CHAPITRE PREMIER
Exposé des faits observés dans cette épidémie. — Leur réalité, leur origine ^ leur nature , leur persistance.
Morzine est une petite commuftè du département de la Haute-Savoie qui compte environ deux mille âmes dé population. Pendant tout l'hiver de 1857, les habitants s'awmsèrënt à faire tourner des tables, et, au mois de mars de la môme année^ les convulsions éclatèrent* Ce fut d'abord sur des enfants qu'elles s'abattirent. Dans le principe, le clergé procéda par' exorcisme contre cette maladie, « et » les «lalades exorcisés en 4858 et 4859, par leS » PP. Capucins de Saint-Maurice en Valais' », ne retombèrent pas, dit-on, dans leurs accès.
Cette maladie dure encore aujourd'hui ; elle n'a pas cessé ses ravages depuis son origine, malgré toutes les mesures qu'on a prises pour la combattre. C'est ce que le Cour- 7'ier des Alpes nous apprend en ces termes : « Mgr Magnin doit être de retour sur la iin de la semaine, dit-on, de sa tournée pastorale. On s'entretient beaucoup ici d'un incident aussi douloureux qu'inattendu qui a signalé la tournée dU digne prélat. Chacun connaît la triste et singulière maladie
* M. de Mirville, Manif. diverses des Esprits, I, p. 234.
qui afflige depuis bien des années la commune de Morzine, et à laquelle on ne sait trop quel nom donner : la science s'y perd. Certain public a caractérisé cette maladie, qui pèse principalement sur les femmes, en appelant ceux qui en sont atteints des possédés; beaucoup d'habitants de la commune sont, en effet, dans la persuasion qu'un sort a été jeté sur cette localité. On se rappelle aussi qu'en 1862 un certain nombre de personnes frappées de cette étrange maladie, qui produit tous les effets de la folie furieuse sans en avoir le caractère, furent disséminées dans divers hôpitaux sur différents points de la France, et en revinrent parfaitement guéries. Cette année, la maladie a gagné d'autres personnes et a pris depuis quelque temps des proportions effrayan<;es. C'est dans ces circonstances que Mgr Magnin, n'écoulant que sa charité, a fait sa tournée pastorale à Morzine, et c'est au moment où il administrait le sacrement de confirmation qu'une crise s'est tout à coup emparée d'un certain nombre de ces malheureux qui assistaient à la cérémonie ou en faisaient partie. Un affreux scandale a eu lieu alors dans l'église. Les détails de cette scène sont trop affligeants pour pouvoir être relatés. » (Cité par le journal le Monde du 22 mai 1864.)
La lettre suivante, publiée par V Union médicale (numéro du 2 juillet 1864, page 15), peut suppléer à la retenue du Courrier des Alpes. Ajoutons que des renseignements particuliers , qui nous sont arrivés de source sûre, concordent entièrement avec ce qu'on va hre : « X..., le 22 mai 1864. — Cher ami, j'ai donc été, le 1" mai, voir les fameux possédés de Morzine, et je puis t' assurer que je n'ai pas perdu mon temps. Jamais l'idée d'un si horrible sp\3ctacle ne serait tombée dans mon esprit
ni dans mon imagination. J'étais à Morzine à six heures et demie du matin. La cérémonie a commencé à sept heures. Il n'y avait pas ^inq minutes que j'étais à l'église qu'une malheureuse jeune fille est tombée à mes pieds, dans des convulsions horribles; quatre hommes ne suffisaient pas à la contenir; elle frappait le plancher des pieds, des mains et de la tête avec une telle rapidité qu'on aurait dit le roulement d'un tambour. Après cela une autre, et puis une autre. Bientôt l'église est devenue un enfer : on n'entendait partout que cris, bousculades, jurements et blasphèmes à faire dresser les cheveux sur la tète : a Sacré nom! sacrée charogne! etc. » L'entrée de l'évêque a surtout mis tout ce monde en branle; des coups de poing et de pied, des crachats, des contorsions abominables, des cheveux voltigeant en l'air avec les bonnets, des habillements déchirés, des mains ensanglantées; c'était si affreux que tout le monde pleurait. L'élévation à la messe et la bénédiction du saint sacrement, après les vêpres, ont, avec l'entrée de l'évêque, été les moments les plus effrayants. Toutes ces victimes, au nombre de plus de cent, entraient à la fois et soudainement en convulsions, et c'était un vacarme de l'autre monde. J'en ai compté onze autour de moi, dans un rayon de deux mètres au plus. Le plus grand nombre se compose de jeunes filles ou de femmes de quinze à trente ans. J'en ai vu une de dix ans, cinq ou six vieilles et deux hommes. L'évêque a donné, bon gré mal gré, la confirmation à quelques-unes. Aussitôt qu'il arrivait devant elles, elles entraient en crise, et au moyen des gendarmes et d'hommes qui aidaient ceux-ci , il les confirmant quand
