IGNORANCE DU PASSÉ AU SORTIR DE LA CRISE
Enfin une particularité commune à toutes les épidémies de la nature de celle qui nous occupe se manifesta aussi parmi les convulsionnaires jansénistes : nous voulons parler de l'ignorance où elles se trouvaient au sortir de la crise sur ce qu'elles avaient dit ou fait pendant sa durée. Seulement cette ignorance eut chez les jansénistes un caractère intermittent. C'est encore Montgeron qui va nous l'apprendre. « J'ai déjà observé, dit-il, que c'est dans le plus fort de leurs extases que plusieurs convulsionnaires font ces discours en langue inconnue ou étrangère ; je dois ajouter qu'ils n'en comprennent eux-mêmes le sens que dans l'instant et à mesure quils les prononcent, et qu'ils ne s'en ressouviennent plus, du moins que d'une manière générale , aussitôt que leurs discours sont finis ^. » Toutefois il ajoute que plusieurs convulsionnaires se ressouviennent très-distinctement des endroits de leurs discours qu'ils avaient prononcés forcément ^ .
1 Tome II, p. 27.
~ Idée de l'état des convulsionnaires, tome II, p. 54.
■' Id., p. 80.
Il y a sûrement de quoi piquer la curiosité par tout ce que nous venons de rapporter de l'épidémie de Saint- Médard. Mais si extraordinaires que soient ces phénomènes, ce n'est pas à eux que s'est attaché le retentissement. La célébrité reste acquise aux secours demandés et reçus par les convulsionnaires, et principalement à leur invulnérabilité.
B. — Des secours, nu moyens de soulagement employés dans les convulsions.
Comment des convulsions arriva-ton aux grands secours, ou secours meurtriers? Le voici. L'Église romaine était gangrenée et corrompue, au dire des jansénistes , et ils prétendaient avoir mission de la ramener à la pureté des premiers temps. Dans ce but , Dieu voulut que le spectacle des convulsions excitât la surprise , Fétonnement et l'admiration , parce qu'il avait résolu d'y attirer une grande multitude de spectateurs, et qu'il prédisposât à recevoir le prophète Élie, dont la venue était prochaine. Toutefois cela ne suffisant point encore pour convaincre les incrédules, Dieu rendit impassible et invulnérable le corps de plusieurs convulsionnaires, afin de manifester ainsi clairement son dessein par un miracle surprenant. Telle aurait été, suivant Montgeron ', l'origine des secours et des secours meurtriers.
LES VIOLENCES EXERCEES SUR LE CORPS DES CONVULSIONNAIRES CONSTITUENT LES SECOURS. — COUPS DE BUCHES, DE MARTEAUX DE FER, ETC.
On entendait ^ar secours les violences exercées par les frères secoureurs sur le corps des convulsionnaires , pour 1 Tome II, p. 37.
les soulager pendant leurs convulsions. « Trois ou quatre mille hommes, et peut-être le double, s'appliquaient sgns relâche à administrer les secours à cinq ou six cents filles'. » 11 y avait les petits secours y qui consistaient en des coups de poing et de légers coups de bûches , des piétinements, des pressions, des secousses, des tiraillements, des balancements, puis venaient les grands secours ou secours meurtriers. Le passage suivant de Montgeron va nous en donner une idée : « Un grand nombre d'enfants, et surtout une troupe de jeunes filles de l'âge de
douze jusqu'à vingt et vingt-cinq ans, la plupart infirmes
demandent avec les plus vives instances qu'on les frappe violemment sur le sein, sur l'estomac, sur les côtes, sur le dos , sur les hanches , et quelquefois môme sur la tôte , avec des instruments aussi durs et aussi pesants que le sont des marteaux, des chenets et des pilons de fer du poids de trente, quarante, cinquante et soixante livres; des pierres du poids de vingt à trente livres 5 des bûches de chêne d'une pareille pesanteur. D'autres prient qu'on leur tiraille les mamelles avec des pelles coupantes appliquées au-dessus et au-dessous, et de fortes et larges tenailles de fer dont les pinces saisissent le sein , le pressent et le tordent avec un tel effort que quelquefois leurs branches en sont faussées ^. D'autres fois elles prient qu'on leur
1 Montgeron, II, p. 60. *'
2 Ces manifestations rappellent des faits modernes dont tout Paris a été témoin, il y a quatre ou cinq ans, pendant le st^jour de M. Regazzoni dans cette ville. Ce célèbre magnétiseur, se plaçant à trois mètres de cinq ou six jeunes filles dont il avait découvert préalablement le sein, lequel était reconnu par tous les assistants pour petit, mou, flasque et pendant, magnétisait le sein par des passes (forcément à distance), et déterminait en moins de cinq secondes le grossissement, le durcissement, l'érection et la complète insensibilité de l'organe. Un des témoins compare la dureté du sein ainsi produite à celle du marbre, et telle était sa complète insensibilité, que
donne à bras raccourci sur l'estomac des coups d'épées fort pointues. Souvent elles se font appliquer avec force la pointe de ces épées sur la gorge , sur les joues et sur les yeux. D'autre part des hommes forts et vigoureux précipitent sur ces tendres corps ces énormes instruments , avec une violence capable de briser, de déchirer, de mettre en pièces les corps les plus durs '. »
On voit par ce passage la passion des convulsionnaires pour les secours et surtout pour les grands secours; ajoutons qu'ils ne les demandaient pas toujours pour être soulagés : il en est qui s'en sont fait donner de tres-eff rayante sans aucun besoin ^.