‹ Le mervèilleux dans le Jansénisme, [microform] le magnétisme, le Méthodisme et le Baptisme americains, l'épidémie de Morzine, le spiritisme; recherches nouvellesChapitre 44 sur 115 · OPINION DE BERTRAND · texte numérisé non relu

OPINION DE BERTRAND

« L'invulnérabilité est le phénomène le plus caractéristique, dit Bertrand, de l'épidémie qui nous occupe '...i. Nous ne chercherons pas à en proposer une explication. Nul doute cependant que l'état d'insensibihté complète, dans lequel se trouvaient les extatiques, ne diminuât beaucoup le danger des effroyables contusions qui auraient dû être le résultat de ces chocs violents. Mais, dirat-on, il ne s'agit pas ici de contusion, et tout le corps de la Salajnandre devait être broyé sous le poids du caillou qui tombait du plancher, ou bien la pointe du sucre d'orge sur lequel elle était appuyée devait la percer. Nous ferons observer que le corps de cette femme était tendu en arc, que le pieu portait sur les reins , et que la pierre ne tombait pas au point correspondant, mais sur l'estomac; que non-seulement les systèmes nerveux et musculaire devaient être dans un état tout particulier, mais que, déplus, la cavité pectorale pouvait opposer, par le mode d'inspiration

* Du magnétisme animal en France, p. 385.

DANS LE JANSENISME. 135

de l'air, une résistance dont nous ne nous faisons pas une idée. Ajoutons que les convulsionnaires, au moment où elles supportaient leurs grands secours, étaient ordinairement dans un état réellement convulsif , par suite duquel les choses devaient se passer autrement que s'il avait été question d'un corps inerte ou môme d'un corps vivant, mais en repos. » — - « Quant au procédé au moyen duquel on redressait les os des convulsionnaires à coups de bûche et de caillou; ou par les poids énormes dont on les surchargeait, il présente beaucoup moins de difficulté. Le corps humain , privé de sensibilité , doit se trouver à peu près dans le cas d'un végétal, qu'on peut comprimer, presser violemment , courber ou redresser, sans que ses fonctions vitales en soient altérées. Il y a même plus, c'est qu'on peut, dans ce cas, couper ou retrancher certaines parties sans craindre de produire dans la totalité de l'individu les désordres qui, dans toute autre circonstance, pourraient résulter d'une semblable séparation ^ »

L'entière bonne foi avec laquelle Bertrand expose qu'il n'a cherché à donner aucune explication des phénomènes de Saint-Médard ne permet pas de scruter trop à fond son opinion ; sans cela on pourrait lui faire bien des observations, notamment sur la sensibilité qu'il confond avec l'invulnérabilité , sur sa comparaison avec un végétal dont on peut couper ou retrancher certaines parties sans redouter de trop grands désordres. Cet exemple, en effet, n'a aucun rapport avec les phénomènes des convulsionnaires, puisqu'on ne pouvait point entamer leur corps, et que c'est justement cette propriété singulière dont il fallait donner l'explication. Il suffit, pour s'en convaincre, de rappeler, à propos de la comparaison spéciale émise par

* Du magnétisme animal en France, p. 392.

f36 LE MERVEILLEUX

Bertrand, le secours des pelles coupantes qui ne pouvaient

offenser le sein des convulsionnaires.

Bertrand, sans y prendre garde, a passé à pieds joints sur la difficulté. Son opinion nous laisse dès lors dans la même obscurité; mais, puisque ce n'est qu'une opinion hasardée, à àéhni à^V explication qu il ne cherche pas à doxiner, nous n'insisterons pas davantage.

§ ÏV.

OPINION DE M. CALMEIL.

Pouf M. Calmeil, les convulsionnaires sont des malades, et les convulsions le résultat d'un état maladif présentant les principaux symptômes de la théomanie extato-convulsive. Il assigne dès lors pour cause des convulsions l'hystérie et le délirq religieux.

{( Vojci en définitive , dit-il à la suite de son étude sur l'épidémie janséniste \ comment se peuvent résumer les données, aujourd'hui difficiles à acquérir, que l'on parvient à rassembler en dépouillant les principaux écrits qui traitent des événements survenus à Saint-Médard après la piort de Paris. »

« Le^ phénomènes musculaires offraient souvent les

caractères de l'hystérie (page 393) Quelquefois aussi

les accidents spasmodiqnes devaient ressembler à des secousses épileptiformes répétées. » (Page 393.)