même aumilieu des plus horriblesmalédictions. «S.. ..eh
d'évêque! disaient-elles, pourquoi viens-tu nous tourmenter? » Elles cherchaient à le frapper, à le mordre, à lui
arracher son anneau; elles lui crachaient au visage; seulement, quand elles avaient reçu le soufflet, elles se laissaient aller et tombaient dans un assoupissement qui ressemblait à un profond sommeil. De môme, pendant le sermon, lorsque quelqu'un tombait en crise, il s'arrêtait et, faisant le signe de la croix, il disait : In nomine Christi tacc et obmutesce; ce qui produisait presque toujours son effet. Il y avait près de moi une jeune et jolie femme de dix-huit ans, mariée depuis un an et mère depuis deux mois. Après avoir été confirmée, couchée sur les bras de son père, de son frère et de son mari, qui pleuraient à chaudes larmes,
elle s'est écriée : « Ah! s,... ch d'évôque! tu me
forces à partir, moi qui étais si bien dans ce corps sur la terre; être forcé de retourner en enfer, quel malheur! » Puis, après une pause : « Et moi aussi, il faut que je parte, que je quitte ce joU corps où j'étais si bien! Mais, en partant, j'en laisse encore cinq, et un vieux, entre autres, et ce n'est pas aujourd'hui que ceux-là partiront! » J'ai pris cette femme par la main, je l'ai interrogée en latin et en d'autres langues, mais elle ne m'a pas répondu. Le brigadier des gendarmes s' étant avancé pour la faire taire :
(( Ahî ch de brigadier, s'est-elle écriée, je le connais,
tu es un incrédule, tu es un p , tu es à moi ! » Le brigadier pâlit et s'en alla. Les pauvres gendarmes étaient eux-mêmes si effrayés qu'ils faisaient à chaque instant des signes de croix. Je suis resté à Morzine jusqu'au départ de monseigneur, c'est-à-dire jusqu'à six heures et demie du soir. Le pauvre évêque était dans un accablement profond. On lui eh a amené de force une ou deux dans la sacristie, mais- il n'a rien pu. En m'en revenant, j'en ai trouvé une sur le bord de la route : je l'ai aussi interrogée en langues exotiques, mais elle s'est fâchée et elle m'a répondu par
une poignée de gravier qu'elle m'a jelée à la figure en me disant que je n'allais qu'une fois à la messe par an et que j'étais un curieux. »
L'état pathologique que présente la population de Morzine à été étudié par le docteur Constans. Pour ne pas sortir du cadre que nous nous sommes tracé , nous nous bornerons à puiser dans sa Relatïoîi les détails qui vont suivre. Après avoir indiqué que deux petites filles furent les premières atteintes par les convulsions, M. Constans continue ainsi ' :
« Le récit suivant, fait par le sieur G. P..., père de l'une de ces enfants, et confirmé par un grand nombre de personnes, reproduit fidèlement ce qu'elles éprouvèrent. La petite Perronne T..., ûgée de dix ans, fille de mon voisin, devait faire prochainement sa première communion, ce qui lui causait une grande joie; elle ne parlait que de son bonheur; un jour, en sortant de l'église, où elle venait de se confesser, c'était le 44 mars, elle vit retirer de la rivière une petite fille qui avait failli se noyer. Cet accident parut l'impressionner, lui faire peur; elle se rendit néanmoins en classe chez les Sœurs, mais, quelques heures après, elle tomba comme morte dans son banc; on la rapporta chez elle, et cet état dura plusieurs heures. Trois ou quatre jours après, elle éprouva la même chose à l'égUse, puis, au bout de quatre ou cinq jours, encore chez elle, et enfin de temps en temps par la suite.
