‹ Le mervèilleux dans le Jansénisme, [microform] le magnétisme, le Méthodisme et le Baptisme americains, l'épidémie de Morzine, le spiritisme; recherches nouvellesChapitre 67 sur 115 · C LE MERVEILLEUX · texte numérisé non relu

C LE MERVEILLEUX

participent aux mouvements généraux. A ce moment, les malades, dont l'aspect avait d'abord paru exprimer la frayeur, entrent dans un état de fureur qui va toujours croissant, comme si l'idée qui les domine produisait deux efiets presque simultanés : de la dépression et de l'excitation tout aussitôt. Elles frappent sur les meubles avec force et vivacité , commencent à parler ou plutôt à vociférer; ce qu'elles disent toutes à peu près, quand on ne les surexcite pas par des questions, se réduit à ces mots, indéfiniment répétés : s.... nom! s — ch...gne; s.... rouge (elles appellent rouges ceux à la piété desquels elles ne croient pas); quelques-unes ajoutent des jurements. Si près d'elles ne se trouve aucun spectateur étranger, s'il ne leur est pas fait de questions, elles répètent sans cesse la même chose , sans rien ajouter ; si c'est le contraire , elles répondent à ce que dit le spectateur, et môme aux pensées qu'elles lui prêtent, aux objections qu'elles prévoient, mais sans s'écarter de leur idée dominante, ou y rapportant tout ce qu'elles disent : ainsi c'est souvent : « Âh ! tu crois, b... d'incrédule, que nous sommes des folles, que nous n'avons qu'un mal d'imagination ! nous sommes des damnées, s.,., n... de D...! nous sommes des diables de

l'enfer ! » Devant moi elles ajoutaient invariablement :

« Ce ne sont pas tes s médecines qui nous guériront!

nous nous f bien de tes médecines! Tu peux bien les

faire prendre à la fille ' ; elles la tourmenteront , elles la feront souffrir; quant à nous, elles ne nous feront rien, car nous sommes des diables... Ce sont de saints prêtres, des

* On a remarqué que pendant la crise, quand on interroge le personnage, il y a toujours invariablement dans ses réponses la distinction de plusieurs personnages : la fille et lui, le démon et le damné. (Observation de M. Constans, p. 1 9. )

évêques qu'il nous faut, etc., etc. » Ce qui ne les empêche point d'insuller les prêtres quand il s'en présente, sous prétexte qu'ils ne sont pas assez saints pour avoir action sur les démons. Devant le maire et des magistrats, c'était toujours la même idée, mais avec d'autres paroles. A mesure qu'elles parlent, toujours avec la plus grande véhémence, toute leur physionomie n'a d'autre caractère que celui de la fureur; quelquefois le cou se gonfle, la face s'injecte; chez d'autres, elle pâlit, tout comme il arrive aux personnes ordinaires qui, selon leur constitution, rougissent ou pâlissent pendant un violent accès de colère; les lèvres sont souvent souillées de salive, ce qui a fait dire que les malades écumaient. Les mouvements, bornés d'abord aux parties supérieures , gagnent successivement le tronc et les membres inférieurs ; la respiration devient haletante; les malades redoublent de fureur, deviennent agressives, déplacent les meubles, et lancent chaises, tabourets, tout ce qui leur tombe sous la main, sur les assistants ; se précipitent sur eux pour les frapper, aussi bien leurs parents que les étrangers.; elles se jettent à terre, toujours continuant les mômes cris; se roulent, frappent des mains sur le sol, se frappent elles-mêmes sur la poitrine, le ventre, sur la partie antérieure du cou, et cherchent à arracher quelque chose qui semble les gêner en ce point; elles se retournent d'un bond; j'en ai vu deux qui, se relevant comme par la détente d'un ressort, se renversaient en arrière, de manière que leur tête reposait sur le sol en môme temps que leurs pieds. Cette crise dure plus ou moins, dix, vingt minutes, une demi-heure, selon la cause qui l'a provoquée; si c'est la présence d'un étranger, d'un prêtre surtout, il est très -rare qu'elle finisse avant que la personne se soit éloignée ; dans ce cas, les mouvements

