‹ Le mentor vertueux, moraliste et bienfaisantChapitre 40 sur 53 · ANECDOTES · texte numérisé non relu

ANECDOTES

EXTRA TES d'oUVRACES NOUVEAUX.

Extrait du livre intitulé Marseille ancienne et ujodenie, par M. Guys.

Vers la fin du dernier siècle, Nicolas Compiaa s'elaut embarqué sur un navire Marseillais, pour

MORALISTE ET BIENFAISANT. l5c)

Bllei- eu Éffvple^ eut le malheur d'être pris et fait esclave par un corsaire de Tripoli, en lîarbarie. Arrivé dans cette ville, il fut vendu à un î4efeT^^7aî'ticulie^. Il était accaldé de sa silunhou] et quoique traité avec douceur, il rc(jTcit:iil l'Egypte où il de^•ait trouver sa fortune, et il pleurait amèrement au souvenir de sa patrie et do sa famille. Son maître, ayant essayé inutilement de le consoler, lui dit un jour: Donne-mni ta parole d'honneur et promets- nïoî de veKvnir^ si je te permets d'aller à 3fàr seillf , d'aller r<\oir tes frères et d'arranger tes affaires domestiques: que Diea. teconduiseet te ramène en sauté.

Compian profita delà permission, partit, et revint, comme un autre Rcçulus, après avoir passé quelques mois avec sa fauîille, se dérobant è ses embrassemeuts, pour aller, fidèle à sa parole, reprendre sa chaîne et remplir son enjjagemeut.

Eu arrivant à Trijioli, il trouva son maître dans la plus grande douleur, et à la veille de perdre sa femme, dangereusement malade, qu'il aimait éperduement. C/i^-e^e/z, lui dit-il en le voyant, tu viens à propos et à mon secours, tu sens mon a^ffliclion: D ieu l' envoyé : prie f prie ton Dieu pour ma femme et pour moi; car les prières de l'homme de bien doivent le toucher,

A ces HWls, Compiau tombant à genoux, «t

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prosterné à côté du bon Musulman, pria, comme le fils de Tobie la première nuit de son mariajje^ à côté de sa jeune femme. Les vœux de ces âmes honnêtes furent exaucés: le mal ne fit plus de profjrès et diminua chaque jour. La convalescence commença bientôt, la santé la plus désirée revint^ et la joie rentra dans cette maison longîemps affligée. Le maître reconnaissant ne vou-^ lut plus voir autour de lui que des heureux. Il appela son esclave, et lui dit: Écoute-moi^ Chrétien, tu ne dois pluk'^' afflige?' pour moi, ni pour toi-même. Je voudrais le retenir^ passer ma vie avec toi, et te donner ma fille en mariage ;mais ta religion et la mienne s'y opposent. Il faut obéir à la loij malgré le vœu de mon cœur. Ecoutes tedis-je, laisse-moi achever et ne m interromps pas par des remercînients que je ne mérite pas encore et que je voudrais mériter. Il me reste un bien à te donner gratuitement; cestla liberté. Ce n'est pas assez pour Vioij j'ai fait charger un vaisseau de bléj ce blé t'appartient, je te Vai destiné:, embarquetoi: puisque Dieu veut que tu me quittes, ne va pas les mains vides rejoindre tes parents;

soyez tous mes amis, comme je suis le tien

Le lecteur, poursuit M. Guys, doit imaginer les adieux et le reste de cette scène touchante..... Ce >fait est attesté par les lils de feu M. Compian, ci

MORALISTE ET BIENFAlSAr^T. I 6 r

par d'autres qui en avaient entendu de lui-même le récit, ils ajoutent que M. Compian a conservé des relations avec son digne ami de Tripoli jusqu'à la mort de celui-oi.

Extrait des lujies du cousin Jacques.

