TRAIT ANTIQUE
Dans le temps que Chemmis, roi d'ÉgypIe, faisait construire la plus haute de ces montagnes artificielles , nommées pyramides , les peuples murmuraient souvent contre les travaux ef frayants auxquels on les occupait. Cn jeunehommc qui avait sué trente jours à rouler un rocher
^Uns l'espace d'un stade, s'indifjnait contre l'am-^ ijition de son roi, et se répandait en invectives, accusant la nature de lavoir fait naître sujet. Son }îère, qui avait la sagesse de l'expérience et lu prudence de la sag^esse, s'approcha de son fils, et lui dit: Il te sied bien, jeune homme, de maudire ta condition; el si le ciel t'avait fait naître roi , comment supporterais-tu le fardeau d'ua empire.^ songe à ton sort, examine celui de ton roi, et compare. ^
Tu travailles pour lui seul, il travaille po^r* toute l'Egypte: toute ton occupation est de placer cette pierre dans un angle de la pyramide; le roi, dans ce moment, s'occupe de cent édifices qui doivent éterniser la gloire de son peuple: tu emploies pour lui quelques heures du jour; jour et nuit il est condamné h veiller à ta sûreté; tes soins s'étendent sur quelques enfants qui t'aiment, sur une épouse qui t'adore, et peut-être sur un père qui ne pense qu'à ton bonheur; ton roi n a plus de père, et il veille sur un peuple d'enfants, dont plusieurs aussi ingrats que toi, le maudissent.
Quelques jours de sueur t'irritent contre lui; combien ne doit-il pas maudire une existence chargée des sollicitudes du trône et des chaînes de la royauté! Si le jour t'impose un travail pé^ nible, la nuit t'offre un repos tel que ton roi n'en
a jamais goûté. Tu es aimé de ta famille , il est contraint «le se défier de la sienne. l'uissanle ïsis, quels biens peuvent compenser ce tourment! Jeune homme, tu peux faillir dans robscurité ; les fautes de ton roi sont toutes en évidence. Si ton destin était de commettre un crime, ton malheureux psre en gémirait*, mais la honte entrerait avec toi dans le tombeau: que ton roi abuse une seule fois de celte autorité qui te gêne,
t ni vers entier, que dis-je? la postérité le conmne à linfamie. Exposé aux yeux des hommes , la vertu est pour lui un devoir^ elle est un plaisir pour toi. Tu reproches à son ambition les sueurs qu'elle te coûte; comptes-tu pour rien l'Egypte purifiée, le Nil enfermé dans ses rivages, tant de canaux d'abondance, tant de riches moissons dont sa vigilance t'assure la récolte ? Comptes-tu pour rien ce sommeil qui le fuil, que tu goûtes en paix, et que les Arabes te raviraient, si le bras de ton roi ne les tenait éloignés?
Mais il abuse du luxe que le ciel permet à la grandeur du trône: est-ce à toi à le lui reprocher? Si toi, obscur habitant de l'Egypte, tu ne peux te défendre souvent d'un mouvement d'orgueil, pardonne-le à un prince à qui il coûte plus cher qu'à toi. Tu gémis, tu murmures; sujet, tu te plains d'être esclave*, eh ! grand Dieu !
Moraliste et bienfaisant. 10.3
f^ui est plus esclave que Ion roi! Compare ses fli'voirs aux tiens j compare ce que vous perdez i(!us deux en les oubliant. Tu envies ses richesses, et n'est-ce pas toi qui le nourris? tu envies sa puissance, et sans elle que ferait la faiblesse contre tous les ennemis qui t'environnent? Tu le plains qu'il faille des roisj et serais-tu assez sajje pour t'en passer?
Va, mon fils, travaille sans murmurer, jouis sans trouble du repos qui suit tes falijjues, et prie kl grande déesse de ne jamais te haïr au point de te faire asseoir sur le trône.
Les frères Arragon , fermiers de M. de Pas^ toretj à Marsedle.
Li'AMiTiÉ, ce sentiment si tiède et si nul pour la plupart des hommes personnels que nous vovouss est encore une passion vive et sublime chez les habitants de nos provinces méridionales. Les Marseillais j surtout, issus des Grecs, et comme ces peuples, sensibles avec exccs^ ont des saillies de caractère admirables, et peu d,'années se passent sans que les citovens de cette heureuse contrée laissent échapper quelques uns dé ces traits qui rendent l'histoire ancienne si touchante. Voici une de ces anecdotes qui m'a été racontée plu-
a 24 I-E MENTOR VERTUEUX ,
sieurs fois avec enthousiasme par un ami fait pour en sentir tout le prix ; son caractère et sa probité en «garantissent la certitude.
M. de Pastoret, un des plus éclairés cl des plus intègres magistrats de Marseille, avait depuis long-temps deux frères pour fermiers d'un de ses héritages; et ces deux frères s'étaient toujours aimés de la plus inaltérable amitié. En hiver, les soirées sont bien longues à la campagne! ce climat d'ailleurs invite assez les hommes à se ressouvenir que si la vie est un bienfait j on ne le reçoit de la nature qu'avec l'obligation de le transmettre. Ils songèrent donc à se marier; car il n'y a que les malhonnêtes 'gens et les libertins qui redoutent les chastes liens du mariage.
Dire qu'ils vécurent d'abord en commun et assez paisiblement , on s'y attend ; mais on ne s'attend guère sans doute que les deux femmes , formées d'un sang étranger et ayant des intérêts différents ^ aient pu s'accorder éternellement. Aussi la paix ne dura-t-elle que quelques années. La femme de l'aîné eut dix à douze enfants en huit à neuf ans. Celle du cadet n'en eut point. La première était d'une humeur plus difficile. La seconde sentait peut-être ses avantages. On avait vécu jusques-là dans la même ferme^ et sans avoir songé à partager les dots et les profits, tne querelle~survint. Les querelles provençales
MORALISTE Et BIENFAISANT. 225
sont comme les vents, les orages, et les clialeurs de cet ardent climat, c'est-à-dire, fort vives, pour ne rien dire de plus. Il fut décide qu'on ferait le partage en question, et qu'on se séparerait. C'étaient les femmes qui criaient et qui le voulaient •■, il fallait bien que les pauvres maris obéissent.
On se rendit un dimanche matin chez M. de Phstoret. Il est d'usage, en pareil cas, que l'une des deux parties fasse les lots de partage, et que l'autre choisisse ce qui lui plaît. Voilà les paris faites par l'aîné en présence des femmes et des dix enfants. Des larmes coulaient, une pâleur mortelle, un silence expressif et douloureux atlestaient le déchirement des cœurs fraternels. Le cadet choisit enfin d'une main tremblante , et dit: Je prends cette part, frère; mais.... elle n'est pas complète. — Elle Test >, mon ami, dit l'aîné, elle l'est, tu le sais bien, — Je sais et je vois qu'elle n'est pas égale^ et qu'il y manque ce que j'en aime le plus.... Eh! crois-tu , cruel , que, tnoi qui n'ai point d'enfants, je vais diviser nos biens , sans partager aussi ta famille. J'en veux la moitié; je choisis cinq de ces enfants, et je prend» les cadets et cadettes, afin que les plus grands puissent l'aider dans tes travauxs ce que j'exige là, ma femme le veut comme moi. Le ton dont tout cela fut dit, l'impression qui se fit
a-lG LE MENTOR VERTUEUX,
sur toutes les physionomies, changèrent soudainement ce rendez-vous d'intérêt en scène délicieuse. Les neveux sautèrent au coup de l'oncle^ les belles-sœurs s'embrassèrent en pleurant, et Its deux frères.... non, je ne décrirai point leurs étreintes. 0 Greiise, ô Kernet, que n etiez-vous là pour saisir les éloquentes expressions dontl'honiièteté et la sainte amitié animaient les physionomies de Ces deux frères! J'aimerais bien mieux voir un pareil tableau éclore sous vos touches morales et vraies, que d'admirer avec effroi vos tempêtes et vos malédictions paternelles. Les beaux-arts ne devraient peindre que la belle nature et s'arrêter peut-être là où l'expression se force, s'exagère et devient hideuse.
Je tiens cette anecdote de M. de Pastoret fils, conseiller à la cour des aides de Paris , et membre de l'académie des Belles-Lettres. Un des fils de ces honnêtes gens est encore son fermier à Marseille. Heureux les maîtres qui ont de pareils gens! plus heureux les. fermiers qui ont un pareil maître!
^ W VW^X^N -V^
GEMINUS ET GEMELLUS,
Conte moral.
