CHAPITRE DEUXIÈME
PHÉNOMÈNES OBSERVÉS CHEZ LES BAPTISTES AMÉRI- CAINS. JERKERS ET BARKERS OU SEGOUEURS
Eï ABOYEURS. JUMPERS OU SAUTEURS.
Les méthodistes ne furent pas les seuls à être saisis par la fièvre spirituelle; les baptistes en furent particulièrement atteints de 1799 à 4803, à l'occasion de ce que les protestants sont convenus d'appeler un réveil religieux, réveil qui éclata à cette époque dans les États du sud et de l'ouest des Étals-Unis. Ce sont encore des camp-meetings qui réunissaient la foule autour des prédicateurs , mais cette fois le Saint-Esprit se manifesta chez les inspirés par des phénomènes si caractéristiques, qu'ils en reçurent le nom de secoueurs et A'aboyeurs. « De toutes parts, raconte Grégoire ', affluent des curieux pour voir ces parades religieuses, composées quelquefois de dix à douze mille personnes de tout âge, de toute couleur, des deux sexes, qui sautent, chantent, dansent, crient, rient, pleurent, écument, se roulent, s'évanouissent par centaines; dans une seule de ces assemblées, le nombre de maniaques tombés en pâmoison s'est élevé à huit cents. L'enthousiasme se prolonge par le rapprochement des individus. Les rollings-excrcises consistent à tourner rapidement comme les derviches, jusqu'à ce que, couverts de sueur, les figurants tombent par terre, quelquefois dans l'eau ou dans la boue. Alors on les porte dans » Tome IV, p. 496.
un lieu convenable; on prie, on chante autour d'eux. Ces personnes tombées en pâmoison perdent la parole. En reprenant leurs sens, les uns se disent grands pécheurs et désespèrent d'obtenir leur pardon , par la grâce de Jésus- Christ; d'autres prétendent l'avoir obtenu. A. ces explosions se distinguent les jerkers ou secoueurs. Ils commencent par des branlements de tête, en avant et en arrière, ou de gauche à droite, qui s'exécutent avec une inconcevable rapidité; bientôt le mouvement se communique à tous les membres, et les secoueurs bondissent dans toutes les directions. Les grimaces sont telles, que la figure est méconnaissable, surtout parmi les femmes, qui n'offrent plus que l'aspect hideux d'un costume en désordre. Plusieurs fois on a remarqué que ces transports se communiquaient sympathiquement et prenaient le caractère d'une affection nerveuse. On cite un ministre presbytérien qui, en haranguatit sa congrégation contre cette manie, en fut atteint subitement et devint lui-même jerker. Dans les tavernes, on a vu des joueurs, des buveurs, jeter tout à coup les verres, les bouteilles, se livrer aux folies qu'on vient de décrire, et qui ne sont pas encore le dernier terme de dégradation auquel soient descendus des êtres à figure humaine; car la prime est due sans doute aux barkers ou ahoyeursy qui, marchant à quatre pattes, comme les chiens, grincent des dents, grognent, hurlent et aboient. » QxxdJA ax}i\ jumpers ovi sauteurs , voici ce qu'on Ht dans Grégoire ^ : « Sur la tige du méthodisme naquirent, vers l'an 4760, dans le pays de Galles et le comté de Cornouailles, Xe^jumpers qm sauteurs, sectateurs de Harris Rowland et de William Williams , surnommé \q poète gallois. Ce dernier publia un pamphlet pour justifier la singularité de leur 1 Tome IV, pages 484 à 487.
dévotion et l'usage de sauter, grogner, hurler Les
ischours ou écumeurs du Caire, du ton le plus bas, s'élèvent graduellement aux cris les plus aigus, auxquels ils associent des extravagances inouïes. 11 en est de même des jumpers, qui se croient mus par une impulsion divine. Tel débute en prononçant des sentences détachées d'un ton de voix presque sourde, qu'il pousse jusqu'au beuglement avec des gestes violents, et finit par des sanglots; un autre lui succède et se borne à des exclamations; un troisième gambade de toutes ses forces et entrecoupe ses bonds par quelques mots dont le plus usité est goyoniant (gloire); un quatrième tire de son gosier des cris qui imitent ceux de l'instrument d'un scieur de pierre. L'enthousiasme se communique à la foule, qui, hommes et femmes, ayant les cheveux, les habits en désordre, crient, chantent, battent des pieds, des mains, et sautent comme des maniaques; ce qui ressemble plus à une orgie qu'à un service religieux. En sortant de là, ils continuent leurs grimaces à trois ou quatre milles de distance; mais il en e.st, surtout parmi les femmes, qu'on est obhgé d'emporter dans un état d'insensibilité. Évans assista, en 1785, à une scène de ce genre, près Newport, en Montmouthshire. Le prédicant finit son sermon en recommandant de sauter, parce que David dansa devant l'arche 11 accompagnait son discours d'une agitation qui semblait préluder à la danse. Alors neuf hommes et sept femmes, en gémissant, commencèrent à sauter çà et là; une partie de l'auditoire leva la séance; mais les jumpers continuèrent leurs gambades /lepuis huit heures du soir jusqu'à onze William
Sampson, étant, vers 1804, sur la côte nord du pays de Galles, y vit les jumpers, qui ont beaucoup de chapelles. Le droit d'y prêcher par inspiration appartient, dit-il, à
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tout âge, à lout sexe. Parmi ceux qui étaient en convulsions, i! vit des vieillards mordre et niâcher l'extrémité de leurs bc\tons en grognant comme les chats qu'on chatouille sur le dos. Les plus jeunes s'élançaient en l'air vers VA(jneau invisible de Dieii; et une jeune fille qu'il interrogea sur le motif de ces sauts lui dit qu'elle sautait en ï honneur de Vjlgnemi. »
Ici encore, les hurlements, les sauts, les contorsions, la communication des convulsions nous rappellent les convulsions de Saint-Médard, nous y trouvons môme des points particuliers de ressemblance. Chez les jansénistes, la dame Lopin aboyait et fut qualifiée à'ahoyeuse; le chevalier Folard avait des mouvements qui étaient véritablement ceux du secoueur américain , enfin ces vieillards qui mordent le bout de leurs bâtons ne rappellent-ils pas les jansénistes c^\7nordaieni ' ? Nous ne parlons pas de l'immoralité qui régna parmi les convulsionnaires jansénistes, aussi bien que parmi les convulsionnaires méthodistes ou baptistes, comme elle régna aussi parmi les trembleurs des Cévennes^. L'immoralité est au fond de tous ces phénomènes; elle devient par conséquent un signe dislinctif, spécial, de leur commune origine. En résumé, on peut conclure des traits de ressemblance que nous venons de rappeler, à l'identité de nature des phénomènes observés chez les méthodistes et baptistes américains et chez les sectateurs du diacre Paris.
* Voir ci-dessus page 49.
2 De l'inspiration des Camisards, p. 167.
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