convulsifs ne sont cependant pas continus; après avoir été très-violents, ils s'affaiblissent et s'arrêtent pourrecpmnieneer immédiatement, comme si la force nerveuse épuisée prenait un moment de repos pour se réparer. Pendant la crise, le pouls, les battements du cœur, ne sont nullement accélérés, c'est même le plus ordinairement le contraire; le pouls se concentre, devient petit, lent, et les extrémités se refroidissent; malgré la violence de l'agitation, les coups furieux frappés de tous côtés, les mains se refroidissent. Contrairement à ce qui s'est vu souvent dans des cas analogues, aucune idée erotique ne se mêle ou ne paraît s'ajouter à l'idée démoniaque; j'ai môme été frappé de cette particularité, parce qu'elle est commune à tous les malades : aucune ne dit le moindre mot ou ne fait le moindre geste obscène ; dans leurs mouvements les plus désordonnés, jamais elles ne se découvrent, et si leurs vêtements se relèvent un peu quand elles se roulent à terre, il est très-rare qu'elles ne les rabattent presque aussitôt. Il ne paraît donc point qu'il y ait ici lésion de la sensibilité génitale; .aussi il n'a jamais été question d'incubes, de succubes ou de scènes du sabbat; toutes les malades appartiennent, comme démonomanes, au second des quatre groupes indiqués par M. Macario; quelquesunes entendent la voix des diables, beaucoup plus généralement ils parlent par leur bouche. Après le grand désordre, les mouvements deviennent peu à peu moins rapides, quelques gaz s'échappent par la bouche et la crise est finie. La malade regarde autour d'elle d'un air un peu étonné, arrange ses cheveux, ramasse et replace son bonnet, boit quelques gorgées d'eau, et reprend son ouvrage, si elle en tenait un quand la crise a commencé ; presque toutes disent n'éprouver aucune lassitude et ne pas se souvenir de ce

qu'elles ont dit ou fait. Celle dernière assertion n'est pas toujours sincère, j'en ai surpris quelques-unes se souvenant très-bien, seulement elles ajoutaient : « Je sais bien qu'î7 (le diable) a dit ou fait telle chose, mais ce n'est pas moi; si ma bouche a parlé, si mes mains ont frappé, c'était lui qui les faisait parler et frapper; j'aurais bien voulu rester tranquille, mais il est plus fort que moi, » etc. 'Il a été généralement remarqué que, dès qu'elles sont hors de la commune, les malades n'ont que très-rarement des crises '. » L'auteur de la Relation ajoute encore plus loin, page 5-4, qu'il a « pu pincer, piquer avec une épingle, les malades (pendant les convulsions), enfoncer celte épingle sous les ongles, ou de toute sa longueur dans les bras, les jambes ou sur toute autre partie, sans provoquer l'apparence d'une sensation douloureuse. »

Telle est l'analyse que M. Conslans donne de h maladie de Morzine. Mais pour la compléter il est nécessaire de rapporter les observations faites par le docteur Arthaud, et que M. Gonstans cite lui-même dans sa Relation.

M. Arthaud a pu s'assurer :

1" Que les enfants a en état de crises sont dans

l'état de santé le plus pn?' fait- »;

2° Que « ces enfants parlent la langue française, pendant leurs crises, avec une facilité étonnante, même celles qui, hors de là, n'en savent que quelques mots * »;

3" Que « pendant les crises une insolence inouïe, qui passe toute expression, se remarque dans des enfants qui, hors de là, sont douces et limides * »;

* Relation, etc., page 51.