ÇfÉMi'sCvs et Gémellus étaient jumeaux , et fils dun riche campagnard, que j'appellerai Eupho-
MORAtlSTE ET BIENFAISANT. 22^
rioii. Lorsqu'ils furent en û{je de eommencer leurs études, Eupliorion se trouva fort embarrassé de savoir à quelle méthode d'éducation il devait donner la préférence. 11 avait lu beaucoup de traités sur ce sujet 5 mais loin de dissiper ses doutes, les livres n'avaient servi qu'à les accroître: il avait consulté ses amis et ses voisins j mais leurs opinions étaient si partagées, le pour et le contre se balançaient tellement, qu'il demeurait toujours dans l'indécision. Par malheur, s.i propre éducation ayant été presque nulle , aucun motif de partialité ne pouvait déterminer son choix. Le curé du lieu exaltait les avantages moraux de l'éducation particulière; un avocat , le plus proche voisin d'Euphorion, faisait valoir à ses yeux les utiles liaisons qui se forment dans 'dans les collèges, et la connaissance des hommes que les jeunes gens y acquièrent: Euphorion, se voyant entre deux chemins dont il ne savait lequel prendre, trancha la difficulté en les prenant tous les deux. Il confia Géminus aux soins du ministre, et l'homme de loi conduisit Gémellus à Londres, pour le placer à l'école de Westminster. Les choses étant ainsi arrangées^ Euphorion attendit paisiblement le résultat des deux systèmes.
Mais il rabattit de son estime pour celui de l'avocat, toutes les fois que des temps de vacances
ramenèrent Gémellus dans la maison paternelle, son extérieur ne pouvait plus entrer en comparaison avec le maintien de son frère. Toujours effaré, meurtri, ses vêtements en lambeaux, ses cheveux sur le front, on avait peine à croire qu'il ne fût pas d'une autre espèce que l'élégant petit monsieur qui faisait les délices du salon. Euphorion était choqué de voir la même altération dans ses mœurs que dans sa personne. Il prenait plaisir à passer son temps dans l'écurie, parmi les valets 5 sans cesse entre les jambes des chevaux, ou le premier à jouer et à courir avec les polissons du village.
C'était là un crime impardonnable aux yeux tTEupliorion-, car il abhorrait la ca/za/Z/e , et se trouvant le premier gentilhomme, il avait à cœur de soutenir ce titre. Aussi le pauvre Gémellus n'avait-il pas à se louer de son sort. Tout se réunit pour mettre le comble à sa disgrâce; on crut s'apercevoir qu'il débauchait son frère, et même un certain jour on découvrit qu'il l'avait entraîné à une partie de crosse^ d'où ce cher prodige fut ramené avec une plaie au menton, qui donna au chirurgien de l'occupation pour huit jours.Xe pire, c'est qu'il fut prouvé que ce malheur était l'ouvrage d'une boule lancée -par la crosse de Gémellus. De ce moment une défense rigoureuse interdit pour Tavenir toute so-
MORALISTE ET BIENFATSANT. Û^.Q
tiétà entre les deux frères, el l'on eut soin de les tenir séparés.
liientôt le père s'avisa de Soupçonner que r.émellus avait fait aussi peu de prog^rès dans ses éludes que dans la politesse. Mais comme c'était un fait dont il ne pouvait s'assurer par lui-même, il chargea le curé de celle commission. Gémellus avait en réserve tant dedéfaites et de stratagèmes, qu'il s'écoula bien du temps avant que son examinateur put mettre l'affaire en train ; et lorsqu'il en fut venuàbout, loin de loiirner à l'avantage du jnalheureux écolier, cet incident acheva de le perdre dans l'esprit d'Euphorion. Au milieu de l'examen un ricanementaussi scandaleux qu'immodéré lui ôla le pouvoir de répondre un seul mot. A la fin, le maître perdit patience j et leva le siège , emportant le chagrin d'une entreprise manquée, outre un surcroît de parure dont il ne se doutait pas. Chaque pièce de son habillement avait eu part aux espiègleries de Gémellus, el ce ne fut pas san^surprise qu'Euphorion le vit reparaître avec son ample perruque noire toute garnie de flèches de papier, qui la faisaient ressembler au dos d'un porc épie. Le coupable, mandé sur-' le-champ, dit pour toute excuse, que ces petits dards lui avaient glissé des mains, et qu'il n'avait pas eu rintenlion d'en coëffer le pasteur. « Sont^ ce là, misérable, les tours que vous apprenez à
23o LE MENTOR VERTUEUX j
Westminster? lui cria son père irrité . qui , voulant en même temps lui allonger un coup de 1 une de ses béquilles , s'étendit tout de son long sur le plancher; car Gémellus avait eu le bon esprit dô ne pas l'attendre. Mais il le vit à peine tomber , vieux et faible comme il l'était < qu'il se hâta de voler à son secours, et, avec l'aide du ministre, parvint aie remettre sur ses jambes. Les choses n'en allèrent pas mieux pour lui, Euphorion, plus irrité qu'auparavant , le bannit de sa présence, et le condamna à reprendre sans différer le chemin de son école. « Je ne veux pas, dit-il, garder long-temps dans ma maison un pareil vaurien*, autrement il faudrait recommencer son éducation sur un tout autre plan: or , ajouta-t-il en s'adressant au ministre qui ôtait les flèches de sa perruque, il serait trop tard pour s'y prendre; ainsi il peut retourner d'où il est venu ». Au même instant, il donna ordre qu'on le fît partir le lendemain matin.
On vint h. parler de son devoir de vacances ; mais Géminus, qui ne faisait que d'entrer, assura d'un ton patelin que son frère était en re^ pos de ce côté-là , vu que lui-même avait pris la peine défaire son ouvrage: c'était verser de l'huile sur le feu. Aussi le paresseux Gémellus fut-il rappelé devant ses juges; on le réprimanda sévèrement de ce qu'il avait abusé de la com-
plaisance de son frère, non sans le traiter de sol et d'ignorant qui ne savait i»as faire sa j)ropre besogne. Pique de ces reproches, mais encore plus de la déloyauté de son frère, Gémellus tira le devoir de sa poclie, et le lui jetant à la figure: Vous êtes un malheureux, lui dil-il; quant à lÉOi, je dédaigne d'avoir obligation aux gens qui rendent des services, et puis, se vantent qu'ils les ont rendus. Après un moment de réflexion, il se tourna vers son père, et lui demanda pardou de sa conduite. « J'espère lui dit-il, n'être pas tellement ignorant, que je ne sache venir à bout de mon devoir, si je veux m'en donner la peine*, et afin de vous convaincre que je puis faire ma besogne sans aide, je vais m'y mettre et vous l'envoyer. « A ces mots, il sortit précipitamment de la chambre, et en moins de temps qu'on n'avait lieu de s'y attendre, il apporta des vers hexamètres que le ministre avoua de bonne foi être admirablement faits pour son âge; il déclara même que parmi quelques fautes légères, on pouvait y distinguer des marques réelles de géuie. « Je vous suis obligé, monsieur, répliqua Gémellus: c'est plus que je ne mérite, et je vous demande excuse de l'impertinence que j'ai commise à votre égard. » En disant cela, les larmes lui roulaient dans les yeux, et il se retira saus avoir obtenu que son père lui adressât la moindre parole.
2^2 LE MENTOR YERTUEUÎj
Ett s'en allant j il remarqua que Géminus l'àA vait suivi, et encore tout indigné de sa conduite, il se tourna et lui dit, avec un re;j;ard dédaigneux: Frère Gcminus, vous devriez rougir dé Vous-même; si vous étiez à ^ycstminster, il n'y a pas un écolier qui voulût vous reconnaître^ après une conduite aussi scandaleuse? — Je ne me soucie ni de vous ni de voire école, répondit le chef-d'œuvre de l'éducation domestique; c'est vous et non pas moi qui devriez rougir de mé parler de la sorte, et j'en instruirai mOîi père. Oui-dà, reprit soudain Gémellus; eh bien, prenez ceci par-dessus le marché. L'effet suivit de près la menace; il lui appliqua un soufQet si bien conditionné que le sang lui sortit par les narines: aussitôt il courut, en poussant des cris, vers Éuphorion, qui accoiirtit avec toute la promptitude dont il était capable. Gémellus tint ferme; après que la fatale béquille se fut promenée à loisir sur ses épaules, il reçut ordre de demander pardon à son frère. Mais il refusa tout net, alléguant pour ses raisons, qu'il avait déjà été puni^ et que se laisser battre et demander pardon était plus qu'on ne devait attendre de sa soumission; Rien ne pouvant triompher de cet esprit revêche, on le renvoya à Wetsminster, sans un penny* et l'on écrivit au préfet le détail de sa conduitCi en le grondant de ce qu'il n'av,ait pas soin dd corriger un naturel si opiniâtre et si paresseux»
A l'arrivée de Gcniellus, son maître le ques" lioniia en particulier sur les griefs qu'on lui reprochait. Il lui dit que ses fautes ayant été commises hors de l'école, il ne jufjeail pas qu'il fût nécessaire de les lui faire expier devant sei camarades, mais que s'il n'avait pas eu tort en le jugeant sensible à l'honneur, il attendait de lui un aveu sincère de toute sa conduite.
