‹ Le mentor vertueux, moraliste et bienfaisantChapitre 48 sur 53 · LE MENTOR VER l'UKlS · texte numérisé non relu

LE MENTOR VER l'UKlS

^tre que j'ai de quoi vous soutenir dans le monde, je vous déclare qu'il n'en est rien.

La fortune de votre père n'était pas aussi considéraLle qu'on Tiniagine \ à peine suffira-t-ellc à l'établissement de votre aîné. Pour vous , monsieur , vous n'avez qu'à voir si vous voulez courir la carrière des bénéfices ou celle des armes , vous faire lonsurer ou casser la tête , accepter , en UH mot , un petit collet ou une lieutcnance d'infanterie 5 ccst tout ce que je puis faire pour vous. Jacquaut lui répondit qu'il y avait des partis moins violents à prendre pour le fils d'un négociant. A ces mots , mademoiselle de Carandon faillit à mourir de douleur d'avoir mis au monde un fils si pou digne d'elle , et lui défendit de paraître à ses yeux. Le jeune Corée , désolé d avoir encouru 1 indignation de sa mère , se retira en soupirant , et résolut de tenter si la fortune lui serait moins cruelle que la nature. Il apprit qu'un vaisseau était sur le point de faire voile pour les Antilles , où il avait dessein de se rendre. Il écrivit à s;i mère pour lui demander son aveu ,sa bénédiction , et une pacotille. Les deux premiers articles lui fnrentamplement accordés, mais le dernier avec économie.

Sa mère se croyant trop heureuse d'en être déliarrassée , voulut le voir avant sou départ , et en l'embrassant lui donna quelques larmes. Son frère

eut aussi la bouté tle lui souhaiter un heureux voyage. C'étaient les premières caresses <juil avait reçues de ses pareuts. Son cœurseusililoen fut péiiéti'é. Cependant il n'osa leur demander de leur écrire : mais il avait uYi camarade de collège dont il était tendrement aimé ; il le conjura, en partant, de lui donner quelquefois des nouvelles de sa mère.

Celle-ci ne fut occupée que du soin d'établir son enfant chéri. 11 se déclara pour la robe. On lui obtint des dispenses d'études j et bientôt il fut admis dans le sanctuaire des lois. Il ne fallait plus qu'un mariage avantageux.

On proposa une riche héritière*, mais on exigea de la veuve la donation de ses biens. Elle eut la faiblesse d'y consentir , en se rései^vant à peine de quoi vivre décemment , bien assurée que la fortune de son fils serait toujours à sa disposition.

A l'âge de vingt-cinq ans , M. de l'Étang se trouva donc un petit conseiller tout rond; négligeant sa femme autant que sa mère , ayant grand soin de sa personne , et fort peu ds souci des affaires du palais. Bientôt il n'y eut pas d'excès dans lequel il n^ se plongeât. Sa fortune diminuait tous les jours par ses déiienses énormes. Cependant comme il croyait humiliant pour lui de déchoir, il se piqua d'honneur, et ne voulut rien

l-^t^ LE MENTOR VERTUEUX,

rabattre de son faslo; cii sorte que dans quelqurs années il se trouva qu'il était ruiné. Il en était aux expédients , lorsque madame sa mère , qui n'avait };as mieux niéiia<jé sa réserve, lui écrivit pour lui demander de Targuent. Il lui répondit qu'il était au déses|>oir , mais que , loin de lui vouloir envoyer des secours , il en avait besoin lui-même. Déjà lalarme s'était répandue parmi les créanciers, et celait à qui se saisirait le premier des débris de leur fortune.

Qu'ai-je fait ! disiit cette mère désolée ', je me suis dépouillée de tout pour mon fils qui a tout dissipé.

Cependant qu'étaitdevenu l'infortuné Jacquaut ? Jacquaut, avec de l'esprit, la meilleure àme , la plus " jVie figure du monde, et sa petite pacotille, était arrivé heureusement à SaintrOomiog^ue.

On sait combien un Français de bonnes mœurs et de bonne mine trouve aisément à s'établir dans les îles. Le nom de Corée , son inlellig-ence et sa sagesse lui acquirent bientôt la confiance des habitants. Avec les secours qui lui furent offerts, il acquit lui-même une habitation^ la cultiva, la rendit florissante.

Le commerce, qui était en vigueur ^ commençait déjà à l'enrichir, lorsque son camarade de collège, qui jusque-là ne lui avait donné que vies nouvelles salisfuisauleSj lui écrivit que son

frère était ruiné , et que sa mère , abaudonnee de tout le monde, était réduite aux plus aflVeuies extrémités. Cette lettre futaie fut arrosée de larmes. Ah ! ma pauvre mère , s'écria-t-il , j'irai vous secourir ! Il ne voulut s'eu fier à personne. In accidentj une infidélité, la uéglifjeiiee ou la lenteur d'une main étran{j;ère, pouvaient la priver des secours de son fils , et la laisser mourir dans l'indigence et le désespoir.

Uien ne doit retenir un fils , se disait-il à luimême^ lorsqu'il y va de l'honneur et de la vie d'une mère. Avec de tels sentiments, Corée ne fut plus occupé que du soin de vendre tout ce qu'il possédait, et le sacrifice ne coûta rien à son cœur. Il s'embarqua, et avec lui toute sa fortune. Le trajet fut heureux. Au bout de six semaines, il arriva sur les cotes de France ; et ce digne fils, sans se permettre une nuit de repos, se rend avec son trésor auprès de sa malheureuse mère- Il la trouve au bord du tombeau, et dans un état plus affreux pour elle que la mort même. Elle était dénuée de tout secours, el livrée aux soins d'un domestique, qui , rebuté de souffrir l'indigence où elle était réduite , lui rendait à re;jret les derniers soins d'une pitié humiliante. La honte de sa situation l'avait portée à défendre à ce domestique de recevoir personne que le prêtre et le médecin charitables qui la visilaieul quelquefois.

2'j6 LE MENTOR VERTUELX ,

Corée demande à la voir , on îe refuse. Annonce-moi , dit-il au domcsti(iue. — Et quel est votre nom ? — Jacquaut. Le domestique s'approche du lit. Un étranger , dit-il , demande à voir Madame. — Hélas ! et quel est cet étranger ? — Il dit qu'il s'appelle Jacquaut. A ce nom , ses entrailles furent si émues , qu'elle faillit expirer. Ah ! mon fils , dit-elle , dune voix éteinte , et en levant sur lui sa mourante paupière ! Ah ! mon fils, dans quel moment venez-vous revoir votre mère! votre main va lui fermer les yeux. Quelle fut la douleur de cet enfant si pieux et si tendre , de voir cette mère qu'il avait laissée au sein du luxe et de Topulence , de la voir dans un lit entouré de lambeaux, et dontl'image soulèverait le cœur . s'il m'était permis de la rendre! 0 ma mère! s'écria-l-il en se précipitant sur ce lit de douleur Les san^jlots étouffèrent sa voix, et les

ruisseaux de larmes dont il inondait le sein de sa mère expirante , furent long-temps la seule expression de sa douleur et de son amour.

Le ciel me punit, reprit-elle, d'avoir trop aimé un fils dénaturé, d'avoir. ...Il l'interrompit. Tout est réparé , ma mère , lui dit ce vertueux jeune homme , vivez. La fortune m'a comblé de biens , je viens les répandre au sein de la nature. C'est pour vous qu'ils me sont donnés, Yivez , j'ai de quoi vous faireaimer la vie.—. Ah !

MORALISTE ET BIENFAISANT. l'j'j

mon clier cnfanf, si je désire de vivre, c'esl ponr expier mon injustice , c'est pour aimer im lils don ije n'étais pas dijjne ,un llls que j'ai déshérité. A ces mots elle se couvrit le visage , comme indigTiede vmr le jour. Ah ! madame, s'écria-t-il^ eu la pressant dans ses bras , ne me dérobez point la vue de ma mère. Je viens à travers les mers la chercher et la secourir. Dans ce moment , le pix'tre et le médecin ;4rrivèrcnt. Voilà , dit-elle ^ mon enfant , les seules consolations que le Ciel m'a laissées; sans leur charité je ne serais plus, Corée les embrasse en fondant en larmes. Mes amis , leur dit-il, mes bienfaiteurs! que ne vous dois-je pas ! Sans vous je n'aurais plus de mère. Achevez de la rappeler à la vie. Je suis riche, je riens la rendre heureuse. Redoublez vos soins , vos consolations , vos secours -, rendez-la-moi. Le médecin vit prudemment que cette situation était trop violente pour la malade. Allez, monsieur, dit- il à Corée , reposez-vous sur notre zèle , et n'ayez plus d'autre soin que de faire préparer un logement cammode et sain: ce soir madame y sera transportée.

Le changement d'air, la bonne nourriture, ou plutôt la révolution qu'avait faite la joie , et le calme qui lui succéda , ranimèrent insensiblement eu elle les organes de la vie. Un chagrin profond avait été le principe du mal, la conso-

l'^S LE MENTOR VERTUEUX,

lalion en fut le remède. Corée apprit que soi* malheureux frère venait de périr misérdblemcni ; mais par bonheur sans laisser d'enfauls.

On déroba la connaissance de cette mort à une mère sensible et trop faible pour soutenir, sans expirer, un nouvel accès de douleur. Elle Vapprit enfin lorsque sa santé fut plus affermie. Toutes les pi aies de son cœur se rouvrirent^ et les larmes maternelles coulèrent de ses yeux. Mais le Ciel eu lui ôtant un fils indigne de sa tendresse, lui en rendait un qui lavait méritée par tout ce que la nature a de plus sensible, et li\ vertu de plus touchant.

