CE
LITTÉRATURE FRANÇAISE
Bdo-Jaboâl.
Lecteur, voici venir à toi un frère de Han dUslande^ il a choisi pour devise :
• • • • (Test le bonheur de vivre.
Qui fait la gloire de mourir.
Aura-t-il la gloire de mourir, c'est à toi à le décider ; écoute donc :
Un jour ou plutôt un soir «♦*♦*♦* H,4i4t4i *********
* * " Quand vint le tour du capitaine Léopold d'Auvemey, il ouvrit de grands yeux, et avoua à ces messieurs qu'il ne connaissait réellement aucun événement de sa vie qui méritât de fixer leur attention.
— Mais, capitaine, lui dît le lieutenant Henri, vous avez pourtant, dit-on, voyagé et vu le monde. N'avez-vous pas visité les Antilles, TAfirique, l'Italie, l'Espagne .... ? ah! capitaine, votre chien boiteux !
D'Auverney tressaillit, laissa tomber son cigare, et se refouma brusquement vers J'entrée de la tente, au moment où un chi^i énorme accourait en boitant vers lui
Le chien écrasa en passant le cigarre du capitaine, le a^itaîne n'y fit nulle attention.
Le chien lui lécha les pieds, le flatta avec sa queue, jappa, gambada de son mieux, puis vint se coucher devant lui. Le capitaine ému, oppressé, le caressait machinalement de la main gauche, en détachant de l'autre la mantonière de son casque et répétait de tems en tems, te voilà Rask! te voilà. .•••• — enfin â s'écria : Mais qui ta donc ramené ?"
Tu ne peux le savoir, sans lire l'ouvrage, ami lecteur, mais si tu veux connaitre le capitaine d' Auverney, tiens, voici son portrait :
" Le capitaine Lêopold d'Auvemey était un de ces hommes qui, sur quelque echehn que le hazard de la nature et le numvement de la société les aient placés, inspirent toujours un certain respect mêlé d'intérêt. Il n'avait cependant peut-être rien de frappant au, premier abord ; ses lAanières étaient froides, son regard indiffèrent. Le soleil des tropiques, en brunissant son visage ne lui avait point donné cette vivacité de geste et de parole qui s'unit chez les créoles à. une nonchalance souvent pleine de grâce. D'Auverney parlait peu, écoutait rarement, et se montrait sanscesse prêt à agir. Toujours le premier à cheval et le dernier sous la tente, il semblait chercher dans les fatigues corporelles une distraction à ses pensées. Ces pensées, qui avaient gravé leur triste sévérité ^ns les rides précoces de son front, n'étaient pas de celles dont on se débarasse en les communiquant, ni de celles qui dans une conversation frivole, se mêlent volontiers aux idées d'autrui. Léopold d'Auvemey, dont les travaux de la guerre ne .pouvaient rompre le corps, parabsait éprouver une fatigue insupportable dans ce que nous appelions les luttes d'esprit. Il fuyait les discussions comme il cherchait les batailles. Si quelque fois il se laissait entnunèr à un débat de paroles, il prononçait trois ou quatre mots pleins de sens et de haute raison, puis, au moment de convaincre son adversaire, il s'arrêtait tout court, en disant, à quoi
bon ? et sortait pour demander au commandant ce qu'on
pourrait faire en attendant l'heure de la charge ou de l'assaut."
C'est à cet homme qu'appartenait ce chien nommé Rask, sauvé
si hardiment par le fidèle mais je vais me trahir, je
m'arrête: apprends seulement que c'est le capitaine Léopold d'Auvemey qui raconte l'histoire dont je vais te raconter moi-même le commencement, puisse ce commencement t'engager à lire l'ouvrage entier !
Léopold d'Auvemey, né en France, avait été envoyé de bonneheure à St. Domingue, chez un de ses oncles, colon très riche, dont il devait épouser la fille. Huit cents nègres cultivaient les immenses domaines de cet oncle et la triste condition des esclaves était encore aggravée par l'insensibilité du maitre dont une longue habitude du despotisme avait endurci le cœur. Cependant cet homme endurci, trouvait encore quelques émotions douces en pensant à sa fille. Marie, tel était le nom de cette fille, était un modèle de toutes les vertus, élevée, depuis l'enfance avec Léopold d'Auvemey, elle partageait l'amour que d'Auvemey ressentait pour elle. C'était au mois d'aoûst 1791. Le père de Marie avait fixé au 22 de ce mois le mariage de sa fille avec son neveu. Tous deux goûtaient, en répandant des bienfaits aux esclaves, le plaisir que verse dans des âmes sensibles, la souvenance d'un service rendu ; embrasés des feux de l'amour, ils voyaient avec ivresse s'avancer le terme de leur félicité commune, et cherchaient à oublier que ce jour tant désiré était encore loin d'eux, en se réunissant
le plus souvent qu'il leur était possible. Les choses en étaient à ce point, lorsqu'un incident assez étrange vint troubler la tranquillité des deux amants.
