LE MESMÉRISME
(Magnétisme animal, Biomagnétisme, Agent télépathique, etc«)
Tous les corps de la nature, ou vivants ou inertes, possèdent un rayonnement spécial qui est autre que la lumière , que la chaleur, que rélectricité et que le magnétisme proprement dit, bien qu*il soit apparemment leur congénère.
Ce rayonnement s'accuse par certaines modifications imprimées aux corps soumis à son action, à son influence. Toutefois, de telles modifications ne se décèlent chez les corps bruts que jpax leurs réactions sur des êtres vivants. L'agent physique ou matière supposée de ce rayonnement sui generis a été nommé, par assimilation avec le magnétisme terrestre, < magnétisme universel », < magnétisme animal ». Le créateur de cette dernière expression est, paraît-il, le P. Kircher, savant jésuite allemand du XVII* siècle , chez qui on la rencontre sous la forme grecque de xoomagneiismus.
A ces dénominations insuffisamment satisfaisantes, je proposerai de substituer celle de biomagnétiame ^ en me fondant sur cette considération que si le principe rayonnant en question est supposé appartenir à la matière inerte en même temps qu*à la matière organisée , ce n'est toutefois que par son action consécutive sur celle-ci qu'il se manifeste dans la première.
Mais avant de disserter plus avant sur les caractères et propriétés de l'énigmatique agent ici en cause, ne serait-il pas à propos de se demander quels sont les faits positifs, les faits dûment constatés qui nous autorisent à admettre son existence f
Ces faits, nous les analyserons tout à l'heure successivement
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dans leur ordre logique. En attendant je n^ borne à dire qu'il s'agit là de vérités d'observation et d'expérimentation dont les plus difficiles à admettre sont admises aujourd'hui en tant que prouvées, ou tout au moins en tant qu'extrêmement probables, par une élite de physiciens, de naturalistes et de philosophes dont la plupart combattaient encore hier aux avant-postes du , matérialisme , du positivisme ou du scepticisme.
.Quelle que soit la variété des formes sous lesquelles ils se produisent, les faits en question sont tous au fond très homogènes. Mais ils se présentent à l'esprit sous diflEérents points de vue qu'il importe de distinguer avec soin. Considérés dans leurs rapports à Thomme, ils accusent d'une part Finfluence occulte, « biomagnétique », exercée par lui sur le monde environnant, et d'autre part l'action de même natiire que le monde extérieur exerce réciproquement sur lui.
Les phénomènes d'influence occulte dans lesquels l'être humain joue un rôle actif se divisent à leur tour en deux gr<Mipes : les uns se produisent spontanément, involontairement et mécaniquement , pour ainsi dire ; les autres sont des actes voulus et plus ou moins réfléchis. A cette dernière catégorie appartiennent les manifestations si particuUèrement surprenantes dans lesquelles notre agent hypothétique sert d'instrument et de matière à la pensée pour produire des idées qu'on peut dire corporelles, c'est-à-dire des projections objectives d'elle-même pouvant manifester les formes et les énergies propres aux choses réelles que ces idées représentent dans notre esprit.
Nous rencontrons à chaque pas dans la vie ordinaire des cas du premier groupe, dont leur vulgarité nous empêche de remarquer la signification profonde. Telle est par exemple la contagion du bâillement, qui sans doute le plus souvent est de nature suggestive, c'est-à-dire imitative, mais qui parfois aussi a une cause tout autre. C'est ce qui a lieu quand le bâillement se communique entre personnes se tournant le dos et n'ayant aucune connaissance du petit phénomène respiratoire qui se produit chez leur voisin, qui peuvent même ignorer jusqu'à ce
voisinage. Une impression d'inconcevable malaise moral allant parfois jusqu'à paralyser nos facultés et notre langue, à nous troubler, à nous décontenancer, au milieu d'une réunion, sera due à la présence d'une certaine personne que nous n'aurons pourtant pas aperçue, ceci pour dire que l'impression ressentie ne peut s'être produite par le canal de l'imagination. L'effet opposé s'observe également et dans des conditions semblables : Vous étiez affaissé , écrasé sous un poids d'indéfinissable gène qui vous rendait sot et muet ; tout à coup l'assurance vous revient, vous redevenez maître de vous-même, votre esprit s'éclaire comme par miracle, les idées vous viennent en foule
Et les mots pour les rendre arrivent aisément.
Et ce miracle, ce qui Ta produit, c'est tout simplement l'entrée dans la salle — à votre insu et sans que vous vous en soyez avisé — d'un individu « sympathique », dont la seule approche a le ipOMYoïT physique, bien qu'invisible, de vous influencer en bien, de môme que l'être « antipathique » vous influencera également en mal. (Faisons observer en passant que les mots « sympathique » et « antipathique » qui dans leur acception accoutumée réveillent l'idée d'attrait ou d'aversion, seraient avantageusement remplacés, dans le cas qui nous occupe, par les expressions de eupathique et de dyspathique,)
Les personnes qui exercent ces influences de nature indifférente, bonne ou mauvaise, en sont généralement inconscientes. Il en est de même, je suppose, de la plupart des individus qui, d'après la croyance populaire, ont le don du « mauvais œil ».
J'ai connu des magnétiseurs qui se plaignaient d'être saignés à blanc par tel ou tel « sujet », rien que par son approche, et sans qu'ils eussent actuellement aucune intention de le magnétiser, tout au contraire. Ce sujet, disaient-ils, aspirait leur « fluide », du reste sans le vouloir et sans y penser.
Je me permettrai de faire un rapprochement entre ce fait et un certain épisode de la carrière thaumaturgique du Christ. C'est ce que l'évangéliste rapporte de Jésus, qui étant pressé,
foulé par la multitude qu'il haranguait^ s'interrompt tout à coup pour se plaindre que quelqu*un Va touché. Sur quoi l'apdtre Pierre lui ayant exprimé son étonnement d'une semblable remarque, le Seigneur explique qu'iZ a senti une vertu qui Réchappait de lui. Et Tévangéliste ajoute que, se voyant découverte, une femme de l'assistance fait Taveu que, affligée depuis longues années d'une perte de sang que les médecins n'avaient pu guérir tout en la ruinant en consultations et en remèdes^ elle s'était avisée de toucher le vêtement de Jésus, confiante qu'il en résulterait un bien pour elle, ce qui en effet s*était réalisé sur l'heure (1).
.11 est toutefois à observer que, dans ce dernier exemple, c'est Vémission seule de la force ou vertu biomagnétique qui a été involontaire, la soustraction en ayant eu lieu au contraire par un effort intentionnel bien caractérisé.
N'y aurait-il pas lieu de comprendre dans cette catégorie des effets involontaires dabiomagnétisme, une contagion hiomagnétique dont seraient susceptibles certaines maladies? Je suis porté à penser qu'il en est ainsi, en présence de ce fait si remarquable — quoique bien peu remarqué des médecins — que lorsqu'une épidémie atteint une famille, ce ne sont pas seulement ceux de ses membres habitant actuellement le lieu contaminé qui pourront prendre le mal, mais aussi ceux qui résident dans des localités* indemnes plus ou moins éloignées, et qui n'auront eu aucun contact direct ou indirect avec les premiers. J'ai eu
(1) Et muUer quœdam erat influau êonguinU ab annis duodeeim, quœ in medico$ erogaoerat omnem êubstaniiam, nec aJ? uUo potuit curari : — Accessit rétro ^ et tetigU Jlmbrlam veêtimenti ejus; et confestim stetit fluœus sanguinis ejus, — Et cUt Jésus : Quis est qui me tetigit t Negantibus aatem omnibus ^ dixU Petrus^ et qui cum illo erant : Prœceptor, turbœ te eomprimunt, et afjllgunt, et dieis : Quis me tetigit t — Et diœit Jésus : Tetigit me aUquis; nam ego nooi virtutem de me eaiisse. — Videns autem mulier quia non latuit , tremens venit , et procidit ante pedes ejus ; et oh quam causam tetigerit eum, indieacit coram omni populo, et quemadmodum confestim sanata sit, Luc, vin, 43. II est curieux de remarquer que Fauteur de ce récita saint Luc, était médecin.