Il avait laissé en Amérique une jeune veuve nommée Lucelle, dont il était tendrement aimé, et à laquelle il se disposait à s'unir. Il coniia à madame Corée les désirs de son àme. C'était de pouvoir réunir dans ses bras son épouse et sa mère. Celle-ci saisit avec joie le projet de passer avec lui en Amérique. Une ville remplie de ses folies et de ses malheurs, était pour elleunséjour odieux; et l'instant où elle s'embarqua lui rendit une nouvelle vie. Le ciel, qui protège la piétés leur accorda des vents favorables. Lucelle reçut la mère de son amant comme elle aurait reçu sa mère. L'hymen fit de ces amants les époux les plus fortunés, et leurs jours coulent encore dans cette paix inaltérable, dans ces plaisirs purs .et

MORALIStE ET BIENFAISANT. l'-C)

gpreîns qui sont le partage de la vertu, f Par M. Jifarmontel. )

Lettre à unjeuns Professeur,

E^Ér», mon jciine ami, il est donc vrai que, codant à voire {joût, pour la vie libre, studieusest paisible, vous allez entrer dans 10... et consacrer tons vos moments aux Muses, à la pbilosopbiç, et k\ Instruction publique. Vous pensez qu'instruit par rexpérience, et ayant connu les écueils par mes propres naufragées, je puis les marquer, et vous tracer la route que vous devez suivre pour les éviter. Ce que vous exigez de moi serait le sujet d'un très bon livre qui nous manque, même après tout ce queRoUin, Duguet et Nicole ont écrit pour l'instruction des maîtres et des disciples. Oh! si le zèle de l'amitié, si l'amour du bien public, tenaient lieu des grands talents qu'il faudrait pour exécuter cette entreprise,je serais sûr de ne pas mourir sans laisser sur ma tombe un monument qui m'empêcherait d'y descendre tout entier. Mais qu'il faut de prudence et de courage, de science et de vues, pour attaquer les abus, indiquer les remèdes, et produire la révolution qu'il n'est peut-être donné qu'au temps

28o LE MENTOR VERTUEUX,

d'amener! Cepeodant, comme j'aime mienx vou^ voir douter de mes forces que de ma volonté, je vais obéir un moment à vos désirs, pour vous prouver que lorsque je vous parais très modeste^ je ne fais que me rendre justice et me dépouiller de tout amour-propre. Au reste, si je prends quelquefois le ton didactique et les formules impérieuses des maîtres, c'est que ce genre-ci en fait une espèce de nécessité, et que d'ailleurs ces tournures vont au rabais des mots. Daignez donc les excuser et les souffrir^ vous savez combien tout ce qui appartient à la jjédanterie est éloigne de mon ton et de mon caractère.

Doué, comme vous l'êtes, du désir d'apprendrç et du besoin de savoir, capable d'application^ porté naturellement au vrai et au beau, qui sont une même cbose*, il faut vous armer d'une intrépidité forte et constante, et d'une grande patience pour refaire d'abord votre éducation.

Qaavez-vous appris jusqu'à présent? qu'allez-vous enseigner désormais ?.... Yoilà deux questions qu'il faut vous faire à vous même dans le silence de votre retraite littéraire. Répondez-y sincèrement. Consultez votre raison, écoulez-là; elle est, comme la conscience, incapable de tromper quiconque l'interroge de bonne foi. Obéissez surtout aux conseils de l'honneur; l'honneur défend de se placer volontairement dans des posl-

MORALISTE ET BIENf AISAiNT. 28 I

lions OÙ nous restons au-dessous de nos devoirs. Jeune pilote, (i;arde-toi de conduire un vaissenu cliarjjé de la fleur de nos citoyens, si lu n'as pas appris la science si compliquée delà navigation, et l'art des nochers habiles.

Si vous êtes sincère avec vous-même , sans doute vous vous direz, en repondant à la première question : Qu'ai-je appris avec méthode ? que sais-je avec netteté? Rien: beaucoup de mots, très peu de choses 5 beaucoup de choses sur parole, rien d'après les procédés du doute et les principes de l'évidence. Venons au détail , parcourons les anneaux de la chaîne, pour tâcher d'eu saisir la liaison. Qu'ai-je examiné, qu'ai-;e 'J vérifiéj qu'ai-je comparé dans les sciences philc sophiques et naturelles? Je sais des traits de l'bis toire ancienne, et ji^jnore absolument celles de mon pays: je connais un peu la roule d'Ulysse, celle de Télémaque,les aberrations d'Énéej mais je ne saurais suivre ni Suffren dans l'Inde, ni la Fayette dans le Nouveau Monde , ni même nos autres héros dans leurs campagnes d'Europe. Que dis-je? ô honte! je ne sais pas même divisiMexactement l'Espagne ou l'Italie , l'Angleterre ou la France. Je sais, tant bien que malj traduire en prose latine un fragment français; mais mêlant, fondant et confondant ensemble Horace et Virgile, Ovide elTérence, Sénèque etCicéroîî,

riS?. LE MENTOIV VERTUFX'X,

pour former ce qu'on appelle des périodes , \c suis probablement aussi ridicule dans mon style barrfolé, que si je commençais en français une oraison funèltre d'un prélat vertueux et regretté, avec le début de l;i fable du pauvre Robin mouton. Pourquoi, tandis que je passais pour savoir écrire en latin, ne pouvais-je parvenir à traduire le latin en français avec élégance et correction? Quelle idée la plupart de mes maîtres donnaienfils de leur goiit j lorsqu'ils écrivaient quelques mots dans notre langue^ eux qui lisaieut les ouvrages modernes avec une si dédaigneuse indif, férence! Ah! sans doute notre langue, la plus ndcessaîre pour nous , est aussi la plus difficile de toutes. Hélas! et c'est celle dont j'ignore les règles, ^^Bs principes, les analogies, les ressources, et les divers caractères. Loin de savoiV écrire , je ne ■ sais pas même traduire. Tgùoré-je en effet les deux langues? La langue française étant nécessairement claire, et expliquant toujours quand elle traduit, me laisse dans un doute cruel sur mes prétendus progrès. Je compose au besoin (et pourvu que d'autres aient pensé pour moi ) des vers latins que les bonnes gens admirent, parce que la mesure de nos propres talents est presque toujours celle de notre admiration : mais n'est-ii pas visible que mes imitations sont des parodies, me^ vers heureux de vrais plagiais, et le tout en-

s^mlile un asseml)ln;;c incolu'rcnl, désnssoiti, Itizarro , et sans aucune utilité de l'usage de la vie .^Cependant je ne sais pas même lire les vers fie Racine et de roileau. I^Miorant la mesure de leurs vers, et le rythme delà poésie libre, je ne puis débiter sans déclamer, et mon ton chantant ou ampoulé ôte à La Fontaine la moilié de ses jjràces, parce qu'elles tiennent souvent à Iharmonie de s^on slyie et à l'abandon de ses vers. Pourquoi mes maîircs ne m'ont-ils pas appris les éléments de ce bel art qu'on ite peut ijjnorer sans liontcj et qu'on ne saurait baïr que lorsqu'on est pétri du limon le plus grossier de la nalur^-^. et né dans l'absence du goût et des grâces? Qui 71' aime pas les vers a Icsprût sec et lourd, a dit un grand maître. Les vers sont en effet la mu-, sique de l'àme. Les poètes , dit ailleurs M. de Sainl-Lamberî , nou» arrêtent sur les sensations délicieuses de la nature ; ils nous apprennent à jouir même d'un grand nombre de ees sensations qui auraient à peine affecté nos or-j^anes, et qui auraient écliappé àla pensée. Tous ces hommes qui ont parlé avec clialeur j et dans lesquels abondent le sentiment et les images, enlreîiennen! dans l'àme le cliarme de la sensibilité et de la vie.

I\lais c'est assez parler de mon ignorance sur ce i-oint , et il est clair que les sots de ce siècle

28/| LK MENTOn VFRTUKUX,

craignent l'art des vers , précisément comnir. dans le siècle dernier, il était l'effroi des Tartuffes.

Chano^eons un peu de rôle, mon cher ami •■, le vôtre eommence à vous fatijyuer, et c'est à présent moi qui vais vous éplucher.

Vous avez, dit-on, quelques notions de physique systématique^ c'est fort bien: mais pourquoi si peu d'expérience? Vous savez résoudre quelques problêmes de géométrie; rien de mieux •. mais le calcul d'usage vous est bien peu familier; et sil faut évaluer et réduire la figure irrégulière d'un jardin, vous avez besoin d'un arpenteur. Vos cahiers de métaphysique étaient longs et clairs^ pourquoi ceux de morale et de logique sont-ils si courts et si obscurs? Vous ave2 récité Virgile et Horace e/z entier^ j'aimerais bien mieux que vous n'en sussiez que les bons endroits, et que vous y eussiez joint les belles Odes de Rousseau , quelques Epîtres de Boileau, touit son Art Poétique; la petite Grammaire du grand Arnanlt ; la courte Logique de Dumarsais; les Principes de Burlamaqui, et le Discours de Massillon sur les preuves de la Religion. Chose étrange ! dans la plupart des collèges on exclut de l'éducation les deux meilleurs livres de morale que nous aient laissés les anciens; le choix de Sénèque, où ce philosophe c:*l

admirable, me vie pour le style ^ cl le traité des olFices, al)ré{jé précieux de tout le droit naturel, qui mériterait d'être appris par tout le genre humain, comme le Télémaque et le petit Carême doivent l'être de tous ceux qui sont condamnés à r^ner.

J'aime beaucoup les anciens. Homère me transporte d'admiration, et ce qu'il a de sublime m'arrache des larmesde dépit.. Mais Racine, mais Rousseau, mais l'auteur de Rrutus et d Alzire ne m'exaltent, ne me désespèrent pas moins î Horace estmon ami dans toutes les situations. J'aime à penser avec lui, il m'instruit, il me console ; mais La Fontaine, mais Gresset, ces poètes char^ mants, interprêtes de la nature et peintres de la raison^ sont pour moi des amis bieij plus près de mon cœur. Leur muse, dit M. de Chamt>fort, amuse l'enfai^t pour en faire un homme, l'homme pour en faire un sage, et vous mènerait à la vertu en nous rendant à la nature. J'avoue que le charme de leur morale exprimée dans la langue maternelle et patriotique, m'allache bien davantage, et qu'à coup sûr je sens mieux la finesse exquise de leur goût, que je ne suis certain de ne me pas tromper en admirant les grâces des anciens. Il faut les adorer, mais sans superstition; il faut les imiter, mais sans esclavagcj il faut les traduire et les savoir par cœur, c'est-à^

O.BG LE MENTOR VERTL'EDX, ■

dire, il faut choisir ce qu'ils cotiliciincnt de plus excellent, et se rendre propre ce qiiiis ont pensé de mieux. C'est ainsi que l'auteur do îîritaunicus avait lu Tacite \ l'auteur de Ciiina , Séncque et Tile-Live \ et Coileau imitait ainsi le léjjislateurdu Parnasse Latin. L'abeille n'entasse [)as les Heurs dans sa ruche', c'est leur suc exprimé qu'elle y dépose.

