JACINTHE
Jacinthe, jardinier deLivry était reg;ardé comme le plus habile de tout le canton. Ses fruits surpassaient en grosseur ceux de tous ses voisins, et on leur trouvait un goût plus savoureux et plus exquis. Tous, les gr.inds ieV^neurs,.dan3 leurs festins d'apparat, se fai aient humeur de ses pèches à leur dessert. Il n'avait jias besoin d'envoyer ses melons à la halle, &a veniit les mettre à l'enclière sur ses couclies: souve;i{ même à prix d'or on ne pouvait s'en procurer.
L'espèce de gloire qnM trouvait da s son t;a-
MORALISTE ET BIENF'AISANT. i ^C^
iail, et le {jain qu'il en retirait, l'atlacliait assidûment à ses cultures. Uiclicel laborieux comme il eiait, il ue lui fut pas fliflicile de trouver un bon parti, il épousa Colette, jeune fille des envi^ roris de Moulfuimcil, dont la sagesse éj;Jjlait la Il eau lé. '
ïa première année de leur mariajjC fut très heureuse. Colette secondait son mari dans ses travaux; et jamais les fruits de leur jardin n'avaient si bien prospéré^.
Malheureusement pour Jacinthe, a côté de sa maison demeurait un antre jardinier nommé Grégoi7'e,q\\i, dès la pointe du jour, allait s'établir dans un cabaret, pour n'en sortir que la nuit. L'iuimeur joviale de Grégoire avait séduif J^<:'/«f/ie, qui ne tarda pas à prendre ses oroùts. Au commencement, il n'allait le trouver au cabaret que pour lui parler de jardinage; bientôt dans son jardin même il ne lui parlait que de vin.
Colette gémissait de ce changement dans la conduite de son mari. Comme elle n'avait pas encore acquis assez d'expérience pour gouverner elle-même ses espaliers, elle était souvent obligée d'aller le chercher au milieu de ses verres et de ses bouteilles, pour le ramener à son travail, liélas! il aurait bien mieux valu qu'il ne s'en fût pas du tout occupé. H ne taillait plus ses arbres que la tèîc pnsc de vin. Sa serpette jouait au ha-
l8o LE MENTOR VERTUI'.UX,
sard dans les branchages. Les branches à fruit étaient coupées indistinctement, comme les brandies gourmandes; et es beaux pèchirs, où l'année précédente il n'y avait pas un seul jet oisif, ne firent plus qu'étendre lâchement leurs bras, comme de grands paresseux.
Plus Jacinthe voyait languir son jardin, plus il sentait se fortifier en lui le goût de la ci'apule. Ses fruits et ses légumes avaient perdu toute leur renommée; et ne trouvant plus dans son travail te quoi satisfaire sa honteuse passion, il se défaisait peu à peu de ses meubles, de son linge, et de ses habits. Enfin , un jour que sa femme était allée porter au marché quelques racines qu'elle avait cultivées elle-même , il alla vendre tous ses outils, pour en boire le produit avecG/egoire.
On aurait de la peine à se figurer quelle fut la douleur de Colette à son retour. Tomber d'une douce aisance dans une affreuse misère, ce n'était pas là son plus grand supplice. Ellegémissait plus douloureusement encore sur le sort de son mari, et sur celui d'un jeune enfant de six mois qu'elle nourrissait.
Qui croirait que ce fut cet enfant qui sauva toute la famille de sa perle?
Le soir du même jour , Jacinthe rentrant chez lui en jurant, était allé s'accouder siir la
MORVLISTE I:T BIENFAISANT. l8f
tiible, et dcni induit brutalement à sa femme «le quoi maujcr: Colette lui présenta un graud couteau et une corbeille couverte de son tablier, Jacinlhs ôte brus({ue;ne;il la couverture. Quelle est sa surprise de voir dans la corbeille son fils paisiblement endormi! Mange, lui dit Colette ; voilà tout ce qui me reste à te donner. Tu es le père de cet enfant, tu as plus de droit h le dévorer que la faim. /«cm/ Ae pétrifié à ces paroles, demeure sans voix , et les yeux stupidement iixés sur son llls. Enfin sa douleur éclate par ses cris et par ses larmes. 11 se lève, se jette au cou de sa femme, lui demande pardon, et lui promet de clianger. Il tint parole. Son beau-père, qui depuis long-temps refusait de le voir, instruit de ses bonnes dispositions, lui fit des avances poui* le remettre en état de reprendre son travail. Jacinthe profita de ces secours, et bientôt son jardin fructifia plus heureusement que jamais; il redevint j jusqu'à sa vieillesse, actif, industrieux, bon mari et bon père.
Il se plaisait quelquefois, en rougissant, à raconter celte histoire à son fils, qui, à son exemple, prit la crapule et l'oisivité dans une telle horreur, qu'il fut toute sa vie aussi sobre que lahori ux.