‹ Le mervèilleux dans le Jansénisme, [microform] le magnétisme, le Méthodisme et le Baptisme americains, l'épidémie de Morzine, le spiritisme; recherches nouvellesChapitre 65 sur 115 · CHAPITRE TROISIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIEME

LES REVIVALS ET CAMP-MEETINGS EN i828 ET DE NOS JOURS.

Les scènes que nous venons de décrire n'ont rien perdu de leur étrangeté et de leur intensité à plus de vingt-cinq ans de dislance, c'est-à-dire en 1828, si on en juge par les récits de mistress Trollope.

Parlons d'abord des revivais ' :

« Ce fut, dit mistress Trollope^, dans la principale des églises presbytériennes de Cincinnati que je fus deux fois témoin des hideuses scènes que je vais décrire. Chaque jour les ramène avec une parfaite uniformité. Qui connaît l'une de ces représentations les connaît toutes. Nous étions au milieu de l'été; mais le service auquel on nous avait priée d'assister ne devait pas commencer avant la nuit. Le temple était bien éclairé, et il y avait un concours de monde à n'y pas tenir. Nous aperçûmes, en entrant, trois prêtres debout et rangés côte à côte dans une espèce de

1 On entend par revivais les prédications périodiques faites par les ministres protestants pour ranimer, dit mistress Trollope, le zèle et l'exaltation de leurs partisans. Tous les ans, ajoute l'auteur, à des époques fixes, les membres les plus ardents du clergé se mettent en route à cet elTet et parcourent le pays. On voit ces missionnaires arriver'dans les bourgs et dans les villes par douzaines et par centaines, selon l'importance du lieu, et y planter leurs lentes, tantôt pour huit jours, tantôt pour quinze, et quelquefois même, si la population est considérable, pour un mois. Durant cet intervalle, les journées tout entières, et souvent la plus grande partie des nuits, sont consacrées à des prédications et à des prières dans les différentes églises et chapelles du lieu. C'est là ce qu'on appelle un revival- (Mistress Trollope, lomcl, page 123.)

2 Mœurs domestiques des Américains, tome I, page 127.

tribune, élevée à l'endroit où se trouve ordinairement l'autel ; cette tribune, qui ressemblait aux chaires de nos temples, était ornée de draperies cramoisies ; nous prîmes place sur un banc qui se trouvait auprès de la balustrade qui l'entourait. Le prôtre qui était au milieu priait; la prière était d'une extravagante véhémence et d'une familiarité d'expression choquante. Après la prière, il chanta une hymne, puis un autre prêtre se mit au milieu et commença à prêcher. 11 déploya dans son sermon une éloquence rare , mais le sujet qu'il avait choisi était affreux. Il décrivit avec une excessive minutie les derniers et tristes moments de la vie humaine ; ensuite il peignit les changements affreux que le corps subit graduellement après la mort, et il arriva au tableau de la décomposition. Tout à coup le ton de son discours, qui jusque-là avait été celui d'une description exacte et simple, changea : il fit entendre une voix aigre et perçante, et, penchant la tête en avant comme pour fixer ses regards sur un objet qui se trouvait au-dessous de la tribune..., le prédicateur nous fit connaître ce qu'il apercevait dans les profondeurs qui semblaient ouvertes devant lui : c'était, comme on voit, une heureuse invention pour frapper les esprits faibles par la description de l'enfer. De toutes les images que peuvent fournir le feu, la flamme, le soufre, le plomb fondu, les fourches rougies faisant palpiter des nerfs, des membres, des chairs, aucune ne fut oubliée parle prédicateur. 11 suait à grosses gouttes; ses yeux roulaient avec horreur; ses lèvres étaient couvertes d'écume, et chacun de ses traits respirait la profonde terreur qu'il aurait ressentie s'il eût réellement été témoin de la scène qu'il décrivait. Le jeu de l'acteur fut parfait. Enfin, il jeta sur ses deux assistants a droite et à gauche un regard languissant où se peignait sa faiblesse ;