2 Id., page 17.

3 Id., ibid.

* Id., page 18.,

4° « Pendant la crise, il y a dans toutes ces enfants un caractère d'impiété permanent porté au delà de toutes les limites, dirigé contre tout ce qui rappelle Dieu, les mystères de la religion, Marie, les saints, les sacrements, la prière, etc.; le caractère dominant dans ces moments affreux, c'est la haine de Dieu et de tout ce qui s'y rapporte * »;

5" « Ces enfants révèlent des choses qui arrivent au loin , ainsi que des faits passés dont elles n'avaient aucune connaissance; elles ont aussi révélé à plusieurs personnes leurs pensées ^ » ;

6" « Elles annoncent quelquefois le commencement, la durée et la fin des crises ; elles ont donné des réponses exactes à des questions à elles adressées en langues à elles inconnues : allemand, latin, etc.^ n ;

7° « Ces enfants ont, dans l'état de crise, une force qui n'est pas proportionnée à leur âge, puisqu'il faut trois ou quatre hommes pour tenir, pendant les exorcismes, des petites filles de dix ans"^ » ;

8° « Pendant les crises, les enfants ne se font aucun mal, ni par les contorsions qui semblent de nature à disloquer leurs membres, ni par les chutes, ni par les coups qu'elles se donnent en frappant avec violence^ »;

9" « Plusieurs de ces enfants ont fait des choses qui paraissent évidemment contre les lois de la nature, par exemple : grimper avec une facilité et une rapidité sans exemple au-dessus de l'extrême pointe du rameau d'arbres de quarante à cinquante mètres de hauteur, d'y faire la

1 Relation, etc. , page 4 8.

2 /d., ibid.

3 /(i., ibid.

4 Id., ibid. . ' *

5 Id., page 19.

culbute, ou bien de sauter de là à un autre arbre éloigné de plusieuî's métrés, de descendre la tête en bas, de se tenir d'un pied sur l'extrême pointe d'un arbre, et de l'autre sur celle d'un autre arbre ' " .

A la suite de cet exposé du caractère de l'épidémie de Morzine, citons quelques-uns des faits observés.

Convxdsionnaire grimpant sur un arbre et en descendant la tête en bas. — Aboiement. — Convulsionnaire injuriant un prêtre, ne pouvant boire de Veau bénite, ni rester au lit. — Sensibilité suspendue pendant les convulsions.

« La plus jeune de mes filles, âgée de neuf ans, a été prise au milieu de mai; elle est tombée d'abord sans connaissance, comme sa sœur, au commencement ; les crises sont venues peu après; quand elles la prenaient, elle criait, ses yeux se tournaient sans cesse, elle se sauvait de la maison et allait grimper sur les arbres. Elle a été malade dix-huit mois, et c'est moi qui l'ai guérie. Un jour qu'elle était sur les plus hautes branches d'un prunier, je suis monté après elle en feignant d*ôtre bien en colère et disant : Il y en a assez de ces filles malades, je veux débarrasser le pays de celle-ci ; il faut que je la tue ! Aussitôt elle me répondit, ou le diable par sa bouche : « Je me f — bien de toi, s.... ch...gne! » Je la saisis par un pied et la tirai comme si je voulais la précipiter en bas; alors elle reprit : « JNe fais pas de mal à la fille ; je vais la déprendre, je ne la tourmenterai plus, et elle ne montera plus sur les arbres. » Depuis, elle a été guérie ^. »

« T. Joseph, douze ans, d'une bonne santé, très-intelligent, commença à avoir des crises En revenant de

1 Relation, etc., page i 8.

2 Id. , page 23. ^ •

l'enterrement de son père, il en eut une, pendant laquelle

il monta sur un énorme sapin Arrivé à la cime, il en

cassa l'extrémité la plus déliée, la flèche, et se plaça la tête

en bas sur le sommet, en chantant et gesticulant

Son frère... lui intima l'ordre de se taire et de descendre, en lui disant que ce n'était pas le moment de s'amuser quand on venait d'enterrer son père. A cette injonction, l'enfant sembla se réveiller; en voyant où il était, il fut pris d'une grande frayeur et, éperdu, appelait à son secours. Le frère, se ravisant alors, s'écria: a Diable, repi'ends \ile cet enfant pour qu'il puisse descendre. » La crise recommença, et aussitôt l'enfant cessa de crier, d'avoir peur, et descendit la lête en bas avec la rapidité d'un écureuil '. »

