‹ Le mervèilleux dans le Jansénisme, [microform] le magnétisme, le Méthodisme et le Baptisme americains, l'épidémie de Morzine, le spiritisme; recherches nouvellesChapitre 83 sur 115 · SOLUTION PROPOSÉE PAR M. BÀBINET · texte numérisé non relu

SOLUTION PROPOSÉE PAR M. BÀBINET

M. Babinet, membre de l'Institut, a entrepifis de donner une explication des tables tournantes au point de vue de l,a mécanique et de la physiologie '. 11 explique ainsi l'effet qui se produit dans l' action des mains ppsées sur la table : « Au moment où, après une attente plus ou ri^oins longue, il s'est établi une trépidation nerveuse dans les mains et mi accord général dans les petites impulsions individuelles de tous les opérateurs, alors la table reçoit un effort suffisant et commence à s'ébranler'... S'il y a quelque chose d'étabh en mécanique et en physiologie, c'est qi^e^ les niouvements naissants sont peu étendus, mais irrésistibles. Alors, si nous considérons plusieurs personnes appuyant les mains sur le pourtour d'une t^ble, aii inondent où il sera étabU de petits mouvepients de pression des doigts sur la table pour chaque individu, au moment où tous ces rnouvements agiront de concert, il en naîtra une force considérable, surtout si les trépidations musculaires des mains sont renforcées par une excitation nerveuse qui e\\ centuple la force. On voit par là combien V m\Ç;(f:inatmi peut avoir de puissance dans le développement de ces actions, et combien la présence d'un spectateur supposé mentalement hostile à la manifestation du phénomène peut influer fâcheuseipent sur les résultats. Le contact de§ doigts extrêmes

* Revue des Deux-Mondes, janvier 4854, p. 408 à 419. ' Id., page 410.

peut aussi faciliter l'établissement de celte espèce de sympathie mécanique, je veux dire l'établissement de l'accord entre toutes les actions des opérateurs. — On s'est étonné de voir une table soumise à l'action de plusieurs personnes bien disposées et en bonne voie de mouvement vaincre de puissants obstacles, briser même ses pieds quand on les arrêtait brusquement : ceci est tout simple d'après la force des petites actions concordantes. Il en est de môme des efforts faits pour empocher une table de se soulever d'un bord en s'abaissant du côté opposé. L'explication physique de tout cela n'offre aucune difïiculté. — On doit reléguer dans les fictions tout ce qui a été dit d'actions exercées à distance et de mouvements communiqués à la table sans la toucher. C'est tout bon nement impossible, aussi impossible que le mouvement perpétuel. »

Tel est le ww/e de production des phénomènes suivant M. Babinel. Quant à leur origine, voici sa thèse : « S'il était besoin d'une expérience de plus pour connaître combien le cœur humain est accessible à l'ascendant du merveilleux, il suffirait de jeter un coup d'œil sur l'effet qu'a produit dans les vastes provinces de l'Union américaine une manifestation dont l'origine a été le jeu d'une e?ifant ventriloque qui s'amusait, par des coups en apparence frappés au mur, à la porte, à la vilre de la chambre, au bois de lit, à répondre aux battements de mains de sa sœur et aux siens propres, en feujnaiit d'ordonner à l'esprit de suivre ses indications '. »

Et M. Babinet lient tellement à la ventriloquie qu'il ajoute : « Celte supposition (d'atlribucr les sons perçus

' lUvup des Deux-Mondes, mai -ISii-i, p. Wil.

DANS LE SPIRlïISiME. 393

des coups frappés par les esprits au bruit de la grôle et de la pluie qui fouettent les vitres), trop difficile à admettre, sera facilement écartée si on hasarde le mol de ventriloquie timidement prononcé en Angleterre et aux Étals- Unis *. »

Plus loin, il dit encore : « Que dire, en définitive, de tous ces faits observés? Y a-l-il des coups frappés? oui.

— Ces coups répondent-ils à des questions? oui. — Quand on passe le bout du doigt ou la pointe d'un crayon sur un alphabet, les coups frappés correspondent -ils à des lettres choisies par l'intelligence qui répond à l'interrogateur par le moyen du sujet ou médium? oui,

— Ces lettres forment-elles un sens? oui, presque toujours; mais la portée de ces morceaux d'éloquence surnaturelle n'est jamais très-élevée. — Qui est-ce qui pro- (luil ces sons? le médium. — Par quel procédé? parle procédé ordinaire de l'acoustique des ventriloques. — iVlais on avait supposé que les craquements des doigts ou des orteils pouvaient donner ces sons? non, car ils partiraient en apparence toujours du même point, ce qui n'est pas ^ . »

S'il était vrai, comme l'écrit M. Babinet, que les mourements nnissmits soient le véritable propulseur des tables, attendu que ces mouvements sont irrésistibles, pourquoi se fait-il qu'avec un moyen aussi simple de soulever ou d'entraîner des poids considérables (n'oublions pas qu'il s'agit de \iiai\os soulevés pesant trois cents kilogrammes^), pourquoi se fait-il, disons-nous, que les savants de l'Institut ne laissent appliquer un moteur aussi puissant qu'à la

1 Revue des Deux-Mondes, mai 4854, p. 529.

■i Id., ibid., p. 530.