90US les yeux des cas multiples et bien frappants de ce phénomène pour ce qui est de la fièvre typhoïde.
Je suis également porté à croire que l'attrait irrésistible ou l'aversion insurmontable que nous éprouvons pour certaines personnes sans aucune cause appréciable est le contre*coup moral d'un état physique d'attraction ou de répulsion mutuelle existant entre nos atmosphères biomagnétiques individuelles.
Ces quelques exemples suffiront pour donner une première idée de ce qui distingue le phénomène du rayonnement ou émission involontaire de la force biomagnétique ou mesmérique. Voici maintenant quelques indications illustratives du phénomène opposé, c'est-à-dire de l'action magnétique voulue.
Comme spécimens familliers de cet ordre, signalons d'abord la poignée de main, le baiser, l'accolade, actions machinales sans doute, mais volontaires quoique non raisonnées, dont le but caché parait être d'établir d'une personne à l'autre un lien, un < rapport » magnétique de sympathie.
Certaines pratiques, devenues presque vulgaires parmi nous depuis Mesmer, accusent plus nettement encore les caractères du genre; ce sont celles de la € magnétisation », qui s'exerce, soit à l'aide de < passes », ou du regard soutenu, ou simplement d'une tension énergique, mais toute intérieure, de la volonté du € magnétiseur », soit en faisant usage d'objets préalablement soumis à une préparation € magnétique ».
Ces pratiques modernes et profanes ont leur pendant, ou plutôt leur modèle, dans le rituel de la thaumaturgie sacrée ou magique. Elles se retrouvent notamment dans l'imposition des mains , qui fut la grande panacée de la médecine religieuse chez les anciens, avec les attouchements et les insufflations; dans les indigiiamenta ; dans l'usage des huiles saintes, des eaux lustrales ou bénites, des amulettes, talismans, reliques et mumies. Dans cette même catégorie rentrent encore les cérémonies de la bénédiction, de la malédiction, de la conjuration, de l'exorcisme, et la plupart des sortilèges; elle comprend en outre la « médecine sympathique » et la « transplantation des maladies », mises en vogue à diverses époques par
Paracelse, Van Helmont et autres, et dont la tradition se maintient jusqu'à présent chez les sorciers-médecins de nos campagnes, tandis que deux vrais savants, le D** Luys et le colonel de Rochas, se donnent pour tâche d'opérer la restauration scienti6que de ces deux super siiiions.
Dans mon pays de Rouergue, qui, tout montagneux qu'il est, est bien en même temps l'un des moins superstitieux de France, j'ai constaté l'usage chez quelques empiriques à secrets de famille de traiter certaines maladies, chez le bétail principalement, de la façon suivante : Le guérisseur cueille une plante d'une certaine espèce — que je n'ai pas eu Toccasion d'observer et de déterminer — la met dans sa poche, et, cela fait, s'approche du malade et le regarde attentivement, après quoi il se retire, bornant là son traitement. Mais il garde sur lui précieusement la plante merveilleuse, et à mesure qu'elle se dessèche et tombe en débris, le mal se dissipe. D'autres prétendent faire disparaître les verrues, et y réussissent fort bien à ce qu'on assure, en les comptant une à une et mettant à pourrir dans un endroit humide un nombre exactement égal de haricots. Le grand Bacon raconte, dans son Syloa syloarum — un tout petit livre bien curieux, auquel son titre grandiose ferait supposer des dimensions tout autres — qu'étant écolier à l'Université de Paris, il avait les mains couvertes de ces vilaines excroissances. Rien n'avait pu Ten débarrasser, quand il essaya, en désespoir de cause, d'une recette de bonne femme qui lui fut conseillée par son hôtesse. On coupa une pomme en deux, on frotta les verrues avec la tranche de chaque morceau, on réunit ensuite les deux moitiés du fruit par leurs faces d'adaptation, et la pomme ainsi reconstituée fut placée sous une pierre au fond d'une cave. Le jeune Bacon eut bientôt la joie de se voir des mains aussi présentables que celles de n'importe quL
Il faut noter encore dans le même ordre d'idées la collation des dons surnaturels, don de guérir par l'imposition des mains, don des langues, et le don des miracles en général. Mais après les grands prodiges de l'évocation et de la résurrection des morts, qui relèvent du même facteur thaumaturgique, le
triomphe du biomagnétisme actif est dans ce que les Anglais ont dans ces derniers temps baptisé du nom de télépcdhie.
D'après son étymoiogie {iele, foin ; pascho , je souffre, j'endure, je subis, je supporte, je ressens), ce mot comporte essentiellement une signification de passivité. Cependant les faits auxquels on l'applique peuvent être considérés sous ces trois points de vue très distincts : Un point de vue actif, celui relatif à l'être agissant ; un point de vue passif, se rapportant, à l'être patient ou percipîfent; et enfin un point de vue moyen ou phénoménal, qui a purement trait à la nature en soi du phénomène. Il se trouve de plus que le mot télépathie, qui, répétonsle, implique étymologiquement une idée de passivité, paraît, au contraire, dans l'emploi qu'on en fait habituellement, viser surtout la cause agissante et l'action d'où résulte l'effet produit.
Malgré ce défaut d'adaptation étymologique, j'opine pour que l'expression soit conservée et que, pour éviter de surcharger la nomenclature de la nouvelle science, les mots télépathie et télépathique deviennent une désignation générale et neutre de la classe de faits en question, quel que soit celui de leurs trois différents aspects sous lequel on Tenvisagera actuellement, sauf, pour les distinguer, à ajouter au nom commun une épithète spécifique.
Trente ans environ avant qu'il fut question de télépathie, j'avais signalé et fixé les distinctions méthodiques ci-dessus en appelant ht/percinésie la faculté d'agir à distance par la pensée, et hyperesthésie la faculté de ressentir, de percevoir cette action occulte, et4'une manière générale toutes les impressions représentatives ou autres de l'agent biomagnétique. (Voir mon Electrodynaiiisme vital, Paris, 1855, page 317.)
Nous en sommes pour le moment à traiter du biomagnétisme en général en tant qu'il est actionné par l'homme et sert d'instrument à sa volonté; c'est donc la < télépathie active » que nous avons premièrement à considérer.
Il est un jeu de société, connu en Angleterre sous le nom de wiUing game, qu'on peut mentionner ici tout d'abord à titre de
spécimen de télépathie active réduite à sa plus simple expression, mais qui d'ailleurs suflSrait pour établir que les modes de la pensée se propagent matériellement à travers Tespace à Tinstar des modes du son et des modes de la lumière^ et comme eux sans doute à l'aide d'un véhicule spécial. Voici l'expérience : Vous étalez des cartes à jouer sous les yeux d'une personne; vous rinvitez à choisir mentalement une de ces cartes, en lavertissant que vous saurez deviner son choix. Or, ce sera vous-même qui réussirez à déterminer ce choix en portant fortement votre attention . sur une des cartes, et en vouIcltU énergiquement qu'elle soit pensée par votre partenaire.
