U4 LE MERVEILLEUX
détermiric, lorsqu'elle est parvenue à la gorge, une conslriction ou une suffocation telle que la malade craint de mourir étranglée ou suffoquée (^ce sont les expressions généralement employées). — En même temps surviennent des bouffées de chaleur au visage, une douleur de tète fixe et comme térébrante (clpu hystérique), des tintements d'oreilles, des palpitations, des crampes, des borborygmes, des coliques plus ou moins violentes, du météorisme; quelquefois des vomissements, des éternuments, des pleurs. Ces derniers symptômes annoncent ordinairement la iin de l'accès, qui se termine souvent par l'émission d'une urine limpide, ou par une excrétion utérine ou vaginale plus abondante que de coutume. — Dans cette forme non convulsive peuvent survenir des cris, la perte complète ou incomplète de connaissance, l'extase, le somnambulisme, les idées délirantes, la syncope, et enfin tous les autœs accidents que nous étudierons plus loin, sauf les convulsions. — Réduite au contraire à son minimum d'intensité, la forme non convulsive consiste uniquement dans un simple paroxysme très-long ou très-court, constitué par la seule sensation plus ou moins pénible de la boule hystérique, avec bouffées de chaleur, palpitations, pleurs, anéantissement,etc. K.. — Dans la forme convulsive, les spasmes peuvent se montrer presque immédiatement, ou graduellement, après que les autres symptômes sont parvenus à un plus haut degré. Dans ce dernier cas, la crise suit la manhe que nous venons de décrire, sauf l'invasion des convulsions , qui surviennent en général quand la constriction cervicale est arrivée à son maximum d'intensité... Dans le premier cas, c'est-à-dire si les spasmes Surviennent immédiatement, la malade tombe à terre; et cette chute est précédée ou accompagnée par un cri , la face et le cou se tuméfient, les veines jugulaires se dessinent sous la peau, les traits du visage sont contractés de mille manières; la suffocation et l'étranglement paraissent imminents; les yeux, les membres et le tronc sont agités par les mouvements les plus désordonnés et les plus violents. Quibusdam solum oculi, aliis lincjua, aliis arlus mit alia quœpiam pars convzllunlur pcr varia et inordinala iatervalla, muUaqxie alia sijinptomata comitanlnr, ut deliria, mentis sensuumque lœsiones tam internorum quant exlernorum. (Primerose, lib. m, cap. 7, p. 183.) — Quelquefois ces convulsions revêtent les caractères du tétanos et parti-
1 Page 27. •
cipent à toutes ses variétés; d'autres fois, on remarque une immobilité cataleptique générale, ou des phénomènes de catalepsie dans un seul membre , les autres parties du corps continuant à se convulser. — Tantôt se mordant et se frappant elle-même, tantôt frappant et repoussant les personnes qui veulent la contenir, la malade se porte constamment les mains soit à la poitrine ou au bas- ventre, comme pour indiquer un point douloureux, soit au cou et à la poitrine, comme pour arracher l'obstacle qui l'étrangle. — Outre les morsures des bras et des mains , on en voit survenir encore de très-profondes aux lèvres et à la langue, sous l'influence des convulsions maxillaires, qui amènent aussi une salive parfois assez épaisse pour paraître écumeuse. — C'est surtout dans ces accès conviilsifs portés à un haut degré que se remarquent le rire et les pleurs, les cris les plus bizarres, les paroles les plus insensées, les aveux les plus compromettants, enfin la perte complète de connaissance et ces syncopes prolongées qui vont jusqu'à simuler la mort. — Du reste, les phénomènes d'expression, tels que les cris, les plaintes, les rires ou les larmes, indiquent presque à coup sûr, comme dans la forme précédente , la fin prochaine de l'accès , qui se termine presque toujours aussi par les excrétions notées plus haut *. «
A ces symptômes généraux, Landouzy, comme M. Dubois (d'Amiens), ajoute l'indication de certains symptômes particuliers entre lesquels nous distinguons les suivants :
« Chez d'autres malades, dit-il, ces paroxysmes s'accompagnent d'un tel désordre intellectuel, qu'elles se mordent les mains, s'arrachent les cheveux, se déchirent la chair avec les ongles, et se jettent sur tous les objets à leur portée pour les briser, ou sur les personnes qui les entourent, fût-ce leurs amies les plus chères, et même leur mère, soit pour les mordre, soit pour les frapper, soit pour mettre leurs vêtements en pièces ^ »