Ces mots portèrent Gémellus à ne rien lui cacher, et il le congédia en lui faisant une légère exhortation qui avait à peine l'air d'une réprimande. Aux approches des vacances suivantes, la lettre que voici parvint à Gémellus de la part de son frère.
FfiÈRE GéMELLUSj
Si vous vous êtes dûment repenti de votre cort* duite envers moi, et que vous notifiez votre re* penlif en demandant pardon, comme il convient, de cette dernière incartade, j'intercéderai auprès de mon père, et je me flatte qu'à ma sollicitation il vous permelti-a de venir passer au logis les fêtes prochaines*, sinon chargez-vous des suites, et prenez votre parti de rester où vous êtes, car à cette seule condition je me regarderai comme
Votre affectionné frère,
GÉ.MIJiUS.
234 LE MENTOP. VERTUEUX ^
Gémellus répondit en ces ternies:
Mon cher frère, Je suis fâché de voir que vous gardiez le souvenir d'une querelle passée depuis si longtemps. Soyez persuadé que j'ai parfaitement oublié la conduite que vous avez tenue envers moi 5 mais je ne puis rieti me rappeler dans celle que j'ai tenue envers vous, qui me mette dans le cas de vous en demander pardon ; quoi qu'il puisse m'arriver, pour ne pas accepter la condition que vous m'imposez, je serai toujours Votre affectionné frère, Gémellus.
Cette lettre fixa le sort de Gémellus. Le ressen^ timent jette des racines profondes dans les esprits bornés. Eupliorion n'était pas assez pénétrant pour faire la distinction des caractères de ses fils. Il ne voyait point ce qu'il y avait de bas dans la façon d'agir adroite et ridicule de son favori, et ne savait pas reconnaître l'essor d'un généreux orgueil dans la fermeté de Gémellus 5 il était peu • au fait de ces sentiments d'honneur, que des enfants même se communiquent lorsqu'on les élève ensemble. Il s'emportait avec aigreur contre son voisin l'avocat, pour lui avoir fait adopter un si mauvais plan d'éducation^ et toutes les fois qu'il leur arrivait de se rencontrer, leur entretien ne
coDsistail qu'on débats et en reproclies-, i^ar ni ruii ni l'autre ne voulait se relâcher de son point, tl le défenseur de Gémellus n'était pas plus disposé à lui retirer sa protection, que son père ne l'était à lui rendre ses bonnes grâces.
Enfin ils convinrent d'un traité par lequel^ en assurant à Gémiuus tout le bien qu'il possédait^ Eupliorion le char<jea, en faveur de Gémellus, d'une rente annuelle dont son ami aurait la disposition tant que durerait sa minorité.
Eès Iqrs notre écolier, que l'intérêt touchait faiblement, défrayé de tout par l'avocat, et instruit de sa position, ne se donna aucun mouvement pour ramener son pèrej mais plein de ressources en lui-même, d'activité et d'émulation, il s'adonna au tra\ail avec zèle, et acquit en peu de temps la réputation du plus habile d'entre ses camarades.
Il avait, comme c'est l'ordinaire, formé une. liaison intime avec un enfant de son îigc; ce dernier était fils d'un seigneur du plus baut rang, ,qui prit Gémellus en amitié, et cbez qui il passait constamment ses jours de vacances. Prévoyant où cela pourrait le conduirCj son tuteur consentit volontiers à le mettre, au sortir de l'école, dans le même collège dont on fit choix pour son ami; leur attachement mutuel s'y fortifia de plus en plus, à mesure qu'ils avancèrent en âge.
•>.^6 Le mentor VERTUEÙi,
Après un cours d'éludés académiques, où Géhiellus augmenta encore la réputation qu'il avait apportée de Westminster, le lord^ père de son ami, proposa de les faire vjyager ensemble. Cette proposition troubla l'honnête jurisconsulte, eu ce qu'elle entraînait une dépense au-delà de ses moyens, et il se trouva pour la première fois dans la nécessité d'avoir recours à Eupborion.U î'alla donc voir un matin, et le tirant à part, il lui dit qu*il était venu à dessein de conférer avec lui, relativement à Gémellus. Tant pis, s'écria le vieillard. Un momentj monsieur, reprit l'avocat, daignez ne pas m'inlerromprc, bien qu'il Boit mon pupille, Gémellus est né de vous, et si vous éprouvez les émotions d'un père, vous serez père, vous serez fier d'avouer les droits que ce hpm vous a donnés sur lui. Comme il proférait ces mots, un domestique des plus gauches se précipita dans la chambre, et saisi d'effroi et de confusion, dit à son maître qu'il y avait à la porte, dans un bel équipage, un grand seigneur qui demandait à lui parler. La surprise d'Eupho* rion égala presque celle de son valet, et n'étant pas accoutumé à recevoir de telles visites^ il se bâta de demandera l'avocat qui pouvait être ce lordj puis jetant un regard sur sa jambe goutteuse: « Je ne suis pas, dit-il, en état de paraître, et ne sais comment m'échapper. Au nom de Dieu , \
MOR.iLISTE ET BIENFAISANT. 237
allez voir qui ce peut être; et, s'il y a moyens, einj)èchez qu'il ne me voie. »
Tout à coup la porte s'ouvrit et laissa voir le noble étranjjer , qui n'était autre que le père de l'ami de Gémellus. 11 s'approcha, se fit connaître, et tout eu s'excusaiit d'une apparition si brusque, il expliqua ainsi les motifs de sa visite
« Je viens, Monsieur, dit-il en s'adressant à Euphorion, vous demander une grâce: vous avez l'honneur d'être père du jeune homme le plus aimable et le plus accompli que j'aie vu. Peutêtre ne me conviendrait-il pas de parler de mon propre fils aussi avantageusement que la vérité semblerait m'v autoriser; mais j'espère le recommander à votre estime, en vous disant qu'il est l'intime ami de votre Gémellus. Ils ont fait leur» études ensemble, et suivant la connaissance que j'ai du monde, ces premières liaisons, lorsqu un bon ohoix y préside, doivent être comptées au nombre des principaux avantages de l'éducation publique. Orj me proposant de faire voyager mon fils d'une manière qui, si je ne me trompe, contribuera à son avantage et à son instruction , je me flatte que vous me pardonnerez d'être ainsi venu vous surprendre, lorsque vous saurez qu« l'objet de ma visite est de solliciter votre consentement pour que Gémellus l'accompagne. » Pendant que le lor^d tenait ce discours, Eupho-
rion changea plusieurs fois de contenance. Ses traits exprimèrent combien il était surpris d'entendre faire un semblable portrait de Gémellus: un rayon de joie voulut s'y faire passa^je; mais il fut bientôt obscurci par la honte et le souvenir du passé. Euphorion essaya de parler, la confusion 1 en empêcha. Il porta sur l'homme de loi des yeux troublés et timides; l'air de satisfaction et de triomphe qui brillait sur son visage, lui pabul une insulte. Accablé de désespoir, il baissa les yeux et garda le silence. Aucune de ses émotions n'avait échappé au lord; il se tourna du côté de l'avocat, pour lui dire qu' il croyait n'avoir pas besoin de faire semblant d'ignorer la situation de Gémellus; et s'adressant de nouveau à Euphorion: Je conçois, lui dit-il, qu'une proposition de la nature de la mienne, quels quesoient les avantages qu'elle promet à votre fils, ne se concilierait pas avec l'étroit revenu que vous avez jugé à propos de lui assigner. Je n'entre pas dans vos raisons; vous avez fait la part de vos deux fds comme il vous a plu , et il faut avouer qu'un jeune homme élevé à la maison, vu le peu de moyens qu'il a pour s'avancer de lui-même, est moins qu'un autre en état de se passer des secours paternels. Gémellus a des talents qui assurent sa fortune, et si mes bons offices pavent v contribuer, ils ne lui manqueront jamais. Voici
MORALISTE ET BIENFAISANT. îSq
OÙ jeu veux venir. Ma bourse, si vous le trouvez bon, pourvoira aux besoins de nos deux amis pendant leur voyage, et la modique proj)rié!e de Gcmellus, accumulée durant cet intervalle, profitera dans les mains fidèles et chères à qui elle est confiée.