Dans la conception la plus large et la plus rationnelle de la chose, on doit entendre par télépathie active la production par la volonté, ou — pour employer une expression plus juste que la théologie a consacrée — par VirUentionj de deux sortes d'effets qu'il importe de ne pas confondre. Cette « intention » de l'agent humain tantôt s'exerce à distance sur une deuxième personne, qui à ce moment peut être absente et plus ou moins éloignée , sans qu'on sache même le lieu où elle se trouve présentement, et qui de son côté ignore entièrement de quelles manœuvres mystérieuses elle est Tobjet. Et cette pensée active d'autrui, portée à travers l'espace, s'en va imprimer directement sur l'esprit du patient ou sur son être physique des modifications voulues, prédéterminées , et particulièrement celles qui consistent à faire surgir en lui des idées toutes faites, qui vous arrivent on ne sait d'où, ou bien encore à y peindre — par quel procédé? c'est là le mystère — l'image vivante de celui qui est en train d'opérer de loin le prodige, ou tout autre image de personnes ou d'objets réels , mais placés actuellement hors de la portée de la vue naturelle. Tantôt , la même « intention », se comportant en vrai démiurge, produit, non plus des représentations purement subjectives , c'est-à-dire sans existence en dehors de l'esprit qui les perçoit, et analogues à celles du rêve ou du souvenir , mais des projections vraiment objectives et matérielles ^ bien que matérielles de cette mystérieuse matière que nous sommes convenus d'appeler bioma-
gnétique sans la connaître autrement que par quelques-uns de ses effets — lesquelles simulent des personnages actuellement existants ou ayant existé , ainsi que toute sorte d'objets, objets vivants ou autres, ayant ou ayant eu quelque part une existence réelle. Et ces tableaux magiques ne sont pas toujours tels que ceux d'une toile peinte, où les figures ne forment qu'une surface plate ; et ils ne sont pas non plus seulement comparables à ceux que nous offre la statuaire, bien qu'en relief et présentant à l'observateur tous les aspects de la ronde bosse ; ce sont plutôt des tableaux vivants et agissants qu on pourrait comparer à une scène de théâtre, où les acteurs ne se bornent pas à figurer des personnages immobiles, mais qui les représentent en action.
Les Proceedings of the Society for Psychieal research^ c*est-à-dire les Bulletins de la Société anglaise de recherches psychiques, et les Annales des sciences psychiques publiées à Paris par le D*" Dariex sous le patronage et avec la collaboration zélée du professeur de physiologie de la Faculté de médecine de Paris, le D^ Charles Richet, sont deux recueils périodiques spécialement consacrés à la publication et à l'analyse critique d*obsérvations contemporaines relatives à des faits de cet ordre extraordinaire. Avant d'être publiés, les faits relatés ont été soumis le plus souvent, par les soins de la rédaction, à de sérieuses enquêtes, dont les procès-verbaux sont également placés sous les yeux du lecteur.
J'ai déjà fait connaître (voir ma préface) les notabilités les plus considérables dont se recommandait la Société de Psychologie physiologique de Paris, momentanément dissoute; je crois qu'on ne me saura pas mauvais gré d'interrompre un instant mon exposé pour fixer l'opinion de ceux qui me lisent sur l'autorité morale, scientifique et philosophique qu'on peut accorder à la Société étrangère qui a pour organe les Proceedings précités. En parcourant l'interminable liste des membres de la « Society for Psychieal research » publiée en janvier 1892 (plus de 800 membres j, mes yeux s'arrêtent au passage sur les noms suivants, qui en diront assez sur la composition de la
compagnie qu'ils honorent de leur fellowship. Parmi les membres du bureau, je relève, comme président, le professeur Henry Sidgwick, de l'Université de Cambridge; comme viceprésidents : le Très Honorable A.-J. Balfour, membre du Parlement, et membre de la Société Royale (la Royal Society, qui représente en Angleterre, soit dit une fois pour toutes, notre Académie des Sciences); le professeur W.-F. Barrelt, du Royal Collège of Science de Dublin; le professeur William James, du Collège Harward (Etats-Unis), cette grande école ou professait le célèbre naturaliste Agassiz; le professeur S.-P. Langley, de la Smithsonion Institution de Washington (Etats-Unis) ; lord Raley, de la Société Royale, et lévêque de Ripon (1). Parmi les membres du Conseil d'Administration, je note : le comte de Crawford et Belcarres, m. de la Société Royale; l'illustre physicien William Crookes, m. de la Société Royale, auquel on doit la découverte du thallium, et qui est l'auteur de la théorie physi- < que du quatrième état de la matière ; sir Frederick Leighton ; le célèbre philosophe John Ruskin; le grand poète lord Tennyson, mort depuis peu ; Alfred Russell Wallace, connu comme naturaliste et comme ami et collaborateur de Darwin ; encore .cinq professeurs de sciences, tous membres de la Société Royale; et enfin, l'on ne saurait mieux finir, nommons le Très Honorable W.-E. Gladstone, membre du Parlement, aujourd'hui premier ministre du royaume d'Angleterre.
Parmi les membres correspondants étrangers, on remarque les D^ Beaunis et Bernheim, professeurs de médecine à la Faculté de Nancy ; le D** Ch. Richet, professeur de médecine à la Faculté de Paris; M. Liégeois, professeur à la Faculté de droit de Nancy; M. d'Abbadie, de l'Académie des sciences; M. Sabatier, professeur de zoologie à la Faculté des sciences de Montpellier; le D»* P. Bodwitch, professeur de médecine à
(1) A côté des nombreux ecclésiastiques protestants de diverses communions, membres de la Société, on remarque quelques prêtres catholiques, notamment le P. R.-F. Clarke, de la Société de Jésus, qui dans une réunion générale tenue le 2 décembre 1S93 a fait une communication très écoutée sur les « miracles » de Lourdes,
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rUniversité du Massachusetts (Etats-Unis); le D' Eduard de Hartmann, philosophe marquant de l'Allemagne; le D"" Heinrich Hertz, professeur à la Faculté de médecine de Bonn; le D*" Lombroso , très célèbre aliéniste italien, professeur à la Faculté de médecine de Turin; .M. Ribot, professeur au Collège de France; M. Taine, de TÂcadémie française, etc., etc.
Si, comme cela se bourdonne à mes oreilles, c'est être fou à lier que de prendre au sérieux <i ces histoires de l'autre monde », ces contes bleus dont j*ose entretenir ici le lecteur, on se console presque de cette disgrâce en songeant en quelle compagnie on la partage : tout simplement l'élite de l'intelligence et du savoir. En sus il y a lieu de se demander si rompre avec de semblables fous, ce n'est pas s'unir à des sages dont la sagesse a de tels faux airs d'ànerie que c'est à se tromper absolument à la ressemblance. Cela dit, revenons à nos moutons.
Un ouvrage anglais sous le titre de Phaniasma ofihe lioing (littéralement. Fantômes de personnes vivantes) a été publié il y a quelques années par trois membres de la Society for Psychical research, dont deux anciens professeurs de l'Université de Cambridge. Cette publication a fait grande sensation en Angleterre parmi les esprits cultivés. M. le professeur Ch. Richet l'a jugée assez importante pour en faire faire une traduction française en abrégé pour laquelle il a écrit une magistrale préface. Le livre français est intitulé : Les Hallucinations TÉLÉPATHiQUEs , par MM. Gumey , Myers et Podmore. Traduction de M. Marillier, maître de conférences à l'Ecole des Hautes études, avec une préface de M. le pro/essenr Ch. Richet^ 1 fort vol. in-8** de la Bibliothèque de Philosophie contemporaine. Paris, 1891.
Pour achever de montrer combien les phénomènes si étranges et si énigmatiques ici en question sont gravement considérés maintenant en haut lieu scientifique, et avec quel intérêt, nous ajouterons que dans une de ses dernières séances la Société de Psychologie physiologique de Paris a pris au sujet de ces faits une délibération qui fera date dans l'histoire de la science.