3 Voir ci-<lpssiis, p. 327.

rotation des tables? Dans un siècle où la mécanique fait chaque jour de nouveaux progrès, où tous les efforts de l'industrie sont exclusivement dirigés vers la production à bon marché, vous ne songez pas à remplacer la coûteuse vapeur par les mouvements naissants des doigts qui ne coûtent rien et qui produisent de si grands résultats? Avouez que si vous aviez foi dans vos propres affirmations, vous vous hâteriez de faire une révolution en mécanique, en substituant à tous les moteurs usités les mouvements naissants irrésistibles des doigts des mains ; ou plutôt avouez que , si vous ne faites pas cette révolution, c'est que vous savez parfaitement que votre théorie ne serait pas de plus d'efficacité en mécanique que vous ne lui en connaissez, in petto, pour la rotation dos tables.

Quant à la ventriloquie, nous prierons M. Babinet de remarquer que MM. Flint, Schiff et Jpbert (de Lamballe), ayant démontré que le muscle péronier, que le genou, produisent les bruits dont tant à<d charlatans se sont emparés^ pour faire croire aux esprits frappeurs, il ep résulte, d'après sa théorie, que le genou et le péronier sont ventriloques . C'est une conclusion forcée à laquelle IVf . Babinet ne peut échapper. Un muscle, une articulation ventriloques 1 . . . , . Çst-ce bien l'opinion de M . Babinet, membre de l'Institua?

Enfin, quand ce spirituel savant nie le soulèverpent des tables à distance parce que ce prodige est scientifiquement inexplicable^, et qu'il taxe d'errewr ou à'imposture les

« Voir plus haut, p. 383.

2 Revue des Deux-Mondes, mai 1854, p. 519. — Voici le passage : « Or, on vient me dire que les sujets ou 'médiums, clans les manifestations américaines, font mouvoir les objets sans les loucher el main-

narrateurs de pareils faits, nous lui ferons modestement remarquer qu'il aurait mauvaise grâce à soutenir cette thèse. Que M. Babinet veuille bien, en effet, se le rappeler : jusque vers l'année iSOO, les savants (même ceux des académies) niaient obstinément la chute des aérolithes, par la raison que ce phénomène, comme celui des tables, était scientifiquement inexplicable. A l'époque dont nous parlons, les académies et les savants se convertirent sur cette question, que le dernier paysan était apte à résoudre, puisqu'il suffisait d'avoir des yeux; mais leur conversion tardive avait-elle empêché jusqu'alors la chute des aérolithes? Non. Nous conseillerons donc à M. Babinet de ne pas déduire l'impossibilité du phénomène des tables dansantes et parlantes de ce que l'explication de ce phénomène met aujourd'hui la science aux abois, et nous serons cette fois du moins entièrement d'accord avec M. Figuier, lorsqu'il dit que la théorie de M. Babinet reste tout à fait à côté de la question * .

§ IV

OPINION DE M. FIGITIEI(.

C'est par la supercherie , par les suggestions, par le demi- sommeil nerveux que M. Figuier entend donner la raison d'être de la rotation des tables, de l'action des médiums et des bruits produits par des agents occultes.

(( L'expHcation du fait des tables tournantes, dit-il,

(tome 4, pages 317 et 319), considéré dans sa plus

tiennent en l'air, et sans support, des corps matériels immobiles. Dès lors, je reconnais l'impossibilité du fait énoncé et l'erreur ou l'imposture du narrateur. »

1 Histoire du merveilleux, tome IV, p. 343.

grande simplicité, nous semble être fournie par ces phénomènes dont le nom a beaucoup varié jusqu'ici, mais dont la nature est, au fond, identique, c'est-à-dire par ce que l'on a tour à tour appelé hypnotisme avec le docteur Braid, biologisme avec ^^. Philips, suijcjeslion avec