Un enfant de treize ans, fils d'un homme de qualité, vient défaire un trait qui mérilc dêlre publié. Sa mère exigeait du prccepleur qu'il lui apprît les mathématiques. Ceiui-ci, homme très instruit d'ailleurs, n'était pas mathématicien^ mais, en revanche il apprenait la musique à l'enfant; et ce talent, qui partout se paye séparément, était compté pour rien. 51. l'abbé, grec, français, latiniste, homme de lettres et musicien, avait en tout huit-cents francs d'honoraires: c'est acheter les talents à bon marché^ mais voilà comme on les achète à Paris. La mère du jeune homme exigeait toujours qu'il sût, en outre, les mathématiques; et M. l'abbé, pour entrer dans ses vues, se vit oblige de payer de sa bourse un maître de mathématiques auquel il donnait cent écus: c'était une furieuse brèche aux honoraires; n'importe il les donnait, et bien comptés. L'enfant qui croyait que son maître de mathématiques était soldé séparément, apprend par je ne sais quel hasard, que son cher précepteur se

î6ts le mentor vertueux,

privai! d'une Lonne partie de son revenu. Que fait-ll? il a pour ses menus-plaisirs un louis par mois-, il n'en réserve pas un sou: sans rien dire dt; son projet, il parvint à faire faire une clef pareille à celle du secrétaire de son maître, et tous les mois il portait un louis d'or dans le tiroir à l'argent^ et le refermait exaetemenl. M. l'abbé, qui croyait avoir seul la clef de son petit trésor, et qui trouvait toujours la même somme, quoiqu'il en ôtàt un louis d'or tous les mois, ne savait à qui attribuer ce prodige. Enfin un jour il se cache et guette lenfant; il le surprend et l'arrête au moment où il confiait ses menus-plaisirs au secret dépositaire de sa générosité. « Que » faites vous-là? lui dit lemaîtred'une voix Irem- » blante^ qu'étaignait presque l'admiration et » l'étonnement. — Ah! mon clicr maître, s'écrie » le vertueux élève en tombant à ses pieds, me » pardonnerez- vous ma témérité? Acceptez j je vous » en conjure^ cette léj^ère marque de ma recon- » naissance; c'est un bien faible dédommagement M des peines que vous vous donnez pour moi^ la M musique n'est qu'un art agréable, vous me » l'enseignez, ce sont là mes menus plaisirs; tout j) mon regret, c'est de ne pouvoir faire davan- M tagc", mais ma docilité et mon zèle répareront » l'insuffisance de vos honoraires. » Le Précep- Ifiurj confondu, atterré, voulait insister, u Je ne,

)) nie relève pas, lui dit ronfanl, que vous ne » m'ayez promis deux choses. — El quoi? héj'jaya )' le maître qui foiukiit en larmes. — C'est de me Il laisser toujouis celte double clef, et de garder •-' l;i-dessus uu secret inviolable. »

H n'est pas niul-aisé d'aujjiirer de ce que sera un jour ce charmant jeune homme.

Extrait du nouveau voyage seniîmejital , par M. f^ernes.

Que le récit qu'on va lire est intére?sant! il fait voir combien il est de malheureux dans une ville où tant de gens nagent d ms lopulenee, et que les bienfaiteurs de l'humanité ne peuvent pas secourir tons ceux qui souffrent. « J'aperçus qu'à quelques pas de moi une foule environnait un malheureux qui s'était évanoui contre une horne. Des crochets sur ses épaules annonçaient son état. Les gens du peuple s'arrêtaient et regardaient, les gens comme il faut regardaient et ne s'arrêtaient pas. Personne ne le secourait. Au moment où il lixait mon attention, je vis arriver un vieillard tout-à-fait caduc, couvert d'une redingotte en lambeaux, portant sous son bras une laitue, et à sa main de l'huile et du vinaigre dans deux petites bouteilles à moitié cassées. Il s'approcha de l'homme évanoui, et