Eupliorion avait eu assez de loisir pour se reconnaître^ mais il n'en avait pas profité, les réflexions de l'étranger lui avaient offert des vérités fâcheuses , et il se trouvait aussi peu en état que la première fois de répondre avec fermeté. H essaya néanmoins de balbutier quelques phrases, il pallia d'aussi bonne grâce qu'il lui fut possible les torts qu'il avait à se reprocher à l'égard de Gémellus, en les rejetant sur le mauvais état de sa santé et la retraite où il vivait. 11 ajouta , en montrant l'homme de loi , qu'il avait mis Gémellus sous sa tutelle ; qu'ainsi il était meilleur juge que lui-même de ce qu'il y avait à faire relativement à la proposition de milord 5 qu'il s'en rapportait ^ qu'il priait milord de s'en rapporter à sa décision. Il était charmé d'entendre parler si favorablement de Gémellus-, c'était beaucoup plus qu'il n'attendait , et il était pénétré de reconnaissance pour les services et la protection que milord voulait bien lui assurer. « Si vous le permettez , interrompit le lord , j'aurai l'honneur de vous présenter mon fiU ,
que j'ai laissé dans ma voiture i el Gémellu» viendra en même temps vous rendre ses devoirs. » Euphorion pâlit à ce coup inattendu , mais sans pouvoir le parer-, et Tavocat dans le transport de sa joie , introduisit sur-le-champ les deux amis. Géniêllus maîtrisa ses mouvements avec beaucoup d'adresse. Mais comment peindre l'état de son père , lorsqu'il aperçut en lui un jeune homme frais et robuste , qui se présentait avec grâce , et dont la physionomie ouverte respirait le génie , là grandeur d'àme , et la bonté ? Ou vit dans son air un mélange de conviction, do repentir et de honte •, la nature y entrait aussi pour quelque chose. L'amour paternel semblait jouir comme à la dérobée. 11 se taisait , et des sensations qu'il n'osait rendre faisaient trembler ses lèvres. Gémellus s'approcha , et lui fît un humble salut, Euphorion lui tendit la main j il la prit dans les siennes et la porta respectueusement à sa bouche ; pas un seul mot ne troubla la solennité de leur entrevue, et le lord fut le premier qui rompit le silence , en disant tout bas à Gémellus que son père avait consenti à sa demande, et qu'il n'avait plus lieu de craindre d'être séparé de son ami. L'honnête avocat ne put se modérer plus long-temps. Il courut à Gémellus , qui le reçut à bras ouverts , et arrosant son cou de s«s larmes , se sentit baigné en môme
temps (le celles que lui faisaient répandre hi tendresse et la reconnaissance.
Quand les esprits se furent un peu calmes, Cëmellus demanda à voir son frère ; lorsqu'il parut , le contraste frappant de leur extérieur prouva, mieux que les plus beaux raisonnements, la supériorité de l'éducation publique. Du côté de Gémellus j ce n'était que candeur , franchise, et cordialité -, il se flattait , disait-il , que le temf s avait apaisé tous leurs petits différents. Quant à lui , s'il en rappelait le souvenir , c'était uniquement pour regretter d'avoir vécu si long-temps séparé d'un frère qui avait tant de droits à son affection -, il espérait qu'à Tavcnir et pendant tout le reste de leur vie , ils seraient jumeaux par la tendresse, comme ils l'étaient par la naissance. Du côté de Géminus quelque peu de sensibilité perçait à travers beaucoup d'affectation. Mais on ne peut rien se figurer de plus misérable. Le naturel ne se montrait pas dans un assez beaujour , et l'hypocrisie s'acquittaitgauciitment de son rôle.
Deuxmotssulfisent maintenant pour la conclusion de l'histoire, en tant qu'elle nous concerne. Euphorion cessa de vivre peu après celte entrevue. Géminus hérita de sa foriune, et dès le premier voyage qu'il fil à Londres, devenu léycux l'une femme sans mœurs , dupé \iav un libertin,
o..^o. LE MENTOR VERTUELX,
pilL' par des escrocs , il perdit à la fois sonpalrijiioiiie et sa réputation , trop heureux de subsister j)ar la suite aux dépens de son frère Gémellus . qui, distingué par de {jrands talents <[ue l 'éducation et rexpéricnce avaient perfectionnés j doué d'un excellent caractère, animé d'une ambition louable, et secondé par un ami puissant, travaille encore aujourd'hui pour sa gloire et pour celle de l'État , dans une place éminente , à laquelle il ne larda pas à s'élever.
i)E LA liO^TE.
La. bonté morale consiste en deux points: le premier, de ne pas faire de mal à ses semblables 5 le second, de leur faire du bien,
I". Ne point faire à autrui ce que nous ne voudrions pas qu'on nous fît, avons-nous dit ailleurs: voilà la régule qui détermine quelles sortes de traitement la nature nous interdit à l'éjjard des autres hommes. Tout ce qui, fait à nousmêmes, nous paraîtrait dur, barbare et cruel , est compris dans la proliibltonj mais cette maxime^ d'un usage si étendu, est bien restreinte dans l'application qu'on en fait. La plupart des hommes se conduisent les uns avec les autres, connue s'ils étaient persuadés qu'elle ne dût
avoir lieu ([u'oulre amis, et qu'on «lût rcjjarder comme ennemis tous ceux qui ne sont pas unis avec lions de sentiments ou d'intérêts, citoyens d'une même ville, sujets d'un même prince , secl^teurs d une in»^me i-elijjfioii.
S'il y avait, pour cause de reli^jion, des hommes qu'on pût raisonnablement liaïr , ce serait tout au plus ceux qui feraient une profession ouverte de liaïr Dieu : les ennemis d'un monarque sont ennemis de ses sujets. Mais où trouvera -l- on dans aucune i-clijj-ion cet affreux sentiment en vo(j;ue? Si quelques-uns mêlent, dans l'hommage qu'ils rendent à Dieu, des pratiques profanes, siiperslilleuses, ou cri- Hiinelles, réprouvons cet alliage impur ; mais (jardons-nous de haïr ceux qui l'adoptent; il ne nous est permis que de les plaindre. L'opiniâtreté, le fanatisme, la barbarie sont toujours les seules causes des persécutions.
Lorsque la passion vous porte à quelque violence contre un auti'e homme, jetez vite les veux sur lui, pour y voir l'empreinte cfe la main diviue et votre propre ressemblance; c'en doit être assez pour ralentir votre emportement.
2". Lorsqu on est officieux et bienfaisant pour ses parents, ses amis, ses bienfaiteurs , on se croit généreux, quoique d'ailleurs dur et indiffereiit pour le reste des hommes; et l'on n'est pas
même cliaritable. La générosité est un deg^ë de j»erfection ajouté aux vertus, par-dessus celui que prescrit indispensablement la loi. Faire pour ses semblables prëcisémeni ce qu'ordonne la loi, ce n'est pas être généreux , c'est simpleiftent remplir son devoir. Mais la charité^ ou, ce qui est la même chose, cetle affection générale que nous devons à tous les hommes, nest pas une vertu de surérogalion^ vous ne faites que satisfaire à ce que l'humanité vous impose. Un indi- 'j-ent est pressé par la faim, vous ne ferez que paver une dette en apaisant son besoin. Et ne plaignez pas même le secours que vous lui douïnez, quand il serait le prix de vos sueurs et de laborieux travaux: quoiqu'il vous coûte, il lui coûte encore plus^ c'est l'acheter bien cher que de le recevoir à titre d'aumône.
Par quelle fatalité arrive-t-il que plus on est favorisé des biens de la fortune, moins on est disposé à soulager ceux qui en sont dénués? l^es pauvres tirent plus de secours des gens presque aussi pauvres qu'eux^ que des riches. Il semble que l'on ne soit compatissant que pour les maux qu'on éprouve soi-même, ou qu'on a éprouvés. Cependant songez que l'occasion de faire du bien est plus rare qu'on ne pensej la punition de 1 avoir manquée est de ne la plus retrouver^ et l'usage qu'on en fait laisse un sentiment éterne 1
iW contentement ou de repentir. Les riches qui ne sont pas bienfaisants , sont coninic les cvprès qui sont grands el liauls, mais qui ne portent point de fruits.
On s'excuse de fa ire du bien sous le méprisalle prétexte de l'ingratitude. Il est bien vrai que la reconnaissance est un devoir: les anciens Perses en avaient même fait un précepte solennel j et décernaient des peines contre les ingrats. Mais qu'il est beau deu faire! N'est-on pas assez payé par le plaisir d'avoir fait une bonne action? Il est vrai encore qu'il est à propos de donner avec discernement; mais on fait toujours bien de donner toutes les fois que l'occasion s'en présente. La charité est la vertu dont les excès sont le moins à craindre et les plus rares.
Je ne peux résister au plaisir de citer un exemple bien touchant de la manière de faire du bien. Le faible hommage que je rends, dans ces feuilles périssables, à Ihomme vertueux qui me le fournit, devrait lui être assuré sur le marbre et sur l'airain. On ne pourra pas m 'accuser de flatterie, car je n'ai pas l'honneur d'avoir avec lui aucune sorte de relation, et sa modestie est bien loin de soupçonner qu'on songe à donner sa conduite comme un modèle de vertu.
M. de *** jouit d'une fortune médiocre pour un homme de condition à Paris, bien au-dessous
ccriainemool de celle qu'il devrait avoir pour le bonheur de ses semblables , mais toutefois su ffisa nte pour qui sait se borner. Chéri de ses amis, respecté de tous ceux qui le connaissent, du commerce le plus facile et le plus doux , d'une indulgence sans bornes pour tout le monde^ excusant tout, cherchant à tout le beau côté, on ne lui trouvait d'autre défaut que de se montrer un peu trop parcimonieux, eu égard à l'état de sa fortune. Quelques-uns de ses amis osèrent de temps en temps lui en faire des reproches qu'il écoutait avec douceur, et dont il ne se justifiait que faiblement. Il ménageait , disait-il ^ pour tenir par la suite un plus grand état de maison : c'était sa fantaisie.
