‹ Le mentor vertueux, moraliste et bienfaisantChapitre 44 sur 53 · LE VERTCEUS D 3.^1 EST! QUE · texte numérisé non relu

LE VERTCEUS D 3.^1 EST! QUE

Un ancien chevalier de Sl.-Louis. réduil à la misère la plus extrême, tonîes ses ressources epuisées,choisit Paris pour sa retraite, comme ur* séjour plus propre à cacher à tous les yeux son nom, son indigence, et ses malheurs. 11 se loge dans un grenier, n'ayant pour tout mobilier qu'une batte depaillei pour habits, que quelques tristes lambeaux de son ancien unifarme; pour société, pour compagnie, que dirai-je enQn? pour ami, qu'un vieux domestique qui lui était attaché depuis long-temps, plus par Jidéllté et par affection , que par intérêt. ;^i.

In jour, ce militaire infurtuné dit. les larmes aux yeux, au seul témoin de sa douleur et h l'unique confident de ses peines: « Mon ami, » tu vois ma misère; tu la partages depuis trop )) lonc-temps. L'état affreux et humiliant oùje me )'lrouve, est sans doute une punition du ciel de mon » inconduite et de mes égarements, de ces prodi- » galités insensées, de ces excès inconsidérés, » d'un luxe immodéré, d'une vanité frivole. )) Victime de mon imprudence, je n'échapperai » point à la dent cruelle de la faim ; la mort est

» le terme de ma honte ot de mes douleurs. j> L'iionneiir, tu le sais, le seul bien qui me >' rcsle, ne me permet point ces moyens usités ') par le commun des hommes, pour me sous- )) traire à rindiiycnee. lis sjnt plus heureux en w cela que moi; plulùt mourir que de condesccn- » dre à la moindre bassesse! riionneur, au\ » prises avec la mort, est préférable à une vie )) indigne de ma profession et de ma (jualilé.Va, )) clier ami, éloi{jnc-toi pour jamais du plus in- J) fortuné des hommes; va chercher une condi- » tion plus heureuse. 11 me restera encore les » re-jrets de ne pouvoir récompenser tes services. » Va , fuis ton malLieureux maître. Puissé-je )) mourir ijjnoréde toute la terre, et n'avoir que » le ciel pour témoin de mon heure dernière!— )) Ahî mon cher maître, s'écria ce fidèle serviteur, » fondant eu larmes et se jetant à ses pieds, me » croyez-vous assez lâche pour vous abandonner )) dans l'adversité, lorsque j'ai éprouvé vosbicn- M faits dans votre ancienne prospérité? Non, je )) ne vous quitterai iwint: mon industrie, mon » zèle et mon inviolable attachement me fourni- » ront des ressources pour soula^jer notre com- M mune indig;ence. »

Qui peut peindre ici l'almiratian et l'attendrissement de ce maître afilijjé? Il embrasse tendrement ce serviteur généreux, et lui dit:

i8G i.E Mentor VERTUEr.t,

'( Le cu'l na point encore Cimisc sur mol toirs )> les traits de son intiiornalion-, pnissc-t-il te rc- » compenser de si nobles senlimenls! »

Ce domestique, plein de joie el de conrianc<?, cul recours aux moyens que son zèle et son affeelion lui sujrgérèrenl. Il apportait tous les jours ee qu'il avait reçu des charités publiques; el il n'était jamais plus satisfait que lorsqu'il pouvait acheter un peu de vin pour son cher maître: « Bénissons la Providence, disait-il en «rentrant, elle nous a favorisés aujourd'hui.^) 11 làcîjait dadoucir, par le récit de ce qu'il avait appris de plus curieux, la situation pénible et douloureuse de son maître. Mais un jour... jour fatal!... ce vertueux domestique fut arrêté par la police. Sa vigueur, sa bonne constitution le hrent reg'arder comme un de ces g^ens oisifs, livrés à toutes sortes de vices, à charge à l'état el •' la société. On lé présenta au lieutenant gênérai de police; cema;jistrat l'interrogea. Le domes^ ^ique, sans se déconcerter, lui répondit avec cette niàJe et noble assurance qu'inspire une conscience irréprochable. Il lui demanda comme ^ne grâce de vouloir bien l'entendre en parti-- Ciiîiei-, ayant un secret important à lui communiquer. Le magistrat y consentit.

