CHAPITRE DEUXIEME
EXAMEN DES THÉORIES. — EXPLICATION DES FAITS MERVEILLEUX DU JANSÉNISME.
Opinion d'Hecquet, — de Montègre, — de Bertrand, — de M. Calmeil, — de M. Figuier. — Quelques mots sur l'hyfelérie. — Conclusion.
Deux grands systèmes sont en présence. Les uns ne voient dans les phénomènes jansénistes rien qui dépasse les forces de la nature, et ils tentent de les expliquer par le naturalisme y par la physiologie, par un état maladifs ce qui est toujours la même chose sous des noms différents. Les autres les attribuent à une cause de l'ordre surnaturel. On comprend que les partisans du premier système n'entreprennent pas une petite affaire, puisqu'il s'agit d'expliquer scientifiquement des phénomènes qui sont le renversement des données de la science.
Le premier système a pour interprètes Jlecquet, médecin au dix-huitième siècle, dont l'ouvrage est encore invoqué par les savants du jour, les docteurs Montègre ', Bertrand et M. Calmeil^, et par M. Figuier ^ Ces derniers, par leur science ou leur position, font autorité soit dans le corps médical, soit auprès des savants et des gens du monde.
Le second système a pour représentants tous ceux qui, les faits une fois admis , pensent que la science est incapable de les expliquer.
* Auteur de l'article Convulsionnaire dans le Dictionnaire des sciences médicales.
2 Médecin de la maison des aliénés de Charenton.
3 Auteur de l'Histoire du merveilleux.
LE MERVEILLÊtlX DANS LE JANSÉNISME. 131 § I".
OPINION d'hECQUET.
Ce pieux médecin janséniste était au nombre de ceux qui répudiaient les convulsions. 11 ^prétendait expliquer les phénomènes par le naturalisme^ c'est-à-dire prouver qu'ils n'étaient dus qu'à un jeu des forces de la nature chez chaque Individu. 11 n'admettait pas que les convulsions tinssent aux miracles de Paris, par la raison que voici : « Peut-il être raisonnable de penser, disait-il, que ce qui est essentiellement physique tienne à ce qui est purement spirituel, étant des choses aussi différentes les unes des autres qu'elles sont chacune d'un ordre essentiellement différent ' ? »
11 est certain que ce qui est essentiellement physique ne saurait tenir à ce qui est purement spirituel. La proposition d'Hecquet est donc une véritable naïveté ; mais il s'agit précisément de savoir si les phénomènes présentés par les convulsionnaires étaient ou n'étaient pas essentiel'lement physiques.
Hecquet cite l'exemple d'une convulsionnaire « qui se fait mettre la tète en presse sans que le crâne en soit brisé ou aucunement endommagé », et, en présence de ce fait, il suppose que le tourniquet ne pouvait serrer au delà d'Un point déterminé. Pitoyable défaite qui est démentie par l'histoire : on se souvient , en effet , que le tourniquet avait été inventé pour remplacer les frères , parce Qu'ils né pouvaient ffS',çer presser les sœurs. La supposition de l'auteur est donc inadmissible. Il se rejette, du reste , sut- la sUucture du crâne , qui , étant en forme de voûte, est d'autant plus résistant quOfi le prvsÈc tlavalitage *.
* Hecquet, première partie, p. 1.
- Id., deuxième partie, p. 126.
On a vu l'histoire de cette convulsionnaire qui cassait d'un coup de tête une table de marbre ', et l'on nous accordera que le procédé est peu usité. Hecqiiet n'en est nullement surpris : « Est-ce quelque chose de surnaturel qu'une si dure tête? » se demande-t-il. La réponse est négative, cela va sans dire; mais devinez pourquoi? Parce que, entre autres causes naturelles de la chose, « c'est, ajoutet-il, celle qui se trouve dans les corps de certaines nations, comme sont les Lapons et les Chinnois (*/c), lesquels, parce qu'ils habitent lés païs du monde les plus froids, ont des peaux si fermes et des os tellement compactes, que tout leur corps est comme dur. C'est donc, si l'on veut , un crâne plus dur dans la fille convulsionnaire que dans le reste des autres filles ^ »
En voilà assez, croyons nous, pour juger Hecquét et son système.
OPINION DE MONTÈGRE.
M. de Monlègre a rédigé l'article Convulsionnaire dans le grand Dicliotmaire des sciences médicales. On peut douter que le sujet lui plût beaucoup. Amené sur le terrain des secours meurtriers , l'auteur s'exprime ainsi : « Je dois dire que , quelle que soit ma répugnance pour admettre de semblables faits , il ne nia pas été possible de me refuser à les recevoir. » C'est fort bien, puisque sa conviction s'est formée, selon ce qu'il déclare, d'après V authenticité des témoignai] es sur lesquels ils sont fondés. « Mais ces faits, continue-t-il, sont pour la plupart placés
1 Voir plus haut, p. 53.
2 Hecquet, p. 103.
uniquement dans ma mémoire, hors de rang, et sans que mon esprit s'avise d'en tirer a neuve conséquence, d'en déduire le moindre jugement. » Si cette manière de faire est peu pliilosophique, en revanche elle a le mérite d'être fort commode. Ainsi pour vous, monsieur de !\Iontègre, qui avez fait de la physiologie la base de vos études médicales, vous constatez l'invulnérabilité du corps humain dans une série d'épreuves qui auraient dû tuer les gens , et votre esprit « s'avise de ne tirer de ce prodige aucune conséquence, ni d'en déduire le moindre jugement »? On dirait pourtant qu'un remords de conscience s'est emparé de l'auteur: car, après avoir loué Hecquet de ce qu'il rapporte toutes ces merveilles aux lois connues de la sensibilité et do l organisme j il se pose en face du problème et donne la solution suivante : « C'est donc dans un autre ordre de causes qu'il faut chercher celle des phénomènes qui nous occupent; elpour que cette cause ne soit point récusée, il est nécessaire qu'elle puisse avoir agi sans exception dans tous les cas où des phénomènes semblables ont été produits; or, il nen est qu une seule où l'on trouve ce caractère de vérité et d'universalité qui fait qu'elle convient également à tous les cas , et cette cause est la grande loi de r influence mutuelle et réciproque de notre rnoral sur notre physique et de notre physique sur notre moral ; c'est-à-dire l'influence des organes de la pensée sur tous les autres , et au contraire celle de tous ces autres organes sur ceux de la pensée ' — »
En d'autres termes : J'entends être invulnérable, et,
en vertu de l'influence de mon moral sur mon physique,
je le deviens. Mais si le procédé est si simple, pourquoi
donc voyons-nous tous les jours des blessures mortelles
< Monlègre, p. 232.
i34 LE MERVEILLEUX
survenir 6 des gens qui n'ont certes pas la volonté de se blesser ? Un maçon tombe de son échafaudage et se casse les membres; pourquoi l'influence du moral sur le physique ne le.préserve-t-elle pas de cet accident, tandis que le convulsionnaire est invulnérable? Est-ce que votre esprit, monsieur de Montègre, ne s'est jamais avisé de tirer de la comparaison de ces deuœ résultats dMcmxQ conséquence, et d'en déduire le moindre jugement?
Concluons que la prétendue explication de M. de Montègre laisse encore le problème à résoudre.