Après avoir soutenu pendant dix à douze ans, avec la même résignation , une atteinte aussi sensible , portée à sa réputation, un particulier avec lequel il n'avait que peu de liaisons, vient implorer son secours dans un délabrement d'affaires. M. de '^** lui prête aussitôt dix mille francs, sans songer à vouloir assurer sa créance. Quelques-uns de ses amis lui apprirent que son argent ne lui serait point rendu , que cet homme était insolvable. « C'est parcs que je » le savais, répondit ingénuement M. de ***, » que je suis venu à son secours, w Celte réponse surprit ses amis qui le soupçonnaient d'avarice ,
"^ioràliste et bienfaisant. 247 mais ne les dôsabiisa pas encore ciirirrcmcni; Oiu'lqun temps après, M. de *''* va voir uiiedame de sa connaissance. Il la trouve en larmes, il apprend la cause de sa douleur: des malheurs inattendus la laissaient tout à coup sans pain, elle et . ses deux enfants. « Votre situation est triste sans » doute, madame, lui dit M. de *** 5 mais elle » ncst pas sans ressource. Il vous reste un ami , » et cet ami, c'est moi. ]\Ia maison et tout ce que »j ai sont à vous, disposez-en: trop heureux si » je pouvais ne vous rien laisser à re{]rclter de » tout ce que vous perdez. Mes épar^jncs, aux- )) quelles on a prête un motiT bien différent , » n'ont d'autre but que de me mettre à même » diaccourir au secours de ceux qui en ont )) besoin. « Et sans permettre à cette dame de le remercier, il lemmène avec ses enfants, et IVtablit la maîtresse chez lui. Que la malignité ne cherche point à interpréter à sa manière ce trait de (Téiicvosité; il n'en fut jamais de plus pur et de plus désintéressé. M. de **'^ ne s'est pas l.crnd là. Il a tant fait par ses soins, qu'il a |ilacé avantag;eusement les deux enf.mls de cette dame. Et en suivant toujours son système d'économie, il s'est trouvé encoi'o en état d'avoir un carrosse, pour l'offrir à son amie, dont il a reçu chez lui toutes les connaissances, comme elle le faisait avant son malheur 3 en sorte quelle s'apercciî
sculeineat qu'elle a changé de maison, et non de fortune. M. de ^^^^ s'occupe actuellement des moyens de mettre son amie à l'abri de tous les ('vènements , en lui assurant une aisance (|ui ne la laisse dépendante que d'elle-même. Et sa bourse n'est fermée pour cela à aucun de ceux ù qui il peut rendre quelque service.
Voilà de quel homme ce siècle est honoré. L'espèce humaine ne mérite pas sans doute d'en compter beaucoup de pareils. Car le ciel en est avare. La conduite de ce mortel vertueux n estelle pas seule un cours complet de morale, cent fois plus éloquent que de vaines et stériles dissertations sur la bienfaisance et l'humanité ? Quelles larmes délicieuses j'ai versées au récit de ces traits généreux! puissent les riches qui les liront vouloir les imiter! Je laisse au lecteur le plaisir d'apprécier lui-même toute la conduite de M. de***, de réfléchir sur le courage qu'il a eu de se laisser inculperj pendant tant d'années, d'un vice bas, précisément pour exercer plus modestement la vertu contraire. Je borne à ce récit l'éloge que j'aimerais à payer à l'homme de bien dont je ne prononce le nom qu'avec respect et attendrissement : pourrais-je en faire un qui fut digne de lui!'
Conseils de Cha7'l(\s du Ter'rail à son neveu ^ le célèbre chevalier Bajard.
La religion (disait du Terrail à son neveu) est le point capital de la vie, et ce point renferme tous les autres. L'àme religieuse est la seule qui remplisse bien tous les devoirs^ la seule qui soit fidèle à son roi, soumise à ses parents, tendre pour ses enfants, compatissante pour tous les hommes. L'homme est trop faible de sa nature; il lui faut un frein. Nous sommes sujets à mille erreurs, nous tombons fréquemment; mais alors en regardant le ciel, si nous croyons que notre véritable maître y réside, cette vue nous réveille et va soudain avertir notre conscience. Nous nous relevons à l'aide des remords. Méfie-toi des gens irréligieux: quel garant peux-tu avoir de leur foi? sur quel pivot roulent leurs principes? quiconque ne croit pas à une autre vie, n'est tenu dans celle-ci que par un intérêt personnel . . . Mon ami, si tu veux être heureux, commence par bien remplir tous tes devoirs ^ et par te mettre parfaitement bien avec ta conscience. Tu entres dans l'âge de la séduction, et bientôt tu entendras la voix trompeuse de la volupté. Apprends, mon cher neveu, que l'illusion ne fait
2DO LE ME.XTOR VERTUEUÎ,
que montrer le bonheur, et qu'elle s'enfuit avec lui, après l'iNTCssc d'un moment. J'ai vu la cour, j'ai vu le véritaJjle empire de cette volupté fatale, qui du charme jette ses partisans dans la satiété •■, de la satiété dans l'ennui et dans lapatliie. Cette maudite influence rend soudain un honmie incapable de tout; elle lui ôlc son énerjjie: un voluptueux ne fait plus que parler. Non, mon enfant, ajjissons, faisons notre métier d'homme, de chevalier surtout 5 respectons toutes les dames, et n'en aimons qu'une. Partageons notre cœur entre la gloire et elle, ou même ne la partageons pas; en faisant un bon chois, c'est la gloire encore que nous aimons dans notre maîtresse : une femme d'honneur en est toujours le héraut le plus impérieux. .. L'amour est comme la vie, son mouvement ne doit cesser qu'à la niort.
Exemple frappant de patience et de modération d'un Gouverneur chargé dun enfant capricieux et gâté.
Pour se disculper des vices d'une éducation négligée , un gouverneur prétexte les caprice* d'un enfant; il a tort: le caprice des enfants n'est jamais l'ouvrage de la nature , d'une mauvaise
'iisrljtliuc; c'est qu'ils ont obéi ou coininaml('; p| 1 ai (lit cent fois qii'ii ne l'allail ni l'un ni lautrc. \ olro élève u aura donc dos caprices que ceux que vous lui aurez donnes 5 il est juste que vous portiez la peine de vos fautes. Mais , dircz-vous , romnient y remédier? Cela se peut encore, avec une meilleure conduite et beaucoup de patience. »
Je m'étais chargé , durant quelques semaines, d'un enfant accoutumé ncn-sculcment à faire ses volontés, mais encore à les faire faire à tout le monde , par conséquent plein de fantaisies. Dès le premier jour, pour mettre à 1 essai ma complaisance, il voulut se lever à minuit, au plus fort de mon sommeil ; il saute à bas de sou lit , prend sa robe de chambre j et m'appelle. Je me lève, j'allume la chandelle : il n'en voulait pas davantajje. Au bout dun quart d'heure le sommeil le ga{jne j et il se recouche , conteiit de son épreuve. Deux jours après il la "réitère avec le même succès, et de ma part sans le moindre sijjne d'impatience. Comme il m'embrassait en se recouchant , je lui dis très posément: Mou petit ami, cela va fort bien, mais n'y revenez plus. Ce mot excita sa curiosité , et dès le fendemain j voulant voir un peu comment joserais lui désobéir, il ne manqua pas de se relever a lu même heure et de mappeler. Je lui demau-
dai ce qu'il voulait. Il me dit qu'il ne pouvait dormir. Tant pis, repris-je, et je me tins coi. Il me pria d'allumer la chandelle. Pourquoi faire? et je me tins coi. Ce ton laconique commençait à l'embarrasser*, il s'en fut à tâtons chercher le fusil , qu'il fît semblant de battre 5 et je ne pouvais m'empêcher de rive , en l'entendant se donner des coups sur les doigts. Enfin, bien convaincu qu'il n'en viendrait pas à bout , il m'apporta le briquet à mon lit. Je lui dis que je n'en avais que faire > et je me tournai de l'autre côté. Mors il se mit à courir étourdimeut par la chambre, criant, chantant^ faisant beaucoup de bruit, se donnant à la table et aux chaises des coups qu'il avait grand soin de modérer , el dont il ne laissait pas de crier fort , espérant de me causer de l'inquiétude: tout cela ne prenait pas , et je vis que , compta^nt sur de la colère , il ne s'était nullement arrangé pour ce sangfroid.