On explique avec soin, quelquefois six, quelquefois jusqu'à dix harangues de Cicéron. C'est fort bien fait sans doute*, mais sans examiner ici si le roi Déjotarus intéresse beaucoup les enfants, si les enfants sentent ce que le style du discours pro Ligario a d'enchanteur, s'il faut expliquer à des enfants tous les détails delà seconde Philippique, je reviens et j'insiste : Pourquoi ne pas lire et fùre analyser aux élèves de l'éloquence les beaux discours de d Aguesseau, les élo{jes mcdernes de nos grands hommes, la plupart écrits avec autant de grâce et d'éloquence .•" Pourquoi si-l'bistorien d'Alexandre est classique, l'histoire dé Charles XII ne le serait-elle pas ? Pourquoi , si l'to choisit les meilleures lettres de Pline et de Cicéron, ne joindrait-on pas h ce choix les plus piquantes et les moins frivoles de M^ede Sévigné? Il est certain que les jeunes gens apprendraient à connaître le style et le génie d'un bienplusgrand ^ nombi'e d'auteurs, et qu'ils auraient l'avantage

d'orner leur esprit en épurant leur goût. Je ne. sache que quelques maîtres /élés et courageux, qui, ayant iné(lil(' le plan d'étude de M. de la Chalotais, ont osé, en dépit de la routine, faire enfin à nos bons livres fi'ançais l'honneur que leur décernent les étrangers, c'est-à-dire, les lire, les expliquer à leurs disciples, en leur montrant, et la perfection de notre art dramatique, et la majesté, la grandeur, l'importance des chefsd'œuvre des Bossuet et des Bourdaloue, et la suj)ériorité de nos ouvrages de philosophie. Que comparer en effet aux Descartes, aux 3îallebranche, aux Pascal, aux Nicole, aux Condillac, aux Buffon? Knfin je voudrais qu^on fit pour les aukîurs ce que récemment quelques historiens ont essayé pour nos héros; qu'on fît marcher ensemble ceux qui peuvent se comparer. Pour moi , j avoue que j'attache beaucoup d'estime à cetle méthode, et j'ai toujours vu les jeunes gens très attentifs au parallèle raisonné que je leur faisais, par exemple de la descente d'ilysseaux enfers, avec le sixième livre de l'Énéïdej et du septième chant de la Henriadcj avec les Kivres dix-huit et dix-neuf du Télémaque , que je regarde comme les plus parfaits et les plus utiles dica poème divin.

Voilà donc, mon ami, ce que vous savez. Mais que dis-je? voilà bien plus certainement ce que

VOUS ne savez pas, et cela après dix ans à'JIumanités, en vérité bien sauvages. Jelons un coup d'œil rapide sur ce que vous allez ensei-

Je sais qu'un jeune maître peut apprendre la science qu'il professe, en même temps qu'il en donne des leçon-s. La supériorité déraison, fruit de l'âge, jointe à la faculté de pouvoir s'appliquer avec plus d'iulensité, doivent lui procurer cû très peu de temps des avances dont il a besoin.

Mais voici la borne qui ne tourne pas toujours. Tous les arts, toutes les connaissances se tiennent comme par la main, s'éclairent, se fortifient mutuellement. On néglige les principes élémentaires, les règles fondamentales; on ne suit aucune métliode; on lit sans suite, sans cesse et sans clioix; et préférant toujours un livre agréablement écrit, à un ouvrage bien raisonné; une traduction brillante et libre, à un commentaire exact et profond; ne donnant aucune suite au développement des principes, sur lesquels il faut incessamment et infatigablement revenir; outrant presque toujours l'admiration pour les beautés d'élocution , et n'analysant presque jamais les beautés qui tiennent au génie: ces mouvements justes et passionnés , ces cris de la nature et du sentiment, ce savant mé-

caiiismc tlu style, qui, par la réunion de quelques lermes connus, produit une expression ueuve et forte, et rend avec énergie des pensées nouvelles et frappantes*, ne sentant pas, dès-lors incapables de faire sentir coS beaux vers, ces phrases pittoresques qui montrent l'ànie d ua auteur , ou qui peignent vivement ses idées, qui semblent attacher des ailes de feu à ses conceptions, pour les lancer dans notre ame, ou qui revêlent la pensée dioiiges imposantes a d'une harmonie qui séduit les sens, pour s'emparer plus sûrement du cœur^ sentant encore moins, n'entendant pas du tout, ces expressions que crée l'observateur et le sage^ lesquelles, par la profondeur de leurs résultats, la justesse de leurs rapports^ et l'heureuse concision de leurs tours, se gravent eu caractères ineffaçables dans notre esprit, et sont comme des mines fécondes en pensées, ou des espèces de révélations oui manifestent le secret de uos propres consciences 5 enfin ne donnant que des leçons de rhéteur , on finit par ressembler à un architecte qui se saurait construire que des échafauds élégants, sans jamais élever aucun édifice utile.

Si les beaux-arts sont frères, s'ils se tiennent tous parla main, enchaînés par des guirlandes ie fleurs, et se transmettant l'un à l'autre ie lambeau lumineux du génie*, si les Muses sont

U.()0 LE MENTOR VFRTUEIX,

toutes filles de Mncmosyne, il faut donc que le jeune prêtre qui se dévoue à leur cultCj encense ïour à tour leurs autels; que tour à tour il sacrifie aux talents et aux <rràces; il faut, pour parler sans fig^ure, que le jeune maître possède, sinon des connaissances approfondies, du moins des notions claires, justes et varices de tous les arts d'imitation, et qu'il ait reçu de la nature ce don, cet heureux don de plarre, si nécessaire à quiconque se mêle d'instruire, et refusé par la nature, avec une sorte d'affectation j à presque tous ceux qui en sont chargés.

Pour bien apercevoir tout le mérite des cliefs-d'ocuvre poétiques qui nous représentent la nature, il faut d'abord connaître le modèle-, il faut ne pas ignorer en quoi consiste l'art de l'embellir sans manquer de fidélité; il faut bien entendre la langue originale, saisir les illusions, connaître les finesses , sentir la propriété et la hardiesse des tours , la pompe et la magnificence des formes, rdégance et la grâce des expressions, nuances quelquefois légères et fugitives dans ces langues antiques, qui, selon l'expression d'un homme d'esprit, étaient aux arts ce que la lumière est aux couleurs.

Peut-on sentir en effet tout le charme des (.éoEgiques, si l'on n'a suivi avec amour le» détails de la vie champêtre? Que d'expressions

SlORALlSTt: ET BlENl AISANT. 2qI

Ir'rliiiiquesct belles cependant de leursiinplicilé! que de descriptions où la plus exacte fidélité saille il la ricliesse des tours poétiques! que d'allusions à la .mythologie! que d'épitlièles lopoijraphiques! que d'imitations de Théocrite, d'Hésiode et d'Homère, sinon supérieures à leurs modèles, du moins embellies d'un coloris bien plus sensible pour nous, dans une lan{jue qu'il nous est plus facile d'entendre! Prenez les mœurs des Germains, de Tacjle; donnez-vous la peine de savoir à quels peuples modernes correspondent les Cités (*) qu'il nomme, et les nations qu'il caractérise, et vous verrez que le plaisir attaché à cette lecture vient de la comparaison que vous faites de ces anciens costumes, avec les usages fidèlement transmis à la plupart des modernes peuplades de la Germanie. C'est l'histoire, c'est la 'géographie qui développent vos idées, les étendent, et les multiplient. Là, vous voyez l'origine de la plupart de nos préjugés, la source de nos usages, de nos opinions, de nos lois 5 la harbavie des duels; le culte des femmes, quils regardaient comme des êtres divins'^ l'amour des armes, dont ils se paraient même dans leurs festins, et qui nécessairement, chez un peuple peu sobre, renouvelaient souvent les tragiques

(*) Diocestf.,

2g2 LE MENTOR VERTUEUX;

horreurs des Lapylhes el des Centaures, etc.,ete. Je ne vous donne que des aperçus, mais je les crois justes, et j'ose vous prédire que vos progrès littéraires et piiilosopliiques dépendent absolument d'une instruction vaste et profonde, qui, éclairant à la fois tous les objets que vous embrassez, vous en fasse saisir tous les rapports.

Il faut donc vous instruire à fond de tout ce qui peut avoir rapport aux auteurs que vous expliquez; par-là vous dominerez- toujours votre sujet, vous satisferez aux questions qu'on vous fera, et surtout vous saurez questionner. Vart de s enquérir^ dit Montaigne, iiest pas le fait dun ignorant.

Vous débuterez probablement par professer ce qu'on appelle les hautes classes. Songez que vos disciples tiennent encore à l'enfance, et se croient des hommes. Fortifiez cette croyance ^ iraitez-les en hommes r^onnables, bientôt ils le deviendront. Vous les verrez sensibles à l'honneur, ambitieux d'estime, et vainqueurs généreux.

Il est passé le temps où l'appareil de la pédanterie était imposant; il n'est plus que ridicule, même aux yeux des enfants, et je ne sais pas quelle espèce d'empire peut exercer un maître dont on rit. La pédanterie tient à 1 extérieur ^ "4 un homme et au ton de ses propos ; elle tient à '

je ne sais quel étalagée obscur et verbeux de son iniUilc savoir, au mélange ëlernel de citalions latines dont il appuie tout ce qu'il dit mal tni irauçaisj elle tient à nue grande sévérité de morale dans ses discours, grossièrement démentir par sa conduite; elle tient à la manière dont un pédant loue, et au genre de punition qu'il inilige. Je n ai pas besoin de décrier dans votre esprit les anciens cbàtiments de collège. Grâce au |»arlement et aux cbangemênts arrives dans l'éducation depuis 1762, ils sont tombés en désuétude et virgis liber serait le cri de tout coupable qu'on tenterait eu vain d'y soumettre. L'éloge et la honte, des distinctions flatteuses, des exclusions humiliantes; voilà de quoi mener des enfants à la brèche. Ils sont de petits hommes comme la plupart des hommes, ne sont guèreque de grands enfants.

Exciter l'émulation sans fomenter la jalousie ; s'attacher à former le jugement en donnant des principes solides et durables ^ qui lient éternellement ensemble les vrais et immuables principes du beau et du bon, du bon dans les mœurs ^ et du beau dans les arts; agrandir l'imagination sans la rendre gigantesque-, épurer le goût sans le rendre minutieux; exercer la sensibilité el modérer 1 enthousiasme sitôt qu'il s'exalle et devient romanesque; foire servir une foule de

passions à marcher vers la vertu, comme un pilote habile fait roule par des vents coniraircs '-, jeter un frein à l'emporté, aig^uillonner le ïàchc, ménager le faible , chercher à quoi peut être propre celui qui d'abord paraissait inepte j atteudi-e infiniment davantage de l'enfant qui produit des beautés à ha\ quoique mêlées d'écarts, que du timide esprit qui n'ose rien , qui n'enfante rien, qui ne sait ni voir , ni sentir , ni peindre, quoiqu'il ait je ne sais quelle misérable et prolixe facilité à rendre les idées communes -, enfin ne jamais* désespérer ni des soins, ni de la nature, et se croire dédommagé de toutes ses peines, au premier acte de vertu don! on aura vu briller la saillie: tels sont en abrégé les devoirs et les plaisirs des maîtres , obligés de se regarder encore plus comme des officiers de morale, que comme des docteurs littéraires.