il s'assit et essuya la sueur qui inondait son visage. En ce moment les deux autres prêtres se levèrent et entonnèrent une hymne. Tous les assistants, le visage couvert de la pâleur de la mort, étaient frappés de stupeur, et ce ne fut que quelques instants après qu'ils purent unir leurs voix à celles des prêtres. Lorsque les chants eurent cessé, un autre prêtre occupa la place du milieu, et, d'une voix douce et pleine d'affection, il demanda aux fidèles si ce qu'avait dit son frère était arrivé jusqu'à leur cœur, s'ils désiraient éviter l'enfer qu'il leur avait fait voir. — S'il en est ainsi, venez , continua-t-il en étendant les bras vers les assistants, venez à nous, et nous vous montrerons Jésus, le doux et bien-aimé Jésus, qui vous délivrera de l'enfer. Mais il faut que vous veniez à lui, vous ne devez point avoir honte de venir! Cette nuit, vous direz au doux Jésus que vous ne rougissez pas de lui. Nous allons vous ouvrir le chemin. Les bancs destinés aux pécheurs inquiets vont vous être ouverts. Venez donc, venez vous asseoir sur le banc d'anxiété [anxious bench)^ et nous vous ferons voir Jésus. Venez, venez, venez! On entonna une hymne; alors un des prêtres fit évacuer un ou deux bancs qui longeaient la balustrade, et il renvoya au fond de l'église ceux qui s'y étaient assis. Les chants ayant cessé, un des trois prêtres exhorta encore les assistants à ne point rougir de Jésus, les invita à venir prendre place sur le banc d'anxiété et reposer leurs têtes sur son sein. — Nous allons chanter encore une hymne, continua le prêtre, afin de vous donner tout le temps de vous résoudre. Et les chants recommencèrent. En ce moment, dans toutes les parties du temple, il se fit un mouvement léger d'abord, mais qui prit par degrés un caractère plus décidé. De jeunes filles se levèrent, s'assirent, puis se levèrent de nouveau. Alors les portes

des bancs s'ouvrirent, et l'on vit s'avancer en chancelant plusieurs jeunes Glles, les mains jointes, la tôte penchée sur la poitrine, et tremblant de tous leurs membres. Les chants continuaient toujours. Ces pauvres créatures approchèrent des bancSj et leurs sanglots et leurs gémissements commencèrent à se faire entendre. Elles s'assirent sur les bancs danœiété; l'hymne fut suspendue, et deux prêtres, descendant de la tribune, s'avancèrent, l'un adroite, l'autre à gauche du banc, et murmurèrent des paroles ù l'oreille des jeunes filles qui tremblaient toujours. Ces paroles n'arrivaient pas jusqu'à nous; mais en ce moment les cris et les sanglots s'accrurent d'une manière horrible. Ces faibles créatures, les traits altérés et couverts de pâleur, tombèrent à genoux sur les dalles, et bientôt leur visage alla frapper la terre. Des cris et des gémissements extraordinaires se faisaient entendre, et de temps en temps une voix s'écriait avec des accents convulsifs : — 0 Jésus, Jésus! mon Sauveur! venez à mon secours! Et d'autres choses semblables. Cependant les deux prêtres continuaient à parler bas aux jeunes filles; de temps en temps, ils montaient sur les bancs et ils annonçaient à l'auditoire de toute la force de leurs poumons que l'opération du salut s'accomplissait; alors, de toutes les parties de l'église s'élevaient ces cris brefs et perçants : Amen! (jloire! amen! pendant que les pénitentes, presque étendues sur le pavé, continuaient à recevoir des exhortations murmurées à leur oreille, et de temps en temps des caresses mystiques '. Il faut le dire, plus d'une fois je vis le bras du prôlre passé

* Impossible de ne pas voir, dans la scène décrite par mistress Trollope, la plus entière ressemblance avec celles qui se passaient chez les trembleurs des Cévennes, pour opérer la communication de l'esprit: tout y est, et jusqu'au baiser, rien n'y manque. (Voir notre ouvrage Dé l'inspiration des Camisards, p. 22 et 47.)