Puis il parle du délire, de l'exaltation, de l'haliu-
1 Page 28.
2 Page 59,
cination chez les hystériques, et il s'exprime ainsi * :
« Le délire n'est pas rare... pendant les accès d'hystérie. Quand la maladie résulte d'une cause morale, les idées délirantes roulent ordinairement sur tout ce qui se rapporte à cette cause... D'autres fois, c'est un délire furieux, avec envie de battre, de mordre, de se sauver, de se suicider.... Dans certains cas, on constate une céphalalgie atroce, la dilatation des pupilles, la fixité du regard, des soubresauts, du coma, des symptômes apoplectiques, de la carphologie même, ou d'autres phénomènes qui pourraient en imposer, et qui en ont déjà imposé pour une méningite aiguë ou pour de graves complications. Les hallucinations, les ■ illusions et la perversion des sens se remarquent aussi dans un assez grand nombre d'accès. Les unes aperçoivent sans cesse, pendant la crise, l'objet qui a causé leur première frayeur ; les autres accusent les sensations les plus extraordinaires, se plaignent de cordes qui leur compriment les membres, de bêtes qui leur rongent les os, etc., etc. — Dans quelques crises, c'est une sorte d'extase ou de somnambulisme; dans d'autres, une exaltation qui accroît d'une manière subite et élève à un degré vraiment extraordinaire les facultés intellectuelles. »
Passant ensuite à cette circonstance que certaines malades profèrent des jurements grossiers, des épithetes obscènes y langage si peu en harmonie avec leur éducation et leurs habitudes, Landouzy ' en rapporte l'explication donnée par ces malades elles-mêmes :
« A savoir : que plus ces expressions leur paraissent révoltantes par leur grossièreté, plus elles sont tourmentées de la crainte de les proférer, et que cette préoccupation si vive est précisément ce qui les leur met au bout de la langue, quand elles ne peuvent plus la maîtriser. »
Ailleurs, notre auteur précise le caractère des douleurs hystériques ^ :
« L'un des caractères les plus constants des douleurs hysté-
i Page 83.
2 Pages 85 et 86.
3 Page 98.
riques, c'est leur prodigieuse intensité en l'absence de symptômes locaux capables de rendre compte de la violence des souffrances. On en aura une idée par les cris que poussent les malades au moindre attouchement de la partie affectée, et surtout en se rappelant ces deux hystériques qui, dans l'espoir de se débarrasser de leurs douleurs, siipporteut, l'une, l'amputation du genou, l'autre , deux fois l'amputation de la cuisse, la section du nerf sciatique et l'extraction de la tête du fémur. »
Enfin, Landouzy résume de Ja manière suivante l'ensemble de ces symptômes particuliers^ on jugera par là de leur parenté avec les phénomènes qui nous occupent :
« Boule hystérique; constriction pharyngo- œsophagienne; dysphagie; convulsions laryngiennes; convulsions; perte de connaissance, syncopes; circulation sanguine; sécrétions : gazeuse , urinaire , utérine, vaginale ; ptyalisme ; injection du système capillaire cutané; sueurs; délire, exaltation, hallucination, etc.; rires, pleurs; fonctions digestives; dégagement d'électricité; soubresauts, craquements; douleurs; douleurs hystériformes consécutives aux lésions organiques de l'utérus ; paralysie, aphonie, dysphagie; amaurose; paralysie vésicale. »
Nous reviendrons maintenant à la question que nous posions plus haut : Quelle ressemblance prétend-on trouver entre les femmes hystériques et les convulsionnaires jansénistes? Quelle analogie établir entre une femme qui, comme dans l'hystérie, cherche à arracher de son cou Vobstacle qui l'étrangle, et la convulsionnaire qui se fait serrer la trachée-artère au point que la langue sort de la bouche d'environ deux ■ doigts, enflée et de couleur bleue ' ? Quelle identité trouve-t-on entre les hystériques qui se déchirent la chair avec les ongles, et les convulsionnaires qui recherchent les grands secours avec volupté et demeurent invulnérables? Qu'y a-t-il de commun,
1 Voir ci-dessus les secours donnés à la fille Nicette, p. 88.
encore une fois, entre l'hystérique prononçant les paroles les plus insensées, et cette multitude d'enfants et d'imbéciles qui, doués du don de l'intelligence et de l'éloquence, font, durant leurs convulsions, des discours trèssublimes ^y et cela pendant des mois et des années de suite ? Quel rapport établir entre ces femmes hystériques qui se plaignent de cordes qui leur compriment les membres, de bêtes qui leur rongent les os, et les convulsionnaires qui recherchent les grands secours avec tant d'avidité qu'il faut leur donner de trente à quarante maille coups de bâche dans un mois? Y a-t-il égalité de situation entre les hystériques qui profèrent des paroles obscènes parce que, tourmentées de la crainte de les proférer j, cette préoccupation si vive est précisément ce qui les leur met au bout de la langue^ et les convulsionnaires qui, en prononçant des discours, sentent qu'une puissance supérieure remue leur bouche et forme les paroles sans que leur VOLONTÉ ait besoin d'y contribuer ' ? Enfin quelle similitude y a-t-il entre des femmes malades dont les douleurs hystériques sont telles qu'au moindre attouchement de la partie affectée elles poussent des cris violents , et ces autres femmes dont la santé n'est jamais altérée par les secours les plus meurtriers ?