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se baissant par dcj^rés à l'aide du mur, il s accroupit auprès de lui, puis, versant son vinaig^re dans le creux de sa main, il le lui fil respirer. Le malheureux ouvrit les yeux. Le vieillard lui prit la mainj et lui demanda ce qu'il avait, d'un air si compatissant! Si ce respectable vieillard n avaitpas eu l'air si misérable, je lui aurais laissé le soin de l'homme qu'il venait de rappeler à la vie, mais ils paraissaient aussi pauvres l'un que 1 autre. Je descendis de voiture, et perçai le cercle des curieux qui regardaient cet homme sans r admirer j comme ils avaient regardé l'autre sans le secourir. —Vous êtes bien bon, Monsieur, de vous déramjer. Ne-voyez vous pas que c'est un homme soûl? — Qu'importe? en souffret-il moins.? Vous auriez mieux l'ait d'imiter.... — Oui, un autre ivrogne qui sera au premier jour dans le même cas. — Eh bien, il faudra le plaindre ce jour-là! aujourd'hui il faut l'admirer.

En attendant, j'avais talé le pouls. Je ne pus m'empècherde lancer un regard d'indignation 'sur le discoureur qui avait voulu intercepter ma démarche, quand je m'aperçus que Févanouissemeut avait l'inanition pour cause. Dès que je 1 eus annoncé, il s'éleva des huées qui chassèrent le discoureur, et ce fut à qui me seconderait. Il est vrai que je descendais de voiture, et que j'avais un laquais. Combien ils soni coupa-

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lies les riclics qui détournent leurs reg^ards des nfortunés, si les besoins du luxe arrêtent les ffels de leur compassion! Qu'Us eu montrent eulenient, ils décideront celle de ces milliers 'liommes-macliines qui n'allendent qu'une imhlsion. Un verre de bon vin que j'envoyai cherher, mit IHiomme en état d'arriver jusqueschez in traiteur voisin, à qui je prescrivis et payai ce u'il fallait lui donner-, j'ajoutai pour lui et le especlable vieillard. Dieu! combien il faut peu e cbose!... et ce peu de chose, le riche ne le onne pas! Cet infortuné était porte-faix^ il avait me femme malade et des enfants en bas â^e, t il y avait deux jours qu'il n'avait été employé. A populace me combla de bénédictions^ et elle ivail vu sans émotion ce vieillard qui méritait ùen plus que moi! Que pouvais-je donner qui alût son verre de vinaiure?

LE FORGLRO.X.

tloNsiEUR deCrémy passant vers minuit devant atelier d'un pauvre for jjcron, entendit lescoups edoublés de son marteau. 11 voulut savoir ce qui e retenait si tard à l'ouvrage, et s'il ne pouvait l^agner sa vie du labeur de sa journée, sans la irolongersi avant dans la nuit.

l66 LE MENTOR VERTUEUX,

Ce n'est pas pour moi que je Iravallle, répondit le for{];eron , cVst pour un de mes voisins qui a eu le malheur d'être incendie. Je me lève deux heures plus tôt, et je me couche deux heures plus tard tous les jours, afin de donner à ce pauvre malheureux de faildes marques de mon attachement. Si jepossédais quelque chose, je le partagerais avec lui; mais je n'ai que mon enclume, et je ne puis pas la vendre, car c est elle qui me fait vivre. En la frappant chaque jour quatre heures de plus qu à l'ordinaire, cela fait par semaine la valeur de deux journées dont je puis céder le produit. Dieu merci, la besogne ne manque pas dans cette saison, et quand on a des bras, il faut bien les faire servir à secourir son prochain.

Voilà qui est fort généreux de votre part, mon enfant, lui dit M. de Crémyj car^ selon toute apparence, votre voisin ne pourra jamais vous rendre ce que vous lui donnez.

Hélas! monsieur, je le crains pour lui plus que pour moi 5 mais je suis bien sûr qu'il en ferait aillant si j'étais à sa place.

M. de Crémy ne voulut pas long-temps le détourner de ses occupations, et lui ayant souhaité une bonne nuit, il le quitta.

Le lendemain, ayant tiré de ses épargnes une «crame de six cents livres, il la porta chez le for-

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çeron,dont il voulait récompenser la bienfaisance, afin qu'il pût tirer son fer de la première main, entreprendre de plus jrrands ouvra}jes,el niettre ainsi en réserve quelqus deniers du fruit de son travail pour les jours de sa vieillesse.