autour du cou d'une jeune fille. Un grand nombre de ces créatures étaient en proie à à' horribles convulsions, et, quand le tumulte fut parvenu à son plus haut point, le prêtre qui était resté à la tribune entonna une hymne d'une voix forte, comme pour essayer de couvrir les cris des pénitentes. C'était un spectacle horrible de voir ces pauvres filles, à peine au matin de la vie, frappées de terreur, livrées à d'affreuses convulsions, affaiblies et énervées pour toujours. Je remarquai une de ces faibles créatures, qui ne devait pas avoir plus de quatorze ans, soutenue dans les bras de ses compagnes plus âgées; son visage était couvert de la pâleur de la mort, ses yeux hagards étaient privés de tout sentiment, et des flots d'écume ruisselaient sur son menton et sa poitrine. Sur tous ses traits étaient empreintes les apparences d'un idiotisme complet. Un prêtre s'approcha, et, prenant la main délicate de cette convulsionnaire : Jésus est avec elle! Dieu soit béni! dit- il

froidement, et il passa

.... Est-il nécessaire de dire que les femmes seules obéirent à l'appel des prêtres et vinrent s'asseoir sur les bancs d'anxiété, et que la plus grande partie étaient de Irès-j-eunes femmes? La congrégation avait revêtu ce jourlà ses habits de fête, et les dames les plus jolies et les plus élégantes de la ville assistaient à cette indigne cérémonie. »

Passons aux camp-meetings.

« On m'avait dit, raconte mistress Trollope ', qu'assister à un camp-meetiny , c'était se trouver sur la porte du ciel et le voir ouvert devant soi; on m'avait dit, d'un autre côté, que c'était avoir franchi les portes de l'enfer et en contempler toutes les horreurs : ce double renseignement avait piqué ma curiosité Nous atteignîmes le

1 Tome I, p. 274 et suivantes.

lieu de la scène à onze heures du soir... Le terrain qu'on avait choisi était situé au milieu d'une forêt vierge. C'était une clairière d'environ vingt acres d'étendue qui semblait, du moins en partie, avoir été ménagée pour celte cérémonie. Tout autour et le long des bords de la forôt s'élevaient, pressées les unes contre les autres, des tentes de diverses grandeurs; derrière ces tentes, un autre cercle était formé par les voitures et les charrettes de toute espèce qui avaient amené les spectateurs ; et derrière ces charrettes étaient attachés les chevaux qui les avaient

traînées Quatre échafaudages gigantesques, construits

en forme d'autels, s'élevaient aux quatre coins de l'enceinte Sur un des côtés envoyait une informe estrade

préparée pour recevoir les prédicateurs. Il y en avait quinze à la tête de ce meeting. Sauf les courts intervalles réservés pour les repas et les actes de dévotion privée, ils se succédaient sans interruption sur cette estrade, et y prêchaient jour et nuit depuis le mardi jusqu'au samedi. Lorsque nous arrivâmes j les prédicateurs se taisaient; mais de toutes les tentes qui environnaient la place s'échappaient des sons confus, mélange bizarre de prières, de déclamations, de chants et de gémissements. (L'auteur a la curiosité de regarder dans une de ces tentes pour voir ce qui s'y passe.) Le sol de la tente, continue-t-il, était jonché de paille, relevée tout autour en couches plus épaisses, de manière à former comme un divan circulaire où l'on pût s'asseoir; mais ce divan n'était point en ce moment consacré à cet usage : il soutenait les bras et les têtes d'un cercle pressé d'hommes et de femmes agenouillés sur le sol. D'une trentaine de personnes ainsi placées, une demidouzaine peut-ôlre étaient des hommes. Un de ces derniers, beau garçon de dix-huit à vingt ans, était précisément

agenouillé au-dessous de l'ouverture par laquelle nous regardions. Son bras était passé autour du cou d'une jeune fille à genoux à côté de lui , la chevelure éparse sur ses épaules et le visage agité de la plus vive émotion. Nous les vîmes bientôt tomber ensemble sur la paille, comme s'ils eussent été incapables de supporter dans une autre attitude la brûlante éloquence d'une grande figure habillée de noir, qui, debout au centre de la tente, débitait avec une incroyable véhémence un discours qui semblait tenir le milieu entre la prédication et la prière. Les bras de cet homme pendaient roides et immobiles à ses côtés, et il avait l'air d'un automate mal construit, mis en action par un moteur si violent, qu'il courait risque d'en être brisé, tant les mots étaient chassés de sa bouche par secousses pénibles et cependant fort rapides. Le cercle agenouillé ne cessait d'invoquer le nom de Jésua-sur tous les tons, et ces invocations étaient accompagnées de sanglots, de gémissements et d'une sorte de hurlement sourd, dont l'eflet sur l'oreille était inexprimable. Cependant, mon attention.... fut bientôt entièrement absorbée par une figure isolée qui était à genoux au milieu de la tente. C'était la vivante image du Mac-Briar de Walter Scott, aussi jeune, aussi sauvage, aussi terrible. Ses bras amaigris, nus jusqu'au coude, étaient étendus au-dessus de sa tète avec tant de violence, qu'ils sortaient des manches de son habit. Ses grands yeux étaient fixes et glacés. Ce singulier personnage répétait, sans un moment de relâche, le mot : Gloire! et c'était avec une véhémence qui gonflait ses veines de manière à les rompre. Ce spectacle était trop aflreux..... Nous fîmes le tour des tentes, en nous arrêtant près de celles d'où partaient des sons plus bizarres ou plus violents, et nous réussîmes à entrevoir ce qui se passait dans plusieurs;