M. Carpenter Ce principe des suggestions, sous l'in-

lluence du sommeil nerveux , nous paraît fournir l'explication du phénomène de la rotation des tables, pris dans sa plus grande simplicité. Considérons ce qui se passe dans la chaîne des personnes qui se livrent à une expérience de ce genre. Ces personnes sont attentives, préoccupées, fortement émues de l'attente du phénomène qui doit se produire. Une grande attention, un recueillement complet d'esprit leur est recommandé'. A mesure que cette attente se prolonge et que la contention morale reste longtemps entretenue chez les expérimentateurs, leur cerveau se fatigue de plus en plus, leurs idées éprouvent un léger trouble... Le cerveau humain ne peut résister longtemps à cette excessive tension, à celte accumulation anormale de l'inllux nerveux. Sur les dix ou douze personnes qui sont livrées à cette opération, la plupart abandonnent l'expérience, forcées d'y renoncer par la fatigue nerveuse qu'elles éprouvent... Dans celte réunion de personnes, fixement attachées pendant vingt minutes ou une demi-heure à former la chaîne, les mains posées à plat sur une table, sans avoir la liberté de distraire un instant leur attention de l'opération à laquelle elles prennent part, le plus grand nombre n'éprouve aucun efl'et particulier. Mais il est bien difficile que l'une d'elles, une seule si l'on veut, ne tombe pas, pour un moment, en proie à

1 II est inutile de faire remai'cjuer que si, dans le principe, il en fut ainsi, M. Figuier a le lorl do laisser croire que cela a continue.

l'étal hypnotique ou biologique. Il ne faut peut-être qu'une seconde de durée de cet étal, pour que le phénomène attendu se réalise. Le membre de la chaîne tombé dans ce demi-sommeil nerveux , n'ayant plus conscience de ses actes, et n'ayant d'autre pensée que l'idée fixe de la rotation de la table, imprime à son insu le mouvement au meuble; il peut, en ce moment, déployer une force musculaire considérable, et la table s'élance. Cette impulsion donnée, cet acte inconscient accompli, il n'en faut pas davantage. »

Remarquons que M. Figuier ne dit pas un mot de la propulsion ou danse des tables provoquées lorsqu'un è-eul opérateur impose la main sur le meuble. Nous ne parlons pas du soulèvement à distance si honnêtement raconté par M. de Gasparin; M. Figuier le nie, ce qui est plus commode que de l'expliquer. En outre, il nous dit que le membre de la chaîne tombé dans le demi -sommeil nerveux donne, sans s'en douter, l'impulsion à la table,

et la table s'élance Il n'en faut pas davantage.

Fort bien. Mais voyons la suite. Il faut alors admettre que, TOUJOURS et partout, tous les opérateurs ne s'aperçoivent pas de la fo)ce musculaire considérable qui •est déployée par l'individu au demi -sommeil nerveux, c'est-à-dire que tous sont toujours et partout aveugles, ou complaisants. Si te;I avait été , en etTet , le caractère de grossière supercherie des phénomènes dont il s'agit, nous aimons à croire qu'un savant comme M. Figuier ne se fût pas arrêté à leur accorder un instant d'attention; mais s'il s'en est occupé, ne serait-ce pas parce qu'il leur a, en réalité, reconnu quelque chose de sérieux ?

Quant à l'explication des mouvements de la table

.ni f^UKj lie ' ■

répondant à des questions \ M. Figuier la trouve toujours dans son individu au demi-sommeil nerveux qui a répond aux questions et aux ordres qui lui sont donnés, en inclinant la table, ou en lui faisant frapper des coups, conformément aux demandes » *. Et comment répond-il aux questions mentales, ce personnage à demi endormi ? Son état de demi-sommeil nerveux lui fait-il lire dans la pensée de l'interrogateur, puisqu'il est avéré que la table devine des nombres pensés ? Pourquoi M. Figuier n'a-t-il pas résolu ce cas ?

C'est encore à l'aide du dèmi-sommeil nerveux que M. Figuier se rend compte des actions des médiums ^. Mais il ne s'est pas borné à exposer sa thèse, il a entendu ruiner celle des personnes qui croient ici à l'intervention des esprits, et il leur pose cette objection : « que les esprits, interrogés par un médium, savent tout juste, et ni plus ni moins, ce que sait le médium. « Demandez, ajoute-t-il, à un esprit de répondre à une question faite en anglais, l'esprit répondra parfaitement dans cette langue si le médium connaît la langue anglaise ; mais si le médium est étranger à cet idiome, l'esprit se taira ^ ». M. Figuier nous prouve une fois de plus encore son penchant pour esquiver toute difficulté chaque fois qu'il s'en dresse une sur la route. A-t-il donc oublié qu'il a cité lui même, parce que le fait jjrésentait des particularités intéressantes ^ l'expérience d'un esprit ainéricain consulté à New-York en langue française et répondant ad rem sans l'intermédiaire d'un médium^? Voilà donc un esprit

* Histoire du merveilleux, tome IV,, p. 321.

