La dernière observation est présentée par Rogues de Fursae comme une pseudo-avarice :
OBservarTioN VI (1). — Il s’agit d’une femme, Marguerite B..., normale, intelligente, de tempérament mélancolique et obsédée dès la jeunesse par la crainte de tomber dans le dénûment. Vers trentecinq ans, d’assez fortes pertes d’argent provoquent un accès de mélancolie où les idées de ruine prédominent. Elle économise de plus en plus, mais se prive plutôt que de priver les autres. Vers soixantedouze ans, état délirant combinant des idées de persécution et de mélancolie. Morte à quatre-vingt-un ans.
Ce cas doit se rapporter encore à une EnAS, mais beaucoup moins secondaire et plus émotive, du type que nous avons appelé réveur, chez qui la domination de l’émotivité prédispose toujours à la mélancolie, caractéristique des sentimentaux tendres, et à des idées de persécution. La réduction de l’avarice que note R. de Fursac résulte de la réduction du type.
Supposons au contraire que l’émotivité s’atténue pour permettre aux effets d’uné inactivité extrême et d’une secondarité également accentuée de se déployer sans conteste, qu’obtiendrons-nous ? L’inactivité réduira le nombre et la diversité des moyens dont l'individu peut se servir, pour maintenir ou élever son niveau de vie. Celui-ci tendra vers l'indifférence de l’'apathique. Avec la réduction de l’émotivité et de l’activité, 1l se fera un appauvrissement progressif de la vie psychologique. Le défaut de sympathie pour autrui renforcera le penchant du sentimental vers l’isolement. Avec le concours d’une forte
(4) Rogues de Fursac, op. cit, p. 172.
secondarité, les habitudes réduites en nombre deviendront tyranniques. L'instinct de conservation est fort chez les sentimentaux, que l’inactivité ramène vers l’égoïsme. Quoi de surprenant que ces penchants, s’exagérant, avec le vieillissement, transforment la méfiance à l’égard de l’avenir en une accumulation mécanique de l’argent reçu ? Au terme de cette évolution, se trouve une passion absolument désintéressée, où l’argent est désiré pour lui-même ; une passion si complètement indifférente aux services qu’il peut rendre qu’il devient un objet de collection pur. Mais comme une pièce d’argent qui ne sert pas et ne doit jamais servir n’est plus une monnaie, le thésauriseur, comme il arrive souvent, en viendra à satisfaire son besoin de conserver en y mêlant des boutons ou d’autres objets sans valeur d’échange. À mesure que la plage de secondarité, où s’étalent les avares, se rétrécit par l’aggravation de l’avarice, les EnAS à À minimale et à S maximale deviennent des mendiants thésauriseurs (1).
Exemple caractéristique de la mendacité sentimentale. À proprement parler, ils ne mentent pas. Ce n’est pas ici ou là, par une parole, qu’ils trahissent la vérité ; c’est par une déformation entêtée qui dissimule, par une mendacité ininterrompue, une richesse en voie de s’accroître sans cesse. Jusqu'à ce que le faux supprime le vrai, quand le thésauriseur meurt de ses privations.
Pour vérifier cette réduction au groupement E < SnA, rassemblons les caractères communs des mendiants thésauriseurs et confrontons-les avec la sentimentalité de la variété « dure ».
(1) Les avares de R. de Fursac, comme les mendiants thésauriseurs indiqués par Dupré, se méfient des voleurs éventuels. Mais ce qui est curieux, c’est que, chez tous, cette méfiance est liée à l’antipathie contre leurs parents. Ils les déshéritent ou prennent des précautions pour que d’autres qu'eux reçoivent leur argent (cf. Dupré, obs. V, p-. 435). Un ancien recteur allemand, x1v, p. 437. R. d. F., obs. V, p. 98 ; obs. IV, p. 86). Il y a là une vérification intéressante de l'analyse, faite par Max Scheler à la suite de Nietzsche, de ce qu’il appelle le « ressentiment ». (Cf. Das Ressentiment in Aufbau der Moralen. Il indique in Nature et formes de la sympathie, trad. franc, Paris, Payot, 1928, p. 153, comment les critiques de J. Cohn l’ont amené à atténuer sa thèse.) De même que certains, pour reprendre l’exemple de Scheler, aiment l'humanité contre leurs voisins et leurs compatriotes, les avares sont généreux pour des étrangers contre leurs parents. Cela peut s'expliquer chez eux par ce fait qu'ils ont eu à’subir les reproches des leurs et que, chez des ES surtout, la secondarité, consolidant l’effet des traumatismes affectifs, issus de ces critiques, tourne en rancune (max. chez les EnAS), les dissentiments anciens.
Minimum d’alimentation et de luxe. (Dupré, op. cüt., p.