c'était partout la même scène Cependant minuit arriva ;

le son du cor retentit dans le camp, et l'on nous apprit que c'était le signal qui rappelait le troupeau des fidèles autour de l'estrade. En effet, nous les vîmes sortir des tentes et

accourir de tous les côtés Environ deux mille personnes

composaient l'assemblée. Un des prédicateurs commença d'une voix basse et nasillarde. 11 débuta, selon l'usage des méthodistes, par s'étendre sur la dépravation profonde de l'homme quand il sort des mains du Créateur, et sur sa parfaite sanctification quand il a assez longtemps et assez vigoureusement lutté avec le Seigneur pour s'emparer de lui, etc., etc.. Les cris : Amen! amén! Jésus! Jésus! gloire! gloire! exprimaient à chaque instant l'admiration de l'auditoire. Mais cette tranquillité relative ne fut pas de longue durée. Bientôt le prédicateur, poursuivant son discours, leur ap[»it « que le temps était venu pour les pécheurs inquiets de lutter avec le Seigneur; que cette lutte devait avoir lieu cette nuit même n ; que lui et ses frères « étaient là pour les aider » , et qu'il fallait que ceux qui avaient besoin de leur secours s'avançassent dans

le pen Le pen était l'espace qui s'étendait au pied de

l'estrade; nous pûmes donc voir et entendre jusqu'aux moindres détails de cette scène étrange. Au mot àa pen, la masse d'auditeurs qui étaient devant nous recula de manière à laisser un espace libre au pied de l'estrade. Les prédicateurs descendirent et vinrent se placer au milieu de cet espace, chantant une hymne et appelant à eux les pécheurs. Tout en chantant, ils parcouraient le cercle qui les entourait, et par degrés les voix de cette multitude se

marièrent à la leur L'exhortation des prêtres n'avait

guère été que la répétition de ce que j'avais entendu au revival; mais l'effet fut tout différent. Au lieu d'un petit

nombre de femmes, je vis plus de cent personnes, presque toutes femmes aussi, s'avancer vers le pen, poussant des gémissements si affreux que je tremble encore d'y penser. Elles semblaient se pousser mutuellement en avant 5 mais au mot : Prions! prononcé par le prêtre, toutes tombèrent à genoux. Cependant elles quittèrent bientôt celte posture pour d'autres qui laissassent plus de liberté aux mouvements convulsifs de leurs membres, et bientôt je n'eus plus sous les yeux qu'une horrible confusion de têtes et de jambes s'agitant pêle-mêle sur le sol. Telle était la violence de ces mouvements que je craignais à chaque instant quelque accident sérieux. Mais comment décrire les sons qui sortaient de cet amas confus de créatures humaines? aucun mot de la langue ne saurait les rendre : hoquets hystériques, sanglots convulsifs, sourds gémissements, cris inarticulés, aigus, rapides, tout se confondait et se distinguait pourtant dans ce bruit affreux. J'étais malade d'horreur. Et comme si la voix ne leur eût pas suffi pour exprimer leur agitation, le bruit des mains violemment frappées l'une contre l'autre ne tarda pas à s'y

