ANECDOTE
Heureuse présence d' esprit ri un ivrogne.
Daîjs une de ces visites que le feu roi de Prusse rendait incognito à ses soldats, il lui arriva un soir d'en rencontrer un qui paraissait avoir bu plus que de raison. Il l'aborda d'un air familier, ^t lui demanda, par forme de conversation, comjnent avec sa modique paye, il se trouvait en état de faire des libations aussi copieuses. « Sur ma parole, camarade, ajouta-t-il, je suis à la même paye que vous , et cependant je ne puis rien mettre de coté pour la taverne. De ^grâce, apprenez-moi comment vous faites. — Vous m'avez l'air d'un bon diable , répondit le soldat en lui serrant la main, pourquoi vouslecacherais-je.'* Aujourd'hui, par exemple, je viens de régaler une ancienne connaissance 5 il serait bien dur, n'esl-il pas vrai, que de temps en tempsj on n'eût pas la satisfaction de trinquer avec un ami? Or, en pareille circonstance , la paye d'un jour ne nous mènerait pas loin. J'ai donc été forcé d'avoir recours au vieil expédient. — Quel est-il? — Bon: je mets en gage ceux de mes effets dont je puis me passer quelques jours; ensuite un peu
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d'abstinence ramène de quoi les ravoir. Ce malin, j'ai fait ressource avec la lame de mon sabre. On ne nous rassemblera pas avant une semaine, ainsi je n'en aurai pas besoin. « Frédérîc eut soin de bien remarquer son liomme , puis il le remercia, et lui souliaila le bon soir. Le lendemain , les troupes reçurent, à l'improviste, un ordre de s'assembler. Le roi les passa en revue, et venant à reconnaître son camarade de la veille, il le fit sortir du rang avec le soldat qui était à sa droite , en leur commandant de se dépouiller. « Maintenant , dit-il à celui qu'il voulait surprendre, tirez votre sabre, et coupez la tête à ce misérable. » 11 veut s'excuser ^ il supplie le roi ('e ne pas le condamner à gémir toute sa vie d'avoir fait mourir un honnête liomme, avec qui il sert depuis quinze ans. Le roi demeura inflexible. « Eh bien, Sire, dit enfin le soldat, puisque rien ne peut vous toucher, je prie Dieu de faire un miracle en ma faveur, et de changer mon sabre en un morceau de bois. » 11 prononça ces mots avec une dévotion affectée , et feignit la plus grande surprise , lorsqu'ayant tiré son sabre, il trouva son souhait accompli. Le monarque admira son adresse, et non content de lui pardonner il le gratifia d'une récompense.
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Robert, OU le jeune Marseillais et le Baron de M***\
\j» jeune homne nommé Robert attendait sur le rivage, à Marseille, que quelqu'un entrât dans son batelet. Un inconnu s'y place; mais un instant après il se préparait à en sortir, malgré la présence de Robe jt^ qu'il ne soupçonnait pas d'en être le patron. 11 lui dit que puisque le conducteur de celle barque ne se montre points il va passer dans une autre. ^Monsieur, lui dit le jeune homme, celle-ci est la mienne; voulez-vous sortir du port?— Non, Monsieur, il n'y a plus qu'une heure de jour. Je voulais seulement faire quelques tours dans le bassin, pour pronier de la fraîcheur el de la beauté de la soirée.... Mais vous n'avez pas 1 air d'un marinier, ni le ton d'un homme de cet étal.— Je ne le suis pas en effet; ce n'est que pour gagner de l'argent que je fais ce métier les fêtes et les dimanches.— Quoi, avare à votre âge! cela dépare votre jeunesse, et diminue lintérèt qu'inspire d'abord votre heureuse physionomie. —Ah! Monsieur, si vous saviez pourquoi je désire si for! de gagner de l'argent j vous n'ajouteriez pas à ma peine celle de me croire uncaraclèresi lus.— J'ai pu vousfaire
tort, mais vous ne vous êtes point expliqué. Faisons notre promenade, et vous me conterez voire histoire. L'inconnu s'assied. Eh bien, poursuil-il, dites-moi quels sont vos chagrins^ vous m'avez disposé à y prendre part. Je n'en ai qu'un dit le jeune homme, celui d'avoir un père dans les fers, sans pouvoir l'en tirer. Il était courtier dans cette ville;; il s'était procuré de ses épargnes et de celles de ma mère, dans le commerce des modes, un intérêt sur un vaisseau en charge pour Smyrne*, il a voulu veiller lui-même à l'échange de sa pacotille et en faire le choix. Le vaisseau a été pris par un corsaire, et conduit à Tétuan, où mon malheureux pève est esclave avec le reste de l'équipage. Il faut deux mille écus pour sa rançon; mais comme il s'était épuisé afin de rendre son entreprise plus importante, nous sommes bien éloignés d'avoir cette somme. Cependant ma mère et mes sœurs travaillent jour et nuit; j'en fais de même chez mon maître, dans l'état de joaillierque j'ai embrasse, et je cherche à mettre à profit, comme vous voyez, les dimanches et les fêtes. Nous nous sommes retranchés jusques sur les besoins de première nécessité; une seule petite chambre forme taut notre logement. Je croyais d'abord aller prendre laplacede mon père, et le délivrer en me chargeant de ses fers; j'étais prêt àexé-