Les Annales des Sciences Psychiques, n* de Juillet-Août 1891, ont publié l'avis suivant :
« Vote de la Société de Psychologie-Physiologique. — La Commission de la Société de Psychologie, dont nous avons parlé à ilos lecteurs, a proposé à la Société de Psychologie la motion suivante, qui a été adoptée à Tunanimité lors de la dernière séance :
» La Commission est d'avis que les faits donnés comme
HALLUCINATIONS TÉLÉPATHIQUES SONT ASSEZ NOMBREUX ET ASSEZ INTÉRESSANTS POUR MÉRITER l' ATTENTION ET LA DISCUSSION. »
Il faut s'arrêter ici un instant pour faire observer que le problème qui se pose à la science dans ce que le document ci-dessus appelle abusivement hallucinations télépathiques, se complique singulièrement d'une circonstance imprévue; c'est que ce ne sont pas seulement les vivants et les mourants qui auraient le pouvoir de susciter ces visions de leur personne, mais que les trépassés eux-mêmes, les trépassés surtout, posséderaient cette remarquable faculté, et la posséderaient à un degré éminent. Telle est, en efiEet, la conclusion qui semble résulter de l'ensemble des observations publiées; c'est aussi celle qui a été adoptée par une grande partie de la Société de Londres, ayant de son côté le naturaliste Russell Wallace, lequel vient d'exposer sa manière de voir dans un écrit intitulé : Etudes sur les Apparitions. Et maintenant les Annales des Sciences Psychiques, sans prendre ouvertement parti , témoignent néanmoins d'une façon non équivoque de la considération et de l'intérêt que la thèse de M. Wallace leur inspire en publiant intégralement une traduction française de son livre en une série d'articles.
Rappelons à présent une chose que personne n'ignore, c'est que les apparitions ont eu leur place dans la vie des peuples, aussi bien que dans les fictions des poètes, et que notamment le fantôme télépathique moderne est facile à reconnaître dans Yidolon de Thiérographie grecque. Mox apparebat idolon , senex macie et squalore confectus, promissa barba, Pline , in Epist.
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Il y aura de profondes difiEérences à noter dans les laits télépathiques. Ainsi, tous les thaumaturges de cette catégorie ne s'en tiennent pas à envoyer leur simulacre au loin tandis que leur corps en chair et en os, 'comme on dit, reste en place; certains se transportent instantanément à des distances plus ou moins considérables, tout entiers et tout d'une pi&e, ne laissant quoi que ce soft de leur personne après eux. Apollonius de Tyane, grand thaumaturge et grand saint du paganisme, aurait été coutumier du fait, s'il faut en croire son biographe Philostrate. Mais pourquoi né le croirait-on pas, alors que certaines des histoires les plus fabuleuses qu'il rapporte ne présentent aucune différence essentielle avec d'autres qui sont racontées, soit dans les Proceedings, soit dans ï Etude sur les Apparitions de M. Wallace (1), soit dans les Annales du' D*" Dariex, appuyées sur des témoignages contemporains qu'on regarde comme inattaquables?
Un ancien missionnaire catholique aux Indes, le P. Rouchet, qui a laissé dans le monde ecclésiastique une réputation de véracité scrupuleuse, dit-on, n'aflBrme-t-il pas aooir vu un catéchumène indigène qu'il allait baptiser lui être soufflé soudain par magie, et se trouver transporté instantanément du chemin qui conduisait à l'église dans un autre {Lettres Editantes, t. VII, p. 303) ?
Dans les cas qui paraissent être les plus fréquents, où pour faire une apparition plus ou moins lointaine, le corps, le vrai corps de l'individu apparaissant ne subit pas dé déplacement et n'est représenté que par son fantôme, deux états différents peuvent se produire. Ou bien ce corps pondérable, ce corps n naturel », qui reste à demeure, ne subit actuellement aucune modification physiologique appréciable et offre notamment tous les signes d'un état de veille normal, ainsi que cela a lieu, paraît-il , généralement dans la télépathie expérimentale moderne; ou bien il tombe dans un coma profond, qui persiste
(1) Etude sur les APPARmoNS, par A\fred Ruuell Wallace^ traduction française, à la Librairie Spirite, Paris.
pendant toute la durée du prodige. Un exemple frappant, et authentique s'il en est, de ce dernier mode de biloeaiion (terme de la langue ecclésiastique) nous est fourni dans le procès de béatification d'Alphonse-Marie de Liguori, mort en 1787 et béatifié en 1816. Le saint homme, alors à Scala, dans le royaume de Naples, resta deux jours dans un état d'insensibilité et de mort apparente, durant lesquels il s'était transporté à Rome en esprit pour assister le pape Clément XIV à ses derniers moments. De même, les habitués du Sabbat ne se rendaient-ils pas à leurs assemblées diaboliques de toute leur personne, mais seulement de leur esprit et de leur fantôme, laissant à la maison le corps proprement dit, et dans un état d engourdissement qui en faisait, une masse inerte. Des expertises médicales ont souvent établi ce dernier fait dans les procès de sorciers.
Avant de nous étendre davantage sur cet intéressant chapitre, il convient de revenir un peu sur nos pas pour nous occuper à son tour du deuxième des deux grands groupes entre lesquels nous avons sommairement partagé les manifestations de Tin- , fluence biomagnétique, c'est-à-dire du groupe où les phénomènes sont envisagés dans leur rapport avec Thomme alors que celui-ci est dans son rôle passif vis-à-vis d'eux.
Drns ce rôle de patient ou de percipient, Thomme (et les animaux partagent avec lui, assure-ton, cette faculté) subit ou perçoit, à la faveur d'un état spécial, accidentel ou artificiellement obtenu, de sensibilisation (pour emprunter une heureuse comparaison à la photographie), les rayonnements ou émissions biomagnétiques du monde ambiant, que ces émissions ou rayonnements soient spontanés ou qu'ils soient volontaires ; et cette radiation occulte a le pouvoir d'opérer comme un succédané avantageux de la lumière et des vibrations sonores ; et qui plus est, elle agit sur tous les sens indistinctement, et communique à chacun d'eux une impression corrélative exacte des objets les plus lointains et les plus cachés; et non pas seulement des objets actuels, entendons-nous bien, mais aussi, à ce
qu'on assure^ des objets passés, et en sus, pour achever de confondre notre pauvre raison, des objets à venir !
Les oracles publics, les augures, et aussi les simples voyants, nécromants et devins, ancêtres de nos somnambules lucides, jouissaient d'un grand crédit, comme on sait, dans l'antiquité. Le don de seconde vue, joint ordinairement à divers autres dons miraculeux, est l'apanage, dans toutes les peuplades sauvages, d'une classe d'individus qui cumulent les fonctions de prêtre et de médecin. Chez les peuples barbares et les peuples civilisés, ce don est Tun des attributs de la sorcellerie populaire.
Mais mon objet n'est pas de me livrer ici à une revue complète et à une analyse approfondie des formes si variées du protée biomagnétique; j'ai voulu simplement caractériser au moyen de quelques exemples les trois grandes catégories primordiales de faits de cet ordre, c'est-à-dire, premièrement, les faits qui se manifestent par Tactivité involontaire de l'homme ou par toute autre activité étrangère à ce dernier, et que pour cette raison j*appellerai elliptiquement faits actifs involontaires; secondement, les faits dus à l'activité volontaire de l'homme, ou, par abréviation, faits actifs volontaires ; et, troisièmement, les faits qui consistent dans les impressions faites sur l'homme, sur ses sens, sur ses fonctions et ses organes, par l'action biomagnétique extérieure, autrement dit les faits passifs. Il me reste maintenant, suivant mon programme, qui n*est que celui d'un succinct et rapide aperçu, à appeler Tattention du psychologue, du physiologiste et du physicien sur quelques-uns des problèmes que pose à la science chacune de ces trois classes de faits énigmatiques que nous venons de passer en revue.