joindre Bçaucoup de ces malheureuses créatures

étaient de jeunes et belles filles. Les prêtres circulaient au milieu d'elles, excitant tour à tour et adoucissant leur agonie. J'entendais les mots : « Ma sœur! ma chère sœur! » murmurés à l'oreille de ces malheureuses victimes; je voyais des lèvres perfides toucher leurs visages; je distinguais les paroles à peine articulées de leurs confessions, et la rougeur que produisaient sur leurs joués pâles les consolations à voix basse de leurs bourreaux Les pénitentes

ne s'en tenaient pas toutes aux gémissements inarticulés et à la confession à demi-voix ; les paroles de quelquesunes se détachaient de temps en temps, sur cette basse

confuse, en phrases sonores et distinctes; alors le comique le disputait à l'horrible. Les plaintes d'une trèsjolie fille agenouillée devant nous dans l'attitude de la Madeleine de Ganova attirèrent principalement mon attention. Après avoir débité une quantité incroyable de jargon méthodiste, elle fondit en larmes et s'écria : « Analhème ! aualhème sur les apostats! Jilcoute, 'écoute, ô Jésus! lorsque j'avais quinze ans, ma mère mourut, et j'apostasiai. 0 Jésus! j'apostasiai! Réunis-moi à ma mère, ô Jésus! réunis-^ moi à ma mère, car je suis fatiguée ! 0 John Mitchel ! ô John Mitchel ! » Et après avoir sangloté dans ses mains, elle montra de nouveau sa figure charmante, pâle comme la mort : « Oh! quand serai -je assise sur le rivage de l'autre monde avec ma mère! ma mère! ma chère mère ! » Qui aurait pu refuser une larme à ce désir passionné de la mort dans une créature si jeune et si belle! Mais le lendemain, avant mon départ, je la vis la main entrelacée dans la main, et la tête appuyée sur la poitrine d'un homme qu'on aurait pris pour don Juan, renvoyé sur eettp terre comme un être d'une trop méchante nature pour vivre avec les démons eux-mêmes. Une autre femme, placée aussi près de nous, ne cessa pas une minute, pendant plus de deux heures que nous fûmes là, d appeler le Seùpieur de toutes les forces de ses poumons. A la fin, elle; s'enroua horriblement, et sa figure devint si tendue et si Touge, que nous nous attendions à la rupture de quelque vaisseau. « Je veux m'attacher à Jésus! s'écriait-elle parmi beaucoup d'autres foHes; je veux me cramponner à lui et ne jamais le lâcher; ils auront beau vouloir m'entraîner en enfer, je tiendrai ferme, ferme, ferme! » Le chant des prêtres venait de temps en temps se mêler à cet épouvantable vacarme ; mais les mouvements convulsifs des

DANS LE MÉTHODISME ET LE BAPTISME. 275 pauvres maniaques n'en devenaient que plus violents. A la fin, les choses en vinrent à un tel degré de grossièreté, que nous dûmes quitter la partie. Nous regagnâmes notre voiture vers trois heures du matin, et passâmes le reste de la nuit à écouter de loin le tumulte toujours croissant dupen^

car il nous fut impossible de fermer l'œil »

. Tel est le récit de mistress Trollope. Tout le monde conviendra que les scènes qu'elle vient de décrire ressemblent à celles dans lesquelles ont figuré les convulsionnaires jansénistes et les trembleurs des Cévennes : contorsions, chutes, convulsions, trouble physique, désordre moral, comme prélude d'une soi-disant inspiration divine, sont des deux parts les traits généraux qui révèlent la plus étroite parenté dans les phénomènes observés chez les protestants américains et chez les sectateurs du diacre Paris ou les camisards.

Aujourd'hui, les mômes succès de désordre se reproduisent encore , d'après ce que nous apprend , sur un camp-meeting tenu en 1863, l'un des organes quotidiens de la presse parisienne {le Monde du 1" janvier 1864).