« Je ne doute point, lui dit alors ce brave » jeune homme, ([ue vous ne m'accordiez votre

Mc^r.ALlSTi: ET niKM- .VISANT. l^S'J

)■) prot('olioii, loi\squo je vous aurai fait jiail du )) motif de ma condiiiU". » Il riiistriiislt alors de tout ce qui se passait entre son maître et lui, et que. pour s'assrrrcr de sa siue(»rilc, il pouvais envoyer quelqu'un chez son maître, dont il lui in-' diqua la demeure. Le mafjislrat envoyé aussitôt un exempt chez l'odieier. Celui-ci trouva en edcl ce malheureux .{guerrier éteiidu sur une holti' de j:aille. « Que faites-vous iei^ Monsieur!* » lui dit l'exempt. — Ma triste situation et l'état 5) cruel où je suis réduit, vous expliquent assez )) la cause de ma misère et l'excès de mes mal* » hèurs. Mais, ajoula-t-il avec émotion, ne venez- )) vous point m'annoncer quelque nauvelle in- )) fortunef Mon fidèle serviteur!... ^VJi! ^(" {^râce, w parlezj Monsieur, instruisez-moi de son sort.— « Votre domestique, reprit l'exempt, est en si'i- )i reté: dans une" heure au plus tard, il sera au- )) près de vous j je viens seulement vérifier, par w votre lémoij^jna^e, les faits qu'il a rendus dans » sa déposition. Soyez tranquille, Monsieur, dan* » peu ce domestique fidèle vous sera rendu. » ^ L'exempt rendit compte de tout au lieutenant {général de police; celui-ci en parla au Uoi. Le monarque bienfaisant as^ijjna une pensiou à l'ollîcier, et une au vertueux donieslique.

l8S LE MENTOR VEr.TUÉui,

BloUiUn ^ coureur de Monseigneur le Comte d'y^rtois.

Bi-oNDîiv, coureur de monseigneur le Comte d'Artois, est un homme qui a des sentiments, qu'on pourrait dire au-dessus de%n élat, et souvent il se sert de l'accî^s qu'il a l'honneur d'avoir auprès de son maître, pour rendre service. Il y a déjà quelque temps que prenant un repas dans une auberge à Versailles, il vit à quelque distance de lui un particulier décoré de la croix de Si. Louis, n'ayant devant lai qu'une portion mince. Blondin demande à l'hôf esse: Qui estce monsieur.''Je ne le connais pas, lui dit-elle*, c est vraisemblablement un officier qui est venu pour solliciter quelque grâce; mais certainement il n'est pas riche, car il m'a recommandé que ce que je lui servirais ne passât pas neuf sous, et il ne vient pas même souper. Morbleu, àiiBîôndin, je suis honteux qu'un brave servileur du Roi soit mains bien traité qu'un homme comme moi; renforcez, je vous prie^ son ordinaire, et allez jusqu'à quarante sous: c'est moi qui vous satisferai; mais surtout n'en parlez pas. L'hôtesse exécuta ses intentionSj et dès le lendemain donna une porlian plus forte à l'ofiicier. Celui-ci ne^it

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mot pour celle fois; mais voyant le surlendemain que sa portion ctajt encore plus fournie, il aj)pelle riiolcsse, et lui dit: Madame, vous vous trompez très sùremenl, et vous ne j)Ouvez pas me donner ce que vous me servez pour le prix dont nous sommes convenus.— Pardonnez-moi, Monsieur, vous ne m'en payerez pas davantage, fit je me suis arrang^éo pour pouvoir mieux vous traiter. — Le dîner suivant sétanl trouvé plus considérable et plus délicat: Pour le coup, dit l'oflicier, il y a quelque chose là-dessous; je veux le savoir^ ou je ne reviens plus ici. L'iiùlesse fut donc obligée d'avouer que c était le coureur de monseigneur le Comtcd' Artois qui lui avait donné ces ordres, mais qui lui avait recommandé de n'en rien dire. L'olTicier fut trouver Blojidin, et lui dit: Je sais, monsieur, ce que votre bonne volonté Aous a fait faire 5 je vous en remercie: mais comme je ne veux être à charge à personne, trouvez bon que je vous demande à quoi se monte la dépense que vous avez faite pour moiè je vous en donnerai mon billet, ne pouvant pas vous rembouî*ser pour le présent. Monsieur, dit Blondin modestement, je sens qu'une personne telle que vous n'est pas faite pour avoir des cbligaticns à un homme tel que moi, ainsi, je dois me prêter à ce que vous voulez: mais penne ltez-m*}i de vous faire une queslion. Vous