Une chose doit frapper, ce me semble, tout esprit doué de réflexion : c'est que les phénomènes qui viennent d'être considérés, bien entendu en les supposant prouvés — et il est vraiment difficile de n'y voir que des fables quand, en outre des témoignages anciens, sacrés ou profanes, ils se réclament de preuves modernes et contemporaines innombrables et assez imposantes pour être jugées sincères et valables par des experts
aussi compétents et aussi bien sur leurs gardes qu'on doit supposer être ces sommités scientifiques de France et de l'étranger dont nous avons constaté la présence à la tète du mouvement d'idées dont il s'agit — ce qui doit frapper, dis-je, -à la vue de ces faits quiconque n'est pas tout à fait dépourvu d'esprit philosophique et de sens étiologique, c'est qu'il faut inéluctablement en conclure à l'existence d'un ordre physique et physiologique occulte qui formerait comme la contre-partie et comme l'envers — ou plutôt l'endroit, peut-être —de Tordre physique et physiologique apparent, seul considéré jusqu'ici par la physique et la biologie positive, qui étaient à mille lieues de se douter qu'elles avaient encore des droits sur tout un autre domaine immense baignant dans le mystère de l'invisible. •
Quelle conception y a-t-il à se former de la nature de la force biomagnétiquo ou mesmérique 1 Comment se produit-elle , et quelles sont ses propriétés? Quelles sont les lois suivant lesquelles elle entre en mouvement, se propage et opère î Comment par son moyen une idée pure prend-elle un corps, et à l'aide de ce corps devient-elle, par l'intention de l'être pensant, un remède, un poison, un hypnagogique, un aneslhésique, ou bien encore se transmet-dle mystérieusement d'un cerveau à un autre? Ou bien enfin comment, par la vertu de cette même force, cette pensée corporifiée devient-elle dans certaines circonstances un véritable objet matériel occupant une certaine portion déterminée de l'espèce, et que l'observateur, suivant sa situation relative, peut voir successivement sous les différentes faces d'un solide? Et comment cette création fantastique, en outre qu'elle agit do la sorte sur nos sens, peut-elle agir en plus sur les corps de toute sorte, manifester un véritable pouvoir moteur, produire des actes quasi musculaires et manuels, et opérer comme avec une arme, comme avec un outil, etc. ?
Et maintenant retournons la question, regardons-la sous son aspect complémentaire. Après nous être demandé les secrets de la force mesmérique en tant que puissance propre, demandons-nous par l'intermédiaire approprié de quelles dispositions
organiques de l'homme cette puissance réussit à agir sur lui, à le modifier, et notamment à déterminer sur ses divers sens des impressions semblables à celles que produisent les agents spéciaux ordinaires, tels que la lumière, le son, les substances sapides, le^' émanations odorantes, etc., et des impressions véritablement représentatives , fidèles , c'est-à-dire en pleine conformité avec les qualités des objets représentés, étant entendu que ces objets appartiennent au monde de la réalité ordinaire, au monde dit naturel.
Je ne sais plus quel roi asiatique avait eu la fantaisie, voulant éprouver l'oracle de Delphes, de l'interroger sur ce qu'il ferait, dans son palais d'Asie, à certains jour et heure désignés. Ce moment venu, la Pythie, montée sur son trépied, accuse une odeur de poisson frit qui lui monte à la gorge; puis elle croit distinguer un personnage qui tient exposé au-dessus d*un fourneau un vase de forme singulière. Bref, le despote oriental s'était ingénié à trouver une action particulièrement insolite chez un monarque ; il s'était transformé en cuisinier pour un instant, et pour ajouter encore aux difficultés de la tâche proposée à la divinité delphienne, c'est une tortue qu'il avait voulu cuire, f t c'est dans un bouclier d'airain qu'il avait décidé de faire cet apprêt. Eh bien, pour ceux qui admettent la réalité ou la possibilité d'un tel fait ou de tout autre semblable, une réflexion, ce me semble, doit se présenter d'elle-même à l'esprit ; c'est que pour s'expliquer que la prêtresse somnambule ait pu flairer, et aussi peut-être goûter, et voir, et puis probablement entendre, les choses olfactiblos, gustables, audibles et visibles qui se trouvaient actuellement à trois cents lieues d'elle ou plus, les propriétés de la lumière, celles du son, celles des émanations odorantes, et celles des solutions sapides, d'une part, et, d'autre part, les dispositions réceptives des organes visuels, auditifs, olfactifs et gustatifs dont l'anatomie et la physiologie nous enseignent le mécanisme, sont autant de données d'une insuffisance absolue, ou plutôt d'une entière inutilité. Et ce premier point établi, une autre conséquence en découle irrésistiblement : c'est
que l'exercice des sens et la perception par eux d'impressions objectives véridiques dans les conditions télépathiques suppose nécessairement Tintervention et d'un agent ou d'agents physiques de sensation et d'organismes récepteurs de nature occulte^ sans analogie avec ceux dont la physique ou la physiologie se sont occupées jusqu'à ce jour.
Et cela àiiy je vais plus loin : Si nos organes périphériques des sens sont conformés d'une façon étroitement et exclusivement correspondante aux propriétés des agents spéciaux respectifs, une adaptation réciproque analogue existe entre les organes centraux ou cérébraux de la sensation et ces organes périphériques, qui n'en sont qu'un prolongement; et censéquemment Torganisation des centres sensoriels doit se trouver adéquatement adaptée à la nature des agents externes de la sensation, d*où cette conséquence finale que, dans la perception télépathique, le cerveau et les organes de sensation proprement dits sont également et essentiellement étrangers à l'accomplissement du phénomène...
Mais alors ? Mais alors Wî — J'en fais volontiers l'aveu, de pareilles conclusions soulèvent à leur tour des questions nouvelles, que l'esprit ne peut envisager sans trouble. Mais il est trop tard pour revenir en arrière; le grand, le formidable problème vient d'être mis sur le tapis de la physiologie positive, expérimentale et ofiScielle, et il devient par là la question du Sphynx, qu'il faut résoudre, ou périr.
Nous venons d'induire de l'analyse des faits proposés que ni les agents physiques des sensations spéciales qui dans l'ordre dit naturel mettent en rapport nos sens avec les objets sensibles, ni les parties de notre organisme, périphériques ou centrales, dont la fonction est de recevoir l'impression de ces agents et de la transmettre au centre psychique, n'ont part au phénomène des perceptions télépathiques, et que ce phénomène implique l'existence cachée, mystérieuse, mais mathématiquement nécessaire, d'une autre nature d'agents et d'une autre nature d'organes. Or, la considération des faits de télépathie active.
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des apparitions agissantes principalement, mène à la même conclusion, et d'une manière non moins inévitable.
L'Eglise a forgé le mot de « bilocation » pour désigner un don miraculeux spécial qu'elle attribue à quelques-uns de ses saints, le don d'être présent simultanément en deux différents lieux. Prise à la lettre, une telle définition constitue une absurdité mathématique, celle qui consisterait à admettre qu'un même point matériel puisse occuper à la fois deux points distincts de l'espace. Mais si l'expression est paradoxale, le fait prétendu auquel elle s'applique n'a rien en lui-même qui soit contraire à l'évidence, une fois que pax un examen raisonné on l'a réduit à ses justes proportions. Prenons un exemple dans Tagiographie chrétienne, et revenons à notre saint Liguori, mentiormé plus haut, qui est apparemment le canonisé le plus récent ayant offert le miracle en question.