Non , l'hystérie n'a rien de commun avec l'état des convulsionnaires : c'est en vain que l'on cherche à établir la parité, l'analogie : les accidents observés dans les deux cas accusent la plus entière dissemblance.
Faudra-t-il recourir maintenant aux autres auteurs qui ont traité de l'hystérie pour s'assurer si, dans la symptomatologie de cette maladie , on pourrait trouver quelques
1 Voir plus haut, p. 44.
2 Voir ci-dessus, page 45.
points de rapprochement avec ce que l'on a vu chez les convulsionnaires? Ce serait fort inutile; consultez Valleix, qui adopte la symptomatologie de Landouzy; parcourez Louyer-Willermay, Georget, M. Foville, la question ne se déplacera pas, parce qu'elle ne peut pas être déplacée, attendu que l'hystéri^jest une maladie et que les convulsions des convulsionnaires ne constituent pas une maladie. Par conséquent, l'hystérie ne saurait expliquer les convulsions.
Continuation de V examen de V opinion de M. Calmeil.
M. Calmeil sera-t il plus heureux avec le délire? car ^ c'est par le délire qu'il tente d'expliquer encore les secours meurtriers. 11 ne voit dans toutes ces extravagances quun renforcement d'exaltation religieuse \ dû aux suggestions du délire religieux'^. Il prétend ensuite que la 7^age de Vhoinicide et du suicide s'était emparée d'une grande partie de la secte des appelants ^ . Enfin , il compare les convulsionnaires à un 'peuple d' épileptiques et de monomaniaques "*, et il ajoute qu'une affection mentale épidémique régnait parmi les appelants ^.. ., que V histoire de la folie religieuse fournit seule effectivement des exemples d'un pareil scandale *'.
Mais où donc l'honorable M. Calmeil a-t-il vu cette rage du suicide et de l'homicide? Aurait-il lu assez peu attenti-
1 Tome II, p. 370.
3 Id., p. 373.
6 Id., p. 383.
iSO LE MERVEILLEUX
\emenUous les auteurs pour n'avoir pas vu qu'on ne donnait les secours meurtriers gwe parce qu'on savait les convulsionnaires invulnérables? C'était si peu pour les tuer, qu'on les leur administrait pour les soulager, et que de là leur vint le nom de secours. Si ces secours ont été qualifiés de meurtriers^ ce n'est pas parce qu'ils l'étaient; mais parce que en réalité ils auraient du l'être si.... les convulsionnaires n'avaient été que des hystériques, que des délirants. Que vient donc faire ici ce peuple à'épileptiques^ de monomaniaques? Vous savez bien que tous ces jansénistes avaient une volonté arrêtée, un but nettement déterminé qu'ils poursuivaient sans relâche, avec persévérance et surtout avec toutes les précautions possibles pour échapper aux recherches de la police , ce qui dénote une somme suffisante de calcul pour exclure toute idée d'hallucination, de monomanie, d'affection mentale.
Mais M. Calmeil ne se borne pas à professer que le délire rehgieux enfante les secours meurtriers ; il entend encore donner la raison d'être de l'innocuité de ces secours sur le corps des convulsionnaires. Écoutons-le :
« L'énergique résistance qu'opposaient sur les convulsionnaires de Saint-Médard la peau, le tissu cellulaire, la surface du corps et des membres au choc des coups, est certainement faite pour causer de la surprise. Mais beaucoup de ces fanatiques se faisaient une grande illusion en se figurant qu'ils étaient invulnérables ; car il a été vingt fois constaté que plusieurs d'entre eux offraient, à la suite des cruelles épreuves qu'ils sollicitaient, de larges ecchymoses sur les téguments et d'innombrables contusions sur les surfaces qui avaient supporté les plus rudes assauts. Du reste, les coups n'étaient jamais administrés que pendant la tourmente convulsive; alors le météorisme du veuti-e.