Suite de la lettre précédente.

Ne fatiguez point vos élèves d'instructions abstraites; ils ne savent encore ni décomposer , ni généraliser leurs idées 5 mais ils sentent vivement 5 et tout ce qui frappe leur imagination peut aller à leur cœur. Il y a si près de l'une à

i aiilro! Que la iiiorale soit donc toujours mise eu action ; que les acteurs soient, s'il se peut, enfants comme eux, lisez-leur ces drames vrais et touchants que nous devotis à l'auteur à' Adèle ^ et à \anii des enfants. Ainsi s'emmielle la viande salubre à ïenfance\ ainsi vos élèves se trouveront avoir fait un cours de mœurs , avant que de savoir ce que si<jnifîe le mot de morale. Ajoutez à ces lectures celle de tous les bons poèmes épiques, celle de nos meilleurs fabulistes, l'abrégé de l'histoire ancienne et moderne de M. l'abbé ]Millot,dont vous exigerez des analyses chronologiques ^ et voilà comment la raison, l'imagination , et le goût, cultivés de concert, concourent à la perfection du coeur et de l'esprit de vos Élèves. Les livres de Port-Soyal, où la religion est toujours annoncée sans petitesse et prêchée sans fanatisme, le traité de Grotius, les abrégés de Mesengui; voilà les instructions solides, sages, précises, qui leur tiendront lieu de théologie. Donner les principes religieux aux jeunes gens, c'est leur préparer , en cas qu'ils s'écartent, le seul frein qui les ramènera, je veux dire le remords. lïelas'.la nature et la corruption du siècle les instruiront malheur reusement assez tôt que si les passions sont les voiles du navire humain, sans lesquelles il ne peut avancer , il arrive trop souvent qu'elles le

OLgC) LE MENTOR VERTUEUX,

sulmiergent, si la religion, qui doit servir de pilote, n'en a pas tenu le gcavernail d'une main ferme et sûre. Au lieu de surcharger leur mémoire d'un indigeste amas d'exemples tronqués et disparates, exercez-les à rendre compte sur-lecliamp ues divisions et subdivisions d'un discours méthodique, et d'environ une demi-heure delectui'e. J'ai remarqué qu'une lecture plus prolongée excède la capacité de leur attention, et qu'après cet espace de temps il n'est plus qu'hypocrite. Rien de trop, rien d'ohscur, voilà la prejnière règle; de la netteté dans les idées, de la pureté dans l'expression, un accent vrai, point de déclamation , point de phrases trop poétiques ; vous obtiendrez tout cela avec un peu de patience, en redressant doucement l'écolier qui parle; en substituant tout de suite vous-même le terme noble au mol trivial, le tour animé à la phrase traînante, la métaphore juste au vague d'une expression impropre et trop nue , l'inversion, la transposition qui rajeunit et ennoblit le style, aux procédés populaires et vieillissants du /««gage parié.

Faites-leur contracter de bonne heure l'habitude de définir avec clarté et précision tous les termes abstraits que vous leur verrez employer au hasard. Les mots de cœur, à'espn'tj de jugement, de goCit , A'iiJiaginatioTi. ont tous besoin

de leur être expliqués; mais ils doivcnl en trou, ver l'application d'eux-mêmes. Proposez-leur des synonymes à différencier , de courtes descriptions d'un objet présent ,des métaphores à tourner en comparaisons développées ; prenez surtout bien garde à la manière dont vous énoncez les sujets que vous leur donnez a traiter •, des matières vagues, ridicules ou surannées n'ont aucun attrait pour leurs jeunes esprits 5 préférez les sujets qui sont à leur portée, « tels que les avan- )) lages de la promenade solitaire sur toutes les )) autres ; les causes qui les déterminent à em- » brasser tel état plutôt que telle profession ^ » l'énumération des livres qu'ils choisiraient » pour composer une bibliothèque à leur usage , j) avec un mot caractéristique sur chaque auteur: w la description d'une partie de campagne exécu- » lée ou projetée, etc. ,elc. » Le hasard vous •fournira souvent des sujets très intéressants 5 cl la joie qui pétillera dans leurs yeux quand vous assignerez de tels devoirs , sera pour vous un sûr garant du plaisir qu'ils auront h les eomjioscr.

Voici encore une sorte d'exercice qui dountaux jeunes gens beaucoup de facilité. L'orateur ou le poète étant expliqué , faites-leur répéter l'explication exoctc et littérale \ oldigez-les de tout rendre, tout jusqu'à l'inversion,^ jusqu'à

298 LE MENTOR VERTUECX',

1 epitliète en apparence la plus oiseuse ; qu'Us fermenl ensuite le livre , et rendent en bon français ce qu'ils viennent de traduire 5 ils parviendront bientôt à pouvoir expliquer un para- {jraplie entier sur l'inspeclion du texte, avec 1» rapidité d'une lecture. De même , après la lecture d'un conte agréable, d'une fable latine, de la mort de César, d*un drame de y\. Berquin; appliquez-les sur-le-cbamp à l'analyse de ce qu'ils viennent d'écouler: vous verrez sans doute des choses qui n'auront pas le sens commun; mais vous rencontrerez des morceaux très bien laits, et soyez sûr que celui qui réussira dans ce genre de composition^ est doué d'un très l)on genre d'esprit. Pour moi, j'ai vu plus d'une fois des enfants de quinze à seize ans écrire de mémoire les trois divisions et les neuf subdivisions du discours de Massillon sur les preuves de la religion chrétienne.

Et puisque Massillon se présente ici, qu'il me soit permis de me livrer un moment à toute mon admiration pour la riche fécondité et la diction enchanteresse de ce savant et sublime orateur. J'ai toujours rendu classique son petit Carême , que je regarde ^ non pas comme la meilleure de ses compositions oratoires , mais comme la production la plus douce ^ la plus utile €t la plus aimable de son talent. C'est là

MORALISTE ET BIENFAISANT. a()C)

t[u'il a souvent 'réuni le {jénie bienfaisanl de. Fénclon el la séduisante diction de Racine. « C'est » là , dit d'Alenibei t , que l'Orateur met sous les » yeux des Souverains les écueilsel les malheurs •» du ranrr suprême 5 la vérité fuyant les troues » et se cachant pour les princes même qui la »clierchenti la oonhance présomptueuse que peu- » vent leur inspirer les louanges même les plus » justes^ le danger presque inévitable pour eux )) de la faiblesse qui n'a point d'avis , et de l'or- )) gueil qui n'écoute que le sien ; le funeste pou- » voir de leurs vices , pour corrompre , avilir et » perdre toute une nation j la détestable gloire )) des princes conquérants, si cruellement achetée )) par tant de sang et tant de larmes^ l'Être » suprême enfin placé entre les rois et les peuples )) opprimés , pour effrayer les rois et venger » les peuples. » Tel estl*objet et l'analyse du^eZ/f Carême , qu'on imprimera sans doute à la tête de la précieuse collection destinée à former le cœur de l'héritier du trône.

Je me souviens qu'une année , je crois que c était en 1780, après avoir constamment lu moi-même chaque semaine dans ma classe un discours choisi de cet orateur , dont j'avais exige l'analyse oratoire, je finis par proposer son éloge pour sujet de composition. Voici le plan que sut trouver un de mes élèves, plan remarquable as-

300 LE 31ENT0R VEUTIEUX,

surémenl, el qui me donna la plus haule idée ilfi son jugement. Je dois avouer qu'il fut assez mal rempli; je n'en fus point surpris 5 mais je dus être étonué d'une telle charpente, et d'Alembert lui-même y à qui je lus cet aperçu , en fut tout émerveillé.

Le jeune panégyriste considérait Massillon ï°. Comme orateur du peuple.

2". Comme orateur épiscopal.

3'\ Comme orateur des rois et des grands. Toujours il est , poursuivait le candidat , I". grand moraliste , et aussi bon observateur des autres que de lui-même,

2". Grand théologien, et aussi versé dans la science de l'Écriture que dans celle de la Tradition.

3". Grand écrivain , soit qu'il peigne ou qu'il pense, qu'il presse ses raisonnements ou qu'il trace ses tableaux, qu'il s'abandonne à ses élans ou qu'il se U\Te à son abondance.

Que ne devait-on pas espérer d'un jeune homme de seize ans, qui, seul et de lui-même , trouvait un pareil plan! Quelle judiciaire! quelle solidité! et c'était là son moindre mérite. Les vertus de son âme étaient encore plus belles ([ue les talents de son esprit. 11 était fils unique; il appartenait à des parents riches et vertueux qui l'adoraient; moi-même je le respectais comme le

MORALISTE ET BIENFAISANT. 3oI

modèle de ses pareils. Vous allez, mon ami, juger si j exagère. J'appris vers le milieu de l'année (ju'il consacrait tous les jours une heure lie son temps à répéter un écolier, fils d'un pauvre artisan de son voisinage, et il mit pendant ileux ou trois années autant de zèle cjue de suite il cette œuvre louable. Il avait un ami de son âge très peu fortuné, avec lequel il partageait hebdomadairement son pécule, et cela clandestinement, et en y joignant toute la pudeur dont un homme délicat doit couvrir ses plaisirs les plus vifs. Que ne devait pas attendre la société d'un cœur si noble et d'un esprit si heureusement doté!.... 0 douleur ! «"> regrets ! le plus terrible des fléaux j ce mal horrible , abominable , qui immole tous les ans au milieu de nous tant d'intéressantes victimes , sans que nous osions adopter, pour le combattre, une pratique connue depuis long-temps chez des peuples presque barbares; la petite vérole enfin le moissonna comme une tendre fleur que dessèche et qu'emporte un vent brûlant et contagieux. H m'avait aimé, je le jtleurai; et du moins (ce souvenir console mon affliction) il ne mourut pas sans entendre applaudir ses jeunes vertus. J'osai le faire proclamer en plein tbéàtre, en présence d'une assemblée nombreuse et respectable, et à la face de toute la jeunesse «Vune grande ville.... Puisse

3o2 LE MENTOR VERTUEUX,

ce triomplie honorable se renouveler quelquefois dans tous nos lycées académi(jucs! puissent de pareilles innovations exciter dans le sensible cœur des jeunes gens le goûl et la pratique des choses honnêtes, présages sûrs d'u«e belle aine et d'un très bon esprit !

Vous me pardonnerez sans doulc cette épisode^ mon cher amij mon cœur m'a entraîné, et lamitié, comme la douleur, n'est guère laconique. Revenons à nos jeunes gens.