Il y avait sur les bords d'une jolie rivière qui bordait les plantations du père de Marie un petit pavillon de branchage, entouré d'un massif d'arbres épais, oii Marie venait tous les jours respirer la douceur de ces brises de mer, qui, pendant les mois les plus brûlants de Tannée, soufflent régulièrement à St. Domingue, depuis le matin jusqu'au soir, et dont la firaicbeur augmente ou diminue avec la chaleur du même jour. Léopold avait soin d'orner tous les matins cette retraite des plus belles fleurs qu'il pouvait cueillir. Un jour, Marie accourt à lui toute effrayée ; elle était entrée, comme de coutume, dans son cabinet de verdure, et là elle avait vu, avec une surprise mêlée de terreurs, toutes les fleurs dont son 'amant l'avait tapissé le matin, arrachées et foulées aux pieds ; im bouquet de soucis sauvages fraîchement cueillis avait été déposé à la place où elle avait coutume de s'asseoir. Elle n'était pas encore revenu de sa stupeur qu'elle avait entendu les sons d'une guitare sortir du milieu du taillis même qui environnait le pavillon ; puis une voix qui n'était pas celle de son Léopold, avait commencé à chanter doucement une chanson qui lui avait paru espagnole
Quel était cet amant P. • . • • • . •d'Auvemey se perdait en vain
en conjectures et ce n'est qu'à la fin du roman que tous ses
doutes furent éclaircis. C'est cependant ce généreux amant qui
mais que vais-je dire, il m'est impossible d'aller plus
loin sans découvrir tout lé nœud de l'intrigue et sans couper la satisûiction à ceux de mes lecteurs qui voudront conniutre à fond lliistoire de ce Bug-jargal si extraordinaire ; tout ce que je puis faire, en les engageant à lire cet ouvrage, c'est de laisser parler Marie, qui quelque tems après l'aventure du pavillon, se trouvant avec Léopold dans le susdit pavillon, entendit quelques sons affaiblis par le vent et par le bruissement de l'eau. Elle les fit remarquer à son amant ; c'était le même prélude triste et lent qui la
première fois Léopold voulut s'élancer de son siège, un
geste de Marie le retint Léopold, lui dit-elle, à voix
basse, contiens-toi, il va peut-être chanter, et sans-doute ce qu'il nous dira nous apprendra qui il est.
En effet, une voix dont l'harmonie avait quelque chose de mâle et de plaintif à la fois sortit un moment après du fonds du bois, et mêla aux notes graves de la guitare cette romance espagnole.
" Pourquoi me fuis-tu Maria? pourquoi me fuis-tu, jeune " fille ? pourquoi cette terreur qui glace ton âme quand tu m'en- ** tends ? je suis en effet bien formidable, je sais aimer, soufirir " et chanter !
** Lorsqu'à travers les tiges élancées des cocotiers de la rivière, " je vois glisser ta forme légère et pure, un éblouissement trouble ma vue, ô Maria ! et je crois voir passer on esprit !
** Et si j'entends, ô Maria ! les accents enchantés qui s'échap- ** pent de ta bouche comme une mélodie, il me semble que mon " cœur vient palpiter dans mon oreille, et mêle un bourdonnement '* plaintif à ta voix harmonieuse.
** Hélas ! ta voix est plus douce pour moi que le chant même * * des jeunes oiseaux qui battent de Taile dans le ciel et qui vien- ^* nent du coté de ma patrie.
" De ma patrie où j'étais roi, de ma patrie oii j'étais libre !
" Libre et roi, jeune fille ! j'oublierais tout cela pour toi ;
" j'oublierais tout, royaume, famille, devoirs, vengeance ! Oui,
" jusqu'à la vengeance ; quoique le moment soit bientôt venu de " cueillir ce fruit amer et délicieux qui mûrit si tard !"
La voix chanta les stances précédentes avec des pauses fréquentes et douloureuses ; mais, en achevant les derniersmots, elle prit un accent terrible.
** O Maria! tu ressembles au beau palmier, svelte et douce- ** ment balancé sur sa tige et tu te mires dans l'œil de ton jeune ** amant, comme le palmier dans Feau transparente de la fontaine.
" Mais ne le sais-tu pas ? Il y a quelquefois au fond du dé- *' sert un ouragan jaloux du bonheur de la fontaine aimée ; il ac- " court et l'air et le sable se mêlent sous le vol de ses lourdes " aîles ; il enveloppe l'arbre et la source d'un tourbillon de feu, ** et la fontaine se dessèche, et le palmier sent se crisper sous " l'haleine de mort le cercle vert de ses feuilles qui avait la ma- " jesté d'une couronne et la grâce d'une chevelure.
" Tremble, ô blanche fille d'Hispaniola,* tremble, que tout ne " soit bientôt plus autour de toi qu'un ouragan et qu'un désert ! " alors tu regretteras l'amour qui eut pu te conduire vers moi, " comme le joyeux Kata, l'oiseau de salut, guide à travers les " sables d'Afiique le voyageur à la citerne.
" Et pourquoi repousserais-tu mon amour, Maria ? je suis roi, " et mon front s'élève au dessus de tous les fi'onts humains. Tu ** es blanche et je suis noir ; mais le jour a besoin de s'unir à la " nuit pour enfanter l'aurore et le couchant, qui sont plus beaux " que lui."
Un long soupir, prolongé sur les cordes frémissantes de la guitare, accompagna ces dernières paroles. Léopold était hors de lui. " Roi! — Noir! — Esclave — " mille idées incohérentes, éveillées par l'inexplicable chant qu'il venait d'entendre tourbillonnaient dans son cerveau que résuUa-t-il
de ce tourbillonnement didées incohérentes ? que celui qui
est bien aise de le savoir fasse le voyage de Great Marlborougli Street, qu'il s'arrête au numéro 14 chez le libraire Bossange, qu'il demande Bug Jargal : on lui remettra un volume de 385
* HispmUola, premier nom donné à St. Domingne par Christophe Colomb à l'époque de la découverte, en décembre 1429.
pages, il cherchera la page 48 et il y verra, •••••• «ce qui peut
résulter cf trn timrbiUmmement d'idéei incohérentes.
F. Châtelain.