Cependant résolu de vaincre ma patience à force d'opiniâtreté , il continua son tintamarre avec un tel succès , qu'à la lin je m'échauffai^ et pressentant que j'allais tout gâter par un emportement hors de propos , je pris mon parti d'une autre manière. Je me levai sans rien dire, j'allai au fusil, que je ne trouvai pas j je le lui demande , il me le donne en pétillant de joie d'avoir
iMORALISTE ET BIENFAISANT. a53
Irioniplië de "moi : je bals le fusil j j'allume la chandelle, je prends par la main mon petit honhonime, je le mène tranquillement dans un cabinet voisin , dont les volets étaient bien fermés , et où il n'y avait rien à casser ; je l'y laisse sans lumière, puis fermant sur lui la porte à la clef, je retourne me coucher, sans lui avoir dît un seul mot. Il ne faut pas demander si d'abord il y eut du vacarme ; je m'y étais attendu , je ne m'en émus point. Enfin le bruit s'apaise, j'écoule , je l'entends s'arranger , je me tranquillise. Le lendemain j'entre au jour dans le cabinet , je trouve mon petit mulin couché sur un lit de repos , et dormant d'un profond sommeil , dont, après tant de fatigues , il devait avoir grand besoin.
L'affaire ne finit pas là : la mère apprit que l'enfant avait passé les deux tiers de la nuit hors de son lit \ aussitôt tout fut perdu , c'était un enfant autant que àiort. Voilà l'occasion bonne pour se venger \ il fit le malade , sans prévoir qu'il n'y gagnerait rien. Le médecin fut appelé : malheureusement pour la mère , le médecin était un plaisant , qui , pour s'amuser de ses frayeurs, s'appliquait à les augmenter; cependant il me dit à l'oreille : « Laissez-moi faire ; » je vous promets que l'enfant sera guéri pour » quelque temps de la fantaisie d'être malade. »
En effet ^ la ditMe et lu cliamln-o furent prcscrilcs, et il fut recommandé à rapotliicairc. Je soupirais de voir celte pauvre mère ainsi la dupe de tout ce qui Tenvironnait , excepté moi seul, qu'elle prit en liaine , précisément parce, que je ne la trompais paà.
Après des reproclies assez durs , elle me dit que son fils était délicat, qu'il était l'unique héritier de sa famille , qu'il fallait le conserver à quelque prix que ce fût, et qu'elle ne voulaitpas qu'il fût contrarié. En cela j'étais bien d'accord avec elle 5 mais elle entendait par le contrarier , ne lui pas obéir en tout. Je vis qu'ilfallait prendre avec la mère le même ton qu'avec l'enfant. Madame , lui dis-je assez froidement , on a besoin de moi ailleurs pour quelque temps. Le père apaisa tout ; la mère écrivit au précepteur de liâter son retour ; et l'enfant voyant qu'il ne {jaijnait rien à trouliler mon sommeil , ni à être malade, prit enfin le parti de dormir lui-même et de se bien porter.
Mais il voulut se venger de jour du repos qu'il était forcé de me laisser la nuit. Je me prêtai de bon cœur à tout^ et je commençai par bien constater à ses propres yeux le plaisir que j'avais à lui complaire; après cela, quand il fut question de le guérir de sa fantaisie, je m'y pris autremeut.
H fallut d'abord le nicltre dans son tort, et cela ne fut pas difllcile : siichant que les enfants ne songent jamais quati présent^ je pris sur lui le facile avanlaj^e de la prévoyance', j'eus soin de lui procurer au logîs un amusement que je savais être extrêmement de son goùt^ et le moment où je le vis le plus enjou(', jallai lui proposer un tour de promenade : il me renvoya bien loin -, j'insistai , il ne m'écouta^pas ; il fallut me rendre ùl nota prëcieuscmeilt et en lui -même ce signe d'assujettissement.
Le lendemain ce fut mon tour. Il s enntqa y j'y avais pourvu; moi , au contraire, je paraissais profondément occupé. 11 n'en fallait pas tant pour le déterminer 5 il ne manqua pas de venir m'arracher à mon trîRail, pour le mener promener au plus vite. Je refusai , il s'obstina. >on, lui dis-je, eu faisant votre volonté vous m'avez appris à faire la mienne; j« ne veux pas sortir. Eh bien , reprit-il vivement , je sortirai tout seul. Comme vous voudrez, et je reprends moa travail.
11 s'iiabille , un peu inquiet de voir que je le laisse faire, et que je ne l'imite pas: prêt à sortir, il vient me saluer^ je le salue; il tâche de m'alarmer par le récit des courses qu'il va faire: à l'entendre, on eut cru qu'il allait au bout d» monde. Sans m'cniouvoir, je lui soubaite on boa
voyage. Sou embarras redouble j cependant iï fait une bonne contenance, et prêt à sortir , ii dit à son laquais de le Suivre. Le laquais, déjà prévenu j répond qu'il n'a pas le temps, et qu'occupé par mes ordres, il doit m'obéir plutôt qu'à lui. Pour le coup , l'enfant n'y est plus. Comment concevoir qu'on le laisse sortir seul , lui qui se croit l'être important à tous les autres, et pense que le ciel et la terre sont intéressés à sa conservation ?Cependant il commence à sentir sa faiblesse; il comprend qu'il va se trouver seul au milieu de gens qui ne le connaissent pas; il voit d'avance les risques qu'il va courir : l'obstination seule le soutient encore. Il descend Tescalier fort lentement et interdit 5 il entre enfin dans la rue, se consolaîit un peu du mal qui peut lui arriver, par l'espoir qu'on m'en rendra responsable.
C'était là que je l'atlendais : tout était préparé d'avance •, et comme il s'agissait d'une espèce de scène publique , je m'étais muni du consentement du père. A peine avait-il fait quelques pas, qu'iï entendità droite et à gauche différents propos sur son compte. Voisin, le joli Monsieur! où va-t-il ainsi tout seul ? je veux le prier d'entrer chez nous. — Voisine , gardez-vous-en bien, ne voyez-vous pas que c'est un petit libertin qu'on a chassé de la maison de son père, parce qu'il ne
voulait rien valoir? 11 ne faut pas retirer les libertins, laissez-le aller où il voudra aller. — Eh bien donc que Dieu le conduise, je serais fàebée qu'il lui arrivât inalbeur. In peu plus loin, il rencontre des polissons à peu près de son âjje, qui l'agacent et se moquent delui: plus il avance, plus il trouve d'embarras. Seul et sans protection, il se voit le jouet de tout, le monde, et il éprouve a^'ec beaucoup de surprise que son nœud d'épaule et son parement d'or ne le font pas plus respecter.
Cependant un de mes amis, qu'il ne connaissait pas, et que j'avais chargé de veiller sur lui, me le ramena souple, confus, et n'osant lever les yeux. Pour achever le désastre de son expédition, précisément au moment où il rentrait, son père descendait pour sortir, et le rencontra sur l'escalier. Il fallut dire d'où il venait, et pourquoi je n'étais pas avec lui. Le pauvre enfant eût voulu être à cent pieds sous terre. Sans s'amuser à lui faire une longue réprimande, le père lui dit plus sèchement que je ne m'y étais attendu: Quand voua, voudrez sortir seul, vous en êtes It; maître 5 mais ^nune je ne veux point de bandit dans ma maison, quand cela arrivera, ayez scia de n'y plus rentrer.'
Pour moi, je le reçus sans reproches et sans railleries j mais avec un peu de gravité 5 et de
peur qu'il ne soupçonnât que toul ce qui setail passé n'était qu'un jeu , je ne voulus pas le mener promener le même jour. Le lendemain je vis avec plaisir qu il passait avec moi dun air de triomphe devant les mêmes gens qui s'étaient moqués de lui la veille pour l'avoir rencontré tout seul. On conçoit bien qu'il ne menaça plus de sortir sans moi.
\ C'est par ce moyen et d'autres semblables, que pendant le peu de temps que je fus avec lui , je
^ vins à bout de lui faire faire tout ce que je voulais ^ sans lui rien prescrire, sans lui rien défendre, sans sermonSj sans exhortations^ sans l'ennuyer de leçons inutiles -, aussi, tant que je parlais il était content: mais mon silence le tenait en crainte; il comprenait que quelque chose n'allait pas bien , et touj ours la leçon lui venait de la chose même. ( J. /. R.)
JEAXNOT ET COLTN".
Toutes les gi'andeurs de ce monde ne valent pas un bon ami.