(( La femme B. Nicolas, trente-huit ans, malade depuis trois ans, aboie pendant ses crises*. »

« V. Victoire, vingt ans, devient malade, l'une des premières, à l'âge de seize ans; elle n'avait jamais rien senti, quand le mal la prit un jour à la messe; pendant les deux ou trois premiers jours, elle ne faisait que sauter un peu; un jour elle m'apportait mon dîner à la cure, où je travaillais ; V Angélus sonna comme elle arrivait sur le pont ; elle se mit aussitôt à sauter et se jeta par terre en criant et gesticulant, jurant après le sonneur. Le curé de Montriond se trouvait là par hasard; elle l'injuria, l'appela s..,, ch... de Montriond. M. le curé de Morzine vint aussi près d'elle au moment où 4a crise finissait; mais elle recommença aussitôt, parce qu'il lui fit un signe de croix sur le front. Une autre fois, je travaillais encore à la cure, on a voulu lui donner un verre de vin, elle n'a pu le porter à ses lèvres, il a fallu la faire boire; elle n'était pourtant

i Relation, etc., pag(v23.

- Id., page 48.

pas en crise en ce moment ; on lui en présenta un second, mais elle le trouva si mauvais qu'elle le cracha. M. l'abbéF... m'a dit après que c'était parce qu'il y avait ajouté quelques gouttes d'eau bénite. Pendant un an le mal la prit tous les jours, et plusieurs fois par jour, depuis V Angélus du matin jusqu'à dix heures du soir; dès que dix heures sonnaient, elle allait se coucher tranquillement. Une fois, j'ai voulu l'obliger de se coucher à neuf heures, elle ne le voulait pas, disant que lé diable le lui avait défendu et qu'il ne la laisserait pas dans son lit; j'insistai, et elle obéit en me (lisant : Tu vas voir!... Elle ne put, en effet, rester au

lit; elle y eut «ne crise très-violente qui la jeta en bas

Alors sa crise cessa, et, à dix heures, elle se remit dans son lit aussi tranquillement que d'habitude '. »

« Une malade à laquelle j'avais prescrit des lotions froides sur le dos, et qui les trouvait fort désagréables, partit de chez elle pendant une crise en disant que ses diables se moquaient bien de l'eau, qu'on allait bien le voir, et elle se précipita dans une auge pleine d'eau très-froide; quand elle en sortit, elle ne paraissait pas s'apercevoir qu'elle était mouillée; ce ne fut que quand la crise finit qu'elle sentit le froid et se montra fort étonnée de se trouver en pareil état^. »

Cet exposé des faits observés à Morzine les range dans la catégorie de ceux que nous étudions. Il y a identité entre eux, puisqu'ici encore les convulsions, les sauts, même l'aboiement, sont le signe extérieur d'un état dans lequel les prétendus malades sont ornés, ipso facto, de dons spirituels particuliers, tels que celui des langues ou de révélation. En outre, et comme chez les convulsionnaires

* Relation, etc., p. 49.

2 Id., p. 55.

jansénistes ou des Cévennes, les convulsionnaires de Morzine ' n'éprouvent aucune lassitude à la suite de leur crise; coïncidence qui suffit à elle seule pour exclure le caractère de maladie qu'on veut y voir et pour ranger les convulsions de Morzine dans cette catégorie de convulsions spéciales qui n'appartiennent qu'aux épidémies nées au tombeau du diacre Paris, parmi les camisards, ou aux autres épidémies de même nature.

1 Presque toutes, dit M. Constans, p. 47. — On nous assure qu'on a vu des filles à Morzine « qui se traînaient en sifflant comme des » serpents, et d'autres dont la poitrine doublait de volume en un j) instant ». Ce phénomène de grossissement, s'il est réel, rappelle ce que nous avons dit des opérations de M. Regazzoni. Voir page 52, note.

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