Voici donc Alphonse de Liguori pris de syncope au milieu de ses moines du couvent de Scala, dans le royaume de Naples, Principauté Citérieure, et demeurant deux jours et deux nuits consécutifs en état de léthargie. Et maintenant l'Eglise nous aflSrme — en invoquant des témoignages qu'il est inutile pour le moment de relater et de discuter — que durant le cours de ce long sommeil Alphonse était à Rome, au Vatican, auprès du pape à son lit de mort, pour l'assister dans ses derniers moments y nous est-il formellement dit, ce qui signifie sans doute pour administrer les derniers sacrements au pontife et fortifier son âme par des exhortations en face de la suprême épreuve.
Je prends le fait tel que l'Eglise nous le donne. Le contester, et même le réfuter victorieusement, servirait de peu; en effet, après comme avant, nous nous heurterions à une multitude sans nombre de faits télépathiques actuels de même ordre , et plus extraordinaires encore, s'il est possible, et qui s'appuient sur tout un appareil scientifique de preuves testimoniales et de vérifications expérimentales absolument imposant. Si j'ai pris le cas d'Alphonse de Liguori comme type, c'est en considération de sa notoriété et de la valeur que la sanction ecclésias-
tique est faite pour lui donner aux yeux d'une classe nombreuse de lecteurs.
Ces observations faites, je dis que pour admettre, ne fut-ce que par hypothèse, que le cénobite de Scala passa quarantehuit heures dans sa retraite, en plein royaume de Naples, plongé dans un sommeil profond, et que durant les mêmes quarante-huit heures il était dans le palais du Vatican, activement occupé à donner les secours de la religion à Clément XIV mourant, il y a lieu à un sérieux distinguo. A peine de tomber dans une flagrante contradiction dans les termes, on ne peut soutenir que ce qu!il était resté dans le pays de Naples de la personne de notre saint se trouvait identiquement à Rome dans le même temps ; et, réciproquement, que cette portion de lui-mèmô qui s'était transportée à Rome, et y avait résidé tout ce temps, n'avait point nonobstant bougé de place, et n'avait pas cessé un seul instant d'être clouée sur sa couche à cinquante ou cent lieues de là. Donc c'est une chose <fui dormait actuellement, insensible et inerte, au couvent de Scala; et c'est une autre chose qui veillait à la même heure auprès du pape et déployait un zèle actif à préparer un homme à mourir. Ainsi bilocation est une expression qui rend inexactement le fait proposé, et dislocation serait à tout prendre préférable.
Il convient de préciser davantage, et à cette fin posons-nous les questions suivantes : Le Liguori- qui s'était rendu à Rome dans les circonstances miraculeuses ci-dessus avait-il, pour effectuer ce voyage, fait usage des membres locomoteurs du Liguori resté endormi, et tel qu'un cadavre, en plein pays napolitain î Non, puisqu'il est admis que ces membres étaient entièrement privés de mouvement. Et pour s'expliquer que le Liguori qui rendait visite au pape pût se faire voir et se faire entendre à ce dernier, peut-on supposer que ces phénomènes d'optique et d'acoustique s'opéraient, d'un côté, par la réflexion de la lumière éclairant actuellement le corps léthargique du visiteur, qu'il avait laissé à cent lieues derrière lui, et, de l'autre côté, par l'action de l'appareil vocal de ce même corps sur l'air ambiant, mettant cet air en vibrations, les-
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quelles vibrations , modulées en sons articulés , se seraient de la sorte propagées du royaume de Naples à Rome, jusqu'au tympan du Saint-Père ? Une telle supposition est encore en complet désaccord avec la donnée fondamen taie du problème. Dès lors que conclure? Je réponds : Si le fait en cause ou les faits ou prétendus faits semblables qui nous sont décrits journellement dans les publications de la télépathie scientifique sont avérés, sont prouvés , si, en un mot, force nous est de les admettre quoi qu'il nous en coûte, eh bien I alors une conséquence me semble découler de là avec la plus limpide et la plus irrésistible évidence. C'est que — je l'ai déjà énoncé plus haut — à la nature physique apparente est associée une nature physique occulte, qui est fonctionnellement son équivalente, quoique de constitution toute autre; c'est que l'organisme vivant que nous voyons, et que Tanatomie dissèque^ a également pour doublure (si ce n'est plutôt lui-même qui est la doublure) un organisme occulte sur lequel n'a prise ni le • scalpel ni le microscope, et qui pour cela n'en est pas moins pourvu comme l'autre — mieux que l'autre peut-être — de tous les organes nécessaires au double effet qui est toute la raison d'être de l'organisation vitale : Recueillir et transmettre à la conscience les impressions du dehors, et mettre l'activité psychique à même de s'exercer sur le monde environnant et de le modifier à son tour.
Et maintenant, si l'existence distincte et indépendante d'une physique et d'une physiologie occultes à côté de la physique et de la physiologie que nous connaissons, peut s'inférer logiquement des scènes de télépathie active où les acteurs sont des vivants, c'est une démonstration matérielle et péremptoire qui nous en est fournie par les actes télépathiques que, en dépit de toutes les horripilations de la science et de toutes les révoltes du préjugé philosophique, notre raison se voit contrainte et forcée d'attribuer aux morts I Car si dans l'autre cas on peut encore, en désespoir de cause, imaginer, pour se rendre compte du miracle télépathique, je ne sais quelle propriété nouvelle de la cellule cérébrale de produire toutes les fantasmagories de la télépathie
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sans Taide d'aucun organe et d'aucun véhicule apparent, c'est là une branche de salut à laquelle notre rationalisme à Teau cesse de pouvoir s'accrocher quand ce cerveau, qui pouvait à la rigueur sauver les apparences, n'est plus qu'une pulpe désorganisée et putréfiée, ou même seulement un. peu de poussière au fond d'un crâne vide de squelette. Et justement il se rencontre que la Société de Recherches psychiques de Londres, et la rédaction des Annales des sciences psychiques de Paiis, avec le professeur Charles Richet en tète, ayant organisé de concert une vaste enquête sur les fantômes de personnes vivantes — « phantasms of the living » — les fantômes de cette classe, les seuls scientifiquement admis d'abord, se sont montrés d'une rareté désolante, tandis que, en revanche, c'est par légions que les fantômes des morts sortaient de l'enquête. Et ce n'est pas tout : Ces fantômes de Tautre monde, qui sont sans cerveau, et par conséquent sans cellules cérébrales, se montrent, par une bizarrerie singulièrement paradoxale, en quelque sorte les plus vivants de tous, car ils sont tout au moins les plus bruyants et les plus remuants, et il n'en est pas mal qui ont à leur charge des faits comme ceux-ci : bousculer des meubles, enfoncer des portes, briser de la vaisselle, casser des carreaux, frapper et blesser les gens^ et rendre certaines maisons inhabitables an grand et bien naturel désespoir des locataires et des propriétaires.
Le sujet est entraînant, mais il faut savoir se borner* Nous avons beaucoup d'autres points à considérer, et notre intention bien arrêtée est en même temps de ne pas commettre au delà d'un petit volume. Toutefois, avant de fermer le présent chapitre, je tiens à soumettre à nos savants télépathistes une remarque inédite — je la crois telle du moins — qui pourra les intéresser. Je la recommande à toute leur attention et à toute leur sagacité.