Mais quelle fut sa surprise, lorsque le forgreroQ lui dit; Reprenez votre arjjont, monsieur, je n'en ai pas besoin, puisque je ne l'ai pas gajjné. Je suis en état d'acheter le fer que j'employe, et s'il m'en faut davantajje, le marchand me le donnera bien sur mon billet- Ce serait, de ma part, une grande ingratitude de vouloir le priver du gain ju'il doit faire sur sa marchandise, lorsqu'il n'a pas craint de m'en avancer pour cent écus dans le temps où je ne possédais que l'habit que j ai sur mon corps. Vous avez un meilleur usage à faire de celte somme, en la prêtant sans intérêt au pauvre incendié; il pourra par ce moyen rétablir ses affaires, et moi je pourrai dormir alors tout mon soûl.

M. de Crémy n'ayant pu, malgré les plus vives instances, le faire revenir de son refus, suivit le conseil qu'il lui avait donné et il eut le plaisir de faire le bonheur d'une personne de plus que dans le premier projet de son cœur généreux.

l6B LE MENTOR VERTUEUX,

Dialogue entre un laboureur et un monsieur de la 'Ville.

Dieu vous garde, bon liomme! vous voilà bien pai dans voire labour! — Eb! monsieur, comme de coutume. — J'en suis bien aise, cela prouve que vous êtes content de votre état. — Jusqu'à présent j'ai lieu de l'être. — Êtes- vous marié? — Oui, grâces au ciel. — Avez-vous des enfants? — 3 en avais cinq, j'en ai perdu un; mais ce malheur peut se réparer. — Votre femme est-elle ieune? — Elle a vingt-cinq ans. — Est-elle jolie?

Elle Vesl pour moi-, mais elle est mieux que

jolie, elle est bonne. — Et vous l'aimez? — Si je l'aime! et qui ne l'aimerait pas? — Elle vous aime aussi sans doute? — Ob! pour cela de tout son cœur, et comme avant le mariage. — Vous vous aimiez donc avant le mariage? — Sans cela nous serions-nous pris? — Et vos enfants viennent- ils jjjgn? Ab! c'est un plaisir; l'aîné n'a que cinq ans, il a déjà plus d'esprit que son père*, et mes deux fillesl c'est cela qui est cbarmant! Il y aura bien du malheur si celles-là manquent de maris. Le dernier tète encore; mais le petit compère sera robuste et vigoureux. Crou-iez-vous bien qu'il bat ses sœurs quand elles veulent

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biiiscr leur mërc? 11 a toujours peur qu'on ne vienne le dckicher du Icton. — Tout cela est donc bien heureux? — Ileureuxl je le crois. 11 faut voir ia joie quand je reviens du labourajje. On dirait qu'ils ne m'ont vu d'un an: je ne sais auquel entendre. Ma femme esl à mon cou, mes filles dans mes bras, mon aîné me saisit les jiuiibes-, il n'y a pas jusqu'au petit Jcannot, qui, se roulant sur le lit de sa mère, me tend ses petites mainsj et moi, je ris et je pleure, et je les baise; car tout cela m'atleudrit. — Je le crois. — Vous devez le sentir, car sans.doute, monsieur, vous êtes père? — Je nai pas ce bonlieur, mon ami. — Tant pis, il n'y a que cela de bon. — Et comment vivezvous? — Tort bien: d'exccllenl pain, de bon laitage, et des fruits de- notre verger. Ma femme, avec un peu de lard, fait une soupe aux clioux dont le roi mangerait. Nous avons encore des œufs de nos poules; et le dimanche nous nous régalons, et nous buvons un petit coup de vin. Oui, mais quand Vannée esl mauvaise? — On s'y est attendu, et l'on vit doucement de ce qu'on a épargné dans la bonne. — 11 y a encore la rigueur du temps, le froid, la pluie, les chaleui-s que vous avez à soutenir. — On s'y accouiume ; et si vous saviez quel plaisir ou a de venir le Eoir respirer le frais après un jour d'été; on l'hi- ¥cr, se dégourdir les mains au feu d'une ijonne

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