Inspirez-leur l'amour de la lecture, mais prenez garde que ce goût ne dégénère en passion. Peu de livres , mais excellents \ qu'ils relisent souvent les mêmes, pourvu qu'ils soient tout à-* la-fois bien pensés cl bien écrits. Si la lecture ne marche de pair avec l'étude des pré.^eptesj si l'étude des modèles n'est coupée par l'exercice de la composition^ si tous les genres d'écrire ne se succèdent tour à tour avec ordre, l'élève n'apprendra pointa penser, n'étendra point ses idées, ne comparera point ses connaissances , ne formera ni son goût, ni son jugement, ni sentaient, ni son esprit.

Qu'il dévore d'abord les livres de Fénélon y ceux de Bossuet, de Rollinj de le Batteux leur succéderont: les ouvrages de Mallet , les Parallèles de Rapin, les Entretiens du P. Lami, et les \ ies de nos Hommes illustres qu'il doit lire avec

MORALISTE ET BIENFAISAMT. 3o3

son riulanjuej aclièveront de l'instruire. Les Pensées de Pascal, les Lettres dune mère à son nis, et surtout les Lettres de quelques Juifs à ^L de >". seront, avec l'excellent Mandement de M. l'archevêque de Lyon sur les sources de l'incrédulité, les plus sûrs et les plus excellents préservatifs contre les erreurs du siècle.

Accoutumez-les sévèrement à l'esprit d'ordre et d'exactitude 5 inspirez-leur, par vos discours it par vos exemples, le goût de la bienfaisance et le respect pour les malheureux. Que voire conduite toujours noble et désintéressée donne du poids à vos maximes. N'autorisez jamais la délation, c'est une source odieuse d'erreur et d'avilissement. N'attirez point vos élèves chez vous , ne les voyez qu'en classe : ces préférences excitent mille jalousies secrètes, et ont souvent été cause des plus grands abus. Gardez-vous bien d'accorder des distinctions aux enfants des riches.... Hélas ! la fortune a déjà tant fait pour les gâter î Redoublez au contraire et de soins et d'égards pour le fils du pauvre et de l'artisan. C'est de cette classe infirme et dédaignée que sont sortis presque tous les grands Hommes. Si vous leur parlez à tous, et toujours avec bienveillance , politesse et douceur, vous verrez l'amour, le respect et la docilité répondre à vos intentions délicates. J'ai vu des professeui's

3o4 LE MENTOR VERTUEUX,

morilants et salyriques lancer des sarcasmes sur leurs disciples, ouïes distinguer par d'insultantes épithètes. Quelle barbarie! quelle lâche et vile gloire d'attaquer de faibles enfants qui ne savent pas répondre, ou qui s'en interdisent le droit! Cependant une plaisanterie légère et innocente peut quelquefois corriger des défauts naissants. liidicuhim acri, etc.

Sans doute, mon clier ami , eî je nie haie de vous le dire , il n'y a rien de bien neuf dans tout ce que je viens de vous tracer; vous trouverez dans la docte et respectable Congrégation dont vous êtes membre , des Mentors, qui vous conduiront dans la carrière des lettres et vers la vraie sagesse, par des discours soutenus de toute l'autorité de l'exemple; mais puisque mon amitié pour vous n'a pas voulu résister à vos sollicitations, je vous prie de regarder cette lettre plutôt comme un acte d'obéissance et un épanchemenf de mon cœur dans le vôtre, que comme une pédagogie didactique. ( Béranger. )

Entretien moral entre un Gouverneur et son

Demande. \ ous voilà parvenu. n)05îsieur,à ce! iijje on vous allez pniaîîrc dans 1«^ jnonde, sans»

MORALISTE ET BIENFAISANT. 3o5

pouvoir conserver auprès do vous queirpi'nii qui sesl occupé de remplir assidûment les fonctions pénibles de modérateur , de conseil et dami. Je n'ai point anticipé sur les droits des bons instituteurs de votre jeunesse; je n,'ai point cherché à perfectionner vos différentes éludes; je ne me 8uis appliqué qu a'vous faire observer soigneusement tout ce que vous avez vu et entendu depuis deux ans que je vous ai toujours accompagné à votre régiment , à la ville et à la cour. Sur tout ce que nous avons remarqué, nous avons causé et réfléchi ensemble pendant les moments que nous avons eus à passer tète à lùte. Mais nous ne serons plus à portée de raisonner de même. Je ne vous verrai plus désormais que rarement et par intervalle; car il serait déplacé qu'on pût imaginer qu'un capitaine de dragons , en pied , aurait encore auprès de lui un gouverneur. Vous êtes à présent au rang des maîtres des autres; vous avez à vos ordres une portion des défenseurs de l'État; vous pouvez vous trouver chargé de fonctions importantes et difliciles ; vous administrez journellement l'honneur et la réputation de ceux qui se trouvent sous vous,"et surtout dans le cas où vous serviriez à larmée. Ce n'est sans doute que la conviction qu'une bonne éducation supplée nécessairemcut à Vexpérience et à la maturité de l'âge . qui a pu engan^er le Gauverne-

3uG LE MENTOR VERTUEUX j

ment à reconnaître dans la jeune noblesse h capacité d'être capitaine de cavalerie ou de drageons à l'àg;e de dix-huit ans. Avant que de vous quitter, je voudrais bien , pour lîotre satisfaction réciproque , avoir ensemble un entretien suivi , afin d'en faire comme la récapitulation de tout ce que nous avons pu , ensemble , trouver être le fondement de la meilleure rèjjlc de conduite à'teniri Jevouspriedoncdevouloir bien me répondre sur le même ton que je vais vous questionner, et comme vous répondriez h de semblables interrogations qui vous seraient «^ faites par la suite dans le monde, dans ce bruyant public où vous allez voler de vos propres ailes, et sans autre appui que les principes que vous avez pu recueillir des études de voire jeunesse. Dites-moi donc, je vous prie d'abord ^ qu'est-ce que la vertu morale et politique ?

Réponse. C'est , proprement dit , une vertu payenne , une vertu telle que celle d'Aristide , de Socrate , de Platon , de Marc-Aurèle , de Cicoron , de ce génie , si profond scrutateur des principes des mœurs , qu'il a pensé deviner la cause de cette opposition que nous éprouvons entre notre volonté droite , juste et éclairée , et nos désirs pervers.

D. Mais encore , qu entendez-vous à présent par une vertu morale et politique ?

MORALISTE ET BIENFAISANT. 3o7

R. J'enleuds une lieurousc disposition «le IVspril et du coeur, résultant de notre éducation , et qui nous porte à remplir les devoirs de la sociélé par les motifs de notre propre satisfaction et de notre bonheur temporel; motifs purement liumains , et insuHisants à un clirélien qui a embrassé la loi de Jésus-Christ.

D. Mais avant la religion chrétienne , il y a eu des sociétés plus ou moins heureuses et jwlieées , et il peut encore en exister indépendamment de celte reli}»iqn. Donc , antérieurement à la loi de grâce , il doit y avoir eu des principes et des règles pour les devoirs de la société. Or je vous demande quels sont ces devoirs de la société?

R. Les devoirs de la société ont toujours consisté et consistent toujours dans l'exacte observance de l'ordre naturel.

D. Qu'appelez- vous ordre naturel?

R. J'appelle ainsi celui qui résulte également, et des préceptes de la morale de l'évangile, et du physique de la nature.

D. Oix trouve-t-on rassemblée l'exposition des premières notions de cet ordre naturel ?

K. On les reconnaît dans les catéchismes et autres livres pour l'étude de la religion; et on les trouve séparément expliquées dans les livres élémentaires de la connaissance de cet ortlre

5oB LE MENTOR VERTLEUX,

SOUS le nom de l'économie politique , surlou< dans celui ayant pour tilre : De la sanction donnée àl ordre naturel ou Principes delà grande science , dans lesquels on enseigne le détail de nos droits, de nos devoirs sociaux, et où l'on en fait voir la source et la nécessité physique. Ces li\Tes élémentaires doivent faire la base de toute institution, après l'enseignement des premiers principes de religion.

D. Mais sans entrer dans les détails de ce que chaque particulier doit faire, suivant son état et sa position, dites-moi seulement, je vous prie, suivant votre état et votre rang dans le monde, quels sont les devoirs que vous croyez avoir à remplir dans la société, et quels sont les motifs purement humains qui peuvent vous diriger?

R. Je pourrais bien vous dire quels sont mes devoirs; mais je ne saurais en trouver des principes assurés, du moins de plusieurs, sans le secours de. la religion. Nos devoirs sont donc, premièrement le respect et la soumission à l'autorité souveraine et paternelle, la reconnaissance à nos [îères et à nos maîtres, des soins qu'ils ont pris de notre éducation; l'obligation d'assister nos pères et mères de tout notre pouvoir; de leur rendre dans la caducité, par notre tendre attachement, des services pareils à ceux qu'ils nous ont rendus dans notre enfance débile. La

MORALISTE ET BIENFAISANT. 3or)

iialure et le sang nous avertissent delà fulèliië cl de l altachemeut que nous devons a nos frères, eom me participant à une même origine, étant unis avec eux par les liens les plus indissolubles de l'humanité. La qualité de |.ere nous oblige d'élever nos enfants avec toute 1 attention possible, surtout de leur inspirer, par dessus toutes choses, lam ou r de cet ordre dont Dieu est l'auteur et le terme; d'avoir soin de leur éducation , et de les instruire bien plus par l'exemple, que par toute autre voie . C'est le moyen le plus sûr de leur faire aimer la vertu. Nous devons avoir soin de cultiver leur esprit par l'étude des sciences , et de leur bien faire reconnaître que la vyrtu et les connaissances sont d un prix mille fois plus précieux que tous les trésors accumulé? qu on pourrait leur laisser en héritage. La qualité de citoyen nous obligé à respecter la société en gênerai: à considérer teus les hommes comme étant de la même espèce; à les regarder comme des compagnons et des frères que la nature nous a donnes , avec qui nous sommes en communauté de travaux et de jouissances; à n^igir, envers eux , que de la manière dont nous voudrions qu'ils en agissent envers nous. En qualité de membres de la patrie, nous devons employeitous nos talents pour lui être utiles; mais nous devons l'aimer sincèrement, parce nue cest notre

mère commune-, el si son avantage le demande. nous devons lui sacrifier nos biens et notre vie sans hésiter.

D. Voilà de beaux et de bons principes; mais il s'ao-it de voir comment vous conciliez ces devoix's de la société avec votre propre intérêt. Ce respect et cette soumission filiale que vous avez pour votre père, ne vous {jénenl-ils pas quand vous êtes obligé de céder à ses volontés?