DANS LE JANSÉNISME. i51
l'état de spasme de l'utérus sur les femmes , du canal alimentaire sur tous les malades; l'état de contraction , d'éréthisme , de turgescence des enveloppes charnues , des plans musculaires qui " protègent et recouvrent l'abdomen, le thorax, les principaux troncs vasculaires, les surfaces osseuses, devaient singulièrement contribuer à atténuer, à amortir, à annuler la violence des coups. N'est-ce pas en plaçant, par la force de la volonté surexcitée, tout l'organisme dans des conditions d'éréthisme à peu près analogues , que les boxeurs et les athlètes se trouvent en état de braver jusqu'à un certain point le danger de leur profession? Il est à remarquer enfin qu'on se servait, pour frapper sur le corps des convulsionnaires, de corps ou d'objets volumineux à surfaces plates ou arrondies, à contours cylindriques et émoussés; or, l'action de pareils agents physiques n'est pas à comparer, quant au danger qui s'y attache, à celle des cordes , des verges , des instruments souples, flexibles, à arêtes prononcées. Au total, le contact et l'impression répétés des coups produisaient sur les convulsionnaires l'effet d'une sorte de massage salutaire, et rendaient moins poignantes ou moins sensibles les tortures de l'hystérie. 11 eût été préférable, sans aucun doute, d'adopter l'usage de secours moins meurtriers; la fureur de se signaler par un privilège comme miraculeux, plus encore peut-être que le besoin instinctif d'un prompt soulagement, poussait les convulsionnaires théomanes à faire choix des moyens les plus propres à agir sur l'imagination d'une populace qui ne pouvait plus être tenue en haleine que par de continuels tours de force ^ »
Eh bien! nous le demandons à quiconque a lu en quoi consistaient les secours meurtriers et a constaté l'in- 1 Tome II, p. 386.
vulnérabilité des convulsionnaires qui les recevaient, nous demandons si l'on peut tenter d'expliquer par la physiologie un phénomène aussi contraire à toutes les lois de la physiologie. Vous l'admettez, soit, puisque vous prétendez l'expliquer; mais, degrûce, ne l'expliquez pas, puisqu'il est le renversement de la science, et surtout ne parlez pas de massage salutaire : le public pourrait être tenté de sourire.
Quelle peut donc être la cause d'aussi singulières appréciations? Hélas! celte cause est bien simple; elle tient à l'habitude où est M. Calmeil, au lieu d'adopter les faits tels qu'ils sont, de les écourter, de les analyser, pour ramener le texte à une idée préconçue. Déjà nous l'avions repris sur ce point, à propos de l'épidémie desCamisards : c'est pis encore ici. On a lu plus haut, page 66, le récit des convulsions de Jeanne Thénard. M. Calmeil l'a donné aussi; mais il a supprimé les trois dernières lignes que voici : « Ses » mouvements passés, elle était aussi fraîche, aussi tran- » quille, et se portait aussi bien que si elle ne les avait pas » eus,» M. Calmeil ne connaissant point, en dehors des convulsionnaires de Saint-Médard ou desCévennes, de malheureux sujets aux convulsions qui, à peine l'accès terminé, se portent aussi bien que s'ils ne les avaient pas eues , n'a trouvé rien de mieux que de supprimer ici ce qui aurait gôné sa théorie. Autre exemple : à l'appui de sa thèse sur l'hystérie, M. Calmeil cite la maladie convulsive qui précéda la guérison de la fille Giroust (voir page 70), comme présentant le caractère hystérique bien prononcé ^. Mais dans ce cas bien prononcé, il est dit que la fille Giroust avait prédit le moment de sa guérison et avait guéri alors en effet. M. Calmeil juge convenable de supprimer
i Tome II, p. 323.
ce passage. Pourquoi? Passons au jeûne de Fontaine. M. Calmeil n'hésite pas à le tenir pour le résultat de ce cruel délire qui tient de V inspiration *. Et tous ses lecteurs de répéter : Cruel délire I Qu'y a-t-il là d'étonnant? M. Calmeil a supprimé cette phrase de Montgeron : « Dans » cet état forcé, il (Fontaine) conservait une entière » LIBERTÉ d'esprit. )) Vous entendez, entière liberté d'esprit!... Mais comme il fallait absolument que Fontaine fût une victime du cruel délire, ce passage a été supprimé. Au surplus, quand M. Calmeil ne supprime pas, il analyse, et c'est bien plus grave. Qu'on en juge par Vohservution de la femme Thévenet, Vune des plus intéressanteSy selon lui, de toutes celles qui ont été recueillies sur les théomanes de Saint-Médard ^. Voici le texte tel qu'il est rapporté dans dom Lataste ', où M. Calmeil Va puisé ; nous mettons en regard le texte de M. Calmeil lui-même *.
Convulsions de la femme Thévenet^.