IQO LE MENTOR VERTUET :^,

êtes sansdoiile h Versailles pour(nieI([iir:jffalr(r, il serait possible (jue je fusse assez heureux pour vous être de quelque ulililë.— Je vous avoue, dit ronicicr, (jne je viens pour sollieilcr une place; je erois l'avoir méritée par mes services, et je ne ' roujjis point de dire que j'en ai besoin: mais je ne sais comment m'y prendre. — Ave>î-vous un mémoire la -dessus? — Le voici — Voulez vous nie le confier ? — Très volontiers — Blondin part sur-le-cliamp, se rend chez le ministre .et se fait annoncer comme venant de la part de sou maître. 11 raconte ce qui vient de lui arriver, et présente le mémoire. Le ministre le renvove au lendemain; Blondiu ne manque pas de revenir. Jai fait examiner le ménioire, liii dit le ministrcj cç qu'on y avance est vrai; et je suis d'autant plus aise d'accorder la {ji'àce qu'on dc^ mande, que par-là je réconqiense l'honnêteté de vos procédés et des senliaieuts aussi îouablesi Blondin,\i'H satisfaij, s'en fùI porter à loîlieier c(;lle bonne nouvelle, et eut le plaisir de faire uij heureux.

ANECDOTE d'uN SOLDAT RECO.NNAl.SSANT,

Extrait dune lettre du docteur M. Pi.

()i;elqves affaires m'avant appelé ici, j'allais visiter l'hôpital où étaient piusii-urs mahides de

MORALISTE ET BIENFAISANT. iqi

BOtro nrnipo; j'observai avec plaisir cju'il nv avait point tl"-pidémie. En passant dans la {;raii l'c salle <lu milieu , j'aperçus un soldat dont la cor;, tenancc me frappa; il me re{;ardait trè? allenlivcmeiit: enfin je in'approeliai. et m'cfanl a'^^is sur son lit, je prêtai Toreille. Je suis dtraujî-cr, me dit-il , cependant ne pourrez-vous ajouU.'r foi aux paroles d'un soldat amérirain?,.. Le temps de mon enjp{;ement est presque iinl; j'ai un désir extrême de retourner dans ma famille, pane que j'ai ouï dire que mon frère est mort. J'ai trouvé un homme pour me remplacer dans le réginienl : mon père possède un Lien considéraLdc dans la Virjjinie: que penscrez-vous de moi , si je vous demande cent piastres? Ayec cet argent, je puis payer la somme dont Je suis convenu, sortir de cet hôpital et rejoindre mes parents. J'ai le plus jjrand désir de quitter ce canton avant la chute des neiges ^ qui est très prochaine. ?sous n'avons point de poste ; il ne me reste par conséquent aucun moven d'informer mes parents de ma triste situation, frappé de celle demande hardie, mais honnête, j'examinai attentivement les traits de son visajje: je consullai l'impression secrète que pro'Iuisil sur moi sa physiimomie : je crus voir le caractère de riionnctelé, el je lui accordai la somme qu'il m avait demandée. La surprise que ma faeihtc

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lui causa, lui coupa la yarolc pendant un moment; bientôt il versa des larmes qui le soulagèrent exlrùniement; celaient celles de la plus vive reconnu issani.c: il en baigna mes mains, et me remercia de la façon la plus énerjjique. Quel' ques jours après j il vint me voir, m'informa plus particulièrement de l'étal de sa famille, renouvela les protestations du payement au premier février suivant. Je n'avais nulle inquiétude 5 el s'il ne m'avait jamais rendu la somme que je venais de lui prêter, je n'aurais pas tout perdu ; car j'avais joui d'un plaisir exquis dans l'action que je venais de faire, et j'en jouis encore quand j'y pense. Je crois voir encore tous les gestes do ce jeune homme, tous les traits de son visajjje exprimer le retour de l'espérance et du bonheur; je crois encore entendre le cri de la reconnaissance s'élever vers son bienfaiteur el vers le ciel.

Cinq sernaines après son départ, je reçus uno lettre de son père, de sa mère, et de son oncle» dont je vous envoie une copie ( car aussi lonjjtenips que je vivrai, j'en conserverail'original), Diles-moi, je vous prie, ce que vous pensez des offres qu'ils me font, et ce que je dois faire. Si j'accepte ce retour étonnant de leur gratitude, je serai regardé comme un mercenaire qui n'a pbl gé qu'à dessein d'augmenter sa forlunej si je

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refuse entièrement, ne pourra-t-on pas m'accuser dorjuÇil? Je ne sais que faire: irai-je demeurer et vivre parmi des étrangers, en vertu de cette sin{julière adoption? Je m'exposerai peut-êtreaux reproches de mes amis; car ce n'est pas l'opinion du public (juc je redoute. Informez-moi , je vous prie, de votre opinion.

Adieu.

Virginie, C^dpeppcr Cotmlf, 27 Décembre 1778.