^.11 n'est pas douteux que, pour obéir, je ne sois quelquefois obligé de l'aire violence à ma volonté, qui n'est pas toujours droite et bonne; et d'abord elle ne l'est point quand je ne sais pas encore bien voir quel est mon véritable intérêt: mais comme je suis sur que mon père, qui possède des connaissances que je n'ai pas encore acquises, ne veut ce qu'il exige de moi, que parce que c'est mon bien véritable, je dois cbéir, quoique je n'aperçoive pas son but, qui ne peut être que mon intérêt. D'ailleurs, ne dois-je pas delà complaisance, et puis-je être trop reconnaissant envers ceux qui m'ont donné le jour!" et ne dois-je pas être jaloux de travailler à la durée des miens, en remplissant les commandements de Dieu: Père et mèi^e honoreras j etc. ? et mon intérêt ne demande-t-il pas aussi que j'encourage, par mon exemple, mes enfants à m'imilér, en leur inspirant une'même soumission à mes volontés?

MORALISTE ET BIENFAISAîîT. 3l I

D. J'approuve ces r.iisons, je nevous dis donc plus rien surcesujel. Maiscommentconserverezvous l'union avee vos frères et sœurs, si, comme il arrive souvent, des affaires de famille ou des discussiohs d'hërita^jes vous divisent?

R. Croyez-vous donc que les liens du san^j ne puissent pas être assez forts pour qu'ils l'emportent sur un intérêt passajjer? Si notre père a fait un testament, et qu'il ait pu Je faire suivant la loi, c est à nous à souscrire à sa dernière volonté. S'il est mort sans tester, nous avons des lois qui terminent nos différends. Ainsi donc rien ne peut m'apporter de préjudice importanli et quand même mon père aurait fait plus que la loi stricte ne lui permet, et que la fureur de l'envie et la rage de la chicane me posséderaient , ne sentira is-je pas que le plus souvent nous mangerions le fonds de notre héritage par nos procès? Ainsi je m'accommoderais à l'amiable, et la discorde no déchirerait pas notre famille.

D. Je veux croire que vous êtes assez sage pour ne pas donner lieu, par votre faute, aux mésintelligences de votre famille. Cependant le tort peut venir de la part de vos frères et de vos sœurs; ils peuvent avoir de mauvais procédés envers vous: ils peuvent vous envier, parler de vous en termes déshonnêtes, vous causer des désagréments, peut-être même travailler à votre ruine:

Si';! LL ME.N'i OR VERTUEUX,

comment concilierez-vous alors la rigidité de votre devoir avec l'intérêt de votre bonheuri'

R. Dès qu'à l'aide de la religion jeserais venu à bout de calmer les premiers mouvements de l'indiwnation que leur conduite m'aurait inspirée, car je ne connais pas de remèdes liumaius suffisants pour arrêter ces premiers mouvements, d!ès-lors je me ferais gloire d'être plutôt l'offensé quel'offenseuri ensuite je leur parlerais: je leur dirais que respectant en eux le sang que mon père et ma mère leur ont transmis^ il me serait impossible d'en agir envers eux comme envers des ennemis déclarés, mais que je prendrais mes précautions pour les empêcher de me nuire. Ce procédé geaereuxpourrait les ramener à la raison^ et si cela u arrivait pas, j'aurais toutefois la consolation de n avoir aucun reproche à me faire: et comme un pareil procédé est bon en lui-même, et qu'il doit s'attirer l'applaudissement des sapes, je me trouverais toujours ( humainement parlant) très suÉGisamment récompensé.

Z).A. quoi vous servirait cette générosité aux regards du public?

R. A. conserver ce que j'ai de plus précieux, une réputation sans tache ;, sur laquelle je fonde l'estime générale qui contribue à mon bonheur. t

D. Quel bonheur peut-il y avoir dans l'opi- i aioa aue les hommes ont de nous?

MORALISTE ET BIENFAISANT. 3l3^

M' Ce n'esl pas sur les opinions des autres que je me fonde, mais j'éprouve une salisfaetion sans égale à faire le bien et à me trouverilijjne d'un être raisonnable, humain et bienfaisant.

Z). Vous disiez (je me le rappelle) que si tous aviez des enfants, vous auriez plus de soin à les rendre vertueux, que de leur amasser des riches-, ses. Pourquoi pensez-vous si peu à établir leur fortune?

J{. Parce que les richesses n'ont aucun prix par elles-mêmes, et n'en acquièrent que par ^e' bon usage que l'on en fait. Or, si je cultive les talents de mes enfants^ si je les forme aux bonnes mœurs, leur mérite personnel fera leur contentement, s'il ne fait pas leur fortune-, au lieu ucj si je ne veillais pas à leur éducation, quelue grands que fussent les biens que je pourrais eur laisser, ou ils les dissiperaient en peu de emps^ ou ils en feraient mauvais usage. D'aileurs je souhaite qu'on estime en mes enfants eur mérite, leur caractère j leurs talents^ leurs onnaissances, et non pas leurs richesses. D. Cela doit être très utile à la société: mais uant à vousj quel avantage en retirerez-vous.''

JR. Un très grand, parce que mes enfants tant bien enseignés, deviendront la consolation e ma vieillesse, qu'ils ne déshonoreront ni mon OîUjîii leurs ancêtres par leur mauvaise con

3l4 LE MENTOR VERTUEUX,

duite^ et qu'étant prudents et sages, à l'aide de leurs talents, In bien que je pourrai leur laisser sera suffisant pour les faire subsister honorablemonl.

T). Vous ne croyez donc pas qu'une origino noVde et d'illustres ancêtres dispensent leur postérité d'avoir du mérite?

R. Bien loin de-là, cela ne les dispense pas de Tordre général de travailler suivant leur état 5 et la noblesse de leurs ancêtres est un engagement d# plus pour les surpasser en mérite, parce qu'il n'v a rien de plus honteux que d'abâtardir sa race. Dans ce cas, l'éclat des aïeux, loin d'illustrer leurs descendants, ne sert qu'à éclairer leur infamie.

D. 11 faut vous demander de même des éclaircissements touchant ce que vous avez avancé d»' «^os devoirs à l'égard de la société. Vous dites «jn'il ne faut pas faire aux autres ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fîij cela est bien vague, je voudrais que vous me détaillassiez cr que vous entendez par ces paroles . et toujour; simplement par des motifs humains; car je seiibien que la loi de Jésns-Christ est bien claire sur cetarticlei'

R. Il ne me sera pas difficile de vous détailler mes devoirs envers mon prochain; je n'ai qu'à parcourir tout ce qui me fait de la peine, et toul

MORALISTE ET BIEiNFAISANT. 3 1 5

ce qui m'esl agréiiltltî. I*' Je serais fàclié (|u'on m'enlevât mes possessions; donc je ne dois déposséder personne. 2». Je déteste le mancjuement de parole, et les mensonges ou parjures; je dois donc fiilèleuient observer ma foi el mes serments, et ne pas mentir. 3o. J'abhorre la diffamation; je ne dois donc calomnier personne. 4». J'éprouve une humiliation de me voir raillé; je dois donc me garder de railler les autres, 5*^. Aucun particulier n'a de droit sur ma vie; je n'ai donc pas le droit de Tôter à qui que ce soit, tio. Ceux qui me témoignent de l'ingratitude, m'indignent; comment donc serais-je ingrat 4invers mes bienfaiteurs? 7o. Je suis révolté de la flatterie, et je vois qu'elle est une bassesse et une trahison; je ne flatterai donc pas, mais, sans être grossièrement véridique, je me tairai quand je n'aurai pas à louer de véritablement belles actions. 8». Chacun aime naturellement le repos et la paix; je n'irai pas troubler la tranquillité d'un autre. 9». Si j'aime à être secouru dans mes besoins, je ne refuserai pas mon assistance à ceux qui me la demandent, parce que je sens le plaisir que l'on éprouve à rencontrer une âme bienfaisante, un cœur serviable, qui, compatissant aux maux de l'humanité, défend, assiste et sauve les malheureux, etc. etc.

D. Je vois bien que vous faites toutes ces cho-

3l6 LE MENTOR VERTUEUX >

ses pour la société; mais que vous en revient-i^ à vous- même?

R. Premirremenl, je fais le bien parce qu'il m'esl ordonné; mais toujours humainement parlant, il nien revient encore la douce satisfaction de me trouver tel que je dois, et que je désire être, digne de mériter Tamitié et restime de mes eitovens, digne enfin de mes propres applaudissements.

D. En vous conduisant de la sorte, ne sacrifiez-vous pas vous-même vos passions?

R. Je ne leur abandonne pas le frein, et si je les réprime, c'est non-seulement pour mon propre avantage, pour maintenir les lois qui protègent le faible contre les attentats du fort, pour soutenir ma réputation, et pour ne point encourir les punitions que ces lois infligent aux transgresseurs*, mais aussi parce que je sais que les passions auxquelles on s abandonne mènent infailliblement aux crimes.

D. Il est vrai que les lois punissent les crimes publics-, mais combien de mauvaises actions enveloppées de ténèbres, se cachent à l'œil pénétrant des Tril)unauxî Pourquoi ne seriez vous pas du nombre de ces heureux coupables qui jouissent de leurs forfaits à l'ombre de l'impunité? Si donc il se présentait une façon furtive devons enrichir, la laisseriez vous échapper?

MORALISTE ET BIENFAISANT. 3l7

ïl. Si par des voies innocentes je pouvais faire ■<^Q?, acquisitions, sans doute je ne le néf^lijjerais pas, mais si c'était par des moyens nialhount-les, j'y renoncerais sur-le-champ.

. D. Pounjuoi et toujours humainemenf paflant?

R. Non-seulement parce que le mal et l'injustice me répujjnent, qu'ils sont défendus par les lois de l'ordre naturel, et que j'éprouverais des remords de mon injustice, mais encore parce qu'il n'y a rien de si caché qui ne parvienne au jour; le temps découvre tôt ou tard, la vérité. Je posséderais des biens mal acquis en tremblant, et je passerais ma vie dans la cruelle attente du moment qui me déshonorerait à jamais devant le public, en découvrant ma turpitude. Il n'y a que le cas où je verrais cerlitui'e entière que mon action resterait inconnue ; mais cette certitude est rare; alors il n'y a plus que des motifs surnaturels qui puissent m'arrè- ■ter.

D. Cependant la morale du {jrand monde est bien relâchée: et si l'on voulait examiner à quel droit chacun possède ses biens j que d'injustices, que de fraudes, que de mauvaise foi l'on découvrirait! Ces exemples ne vous encourageraient- <ils pas à les imiter!

R. Ces exemples me feraient gémir sur ly

3l8 LE MENTOR VERTUEUX,

perversité des hommes. Et comme ni bossu ni aveugle ne me donne envie de Têtre à leur exemple, je suis bien certain aussi qu'il est indigne d'une àmc vertueuse de se dégrader au point de se modeler su rie vice.