« Dès 1732, l'hystérie se compliqua de phénomènes extatiques, de phénomènes catalepliformes. Un bouleversement complet commença à régner dans les principales 1 Tome II, p. 392 à iOO.

fondions encéphaliques des convulsiohnaires. Le délire de la théomanie mit le comble à tant d'accidents nerveux... Les plus ardents convulsionnaires appelarits, à l'exemple des convulsionnaires calvinistes, s'excitèrent [sic) le cerveau par la prière, par la privation de sommeil, par la privation de nourriture, et il ne régna plus que du désordre dans leurs déterminations, dans leurs jugements, dans leurs sensations, dans leurs sentiments religieux. »

« La monomanie de ces fanatiques offrit successivement une grande diversité dans ses modes d'expression. Les uns, pour ne laisser aucun doute sur le renversement des lois de la nature humaine opéré en leur faveur, et qui, selon eux {sic)^ les rendaient invulnérables, demandèrent des secours et des moyens de guérison à des furieux {sic) qui les exposèrent mille fois à périr sous le poids des coups qu'ils leur administrèrent... » (Page 395.)

« Quand des hommes et des femmes, infatués de leurs perfections et de leur sainteté, pullulent par milliers dans une cité, il faut se hâter de multiplier le nombre des asiles que l'on réserve aux maladies de l'esprit. » (Page 400.)

Analysons la théorie de M. Calmeil. Montgeron raconte que les convulsionnaires sortaient du commun du peuple; que le plus grand nombre se composait de jeunes enfants et principalement de filles ; que presque tous avaient vécu jusque-là dans l'ignorance et l'obscurité; que plusieurs étaient disgraciés de la nature; qu'il y en avait qui, hors de leur état surnaturel, paraissaient même imbéciles. « On le voit, dit M. Calmeil, comme dans toutes les épidémies convulsives jusque-là observées, la réaction des effets nerveux se faisait surtout sentir sur les sujets faibles ou vulé-

ludinaires, sur des enfants, des jeunes filles très-faciles à impressionner; sur des êtres dont l'organisation cérébrale laissait beaucoup à désirer '. » Nous voudrions bien savoir si c'est parce qu'ils étaient 1res- faciles à impressionner que deS' enfants, des jeunes filles demandaient et recevaient des secours tellement elîrayants que les plus braves auraient tremblé rien qu'à l'idée de pouvoir les subir. 4h! vous trouvez que l'organisation cérébrale de ces êtres faibles laissait beaucoup à désirer ? Mais quelle volonté pluâ énergique exigez-vous de l'espèce humaine que celle qui portait ces enfants, ces filles, à réclamer avec persistance « des moyens de yuérison à des furieux qui les exposèrent, dites-vous^, mille fois à périr sous le poids des coups quils leur administrèrent? w Connaissez-vous beaucoup d'individus parmi ceux dont l'organisation cérébrale ne laisse rien à désirer qui oITrent l'exemple d'un pareil prodige?

Arrivons à l'hystérie. Il semblerait tout d'abord que les exemples choisis par M. Calmeil auraient du le rendre assez réservé; car il cite entre autres la fille Bridan, qui continua pendant vingtrdeux jours à se mettre tous les jours sur la tombe de Paris, et chaque fois éprouva les mêmes convulsions que la première, souvent même plus grandes et en plus grand nombre^. On peut demander ù M. Calmeil si c'est un caractère des maladies de se produire à la volonté des malades dans un lieu déterminé et rien que là, avec retour périodique mathématiquement calculé. Poursuivons. « 11 est plus que présumable, dit encore l'auteur '', que plusieurs convulsionnaires qui entretenaient leurs appareils nerveux dans un état permanent de sure\ci-

ï Tome II, p. 3n.

2 Id., p. 395.

* Jd., p. 317.

talion finirent par succomber à des maladies cérébrales aiguës. )) Voilà donc des malades, puisque vous les tenez pour tels, qui ont l'art de s'entretenir dans leur état maladif!... Ce n'est pas tout. Aurait-on pu penser que l'hystérie conférât le don do l'improvisation '? « Cependant, dit M. Calmeil', plusieurs inspirés improvisaient sans présenter les signes du raplus-extatique; l'explosion d'une simple crise hystérique suffisait pour les jeter tout à coup dans une sorte d'accès d'exaltation intellectuelle dont l'entraînement les contraignait à donner cours à leurs idées. » C'est la thèse déjà émise par le docteur pour expliquer l'inspiration des Camisards'^. M. Calmeily tient. Ainsi l'hystérie rend orateur, orne du don de l'esprit les imbéciles, \es filles extrêmement timides dont le fond n'est {j^ ignorance, slupiclité, basse naissance^.