J'avais deux fils, l'un a déjà péri dans ces temps orageux; mais il est mort en défendant sa patrie: l'autre allait disparaître aussi, et vous l'avez conservé en lui donnant les moyens de rejoindre ses parents;déjà affligé par la mort du premier, je devenais de jour en jour plus malheureux, par la crainte de ne revoir jamais le second. Sans vous peut-être serions-nous aujourd'hui sans enfants. Mais dites-nous, quel est le motif qui vous a déterminé à cette généreuse action; à choisir notre enfant parmi tant d'autres qui méritaient également votre attention? Bénie soit la main invisible qui vous a conduit secrètement vers son lit^ et vous a fait écouter attentivement ce qu'il avait à vous proposer. U nous a informés que ce jour était le H d'Octobre; qu'il soit dorénavant l'époque d'une joie annuelle dans ma famille: je le consucre,

ro4 ^'^ MENTOR VF.RTUKIX ,

afin qu'il soil dlslingué des autres par les remerciements les plus fervents à l'Etre suprême, par une suspension de travail, par dos plaisirs innocents. Mes esclaves jiartageront avec nous la joie inspirée par ce doux souvenir: permettez qu'ils entrent pour quelque chose dans cette reconnaissauce générale; ne méprisez pas la part qu'ils y prennent, car ce sont des hommes, et je les ai toujours traités comme tels. — Vous avez procuré à notre fils la santé, la liberté, le plaisir de revoir ses parents: que de bienfaits! heureusement ce jeune homme a beaucoup d amis et de parents, sans cela, le poids de sa reconnaissance serait trop diîïxile à supporter. Il m'a dit que vous n'aviez jamais été père; vous ne pouvez donc connaître! ma joie, ni lus sensations paternelles qui transportent mon cœur; la soigneuse nature les cache comme un trésor, à ceux à qui elle n'a point donné d'enfanls. ISous ne nous connaissions pas, \\ est vrai; mais les hommes vertueux sont unis] par les liens d'une consanguinité intellecluelle.| Dorénavant, regardez-moi comme votre ami; je ne négligerai rien pour mériter ce nom; par la loi de la nature, je suis le père de mon enfant; vous êtes le père adoptif que la nature lui a donne dans le moment critique de l'abandon et de l'indigence; nous sommes donc frères: fasse le ciel que celte union nouvelle soit à jamais durable! , . .

MOUALIaTE KT BIE.sFAiSAM-. iQj

Venez nous joindre, venez prirtaçer avec nous la possession et la jouissance de tout ce que nous avons', vousètes déjà incorporédans notre famille. Venezprendre possession de celtechaise qui vous attend à notre table. Ma femme! ... maie qui peut exprimer les chagrins, l'affliction, la joie, la surprise, l'amour et tous les différents mouvements de sa sensibilité maternelle! Ce n'est que par le serrement énergique de ses mains, par ses larmes, ses sourires, que vous pourrez recueillir toute retendue de sa reconnaissance: non-seulement notre famille entière, mais tout nclre voisinage, auquel votre nom est déjà devenu clier, vous recevra comme vous le méritez, et vous convaincra qu il y a encore des âmes qui n'ont pas perdu dans les cruautés de cetle guerre, les sentimeuls qui distinguent les hommes vertueux. Pour vous convaincre que celle lettre n'est pas formée de paroles vagues, inspirées par la joie soudaine de sentiments qui bienlôt s'évaporent et s'oublient^ pour vous convaincre que l'inipression faite sur nos cœurs par voire générosité, sera aussi durable que le service que vous nous avez rendu; le porteur de cette lettre, qui est le filsde mon frère, vous délivrera un contrat authentique et légal de la moitié de la plantation de * * * accompagne d'uu nègre que je vous donne, d'un second venant de mon fils, d'un tioisième venant de la mère de

ma femmej et d'un esclave que vous offre oliacun de mes frères. Ce contrat, ainsi que le billet de vente, comme vous le verrez par l'endossement, sont sig^nés, scellés et recordés, suivant la loi. Cette nouvelle propriété est irrévocablement la vôtre.

Heureux, si notre sol, notre gouvernement, notre climat, peuvent vous persuader de résider parmi nous! Unissez ce petit présent à votre fortune; venez demeurer en Virjyinie, où vos talents, votre mérite et votre humanité sont déjà connusj et vous procureront tous les avantages que peut produire l'estime d'une famille reconnaissante ^ et d'un voisinage éclairé. — Puisse le messager que je vous envoyé vous trouver sain et saii}, et vous amener dans nos bras!

TVilliam, Arthur^ Susannah.

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