O.Il y a cependant des crimes cachés.

R. J'en conviens^ mais les criminels ne sont pas heureux: ils sont tourmentés, commeje vous l'ai dilj lo. malgré qu ils en aient , par leurs sens et ^ntiments intérieurs et les plus violents remords-, 2o. par la crainte d'être découverts^ ils sentent qu'ils jouent un rôle imposteur, qu'ils voilent leur scélératesse avec le masque de la vertu; leur cœur rejette la fausse estime dont ils jouissent, et ils se condamnent eux-mêmes, en secreî, au dernier mépris qu'ils méritent,

D. Reste à savoir si, dans ce cas, vous feriez ces réflexions?

R. Pourrais-je étouffer la voix delà conscience et celle des remords vengeurs? Cette conscience est comme un miroir*, quand nos passions sont calmes, cette glace nous représente toutes nos difformités, je m'y suis vu innocent et fidèle à la loi de l'ordre, et je m'y verrais coupable. Hélas! je deviendrais à mes propres yeux un objet d'horreur. Non, je ne m'exposerai jamais, de ma propre volonté, à cette humiliation, à cetle douleur, à ce tourment j et -c'est pour tout cela

que je sens, humainement parlant, combien je tlois réprimer mes passions.

Z). Il y a cependant des concussions et des rapines que la guerre semble autoriser?

B. La noblesse est particulièrement chargée des travaux de la [juerre, c'est le métier des gens d'honneur, et elle doit donner l'exemple à tous ceux des citoyens qui exposent leurs jours pour le service de la patrie. Mais si l'intérêt s'en mêle, ce noble métier dégénère en pur brigandage.

D. Eh bien, si vous n'êtes point intéressé, au moins aurez-vous de l'ambition. Vous voudrez vous pousser et commander à vos semblables.

B, Je distingue beaucoup l'ambition de l'émulation. Cette dernière passion donne dans des excès, et malgré la dénomination dont on l'accompagne d'ordinairCj en disant une noble ambition, cette passion conduit au vice: mais l'émulation est une vertu qu'il faut rechercher; elle nous porte, sans jalousie, à sui'passer nos concurrents, en nous acquittant mieux de nos devoirs qu'ils ne font', elle est l'àme des plus belles actions, tant militaires que civiles*, elle désire de briller, mais elle ne veut devoir son élévation qu'au mérite et à la supériorité des talents.

V, Mais si en rendant un mauvais office à

quelqu'un, c'ëlait le moyen de parvenir à Un poste cniinenlj ne trouveriez vous pas cet expédient plus court?

/?. Tel poste que je crois mériter pourrait aussi tenter ma cupidité, j'en conviens^ toutefois je ne consentirais jamais à devenir assassin pour y parvenir.

D. Qu'appelez-vous devenir assassin?

R. Tuer un homme, est pour le mort un moindre mal que de le diffamer: l'assassiner avec un poignard ou avec la langue, c'est la même chose.

D. Yous ne calomnierez donc personne. Cependant sans être assassin, il peut arriver que vous tuiez quelqu'un; non que je vous soupçonne de commettre un meurtre de sang^ froid: mais si quelqu'un de vos égaux se déclare votre ennemi et vous persécute 5 si quelque brutal vous insulte et vous déshonore , la colère vous emportera, et la douceur de la vengeance vous incitera à commettre quelque action violente.

R. C'est le brutal qui est vraiment digne du déshonneur; mais je suis homme, né avec des passions vives, j'aurais sans doute un fort combat à livrer pour réprimer la première impulsion de la colère; je devrais toutefois la vaincre. C'est seulement aux lois du Gouvernement à venger les offenses que reçoivent les particuliers : aucu«.

individu n'a le droit du punir ceux qui l'outragent: mais si par malheur un premier mouvement l'emportait sur ma raison, j'en aurais des regrets pour la vie, comme avouent en éprouver tous ceux qui se sont trouvés dans ce cas.

D. Comment concilierez-vous cette conduite, vous, étant militaire, avec ce que le point d'Iion- •neur exige d'un homme de condition? Vous savez que malheureusement, dans tous les pays, les lois du point d'honneur sont précisément l'opposé des lois civiles.

R. La première loi est le sentiment de la nature, il nous prescrit la paix et la confraternité. Je me proposerai de tenir une conduite sage et mesurée; j'éviterai avec grand soin la raillerie, la plaisanterie, et surtout les jeux de main, pour ne point donner lieu à de mauvaises querelles, et si l'on m'en suscitait sans qu'il y eût de ma faute, je mettrais tout en usage pour apaiser mon agresseur, en lui représentant, I«. qu'une telle fureur répugne à la nature; 'i». qu'elle est non-seulement défendue par les lois divines, mais, qu'elle est encore punie de mort par les lois humaines: s'il ne se rendait pas à mes raisons, et qu'il me forçât absolument de me~l>attre, je devrais ne le faire qu'à mon corps défendant et dans la vue de le désarmer, afin que si, par le sort des armes, je me voyais

maître de ses jours, je lui fisse sentir Thorreur de la passion de la vengeance.

D. Puisque nous sommes sur le sujet du point d'honneur , expliquez-moi en quoi donc vous le faites consister?

/?. Un reste de barbarie nous présente bien des faux points d'honneur. Le véritable consiste à éviter tout ce qui peut rendre méprisahle , et il oblige à se servir de lous les moyens honnêtes qui peuvent augmenter la réputation.

D. Qu'esl-ce qui rend méprisable ?

H. L'impiété, la débauche, la fainéantise, l'ineptie , l'ignorance , la mauvaise conduite , la poltronnerie et tous les vices.

D. Qu'est-ce qui procure une bonne réputation ?

7?. Les bonnes mœurs , le respect pour la religion , la fidélité à son Roi , l'intégrité , des procédés honnêtes , des connaissances , de l'application , de la vigilance , la valeur , les belles actions civiles et militaires; être compatissant envers ses semblables, les assister dans leurs besoins; en un mot, tout ce qui élève un homme au-dessus des faiblesses ordinaires.

D. Si vous donnez beaucoup en aumônes, vous épuiserez vos fonds.

i?. Je donne selon mes moyens , et quand en donnant je n'aurais que des vues humaines ,

MORALISTE ET DIENFAISAMT. 32 J

c'est un capital qui rapporte dès cette vie^ par le sensible plaisir que l'on éprouve en soulajjeant un malheureux.

D. Mais on risque plus quand on se rend le défenseur des opprimés.

R. Verrai-je l'innocence persécutée sans l'assister? Moi, sachant et pouvant servir de témoin contre la fausseté de l'accusation, je trahirais la vérité, pouvant la faire connaître, et je manquerais à tous les devoirs de l'honnête homme par insensibilité ou par faiblesse!

D. Cependant, vu comme le monde ta , toutes lés vérités ne sont pas bonnes à dire.

/?. Pour l'ordinaire, c'est la manière dure de dire la vérité, qui la rend odieuse; mais en l'annonçant modestement et sans faste , il est rare qu'elle soit mal reçue. Enfin j'éprouve le besoin d'être assisté et défendu*, de qui pourrai-je exiger de pareils services, si je ne m'en acquitte pas moi-même?

D. Eu servant les hommes , on n'oblige souvent que des ingrats , que vous reviendra-t-il de vos peines?

R. Il est beau de faire des ingrats-, il est infâme de l'être.

D. La reconnaissance est un poids bien pesant, souvent insupportable 5 on ne s'acquitte jamais d'un bienfait. Ne trouvez-vous pas dur de le porter toute sa vie?

3i?^4 LE MENTOR VERTUEUX,

R. Non , parce que ce souvenir me rappelle sans cesse les belles actions de mes amis ; la mémoire de leurs nobles procédés est longue dans mon esprit; je n'ai la mémoire courte que sur le sujet des offenses. Il n'est point de société lieureuse sans reconnaissance , elle est l'âme de l'amitié, et la plus douce consolation de la vie. C'est elle q«i nous lie à nos parents, à notre patrie, à nos bienfaiteurs. Non, je n'oublierai jamais la société qui m'a tu naître, le sein qui m'a allaité, le père qui m'a élevé, le sag^e qui m'a instruit, la langue qui m'a défendu, le bras qui m'a assisté.

D. J'avoue que les services qu'on vous a rendus vous ont été utiles. Mais quel intérêt propre vous oblige à lu reconnaissance.^

^. Le plus grand de tous, celui de me ménager des amis dans le besoin; de mériter, par ma reconnaissance , que des âmes bienfaisantes m'assistent, parce qu'aucun homme ne peut se passer de secours, et qu'il faut s'en rendre digne, enfin parce que le public abhorre les ingrats, qu'il les regarde comme les perturbateurs des plus doux liens de la société , qu'ils rendent l'amitié dangereuse, les bons offices nuisibles à ceux qui s'en acquittent; parce qu'enfin ils rendent le mal pour le bieîi. Il faut avoir un cœur insensible, pervers, atroce, pour être ingrat.

Serai-je capable d'une pareille noirceur? Me reudrai-je indijçne de la société des honnêtes {rens? ajyirai-je contre cet instinct secret de mon cœur, qui me crie: ne sois plus inférieur à tes hienfaileurs, rends-leur, s'il se peut, au cenluplelcs services que tu reçus de leur générosité. Quoi! la religion m'en fait une loi, mon amour-propre bien entendu m'y sollicite, €t je m'y refuserais! Ali! que la mort termine mes jours, plutôt que je les souille par une telle infamie! Pour que je sois gai et content, il faut que je sois satisfait de moi-même; il faut que le soir, en récapitulant mes actions,je ne me trouve pas coupable^ et nonseulement il faut que je connaisse que le bien que j'ai pu faire ne vient pas de moi, mais humainement parlant, il faut encore que j'éprouve plutôt ce contentement qui flatte mon amourpropre, que si j'éprouvais ce qui peut le ravaler; et plus je-trouve en moi de traces de justice, de générosité, de noblesse, de reconnaissance, de .grandeur d'âme, plusje me trouve satisfait d'avoir rempli mes devoirs.

D. Mais cette reconnaissance envers la patrie, que lui devez-vous?

R. Tout: mon ti-av-ail, mes faibles talents; mes soins, des services gratuits, mon amour, ma , gloire.

D. H est vrai que l'amour de la patrie a pro-

326 LE MENTOR VERTUKUX,

(luit en Grèce, comme à Rome, les plus belles actions. C'était par ce principe, et tant que les lois (le Lycurgue furent observées, que Lacédémone soutint son empire. Celait par une suite de cet attacbement inviolable pour leur patrie, que la république romaine éleva des citoyens qui la rendirent maîtresse du monde. Mais comment combinez-vous votre intérêt avec celui de votre patrie?