2 Id., ibid.

3 Id., ibid., p. 3-28.

4 Id., ibid., p. 332.

s Voir plus haut, p. 342.

DAÎq§ tï: SPlftlTiSME. 399

réponami't sansTe secôurà d'un médium et dans une Tangue étrangère à sa nationalité. Que signifie alors tout ce que vient de dire M. iFigùier, puisqu'il n'y a ici aucun médium ell que cette absence de médium détruit tout l'écliafaudage âe son système? Système malheureux qùî l'entraîne à àîïirmer (( qïie les esprits sont religieux et croyants dans un cercle de dévots, mécréants ou athées dans une réunion de sceptiques'' 5), t'è qtri e^ paVTàîtement faux, puisque nous avons vu des réponses obscènes se produire dans une assemblée respectable^.

Enfin c'est par la siipercheino (tomelY, page 334), et toujours par le sommeil nei^veux (ibid.), qu'il essaye d'expliquer l'es 'toC'toc mifstëi'ieux entendus par tes demoiselles Fox et les croyants de l'Amérique. « Comme dans cet état physiologique (dé sommeil nerveux), dit-il, l'individu n'a aucune conscience des actes qu'il accomplit, rien n'empêche de croire (voilà qui est bien scientrfique!...) qu'il soit lui-même l'auteur de ces coups ihys'térieux , él qu'après la séance dans laquelle ce phénomène s'est produit, te médium puisse attester en toute sincérité son înnoceVicè ïur ce point. » (Ibid.) C'est-à-dire qu'un * homme plus ou moins endormi frappe sur un mur ou sur un meuble, et tous les assistants, qui ont pu et dû voir, d'assurer que ce n'est pas lui qui en est l'auteur, mais un être învisible!... Quand on sait que ces hi^uits ont entraîné en Amérique plus 'de cinq cent mille personnes dans le spiritisme , il faut faire une singulière part à la niaiserie humaine et à celle de ses lecteurs pour admettre que les premiers aient pu être victimes d'un si stupide mensonge et que les seconds y voient la clef du mystère à

' Histoire du merveilleux, lomelV, p. 333. '^ Voir plus haut, p. 324.

400 LE MEUVEILLEUX

découvrir. On nous permettra de ne pas discuter de pureilies allégations.

Au surplus, ne soyons pas difficile : M. Figuier, qui n'a pas une grande confiance dans ses interprétations, se hâte d'ajouter « qu'à ceux qui ne seraient point satisfaits de cette conjecture ' , il peut offrir un autre système ^ ». Or, ce système est celui de MM. Flint, Schiff, Jobert (de Lamballe), etc. ; nous croyons en avoir fait justice.

Faudra-t-il s'arrêter maintenant à discuter la théorie de M. Chevreul, de l'Institut, de X action inconsciente des mouvements musculaires , théorie dont M. Thury. a démontré le vide, puisqu'elle « ne suffit pas à expliquer les mouvements sans contact, ni ceux qui s'accomplissent dans un sens où l'action musculaire ne saurait les produire ' » ?

Faudra-t-il discuter la théorie de M. Faraday, le célèbre physicien anglais, dont l'explication, d'après ce que rapporte M. Figuier*, n'a paru satisfaire complètement personne?

Faudra-t-il discuter la théorie de M. l'abbé Moigno, qui ne voit dans le phénomène de la rotation des tables « que le résultat facile à prévoir de mouvements musculaires produits par la volonté et l'imagination, sans que notre âme ait la conscience et le sentiment de l'impulsion donnée par elle à nos organes, sous l'influence d'une préoccupation qui

* Conjecture!!! ... On le voit, pas de solution, toujours un fauxfuyant.

2 Histoire du merveilleux, lome IV, p. 334.

3 Thury, p. 39.

'* Histoire du merveilleux, tome I\', p. 313.

l'absorbe ou d'un entraînement qui la fascine et l'éblouit ' » ? Opinion qui est, on le voit, le mélange de celles de MM. de Gasparin, Figuier et Babinet. *

Faudra-t-il, en un mot, discuter une à une toutes les antres théories qui ont pu se produire en prenant pour base le naturalisme déguisé sous les noms de physiologie ou de physique, ou sous tout autre nom?

-. Ce soin serait inutile et superflu, puisque ces théories seraient manifestement et de tout point inacceptables.

Nous conclurons, dès lors, en ce qui concerne les phénomènes du spiritisme moderne, mm que nous l'avons fait pour les prodiges opérés par les convulsionnaires jansénistes, que r ingénuité de l'interprétation est le caractère distinctif des prétendues explications qu'en ont données les savants.

^ Cosmos, tome II, p. 584; Paris, 1853.

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