LES QUATRE SOURDS
Un berger, affecté de surdité, gardait son troupeau à peu de distance de son hameau ; un taléyary* était à couper de l'herbe pour sa vache sur les bords d'un ruisseau voisin. Le berger va le trouver et le prie d'avoir l'œil sur son troupeau durant le court espace de tems nécessaire pour aller déjeûner. Cet homme, qui n'était pas moins sourd que le berger, répondit à celui-ci d'un ton de colère : '' Quel droit as-tu sur l'herbe que je viens de couper ? '* faut-il que ma vache jeûne et que tu nourisses tes brebis à ses " dépens ? Va te promener et laisse-moi tranquille !" Il accompagna cette apostrophe d'un geste de main expressif, que le ber* ger prit pour une marque de consentement à ce qu'il demandait. En conséquence il se hâta de déjeûner et de retourner près de ses moutons ; son premier soin fut d'en vérifier le nombre ; ravi de plaisir en voyant qu'il n'en manquait aucun, il s'écria: *' Voilà ** un brave homme, que ce taléyary ! c'est la perle des gens de *' son espèce." Le berger avait dans son troupeau une brebis boiteuse, mais fort bonne d'ailleurs ; il la charge sur ses épaules, et la portant au valet de village, il lui dit : '* Tu as eu bien soin de '^ mon troupeau durant mon absence ; tiens, voilà une brebis dont " je te ùds présent." Le taléyary voyant près de lui cette brebis boiteuse, s'écria avec beaucoup de vivacité : " Pourquoi m'accuses- '* tu d'avoir cassé la jambe à ta brebis ? Je jure que depuis ton '* départ je n'ai pas bougé de la place où tu me vois — Elle est " bonne et grasse, répartit le berger ; tu pourras t'en régaler avec *' ta famille et tes amis." — Je t'ai déjà dit, réplique le taléyary en " colère, que je n'ai pas approché de tes moutons, et tu continues << de m'accuser de t'en avoir estropié un. Retire-toi, sinon je te " frapperai."
Ils étaient sur le point d'en venir aux mains, lorsque par hasard un cavalier vint à passer près d'eux. Ils l'arrêtèrent, et saisissant la bride de son cheval, ils lui exposèrent chacun à leur manière
• P^alet de village, i
le sujet de leur dispute, en le prenant pour arbitre. Le cavalier était encore plus sourd qu'eux, et n'avait pas entendu un seul mot de ce qu'ils lui avaient dit. *' J'avoue, leur répondit-il, que ce cheval ** ne m'appartient pas ; je l'ai trouvé comme abandonné sur la '* route, j'étais pressé, et je suis monté dessus pour aller plus vite. " Vous appartient-il ? prenez-le, et laissez-moi continuer mon " chemin, car je n'ai pas de tems à perdre." Le berger et le taléyary, s'ims^inant chacun à part soi que le cavalier donnait gain de cause à son adversaire, se mirent à crier plus fort qu'auparavant l'un contre l'autre. Sur ces entrefaites, un vieux brahme qui passait leur parut plus propre à terminer leur querelle. Ils l'arrêtent donc, et l'invitent à décider lequel d'entre eux à tort ; le brahme, aussi sourd qu'eux tous, leur répondit: " Oui, oui, je vous " entends ! c'est ma femme qui vous à envoyés pour empêcher " mon départ, et m'engager à retourner chez moi ; mais mon " parti est pris et vous ne réussirez pas. La connaissez- vous, ma " femme ? c'est un véritable démon ! Il m'est impossible de vivre " plus long-tems avec une pareille furie!" Tandis qu'il criaient ainsi tous les quatre à tue-téte sans pouvoir s'entendre, le cavalier vit de loin des gens qui s'avançaient à grands pas ; craignant que ce ne fussent les maitres du cheval qu'il avait dérobé, il descendit bien vite et prit la fuite. Le berger songeant qu'il se faisait tard, se hâta de rejoindre son troupeau. Le taléyary retourna vers son tas d'herbe, et apercevant auprès la brebis boiteuse, il la chargea sur ses épaules et l'emporta chez lui ; quant au vieux brahme, il continua sa route jusqu'à une chauderie, (salle de justice) voisine, oii il s'arrêta pour passer la nuit. Le repos et le sommeil tempérèrent sa colère et sa mauvaise humeur contre sa femme. Le lendemain matin les brahmes de son village, parëns et amis vinrent le joindre, achevèrent de le calmer et le déterminèrent à retourner à la maison.
Le petit fils de d'anièrzs.