H. Par la certitude que j'ai {{uefaij'e le bien c'est le recevoir. Faire le bien de ma patrie, c'est effectivement faire le mien propre, et toute belle action enchaîne sa récompense à sa suite. Ce que je sacrifie de mon intérêt du moment , je le regagne en réputation 5 la patrie, en bonne mère, se trouve obligée de récompenser les services qu'on lui rend, et de dédommager des pertes qu'on essuyé pour elle.

D. En quoi peuvent consister ces services?

R. Ils sont innombrables. On peut être utile à sa patrie en élevant ses enfants avec les principes de bons citoyens et d'honnêtes gens, en perfectionnant l'instruction publique, générale et particulière; en protégeant et encourageant l'agriculture sur ses terres; en faisant ses dépenses dans l'ordre naturel; en administrant la justice équitablement et avec impartialité; en maniant les deniers publics avec désintéressement; en ad-

miliistraiit les affiîiros de l'élat pour le bien {général (le la grande famille dont le roi esl le père et le tuteur, en lâchant d'illustrer son siècle par sa vertu et par ses lumières; en n'embrassant le métier des armes que par un pur sentiment d'honneur; en renonçant à la mollesse en faveur de la vigilance et de l'activité, à l'intérêt en faveur de la réputation, à la vie en faveur du devoir; en acquérant toutes les connaissances nécessaires pour réussir dans cet ar^ si difficile et si étendu, dans l'art de la guerre, afin de pouvoir défendre les intérêts de ma patrie au péril de mes jours. Voilà mes devoirs envers ma patrie.

D. C'est vous charger de beaucoup de soins et de peines.

R. La patrie réprouve les citoyens qui lui soat inutiles, c'est un fardeau qui la surcharge. Par une convention primordiale et résultant nécessairement de l'ordre naturel, tout membre doit contribuer au bien de la grande famille, qui esl l'état; et comme on émonde dans les plants d'arbres les rameaux stériles qui ne portent point de fruit, on doit rejeter également les impies, les fourbes, les calomniateurs, les débauchés, les fainéants, les déprédateurs et spoliateurs des richesses, et toute cette race d'iîommes oisifs, et plus ou moins pervers, qui se concentrent en

•- eux-mêmes, et conlents de tirer des avanta^jes dr, la société^ ne contribuent en rien à son utilité. Pour moi, je voudrais, si je puis y réussir, aller au-delà de mes devoirs. Une noble émulation m'exeite à imiter les grands exemples. Pourquoi jugez-vous assez mal de mci, pour me croire incapable des efforts de vertu dont d'autres hommes nous ont fourni les modèles? Ne suis-jo pas doué des mêmes organes qu'eux? N'ai-je pas un cœur capable des mêmessentiments? Ferai-je rougir mon siècle, et, par une conduite lâche, donnerai-je lieu de soupçonner que je partage la honte de ceux qui ont mérité de faire penser que notre âge a dégénéré des vertus de nos aïeux? Après tout, ne suis-je pas mortel.'' Sais-je quand ma course sera bornée et quand elle finira? Ne suis-je pas sûr que tout mon être ne sera pas anéanti.i' Mais, mourir pour mourir à ce monde, ne vaut-il pas mieux que mon dernier moment m'y couvre de gloire et perpétua mon nom, que d'expirer après avoir mené une vie libertine, fai = néanle et obscure, en proie à des maladies plus cruelles que les traits de l'ennemi, et d'ensevelir avec moi le souvenirde ma personne, de mes actions et de mou nom, ou n'en laisser qu'une mémoire méprisable. Je veux mériter le bonheur pour lequel je suis né*, je veux être vertueux; et je veiix occuper une place dans le temple de la gloire.

MÔR.VLISTE ET BIENFAISANT. 5ri(^

t). En pensant airisi, vous loccuperez sans' (loul(\ rialon a dit que la rlcrnière passion, celait Tamour lîe la gloire. Je suis ravi de vous voir dans d'aussi bonnes dispositions. Vous savez que le véritable bonbeur des hommes consiste dans la vertu. Persévérez dans ces nobles sentiments, vous ne manquerez ni d'amis pendant votre vie, ni de rëpulation après votre mort; et en épurant les principes de votre conduite par les motifs de la religion, vous jouirez de plus, un jour, du bonheur promis par lÉtre ■suprême à son image vivante.

v13o LE MENTOR VERTrKIJY,

k NXX'W* ^%^ X V% V^^

tPITRE

d'un père a son fils.

l.\| L'L u'a vu tous ses jours fiL's d'or et de soiej Aux dégoûts, aux chagrins l'uuivers est en proie: Ou passe en un momeat de la joie aux douleurs, Le malin dans les ris , et le êoir dans les pleurs, j Ta connais le destin des jumeaux de la fable : Ce couple, tour à four hfeureux et misérable, Après avoir foulé TOljrape radifus, Et goûté le nectar k la table des dieux; Victime d''uae loi rigoureuse et fatale, Descendait tristement snria çive infernale. EmbJèzîie ingmieux dont le sens est fort clair, Le ciel , c'est le plaisir, la peine, c'est Tenfcr. Crains d'un lâche repos la fatigue accablante, Préfère à la mollesse une vie agissante; A trente ans tu diras, des plaisirs détrompé. L'homme le plus heureux , c'est le plus occupé. Tout travaille et se meut dans la nature entière, Le plus petit insecte agit dans la poussière. Vois cette eau qui croupit, l'air en est empesté; Admire la fraîcheur et la limpidité De cette onde qui court , par des routes fleuries , Féconder nos vergers, embaumer nos prairies. Le temps est un éclair pour le mortel actif; Le temps avec lourdeur pèse sur l'homme oisif.

Mais quelque soit l'itat où ton' penchant t'appelle, Que la probité soit ta compagne fidèle,

La réputation est aisée h flétrir, ^''

CVst un cristal poli qu'un souffle peut ternir.

Le désir de Thonneur k tel point nous anime,

Qu'on veut être estimé de ceux qu'on mésestime ;

Ou peut tout immoler, tout soufifrir k ce prix:

Ou pardonnek la haine, et jam.tis au mépris.

Le monde est une tner qu'agitent mille orages.

J'ai connu lesécueils par mes propres naufrages;

Pilote mal- adroit , mais par ma faute instruit,

Je veux te voir au moins en recueillir le fruit.

Tout mon cœur sur les flots suit ta nacelle errante ,

Un souffle du zéphyr me glace d'épouvante ;

Je crois ouïr gronder l'Aquilon furieux,

J'implore eu ta faveur elles vents et les dieux»

Va , j'empêcherai bien qu'un calcul parricide, Que souvent forme un fils barbarement avide, Te fasse supputer le terme de mes jours; J'en sais un sur moj'en, c'est de t'aimer toujours; Ton père, à ton amour, k ta reconnaissance, A des droits plus sacrés que ceux de ta naissance; Et prévenant sans cesse ou comblant tes souhaits , , Il veut régner sur toi par le droit des bienfaits. Sans être misanthrope, aime la solitude. Fais-y du cœur humain la difficile étude: Que la Rochefoucault, la Bruyère, Adisson , T'apprennent à sonder cet abîme profond ; Qu'ils soient dans tous les temps tes oracles , tes guides ; Ces amis-là, mon fils, ne sont jamais perfides. L'homme bien rarement se montre tel qu'il est: En public il est vu sous le jour qui lai phît ; Il donne k ses défauts d'élégantes surfaces, A la difformité l'apparence des grâces.

Dans ces déguisements, l'amour-propre est swbtit;

}j32 le mentor vkrtueux-,

Ce'ui qui n'a qu'un œil se montre de profil.

Au choix de tes ".mis sois donc lenl et sévère ,

Examine long-temps , la méprise est amère.

Fuis les excès ; Tayare est le bo'ureau de soi.

Le prodigue est esclave, et iVcouome est roi ;

Sans souci, sans terreur, il voit le jour renaître;

Lui seul est bienfaisant, et lui seul il peut Vélte.

Sous un vil intcïct ne sois point abattu ;

L'argent le cède k l'or, et Tor a la vertu.

Souvent de réquité la borne est un peu juste ;

Qui n'est pas géûéreux est tout près d'être injuste.

D'homme adroit et ruse' méprise le renom;

Tout hoanète homme est franc, qui dit fin, dit friporr.

Que le dertiii te «o tou propice ou sévère,

De quelque infortuné foulage la misère;

Tu le pourras, mon fils: si tu naquis sans bien ,

Apprends l'art d'être utile avec peu de moyen:

Hélas! ce malheureux qu'on fuit, qu'où appréhende,

Plaigi ojs In, c'est sou\eat tout ce qu'il nous demande.

D'une oreille attentive écoute ses revers;

il aime à racouler les maux qu'il a fotifteit^:

Si ton ccear ce palpite au réc.t de ses peines,

Puisse ton sang bientôt se tarir dans tes veines. ,

Ce souhait est celui d'une ardente amitié,

Il vaut mieux n'être pas, que d'être sans pitié.

îlien ne doit l'étouffer dans une âme sensible,

C'est une vérité peut-être, et bien horrible,

Que l'homme en général naquit fourbe et perveri=.

L'intérêt est le dieu qui régit l'univers;

Je le sais, mais le tien te prescrit l'indulgence.

L'humanité, l'oubli, Je pardon de Toffense.

Qu'un orgueil dangereux n'aille point t'abuser.

Il n'est point d'ennemi qu'où doive mépriser.

Le plus faible souvent suffit pour nous déiruire.

;>ltmALlSTE ET BIENFAISANT. 333?

ïJn sol même a toujours assez «l'esprit pour nuire.

En consacrant les jours h de nobles travaux ,

f upeux, sans les heurler, diipasser tes rivaux.

Sois harJi dans tes vœux ; ce n'est point au vulgaire,

Cest aux e-prits bieu faits qu'il faut lâcher de plaire.

De ceux qui ne sont plus on vante les talents;

Ou n'aime point les morts^ mais on hait les vivants.

Si le ciel t'a doué d'un rayon de génie.

Un jour lu sentiras l'aiguillon de l'envie:

Au mérite, au succès \cujourssou fiel se joint"

Travaille a l'exciter, mais ne l'irrile point:

Si tu veux désarmer sa vengeance funeste.

Oppose à sa furie un air humble et modeste.

Ainsi que la pudeur, de son doux incarnat,

Colorant une belle augmente son éclat,

La modestie ajoute aux talents qu'on renomme,

Le parC; l'embellit ; c'est la pudeur de l'homme.

La modestie enchante, et l'iimonr-propre aigrit ;

C'tst par le cœar qu'on plaît, bien plus que par l'esprit.

C Par M. Royoïi )

Page 1