« Dans le mois de septembre, lit-on dans cette feuille, lorsqu'on a recueilli les récoltes, les méthodistes ont l'habitude de tenir des réunions nocturnes qui durent-pendant toute une semaine. Une annonce est faite dans les journaux afin que chaque fidèle soit dûment prévenu et puisse profiter des grâces que l'Esprit-Saint prodigue dans ces circonstances. Ce sont des espèces de missions. On choisit un vaste emplacement au milieu des forets ; le meeting a lieu en plein air et dans le silence de la nuit. On voit arriver les sectaires par toutes les voies et sur tous les véhicules imaginables : hommes, femmes, enfants, tous accourent au rendez-vous. Le lieu du meeting est ordinairement en

forme d'ovale. A une extrémité on construit l'estrade pour les prédicants ; ils sont toujours en nombre. Cette espèce ne manque malheureusement pas en Amérique. De chaque côté, en forme de fer à cheval, on dresse des tentes, et l'on place derrière les voitures et les chevaux. Tout autour, sur des poteaux, sont des lampes ou des torches qui jettent une lueur blafarde. Le centre est vide. C'est là que sf; tient le peuple pendant le meeting. Vers neuf ou dix heures du soir, au signal donné, les ministres montent sur l'estrade : le peuple accourt, se tient debout ou assis sur l'herbe. Un ministre commence quelques prières, puis déclame un petit speech : c'est le préambule ; plusieurs autres se succèdent et cherchent à réchauffer l'enthousiasme. Bientôt la scène s'anime et prend un étrange aspect. Un des ministres entonne d'une voix lente et grave un chant populaire, la foule accompagne sur tous les tons ; puis le ministre grossit la voix et va toujours crescendo, en accompagnant son chant des gestes les plus excentriques. La Sibylle n'était pas plus tourmentée sur son trépied. Le peuple qui assiste à ces meetings est composé presque exclusivement d'Allemands. N'est-ce pas de la Germanie que sont sortis tous les rêveurs, les idéologues, les songe-creux, d'où ils se sont répandus en France, en Angleterre et en Amérique? On chante et on déclame tour à tour, et l'excitation et l'enthousiasme augmentent. Le ton devient plus accentué, plus entraînant ; le ministre chante : Glnuhe nitr, und du wirst erhœrt! (Croyez seulement, et vous serez sauvés!) Et le peuple répond : Gottverstosst den Sûnder nicht! (Dieu ne rejette pas le pécheur!) Le ministre : Bekehrt eiich zum Herrn ! (Convertissez-vous au Seigneur!) Le peuple : Dieu ne rejette pas le pécheur. Cela dure des heures entières ; l'excitation va toujours en augmentant et

finit par arriver à un point dont il est impossible de donner une idée. Entre autres exclamations qu'on entend retentir, citons celles-ci : Dans la nouvelle Jérusalem, nous aurons du café sans argent et du vieux vin. Alléluia! Quelle joie pour un Allemand! voilà tout ce qu'il veut avoir en paradis! Bientôt toute cette foule qui remplit l'enceinte, se mêle, se heurte, le tout au milieu des cris, des danses, des gémissements et des éclats de rire. L'esprit vient, l'esprit vient! Oui, il vient en effet, mais ce doit être un esprit infernal, à voir ces contorsions, à entendre ces hurlements; c'est alors un pêle-mêle, un tohu-bohu digne des petites-maisons : des hommes se frappent la poitrine, se balancent comme des magots chinois ou exécutent des évolutions comme dos derviches ; des femmes se roulent par terre, les cheveux épars; déjeunes filles se sentent soulever dans les airs et sont en effet transportées par une force surnaturelle. Cependant les ministres, qui semblent livrés à la même folie, continuent de cl\^nter et de se démener comme des possédés : c'est une confusion complète,

un chaos ; au loin la pudeur, la morale, tout est pur

pour ces énergumènes. Dieu pardonne tout. Honte et

infamie sur les chefs aveugles d'un peuple aveugle!

Les étoiles du firmament répandent une douce clarté sur cet all'reux tableau ; parfois le vent mugit dans la forêt, et les torches font apparaître les hommes comme des ombres. La nuit se passe de la sorte. Le matin, toute cette foule est étendue inerte, épuisée, harassée. Le jdur se passe dans le repos, et la nuit suivante on recommence. »

Nous n'avons pu découvrir s'il a été donné une explication scientifique des phénomènes observés dans le méthodisme et le baptisme américains. Les médecins, les savants auraient-ils hasardé une théorie à leur sujet? Nous l'ignorons. Mais, si cette théorie a été formulée, et si elle repose uniquement sur le naturalisme ^ sur la physioloyie , sur un état maladif {cG qui, comme nous l'avons dit, est toujours la même chose sous des noms différents), cette théorie est manifestement et de tous points inacceptable.

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