LE GENTILHOMME GENEREUX
XJî» Gentilhomme fit un de ces traits qui devraient être répétés dans toutes les Histoires. On lui avait proposé un duel. La loi de Dieu, les lois de l'État le lui défendaient, etill'avait constamment refusé. Son ajjresseur, chez qui la passion étouffait tout autre sentiment, et faisait taire la raison, résolut de l'engager malgré lui. Un jour, il se trouve dans une rue écartée où devait passer ce Gentilhomme, et tirant de sa poche deux pistolets, il lui en présente un. Celuici, contraint de défendre sa vie, prend l'arme qu'on lui présente, et propose à son adversaire de tirer le premier. Il accepte: mais dans l'agitation étrange où il était, il manqua son coup. « Rechargez si vous voulez, et tirez encore, )> lui dit le Gentilhomme avec un sang-froid qui aurait du le désarmer, s'il n'eût été aveuglé par la passion. Il ne se le fît pas dire deux fois, et lira un second coup qui porta dans les hahits.« Maintenant ce serait à mon tour, reprit le Gentilhomme généreux', mais je frémirais d'attenter à la vie d'un de mes concitoyens^ oubliez ce qui
peut vous a\oir indispose contre moi 5 j'oublie volontiers la violence (le votre procédé: embrassons-nous, et qu'il me soit permis de croire que vous me comptez au nombre de vos amis. Ces paroles ouvrirent enfin les yeux à son foujjucux ajresscur: il se jela à ses pieds, et lui jr.ra une amitié dont il ne s'est jamais départi. Une pa-. reille action est-elle inférieure à ce qu'ont fait de plus grand ces guerriers fameux qu'on nomme des liéros?
LE CADET GENEREU]^.
Ujv marcband de Londres avait deux fils; l'aînëj, d'un mauvais cœur et d'un caractère dur, haïssait sou jeune frère qui était plus aimable que lui, et d'un naturel doux et paisible-, il n'était paiS de mauvais traitement qu'il ne lui fit essuyer dès que l'occasion s'en présentait, et les remontrances et les réprimandes du père ne purent lui faire changer de conduite. Le père avait une fortune considérable dans le commerce: se sentant déjà vieux, il fil son testament; et par un partage des plus élrangesj lui qui connaissait ses deux enfants, qui aimait le cadet et tlâmait la dureté de Taîné, laissa à l'aîné tout son bien avec tout ce
c)B LF. mp:ntor vertueux,
qu'il avait de fonds el de vaisseaux^ le prian seulement de continuer le négoce et d'aider son jeune frère. Il nionruî quelque temps après. Dés que l'aîné se vit seul maître, il ne contraignit plus sa haine, et chassa de la maison son malheureux cadet: l'exposant à la merci du sort, sans lui donîier aucun secours. Tant d'inhumanité dans un frère remplit le cœur du jeune homme d'indignation et damertume: il élait découra{^é. « Si mon frère me traite ainsi, (!isait-il en pleurant, que dois-je donc attendre des étrangers ? » Il fallait vivre, et la nécessité lui rendit le courage. Gomme il était un peu au fait du commerce, fl quitte Londres, s'adresse à un négociant d'une ville voisine, à qui il offre ses services; l'autre les accepte, et le reçoit dans sa* maison. Après quelques années d'épreuve, il lui reconnut tant de prudence, tant de vertu, et tant d'exactitude dans ses comptes, qu'il lui donna sa fille en mariage, et en mourant il lui laissa tous ser biens. Après la mort du heau-père, le gendre se trouvant assez riche, et n'étant point de ces ambitieux insatiables que la fureur d'amasser n'abandonne qu'aux bords du tom^ beau, plus jaloux de vivre en paix et de jouir de lui-même, il acheta dans une province éloignée de la capitale une belle terre avec son chûleau , s'y retira avec son épouse, et y vécut coulent avec honneur t;i bonne rencmmce.