Jeannot et Colin apprenaient à lire chez le niagisterdu même village; Jeannot était fils d'un marchand de mulets, et Colin devait le jour à un brave laboureur. Ces deux jeunes enfants
MORALISTE ET BIENFAISANT. 2i)q
sîilmalcnt beaucoup, et ils avaient ensemble les petites familiarités dont onse ressouvient toujours avec agrément, quand on se rencontre ensuite dans le monde. Le temps de leurs études était sur le point de finir, quand un laillcurnpporta à Jeannoî un habit de velours à trois couleurs, avec une veste de Lyon de fort bon goût, le tout était accompafjné d'une lettre à monsieur de la Jeannolière. Colin admira l'habit et ne fut point jalou\; mais Jeannot prit un air de supériorité qui affligea Colin. Dès ce moment, Jeannot n"étudia plus, se regarda au miroir, et méprisa tout le monde. Quelque temps après, un valet de chambre arrive en poste et apporte une seconde lettre à monsieur de la Jeannotière; c'était un ordre de mons'eur son père de faire venir monsieur son fils à Paris. Jeannot monta en chaise ' entendant la main avec un sourire de protection assez noble. Colin sentit son néant et pleura. Jeannot partit dans toute la pompe de sa gloire. Il faut savoir que monsieur Jeannot père, à force d'intrigues, avait acquis assez rapidement des biens immenses dans des entreprises: bientôt on ne l'appela que monsieur de la Jeannotière: il y avait même déjà six mois qu'il avait acheté un marquisat j lorsqu'il retira de l'école monsieur le marquis son fils, pour le mettre à Paris dans le beau monde.
O.Go LE MENTOR VERTUEUX,
Colin, toujours tendre, écrivit une lettre (if compliments à son ancien camarade: le petit marquis ne lui fit point de réponse 5 Colin en fui malade de douleur.
Monsieur de la Jeannotière voulait donnerune éducation brillante à son fils; mais madame la marquise ne voulut pas qu'il apprît le latin parce qu'on ne jouait la comédie et lopéra qu'en français-, elle empêcha aussi qu'on lui apprît la géofjraphie, parce que, disait-ellcj les postillons, sauront bien trouver, sans qu'il s'en embarrasse, le chemin de ses terres. Après avoir examiné de cette manière toutes les sciences utiles, il fut décidé que le jeune marquis apprendrait à danser.
0^1 imagine bien qu' éloigné de toutes les études qui doivent occuper un jeune homme, il fut bientôt, conduit par l'oisiveté, dans le libertinage. 11 dépensa des sommes immenses à rechercher de faux plaisirs, pendant que ses parents s'épuisaient encore davantage à vivre en grands seigneurs.
Une jeune veuve de qualité, qui n'avait qu'une fortune médiocre, voulut bien se résoudre à mettre eu sûreté les grands biens de monsieur et de madame de la Jeannotière, en se les approprianlj et en épousant le jeune marquis. Une vieille voisine proposa le mariage. Les parents
MOKALlS'ili ET BIENFAISANT. '261
éblouis (le la splendeur de celle alliance, acccî>lèrenl avec joie la proposition. Tout ctail déjà prêt pour les noces, cl le jeune nianiuis, aux genoux de sa belle, recevait déjà les coniplimenla de leurs amis communs, lorsqu'un valet de chambre de sa mère arriva tout effaré: Voici bien d'autres nouvelles^ dit-il, des huissiers déménagent la maison de monsieur et de madame", tout est saisi par des créanciers, on parle de prise de corps^ et je vais faire mes diligences pour être payé de mes gages. Voyons un peu, dit le marquis, ce que c'est que ça. Oui, dit la veuve, allez punir ces coquins-là: allez vite. Il y court, il arrive à la maison^ son père était déjà emprisonné, tous les domestiques avaient fui chacun de leur côté en emportant tout ce qu'ils avaient pu^ sa mère était seule, sans secours, sans consolation, noyée dans les larmes; il ne lui restait rien que le souvenir de sa forlune, et celui de ses folles dépenses.
Après que le fils eut long-temps pleuré avec sa mère, illuiditenlin: Ne nous désespérons pas, cette jeune veuve m'aime éperdument-, elle est plus généreuse encore que riche, je réponds d'elle, je vais la chercher, el je vous l'amène, il retourne donc chez sa maîtresse. Quoi, c'est vous, lui dit-elle, monsieur de la Jeannolière! Que >cnrz-vous faire ici? Abandonne-t-on ainsi sa
iC)-?. LE MENTOR VERTUEUX/
mère? Allez che:< cette pauvre femme, cl dilcslui que je lui veux toujours du bien: jui besoin d'une femme de cluimbre, et je lui donnerai la préférence.
Le marquis stupéfait, la ratje dans le cœur, alla cîiezceux qu il avait vus venir le plusfamilièrement dans la muisou de son père; ils le reçurent tous avec une politesse étudiée, et en ne lui donnant que de vagues espérances. Il apprit mieux à connaître le monde dans une demi-journée que dans tout le reste de sa vie.
Comme il était plongé dans l'accablement du désespoir, il vit avancer une chaise roulante à l'antique, espèce de tombereau couvert avec des rideaux de cuir, suivi de quatre charrettes énormes toutes charjjées. Il y avait dans la chaise un jeune homme grossièrement vêtu :c' était un visage rond et frais, qui respirait la douceur et la gaîté; sa petite femme, brune et assez grossièrement agréable, était cahotée à côté de lui. La voilure n allait pas comme le char d'un petit maître. Le voyageur eut tout le temps de contempler le marquis, immobile, abîmé dans sa douleur: Eh, mon Dieu! s'écria-t-il, je crois que c'est là Jeannot. A ce nom, le marquis lève les yeux, la voiture s'arrête. C'est Jeannot lui-même , ccst Jeannot. Le petit homme rebondi ne iàit qu'un saut, et court embrasser son ancien camarade.
Jcnnnot reconnaît Colin*, la honlc cl les pleurs couvrent sou visajjc Tu m'as aljandonne, lui dit Colin, mais tu as beau èho {jrand seijjncur, je t'aimerai toujours. Jcannot, confus et allcndri, lui conte eu sanglotant une partie de son Ijistoire. Viens dans WiôtcUcrie où je lo^jc me conter le reste, lui dit Colin*, embrasse ma petite femme, et allons dîner ensemble.
Ils vont tous trois à pied suivi du bag^a^je
Qu'est-ce donc que tout cet attirail? — vousappartient,il?...Oui, tout est à moi et à ma femme, ^ous arrivons du pays, je suis à la tète d'une bonne manufacture de fer étamë et de cuivre; j'ai épousé la fille d'un riclic négociant en ustensiles nécessaires aux grands et petits ; nous travaillons beaucoup. Dieu nous bénit. Nous n'avons pas changé d'état, nous sommes heureux, nous aiderons notre ami Jeannot. Xe sois plus marquis, toutes les grandeurs de ce monde ne valent pas un bon ami. Tu reviendras avec moi au paySj je t'apprendrai le métier, il n est pas bien difticile: je te mettrai de part , et nous vivrons gaîment dans le coin de terre où nous sommes nés. Jeannot éperdu se sentait partagé entre la douleur et la joie, la tendresse et la honte, et il se disait tout bas: Tous mes amis da bel air m'ont trahi, et Colin, que j'ai méprisé, vient seul à mon secours: quelle instruction! La
.S/{. LE MliNTOR VERTUEUX,
bonté d'àme de Colin développa dans le cœur de Jeannol le {jerinc du bon naturel <jue le monde n'avait pas encore étouffé ', il sentit qu'il ne pouvait abandonner son père et sa mère. Nous aurons soin de ta mère, dit Colin*, et quanta ton bonhomme de père qui est en prison, j'entends un peu les affaires, et je me charge des siennes. 11 vint effectivement à bout de le tirer des mains de ses créanciers. Jeannot retourna dans sa patrie avec ses parents qui reprirent leur première profession^ il épousa une sœur de Colin •, laquelle étant de tnême humeur que le frère, le rendit très heureux, et Jeannot le père , et Jeannole la mère, et Jeannot le fils virent que le bonheur n est pas dans la vanité. (J^oltaire.)
LA BIENFAISA^■CE.
JSliseris sticurrere disco. Viac.
SF,^TI\IE!NT émané du ciel, doux penchant des belles âmes, ô divine bienfaisance, heureux le mortel qui vit sous ton empire! et qui t'a livré son cœurl
Heureux celui qui, détrompé de bonne heure ■ des illusions de la vie et des folles passions qui dé<jradent Ihomme , abandonne la ville, et s'en
MORALISTE ET B^E^FA1SA!\T. iGj
va dans lescliauniières champôlrcs consoler Tliunianité souffranle !
Sans doute il a pris naissance au milieu des barbares^ long-temps sur le Caucase il a sucé le lait d'une tigressc, celui qui voit d'un œil insensible couler les pleurs des malbeureux, etdont lame de bronze, fermée à la commisération ^ repousse avec une joie cruelle tout sentiment de pitié.
Ah ! que je plains l'homme personnel qui ne vit que pour lui seul, et le cœur avare, qui, tourmenté nuit et jour par la soif de l'or, jamais n'a brûlé des saintes flammes de la bienfaisance! insensé qui se prive de la plus noble, de la plus douce des jouissances, du plaisir de donner !
Je bénis l'Etre suprême de m 'avoir fait naître avec des entrailles compatissantes. Non, jamais le bonheur d'aulrui ne me fut étranger; j'en jouis avec transport, il soulage mon cœur. 0 combien aussi son infortune m'ajBQige et me tourmente !