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cuter ce projet, lorsque ma mère, qui en fut informée, je ne sais comment, m'assura qu'il était aussi impraticable que chimérique, et fit défendre à tous les capitaines du Levant de me [neiidre sur leur bord. — Et recevez-vous quelquefois des nouvelles de votre père? Savez- vous quel est son patron àTétuan^ (jucl traitement il y éprouve? — Son patron est intendant desjardins uu Roi: on le traite avec humanité, et Içs travaux auxquels on l'emploie ne sont pas au-dessus de ses forces: mais nous ne sommes pas avec lui pour le consoler, pour le soulager; il est éloigné de nous, d'une épouse chérie, et de trois enfants qu'il aima toujours avec tendresse. —Quel nom portc-t-il à Téluan? — Il n'en a point changé; il s'appelle Robert, comme à Marseille. — Robert... Chez l'intendant des jardins? Votre malheur me touche-, mais d'après vos sentiments qui le méritent, j'ose vous présager un meilleur sortj et je vous le souhaite bien sincèremeul.... En jouissant du frais, je voulais me livrer à la swlitude: ne trouvez donc pas mauvais, mon ami, que je sois tranquille un moment.
Lorsqu'il fut nuit , Robert eut ordre d'aborder. Alors l'inconnu sort du bateau^ lui remet wne bourse entre les mains, et, sans lui laisser le temps de le remercier, s'éloigne avec précipitation. Il y avait dans cette bourse huitdou-
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bles louis en or, et dix écus en argent, line telle générosité donna au jeune homme la plus haute opinion de celui qui eu était capable: mais ce fut en vain qu'il fit des vœux pour le rejoindre et lui en rendre grâces.
Six semaines après cette époque , cette famille honnêt', qui coulinuait sans relâche à travailler pour compléter la somme dont elle avait besoin, prenait un dîner frugal, composé de pain et d'amandes sèches : elle v oit arriver Robert le père très proprement vêtu qui la surprend dans sa douleur et sa misère. Qu'on juge de l'élonnement de sa femme et de ses enfants, de l(?urstransports , de leur joie ! Le bon Robert se jette dans leurs bras, et s'épuise en remerciements sur les 50 louis qu'on lui a comptés en s'embarquant dans le vaisseau , oii son passage et sa nourriture étaient acquittés d'avance, sur les habillements qu'on lui a fournis , elc 5 il ne sait comment reconnaître tant de zèle et tant d'amour.
Une nouvelle surprise tenait cette famille immobile : ils se regardaient les uns les autres. La mère rompt le silence ; elle imagine que c'est son fils qui a tout fait -, elle raconte à son père comment , dès l'origine de son esclavage , il avait voulu aller prendre sa place ,, et comment elle l'en avait empêché. Il fallait six mille francs pour la rançon : nous en avions, poursuit-elle ,
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VU piu plus delà moitié , dont la meilloure partic était le fruit de son travail 5 il aura trouvé des amis qui l'auront aidé. Tout à coup , rêveur et taciturne , le père reste consterné 5 puis s'adressant à son fils: Malheureux, qu'as-tu fait? Comment puis-je te devoir ma délivrance, sans la regretter ? Comment pouvail-elle rester un secret pour ta mère , sans être achetée au prix de la vertu r A ton âge, lils d'un infortuné , d'un esclave , on ne se procure point naturellement les ressources qu'il te fallait. Je frémis de penser que l'amour paternel t'a rendu coupable. Kassurcmoi, sois vrai, et mourons tous , si tu as pu cesser d'être honnête. Tranquillisez-vous, mon père, répondit-il en l'embrassant-, votre fils n'est pas indigne de ce titre, ni assez heureux pour vous prouver combien il lui est cher. Ce n'est point à moi que vous devez votre liberté '■, je connais rotre bienfaiteur. Souvenez-vous , ma mère de cet inconnu qiii me donna sa bourse ; il m'a fait bien des questions. Je passerai ma vie à le trouver, et il viendra jouir du spectacle de ses bienfaits. Ensuite il raconte à son père l'anecdote de l'inconnu , et le rassure ainsi sur ses craintes.