MORALISTE ET BIENFAISANT. Qq
Il est une provitlence qui punit toujours les cœurs barbares. L'aîné, depuis la mort du père, avait conlinuô le commerce, multiplié les entreprises, et lon|^-lenips tout réussit au gré de ses vœux: mais il vint une année fatale j ses perles s'accumulèrent, une tempête engloutit tous ses vaisseaux lorsqu'ils revenaient avec une riche cargaison. Dulis le même temps, plusieurs marchands qui avaient entre les mains ce qui lui restait d'argent, firent banquepoutej et pour comble d'infortune le feu prit à sa maison, con-' suma loul ce qu'il avait d'effets, et le réduisit à
la mendicité.
Dans cet horrible état, il ne lui restait d'autre ressourrO; pour ne pas périr de faim, que derrer dans le pays, implorant 1 assistance des âmes charitables que le récit de ses malheurs pouvait attendrir: il mangeait le pain de la charité publique dans les larmes et les remords .
Où en serais-jeà présent, se disait-il en soupirant, y^i tous h^s hommes etaient^aussi durs que moi? Ahî s'ils savaient comment j'ai traité mon frère! Motj frère! s'éciiait-il quelquefois dans le (heinin, oàes-l;i? tu me maudis sans doute, et lu éprouves peut-rire en ce moment les horreurs de la faim. Ahl que ne pèuK-îu nie rencontrer et me voir, tu seras vergé! que i:e puis-je, en t'en. bras antj rompre avec toi ce morceau de
lOO LE MENTOR VERTUEUX,
pain qu'une mère pauvre et généreuse vicnf dénie donner par la main de son jeune enfant; je serais consolé... Hélas! si le hasard m'offrait à ses yeux, il ne reconnaîtrait jamais son aîné sous les la!nbe,aux de la misère, il devrait pourtant espérer de m'y trouver, sil croit qu'il soit un Dieu vengeur.
Un jour qu'il avait faifplusieurs lieues^ ayant h peine trouvé ce qu'il lui fallait pour se soutenir, il aperçul tle loin un homme bien mis, se promenant dans une prairie voisine d'un joli château dont il luipiirut le seigneur; ilsavance, il l'aborde, lui expose ses malheurs, ses besoins, et le conjure de lui accorder quelque se-eours. D'où êtes-vous, lui demanda l'étranger, et comment s'est fait cet enchaînement de revers qui vous a réduit à l'état où vous êtes? L'autre lui raconta son histoire eu détail, ne supprimant que l'article de ses mauvais traitements envers sou frère: dans l'effusion de son récit, il fut tenté plus d'une fois de lui révéler toul^ et d'avouer qu'il avait bien mérité ses malheursmais la crainte et le besoin le retinrent-, il craignit d'éteindre par cet aveu la pitié qu'il voulait inspirer à ce seigneur 5 il en dit pourtant sssuz pour être reconnu de quiconque connaissait sa famille. L'étranger, sans lui faire part de sa découverte, l'emmène au château, etordorme
^lOr.ALlSTn ET BIENFAISANT. lOI
a EPS (^pns (le le bien traiter, et de lui préparer un lof^enienl ponr la nuit. Le soir, il raconte à sa femme l'aventure qui vient de lui arriver, et lui communique son dessein. Le pauvre dormit d'un sommeil profond et paisible toule la nuit, et le malin, à son réveil, sa première pensée fut: Que cet homme est bieiifaisant! s'il n'est pas riche, il mériterait de le devenir. Quelques heures après, le maître l'envoya chercher. Quand il fut en sa présence, il le lixa pendant quelque temps avec attendrissement, et lui demanda s'il ne le connaissiit pas. Non, répondit le pauvre. Eh (fuoi! s'écria-t-il en pleurs, je suis ton fi-ère! En même temps il s élance à son cou,
et l'étreinl tendrement dans les hras. L'aîné, frappé d'étonnoment, de confusion, de repentir > de reconnaissance et de joie, tombe à ses genoux, en sécriant: Mon frèrel les embrasse et el les arrose de ses larmes en lui demandant pardon. Il y a long-temps, lui répond son frère, que je t'ai pardonné. Oublie le passé", tu es riche, car je le suis; vivons ensemble et aimons-nous. Oui, mon frère, je t'aimerai, lui répond l'aîné d'une voix étouffée par les sanglots ; mais je ne me pardonnerai jamais, je me souviendrai toujours delà manière dont je t'ai traité, et que c'est toi qui me soulao^es.