Je me rappelle encore, et ma mémoire en sera toujours frappée, de quelle douleur je me sentis saisi à la vue d'une mère éperdue qui accompagnait au tombeau son fils unique; elle fendait air de ses cris. Le nom de cet enfant , quelle avait allaité^ sortait sans cesse de sa bouche: eile l'appelait, lui parlait encore; ses sanglots élouf- Faieul sa voix. Les pleurs coulaient de tous les
■jGC) LE MF.M'OR. VERTUEUX,
\euxj le prêtre allendri en versait, et ne pouvail achever les prières saerées. Elle voulait, dans i excès de sa misère, se précipiter sur le cer- (.'ueil, et scnscveiir toute vivante au tombeau de son fils: il fallut l'eniporler évanouie, mourante.
Telle on voit la tendre Pliilomèle à qui l'oiseleur barbare a ravi les fruits naissants de ses ;;mours-, malheurensej elle soupire , elle gémit toute la nuit dans un bosquet solitaire, et traîno en longs accents ses plaintes lamentables.
Le ciel m'a peu donné- mais ce peu appartient à l'indigence. Le blé qui croît dans mon champ modique j on le moissonne pour elle autant que ]>i)ur moi. Quand le lion embrasé vomit du haut des airs des torrents de feu, elle jouit de l'ombrajje frais de mon bois. Retirée l'hiver dans ma demeure hospitalière , elle y brave les injures des aquilons. Je partage tout avec elle, le nectar de ma vigne , la laine de mes brebis , les fruits de mon verger, Hélas ! quand on a senti linforlune, on ne connaît plus d'autre bonheur que de soutenir les malheureux.
Je n'ambitionnerais les richesses d'Attale, et tout lor qu'aux jours antiques avait accumulé le roi de Lydie; je n'envierais, dis-je, tous ces trésors que pour éterniser mes sentiments leç plus chers et satisfaire le vœu de mon cœur, ci| élevant un nmgnifiijue temple à la bienfaisance
MORALISTE ET BIEMAISAM'. ?.()-
Là, OU ne verrait ni les conquérants, Ueaux de riiumanité*, ni les in{ji'ats »jni la déshonorent 5 ni ces nionanjues oj)j>i esseuis^ toujours armés de la hache du despotisme: les tendres vertus, la reconnaissance et l'amitié' fidèle y auraient seules des autels.
Ames généreuses, homntes sensihles et compatissants, vos statues rempliraient ce temple 5 moi-même je les couronnerais de lauriers 5 partout enfin sur ces murs sacrés on lirait vos noms illustres, gravés de ma main en lettres d'or sur un marbre immortel. (LAbbé de Rejrac.)
La niausaise mère et le bon fils.
Dans l'une de nos provinces maritimes, il y avait un intendant qui s'était rendu recoramandable par son désintéressement et par son intégrité. Cet homme de bien, appelé M. de tarandon, mourut pauvre, et presque insolvable. Il avait laissé une fille que personne n'épousait^ parce qu'elle avait beaucoup d'orgueil, peu d agréments, et point de fortune, tn riche et honnête négociant la rechercha, par considération pour la mémoire de son père. 11 nous a fait tant de bien! disait le bon-homme Corée ( c'était le
nom (lu négociant ); il est bien juste qnc quelqu'un de nous le rende à sa fille. Corée se proposa donc lunnblenicnt, et mademoiselle de Carandon, avec beaucoup de répujjnance, consentit à lui donner la main, bien entendu qu'elle aurait dans sa maison une autorité absolue. Le respect du bon-bomme pour la mémoire du père s'étendait jusques sur sa fille. Il la consultait Dininie son oracle; et si quelquefois il lui arrivait d'avoir un avis différent du sien, elle n'avait qu à proférer ces paroles imposantes: Feu mon^ sieur de Carandon, mon père.... Corée n'attendait pas qu'elle aebevût, pour avouer qu'il avait
tort.
Il mourut assez jeune, et lui laissa deux enfants. Son béritage, suivant ses dernières dispo^ sitions, fut mis en dépôt dans les mains de sa femme, avec le droit fatal de le distribuer à ses enfants comme bon lui semblerait. De ses deux enfants, l'aîné faisait ses délices; non qu'il fût plus beau ou plus heureusement né que le cadet, mais il était plus bardi et plus impérieux, par conséquent d'un caractère plus ressemblant uii sien.
Elle avait enlin, pour l'aimer, uniquement toutes les mauvaises raisons que peut avoir une mauvaise mère. Le petit Jacquaut était l'enfant de rebut: sa mère ue daignait presque pas \e
MORALISTE ET BIENFAISANT. oCh)
voir, el ne lui j)arlail que jxiur Ir gronder. Ccf f niant intimidé n'osait lever les yeux devant tllo. et ne lui répondait qu'eu tremblant.
11 avait, disait-elle, le naturel de son père. une àrae du peuple. Four laîné, qu'on avait jris soin de rendre aussi volontaire, aussi mutin, aussi caprieieux qu'il était possible, e'était la gentillesse même, son indocilité s'appeLiit hauteur de earaclère ; son humeur , excès de sensibilité. On s'applaudissait de ce qu'il ne cédait jamais quand il avait raison: or il faut savoir qu'il n'avait jamais tort .
On ne cessait de dire qu'il sentait son bien , et qu'il avait l'honneur de ressembler à madame sa mère- Cet aîné, appelé M. de l'Etang ( car on ne crut pas qu'il fût convenahle de lui laisser le nom de Corée ), cet aîné, dis-je, eut des maîtres de toute espèce. Les leçons étaient pour lui seul , et de petit Jacquaut savait tout ce qu'oa avait enseigné à M. de l'Étang, qui en revanche ne savait rien.
Toutes les personnes qui voulaient faire la cour à madame, s'apercevant de son faible , lui faisaient croire que son aîné était un prodire. Les maîtres, moins complaisants ou plus maladroits, en se plaignant de l'imbécillilé, de l'inattention de cet enfant chéri, ne tarissaient point sur les louanges de Jacquaut. Us ne disaient pas
a-j^O LE MENTOR VERTUEUX, ■
pn^cisénient que ?il. delKlanj; fût un soi, mais ils (lisaient que le petit Jacquant avait de l'esprit comme un an je. La vanité de la mère fut bléssiie, elle redoubla d'aversion pour ce petit malheureux, devint jalouse de SCS projjrès et résolut d'ôter à son enfant gùlé l'bumiliation du parallèle.
Une aventure bien toucliante réveilla cependant en elle les sentiments de la nature, mais ce retour sur elle-même l'humilia sans la corriger. Jacquaut avait dix ans j de TKtang en avait près de quinze, lorsqu'elle tomba dangereusement malade. L'aîné s'oecupait de ses plaisirs, et fort peu de la santé de sa mère. C'est la punition des mères folles d'aimer des enfants dénaturés» Cependant on commençait à s'inquiéter^ Jacquaut s'en aperçut, et voilà son petit cœur saisi de douleur et de crainte. L'impatience de voir sa mère ne lui pennet plus de se cacher. •
On l'avait accoulumé à ne paraître que lorsqu'il était appelé , mais enfin sa tendresse lui donna du courage. Il saisit l'instant où la perle de la chambre est entr' ouverte ; il entre sans brnit et à pas trenrhlants; il s'ajiproche du lit de sa mère: Est-ce vous, mon fils ? demanda- t-elle. Non, ma mère, c'est Jacquaut. Cette réponse naïve et accablante pénétra de honte et de douleur l'àme de cette femme injuste j mais quoi-
(îiics caresses (le son mauvais iils lui rendirent bionVùt tout son ascendant , et Jacquaut non fut dans la suite ni mieux aimé , ni moins dij^nc de l'être.
A peine madame Corée fut-elle rclaldic . qu'elle reprit le dessein de l'éloijjner de la maison. Son prétexte fut que de l'Ktang , naturellement vif, était trop susceptible de dissipation pour avoir un compagnon détude , et que les impertinentes prédilections des maîtres pour lenfant qui était le plus humble ou le plus caressant avec eux , pouvait fort bien décourager celai dont le caraclère plus haut et moii;s flexible exigeait plus de ménagement.
Elle voulut donc que de l'Étang fût l'uniqa»' objet de leurs soins , et se défit du malheureux Jacquaut , en l'exilant dans un collège. A seize ans, de l'Étang quitta ses maîtres de maVhémaliques , de physique , de musique , etc. ^ conmîo il les avait pris ; il commença ses exercices , qu'il fit â-peu-près comme ses études ; et à vingt ans , il parut dans le monde avec la suffisance d'un sot qui a entendu parler de tout , et qui n'a réfléchi sur rien.
De son côté, Jacquaut avait luises humanités i et sa mère était ennuyée des éloges qu'on lui donnait. Vous voilà grand , lui dit-elle un jour, il faut prendre un parti. Vous croyez peut-