Une importante fraction de la Society for Psychical research soutient que l'apparition, le fantôme, est entièrement le produit et la représentation pure de l'idée actuellement présente dans l'esprit de l'individu qu'on suppose être dans tous les cas la cause active du phénomène. Ainsi formulée, cette opinion me
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paraît une erreur résultant de ce qu'il n'a été tenu compte que des effets obtenus par la télépathie expérimentale contemporaine ou de leurs similaires offerts par les annales du merveilleux, et encore en négligeant certaines des causes qui entrent en jeu dans cette catégorie restreinte. Qu'on me suive attentivement : Voiis avez Tintention d' « apparaître » à un ami absent et éloigné, et pour y parvenir vous vous mettez en posture de porter à leur maximum de tension tous les ressorts de votre imagination et de votre volonté suivant les règles du rituel télépathique. Et vous réussissez en effet ; c'est-à-dire que votre ami vous voit tout à coup faire votre apparition au beau milieu de sa chambre toutes portes et fenêtres closes, et il vous voit tel que vous êtes, exactement tel que vous êtes actuellement physiquement parlant. Aussi le « percipient » pourra-t-il au premier instant ne pas se douter qu'il est le jouet d'une opération magique ; c'est bien vous, c'est bien son ami X... ou Y... en chair et en os qu'il est convaincu d'avoir devant lui. Eh bien, quoique n'ayant pas moi-même pratiqué l'expérience en qualité d'acteur, je déclare sans craindre le démenti de ceux qui en sont coutumiers, qu'en opérant ils n'ont point actuellement dans l'esprit l'idée intégrale, claire et distincte, l'idée adéquate^ de leur individu physique, l'idée de toutes les parties, de tous les traits de leur visage pris individuellement et dans leur ensemble, et pas davantage l'idée de leur stature, de leur maintien, de leur démarche, et, moins encore que tout, une idée photographique de toute leur toilette du moment, avec ses plus insignifiants détails.
On va prévenir ma conclusion et me dire : L'image offerte à la vue du percipient pouvait être incomplète, et être complétée aussitôt d'une manière inconsciente par ses souvenirs. — Ah ! non, répliquerai-je, car le costume du télépathiseur se trouvait justement cette fois être un complet tout neuf, gris, bleu ou marron, que le télépathisé ne lui avait jamais vu auparavant, et qu'il voit cependant dans la vision.
Analysez et pesez l'observation du général R. Barter, de l'armée anglaise — publiée dans les Annalea des sciences
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psychiques de novembre-décembre 1891 — d'une apparition dont il fut le percipient. Il faisait campagne dans le Pendjab. Une nuit, par un splendide clair de lune des tropiques, l'astre étant dans son plein, il était seul à quelque distance de son bivouac, occupé à fumer tranquillement un cigare, quand le trot d'un cheval se fait entendre sur sa gauche; au-dessus d'un chemin creux, à une centaine de mètres, il voit d'abord poindre un chapeau mouvant, qui est évidemment celui du cavalier, pense-t-il; et bientôt après, un groupe débouchant entièrement à découvert, lui montre un Européen à cheval, en tenue civile, accompagné de deux domestiques indigènes. Le groupe approchait bon train. Le général Barter crie : Qui oa Zâ/ et pas de réponse. Le cavalier avance toujours avec sa suite. Il n'était plus qu'à quatre pas, quand sur un dernier qui- vive énergique, il arrête court, et tourne son visage vers Barter, qui reconnaît aussitôt en lui feu le lieutenant B... qu'il savait être mort depuis environ un an. D'un rapide coup d'oeil il analyse tout le tableau : le lieutenant est en toilette de cérémonie, chapeau à haute forme, gilet blanc, etc.; mais il se rasait entièrement, et il le voit avec un collier de barbe sous le menton; il fait en outre la remarque qu'il est beaucoup plus corpulent qu'il ne l'avait connu. La monture attire aussi son attention ; c'est un vigoureux poney de montagne, robe brune avec queue et crinière noires, etc. Mais le général Barter n'y tient plus, il veut avoir le cœur net de cette aventure, et il s'élance vers le cavalier fantastique à travers un talus qui l'en séparait. Mais la terre cède sous ses pieds, il tombe en avant sur ses mains, et se relève aussitôt. . . Tout avait disparu I . . . Or, après enquête, il se trouva que le lieutenant B... avait laissé pousser sa barbe en collier peu de temps avant sa mort, et qu'il avait beaucoup grossi dans les derniers temps. Le général Barter apprenait en même temps que B... possédait un cheval du pays qui répondait point pour point au signalement relevé par lui dans la vision. Ce cheval était aussi un défunt, ayant été tué par une imprudence de son maître, de son vivant cavalier casse-cou. M. Barter, qui avait peu connu le lieutenant B... et qu'il avait perdu
de vue depuis plusieurs années^ ignorait entièrement tous ces détails, il TafiSrine. Ce n'était donc point à Taide de réminiscences que son imagination avait pu se forger Tapparition avec de telles particularités; ce n'était pas davantage dans la pensée d'un télépathiseur inimaginable que l'apparition avait pris naissance et avait été constituée de toutes pièces, sans erreur ou omission aucune.
A moins que, dès qu'on a affaire au merveilleux, la logique perde ses droits, on devra conclure de 6e qui précède que la parfaite re)u:oduction du modèle par l'image télépathique dépend essentiellement, non d'une adéquatie exacte inadmissible entre l'image présente dans la pensée du télépathiseur et l'objet, mais d'une connexité naturelle et inhérente, établie, j'ignore par quel lien, entre la chose représentée et sa représentation. Et si cette conclusion peut déjà s'appuyer sur la critique des faits de télépathie expérimentale, ce sera bien autre chose encore quand il s'agira de ces sortes d'apparitions spontanées, telles que celle ci-dessus rapportée sur la fpi de l'honorable général Barter, dont les relations occupent la plus grande place dans les deux recueils de télépathie anglais et français, et dans lesquelles on s'évertuerait vainement à saisir la main d'un télépathiseur quelconque.
Si, comme le veut ce qu'on appelle en Angleterre « l'hypothèse télépathique », la représentation fantômale n'était danç son ensemble et ses détails qu'une reproduction voulue et par conséquent artificielle de la réalité représentée, on pourrait la comparer au portrait peint qui sort de la main d*un artiste. Ici, chacun des traits du modèle reproduits par le peintre est passé par la pensée, de ce dernier avant d'arriver sur la toile, et, rigoureusement parlant, ce n'est pas le modèle qu'il a figuré, mais l'idée qu'il s'en était formée en le regardant. Aussi une telle représentation est-elle toujours et nécessairement plus ou moins imparfaite, incomplète et fautive.
Mais telle n'est pas, nous venons de le voir, la représentation télépathique. Son analogue est donc plutôt la représentation photographique, car celle-ci aussi donne une image du modèle
qui lui est mathématiquement semblable. Or si la photographie imite avec cette perfection, nous savons que c'est par la raison qu'elle n'est pas assujettie à refléter les erreurs de l'œil et de la main de Thomme, et qu'elle a pour agent une force physique asservie à des lois immuables, au moyen de laquelle l'objet se décalque, se moule, s'imprime pour ainsi dire lui-même.
Ces considérations me portent à croire que la formation du spectre télépathique ne procède qu'accessoirement de la volonté, que le spectre de la chose est inné à la chose elle-même, bien qu'ordinairement à l'état latent, et que la pensée du télépathiseur, agissant sur l'objet pensé par l'intermédiaire de la force biomagnétique ou télépathique, détermine ce spectre latent à se produire au dehors, Véooquey suivant l'expression consacrée et bien trouvée du vieux langage thaumaturgique, et peut après cela en diriger les manifestations à son gré dans une certaine mesure.
Mais là où le télépathiseur manque, là oii son action ne peut être constatée, et où tout semble en rendre la supposition inadmissible, quelle est la pensée qui sollicite et détermine l'apparition, comme par exemple dans le cas du général Barter, et généralement dans les apparitions de « revenants » ? Ici la pensée impulsive parait résider dans le fantôme lui-même, dont l'organisme « naturel », le corps proprement dit, n'est plus. Et il semble en être encore de même dans les apparitions des léthargiques, où le spectre pérégrinateur me fait Teffet d'emmener avec lui le centre psychique, l'esprit, le moi, et de ne laisser au logis qu'un «amas d'organes temporairement vide de pensée et de vie.