Rendu à sa famille, Robert trouva des amis et des secours. Les succès surpassèrent son attente. Au bout de deux ans , il acquit de l'aisance; ses enfants, qu'il avait établis, partageaient son
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bonheur entre lui et sa femme , et il eût été sans mélange, si les reclierclies continuelles du iili avaient pu faire découvrir ce bienfaiteur , qui se dérobait avec tant de soin à leur reconnaissance et à leurs vœux. 11 le rencontre enfin un dimancbe malin , se promenant seul sur le port. Ah ! mon Dieu lutélairel c'est tout ce qu'il peut prononcer en se jetant à ses pieds , où il tombe sans connaissance. Linconnu s'empresse de le secourir, et de lui demander la cause de son état. Quoi ^ monsieur , pouvez- vous l'ignorer ? lui répond le jeune homme. Avez-vons oublié Roheit et sa famille infortunée que vous rendîtes à la vie , en lui rendant son père? — Vous vous méprenez , mon ami -, je ne vous connais point, et vous ne sauriez me connaître : étranger à Marseille , je n*y suis que depuis peu de joiu"8. — Tout cela peut-être 5 mais souvenez^vous qu'il y a 26 moislfç, que vous y étiez aussi: rappelez- vous cette promenade dans ce port 5 l'intérêt que vous prîtes à mon malheur , les questions que vous me fîtes Ij^ sur les circonstances qui pouvaient vous éclairer 1,^ et vous donner les lumières nécessaires pour .^^ être notre bienfaiteur. Libérateur de mon père , |,,, pouves-vous oublier que vous êtes le sauveur d'une jj,, famille entière, qui ne désire plus rien que votre ..^ présence? Ne vous refusez pas à ses vœux, el ' yenez voir les heureux que vous avez faits..,, j^
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Venez. — Je vous l'ai déjà dll, mon ami , v9a% vous méprenez. — Non, monsiear , je ne me trompe point 5 vos traits sont trop prolonJérnent gravés dans mon cœur pour que je puisse vous 'méconnaître. Venez de grâce. En même temps, il le prenait par le brus , et lui faisait une sorte de violence pour l'entraîner. Une multitude de peuple s'assemblait autour d'eux. Alors l'inconnu, d'un ton plus grave et plus ferme : Monsieur, dit-il , cette scène commence à être fatio-ante. Quelque ressemblance occasione votre erreur j rappelez votre raison ,et allez dans votre famille profiter de la tranquillité dont vous me paraissez avoir besoin. Quelle cruauté! s'écrie le jeune homme •, bienfaiteur de celte famille , pourquoi altérer , par votre résistance , le bonheur qu'elle ne doit qu'à vous ? Reslerai-je en vain à vos pieds? Serez-vous assez inflexible pour refuser le tribut que nous réservons depuis si long-temps à votre sensibilité? Et vous qui êtes ici présents, vous que le trouble et le désordre où vous me voyez doivent attendrir , joignez-vous tous à moi , pour que l'auteur de mon salut vienne contempler sou propi e ouvrage. A cei mots , l'inconnu paraît se faire quelque violencei mais, au moment où l'on ^\»Y attend le moins, réunissant toutes ses forces, ''etrappelant son courage pour résister àla.séduetiou de ia jouissance délicieuse qui lui est offerte,
il^échappe comme un trait au milieu de h foule, et disparaît en un instant.
Cet inconnu le serait encore aujourd'hui, si ses gens d'affaires, ayant trouvé dans ses papiers, à la mort de leur maître, une noie de sept mille cinq cents livres envoyées à M. Main de Cadix, n'en eussent pas demandé compte à ce dernier, mais seulement par curiosité, puisque la note était bâ' tonnée et le papier chiffonné comme ceux que l'on destine au feu. Ce fameux banquier répondit, qu'il en avait fait usagée pour délivrer un Marseillais, nommé Robert, esclave à Tétuan, conformément aux ordres de Charles de Secondât , baron de Montesquieu, président à mortier au parlement de Bordeaux. On sait que l'illustre Montesquieu aimait à voyager, et qu'il visitait souvent sa sœur, madame d' Héricourt , mariée à Marseille.
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