Si l'on se rappelle les secours prodigieux qu'ont reçus les convulsionnaires, on se demande depuis quand les filles recevant des coups d'épée dans les yeux sans blessure, des coups de bûche par milliers, restent invulnérables par cela seul qu'elles sont hystériques. Est-ce qu'en dehors des épidémies, de Loudun, des Camisards, de Saint-Médard ou autres de même nature, M. Calmeil a jamais vu des filles invulnérables? En connaît-il un seul exemple? Ce mot hystérique est vraiment admirable ! Une fille imbécile dans son état ordinaire a le don de révélation lorsqu'elle est en convulsion ^ : elle est hystérique. En voici une autre qui ignore la musique ^, mais elle entre en* convulsion ; soudain elle chante mélodieusement tant que dure son

ï Tome II, p. 347.

2 De l'inspiration des Camisards, p. 425 à 139.

3 Montgeron, II, p. 48.

* Voir plus haut, p. 43.

^ Jd., p. 62.

MQ LE MERVEILLEUX

accès : elle est hystérique. Une autre encore : celle-là on l'écrase, on la met en presse ', son corps résiste comme un corps d'airain : elle est hystérique. On la jette dans le feu^, on la précipite sur le pavé^, on lui donne l'estrapade*, tout cela sans dommage pour elle : hystérique, toujours hystérique. Et ces enfants^ qui recevaient les secours et qui restaient invulnérables étaient- ils hystériques aussi ? M. Calmeil connaît-il beaucoup d'enfants hystériques ? Ignorerait-il que l'hystérie n'a pas été constatée chez des enfants âgés de moins de clù? à quinze ans (voir Landouzy, page 184), tandis que les grands secours étaient demandés et reçus par des enfants de trois ou QUATRE ANS ? (Voir cj-dessus page 83.)

Quelques mois sur l'hystcrie.

Quoi qu'il en soit, en présence de la persistance que mettent quelques manigraphes à attribuer à l'hystérie les phénomènes observés chez les convulsionnaires de Saint- Médard, laissons un moment M. Calmeil, et recherchons ce qu'on entend par ce mot.

Nous recourrons aux écrivains dont l'autorité en pareille matière ne sera récusée par personne, c'est-à-dire à M. Dubois (d'Amiens)*', à Landouzy '', à Valleix ^,

1 Voir plus haut, p. 24, lU et 84,'

3 id.^ p. 84. ■ ^ /d., p. 87.

^ Id., p. 52.

^ Histoire philosophique de Vhtjpoœndrie et de Vhystérie, par E. Frédéric Dubois (d'Amiens), docteur en médecine, etc., 1 vol. in-8°, Paris, Deville-Cavellin, 4 833.

' Traité complet de l'hystérie, par H. Landouzy, professeur adjoint à l'école de médecine de Reims, etc., 4 vol. in-8'', Paris, J. B. et G. Baillière; Londres, H. Baillière, 4 846.

^ Guide du médecin praticien, Paris, J. B, Baillière, 1851, t. IV.

à Louyer-Willermay ' , à Georget ^ , à M. Foville ^. M. Dubois (d'Amiens) est l'auteur d'une histoire philosophique de r hystérie, couronnée par la Société royale de médecine de Bordeaux. C'est dans cet ouvrage que nous rechercherons d'abord quels sont les symptômes de l'hystérie. M. Dubois (d'Amiens) les expose ainsi * :

« Exclusive au sexe féminin , hysteria solis feminis propria est, règne pendant la période utérine de la vie, urget intra pubertatem et menstruorum cessationcm, — apparaît sous forme d'attaques subites , insultus morhi suhitaneus. — Invasion déterminée surtout par des émotions vives ; elle est brusque ou annoncée pendant quelques heures par des signes précurseurs : gaieté ou tristesse involontaires, pleurs sans motifs, rires presque convulsifs, soupirs profonds, crispations dans les membres; légers tournoiements dans l'abdomen; serrements du gosier, etc. — Les symptômes ont deux degrés.

» Premier degré. — Pesanteurs dans les membres ; engourdissements; crispations plus marquées; sentiment profond d'une constriction ascendante dans diverses parties de l'abdomen, qui est gonflé ou rétracté, umbilicus introlrakitur (Kampf, 196 ) ; sensation d'un corps étranger arrondi {globus hystericus)^ hyperkinesia interdum xax' i\o-/iy\y in visceribus abdominalis insignitur. Serrements de poitrine; soupirs continuels; besoin insatiable de respirer; palpitations; dyspnées; augmentation du serrement de poitrine; étranglement; sensation d'un corps étranger fixé au gosier; gonflement du cou; jugulaires gonflées; carotides vibrantes; suffocation; hémicrânie; douleur fixe et poignante dans une partie de la tête [clavus hystericus) ; face animée; serrements des mâchoires; roidissement général et volontaire des muscles locomoteurs ; peu après relâchement, puis roidissement nouveau plus ou moins prolongé; contorsions des membres. In paroxijsmo adhuc sut conscientia rematict, convulsiones leviores esse et magis in niembroriim Jlexione et extensione constare soient (Richtcr, ce). — Retour à la santé possible.