» Vers le commencement de mai, ma seconde fille, du môme âge qu'elle, et devant aussi faire sa première communion, était allée garder les chèvres avec Perronne, qui fut prise de son mal ordinaire; ma fille tomba dans le même état ; on les trouva étendues par terre, serrées l'une i Relation, etc., p. 21.
contre l'autre, et on les rapporta sans qu'elles parussent s'en apercevoir. Après une heure environ , ma fille se réveilla et dit qu'elle avait faim; on lui donna du pain, mais elle ne put manger.
)) Le lendemain elles retournèrent ensemble faire paître leurs chèvres au même endroit, et elles furent encore prises du môme accident; averti, j'allai chercher la mienne et l'emportai; en reprenant connaissance, elle paraissait n'avoir aucun souvenir de ce qui lui était arrivé et disait : « Comment se fait-il que je sois ici? j'étais avec mes
chèvres » A partir de celte époque, le mal la prit
cinq et six fois par jour; il en fut de môme de sa camarade ; mais pour l'une et l'autre, ce ne fut plus de la môme manière. Elles restaient immobiles, tournaient les yeux vers le ciel, puis tendaient les bras en haut, avaient l'air de recevoir quelque chose, faisaient les mouvements de quelqu'un qui ouvre et lit une lettre ; celte prétendue lettre paraissait leur faire tantôt un grand plaisir, tantôt leur inspirer un profond dégoût; après cela, elles faisaient comme si elles reployaient le papier et le rendaient au messager invisible qui l'avait apporté; bientôt après, revenant à elles, elles racontaient qu'elles avaient reçu une lettre de la sainte Yierge, qui leur disait des choses bien aimables; que sur son invitation elles avaient été dans le paradis, que c'était bien beau. Quand la lettre avait déplu, elles disaient qu'elle venait de l'enfer; ma fille manquait rarement dans ces occasions de dire qu'elle avait des serpents sur son chapeau, ce qui lui causait une grande frayeur, et elle demandait vivement qu'on l'en délivrât. Peu à peu les crises changèrent encore de forme ; les enfants se mirent à gesticuler, à tourner rapidement leurs mains l'une autour de l'autre, à parler, à crier, jurer et
faire toutes sortes de contorsions. Je demandai à ftia fille si personne ne l'avait touchée^ elle me répondit qu'un jour, en se rendant à l'école, une vieille femme des Gest (commune voisine) l'avait touchée à l'épaule. Perronne T... a déclaré la même chose, mais elle a dit plus tard que c'était Ghauplanaz (un des habitants) qui lui avait donné son mal. Toutes deux commencèrent à faire des prédictions. Perronne disait que mes deux autres filles auraient la même maladie dans trois semaines. Ma fille dit à son tour que le père de Perronne l'aurait aussi et qu'il en mourrait. Ces prédictions se sont réalisées. »
Alors la contagion éclata. « Ce n'était d'abord, dit l'auteur de la Relation ', que des enfants de dix à quinze ans, mais bientôt aucun âge ne parut exempt; les jeunes filles fournirent toujours cependant le plus fort contingent. » A la fin de d860, le nombre total des. individus atteints de l'épidémie avait été de cent dix; en d864 , c'est-à-dire au bout de quatre ans, il s'éleva à cent vingt ^.
En quoi consistent ces phénomènes ? Écoutons toujours M. Constans^ :
« Au milieu du calme le plus complet, rarement la nuit, il survient tout à coup des bâillements, des pandiculations , quelques tressaillements , de petits mouvements saccadés et d'aspect choréique dans les bras; peu à peu et dans un très- court espace de temps, comme par l'effet de décharges successives, ces mouveilients deviennent plus rapides, ensuite plus amples, et ne paraissent bientôt plus qu'une exagération des mouvements physiologiques ; la pupille se dilate et se resserre tour à tour, et les yeux
1 Page 28.
2 M, p. 35 et 36.
3 M., p. 44 et 47.