• Traité des maladies nerveuses, Paris, -ISiG, 2 vol. in-8".

2 Dictionnaire de médecine, article Hystérie.

3 Dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiques, Paris, 4833, t. X, p. 313.

4 Page 290.

>) Deuxième degré. ■ — Aux symptômes précédents succèdent, ou même apparaissent tout à coup les phénomènes suivants : cris douloureux et sauvages , perte incomplète de connaissance, quelquefois perte entière; face vultueuse; cou énormément gonflé ; battements du cœur tumultueux et violents ; contractions des muscles locomoteurs enlevées à la volonté; convulsions générailes effrayantes; efforts extraordinaires contenus à peine par plusieurs personnes; grands mouvements de flexion et d'extension; expuition fréquente; quelquefois salive un peu mousseuse, juais point d'écume à la bouche, neque spumat os neque Inlro jleclunlur poUices . Suffocation souvent imminente, tespiralio et circulalio ferc suspenduntur. — Tantôt les malades bondissent sur leurs lits, tantôt elles offrent des roidissemcnts presque tétaniques; quelquefois syncopes prolongées ou pertes de sentiment et de mouvement sans p Aleur de la face, ni froid des extrémités; la durée des attaques peut aller à plusieurs heures. Retour prompt à la connaissance. Post convulsiones statim adse redennt œgrotœ. — Retour à la santé possible, mais rarement à une santé bien complète. Tune prognosis in hijsteria quemadmodum in morhoferè semper ad/iiic immateriali et dynamico fausta, » (Loewenthal, 84.)

A ces traits généraux, M. t)ubois (d'Amiens) en ajoute un particulier qu'il est nécessaire de noter :

« Dans l'hystérie, dit-il *, on a quelquefois remarqué des attaques surprenantes par l'élocution comme inspirée, et par le grandiose des pensées de certaines malades ; ce qui faisait dire à Diderot que, dans le délire hystérique, la femme revient sur le passé, qu'elle lit dans l'avenjr, et que tous les temps lui sont présents. Rien qui se touche de plus près, ajoutait ce philosophe enthousiaste, que l'extase, les visions, les prophéties, les révélations, la poésie fougueuse jet l'hystéricisme. »

Tels sont les caractères symptomalolog'iques assignés par M. Dubois (d'Amiens) à Ihystérie. Quels rapports ont-ils avec ce que nous avons vu chez les convulsionnaires? Où est-il question que les femmes hystériques soient , pour ce motif, ornées du don de révélation, de celui de l'intel-

1 Page 352.

ligence ou de l'éloquence, comme celle multilude d'enfants, d'imbéciles jansénistes, qui, jiat-ce qu'ils avaient de certaines convulsions, faisaient des discours très-.<?«blimes^'^ Pourquoi M. Dubois (d'Amiens) ne nous dit-il pas que les hystériques sont inrulnérnhles comme les convulsionnaires à grands secours? Quel parallèle établir entre des malades et des gens dont la sniilé n était jamais ALTÉRÉE, quelle que fût la violence de leurs convulsions? On le reconnaîtra : les désordres produits par l'hystérie et les phénomènes observés chez les convulsionnaires ne présentent pas la moindre similitude.

Voyons maintenant comment s'exprime Landouzy dah§ son Traité complet de l'hystérie^ ouvrage couronné par l'Académie royale de médecine de Paris.

« Pour nous, dit l'auteur 2, comme pour la plupart des pathologistes anciens et modernes, l'hystérie consiste en une névrose de l'appareil générateur de la femme, revenant par accès apyrétiques, et offrant pour symptômes principaux un sentiment pénible de strangulation, la sensation d'une boule qui remonte de l'hypogastre ou de l'épigastre à la gorge, et, souvent, des convulsions accompagnées ou non de troubles sensoriaux ou intellectuels. »

A cette définition qui exclut déjà toute affinité avec /'efaNes convulsionnaires, Landouzy ajoute la symptomatologie suivante :

« Les premiers symptômes qui se manifestent prennent leur point de départ de l'épigastre ou de l'hypogastre, sous forme d'une impression souvent sourde et obscure, rarement aiguë et manifeste. Tantôt c'est un frémissement, un fourmillement, une chaleur vive ou un froid glacial qui s'irradient du basventre ou de l'épigastre au cou , tantôt la sensation d'une boule qui, s'étendant des mêmes parties et suivant le même trajet,

* Yoir plus haut, p. 44.

2 Page 46.

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