Après avoir caractérisé en quelques traits les divers modes d'action plus ou moins transcendants de la force biomagnétique, ce serait une fâcheuse omission que de passer entièrement sous silence les formes plus simples et moins dramatiques sous lesquelles elle se manifeste, notamment dans l'usage de la « baguette divinatoire » et du « pendule explorateur ». Ce dernier instrument, dont Chevreul s'est occupé, sur lequel
il a écrit un fort instructif mémoire, est, malgré Topinion de rUlustrc savant, un moyen de démonstration expérimentale de Texistence du « fluide » biomagnétique qui résout affirmativement la question de la façon la plus claire et la plus concluante. En effet, les objections soulevées par Chevreul au sujet du « pendule simple » suspendu par un fil entre le pouce et Tindex de Texpérimentateur, tombent devant l'appareil construit par Rudder, dont j'ai donné la description dans mon Elecirodynamisme vital, publié en 1855. (Voir à la page 210.) Ici le fil du pendule n'est plus en contact immédiat avec la main de l'opérateur, et il en est isolé de telle sorte que les « impulsions musculaires imperceptibles o supposées par Chevreul ne pourraient, existassent-elles réellement, se transmettre mécaniquement à lui et lui imprimer ces oscillations dans telle ou telle direction déterminée, ou ces mouvements circulaires dans un sens ou dans l'autre, dont tous les observateurs ont constaté avec étonnement la constance et la régularité mathématiques. Un écrivain magnétiste de Paris, M. A. Bué, a fait d'importantes recherches sur les phénomènes dynamiques obtenus par cet instrument, et il en a résumé les résultats en une note qui fut loyalement présentée à l'Académie des sciences par Chevreul lui-même, dont la théorie sur le pendule explorateur s'y trouvait combattue (1). Ces recherches méritent d'être reprises et assidûment poursuivies.
On devra étudier parallèlement les mouvements de la baguette divinatoire, que la science, avec son parti pris habituel, a déclarés illusoires. Une pareille étude se prête aux expériences précises, aux déterminations métriques ; elle devrait tenter les physiologistes expérimentateurs convertis à l'hypnotisme. C'est là, à mon avis, l'une des voies les plus directes et les plus sûîes pour arriver à la connaissance de la force mystérieuse dont l'hypothèse s'impose en présence des faits qui font le sujet de ce cha-
(1) La dernière publication magnétologique de M. A. Bué est un excellent petit volume intitulé : Le Magnétisme guratif, manuel technique, aoec un portrait de Mesmer. Paris, 1893, Chamuel, éditeur.
pitre, et à laquelle nous avons cru devoir appliquer provisoirement la dénomination de biomagnétisme.
Oui, répétons-le, Texistence d'une force physique distincte, servant d'intermédiaire entre Têtre psychique, le moi, et le monde matériel, dans ceux de leurs rapports réciproques, maintenant admis, où l'organisme paraît neutre, a été admise dans ces derniers temps par des physiciens d'une incontestable autorité. Reichenbach, de Vienne, auquel on doit la découverte de la créosote, l'a étudiée sous le nom bizarre de Od, par lequel il lui a plu de la désigner. Ses publications sur ce sujet avaient eu deux traductions anglaises avant 1855, et avaient été traduites en abrégé en français, vers la même date, sous le titre de Lettres Odiques. Je retrouve ces indications dans mon Electrodynamisme Vital.
L'un des physiciens les plus marquants de notre époque, l'Anglais Crookes, s'est livré, dans une direction semblable, à des recherches beaucoup plus exactes. Il n'a fait en cela, du reste, que suivre une idée dont Tillustre Faraday avait eu la primeur. Je vais citer à ce sujet un de nos recueils scientifiques les plus répandus et probablement celui de tous qui est le moins suspect de tendances occultistes, le Dictionnaire de Médecine de Littré, édition de 1884 : « Radiant, ante. adj. En physique, état radiant de la matière (Faraday , 1819), matière radiante (Crookes, 1879), état particulier dans lequel se trouve la matière extrêmement raréfiée, état qui se manifeste par des phénomènes caractéristiques comme aussi éloignée de l'état gazeux que celui-ci l'eSt de l'état liquide... Crookes a montré que la matière radiante se meut en ligne droite; que le choc de ses molécules a une énergie suffisante pour engendrer des actions mécaniques; que ce môme choc produit des phénomènes de phosphorescence ; qu'un dégagement de chaleur se manifeste en même temps que la phosphorescence... que le courant de matière radiante n'est pas assimilable à un courant électrique. »
Crookes admet en outre une « force psychique », entendant par là une force physique sous l'actidn immédiate de la pensée.
Celle-ci n*est sans -doute à ses yeux qu'une forme ou manifestation spéciale de la « matière radiante ». Il prétend l'avoir démontrée physiquement au moyen d'appareils enregistreurs. Ses nombreuses expériences sur ces états transcendants de. la matière se trouvent exposées dans un livre italien , Memo- RABiuA, par Alfredo Pioda (Bellinzona, 1891), ouvrage cité très favorablement par M. Pierre Janet, dans la Reoue philoêophique d'avril 1892 , mais qu'il m'a été impossible jusqu'à présent de me procurer.
Un physicien genevois, également très connu, M. Thury, en est arrivé lui aussi à reconnaître l'existence du même principe physique; c'est pour lui la « force eciénéique ».
M. le colonel de Rochas, de l'Ecole Polytechnique, ne voulant pas se mettre en frais d'un nouveau néologisme, se borne à désigner la même inconnue sous l'expression de « forces non définies » (1).
Forces non définies, force ecténéique, force psychique^ magnétisme animal, électricité animale, biomagnétisme^ sont autant de difEérentes tentatives pour donner un corps à une idée encore dans le vague, celle d'un mode matériel à part, à la fois dynamique et plastique, dont la nécessité est attestée à la raison par tout un ordre de faits nouveaux, mais dont la loi nous est aussi peu connue jusqu'à présent que Tétait encore celle de l'électricité il n*y a guère qu'un siècle. Ce que la science de l'électricité est devenue dans ce court 'espace permet d'entrevoir ce que pourra être dans cent ans la science nouvelle dont nous en sommes encore à chercher le nom. Je la présente ici sous le vocable de Mesmérisme, Ce genre de dénomination pour une science encore mal définie, tirée du nom de l'inventeur ou du propagateur qui l'a personnifiée en quelque sorte dans l'esprit du public, a l'avantage d'être en môme temps une désignation claire et de ne pas préjuger des principes, sur lesquels on ne
(1) Voir Les états profonds de l'Hypnose, par A. de Rochas, 1 voL iii-8» avec dessins. ChamueU éditeur, à Paris. Voir encore, du même autour , Tarticle Envoûtement , dans le Cosmoi, reoue des êciences» n* du 22 octobre 1892.
peut former encore que des hypothèses. Je- suivrai la même méthode pour désigner les deux autres grandes branches de la science du merveilleux , laquelle nous sommes déjà convenus ici d'appeler THypnotisme.
Le Mesmérisme, le Braidisme, et ce que je n'hésite plus à baptiser du nom, quelque peu euphonique qu'il soit, de Fario- Grimisme, depuis que les origines de l'an de la suggestion me sont mieux connues, ont été considérés jusqu'ici par nous comme formant une sorte de trinité de la science du merveilleux. Il s'en faut pourtant que ces trois personnes soient égales entre elles. La vérité est que le vrai domaine, le home du merveilleux, se confond avec celui du mesmérisme — ce mot étant pris dans racception très élargie que nous sommes convenus ici de lui donner — et que le braidisme et le fario-grimisme ne sont en réalité que du pseudo-merveilleux , tout au plus du merveilleux secondaire, bien qu'occupant une place . considérable , essentielle môme, dans la thaumaturgie , bien que formant très légitimement et nécessairement deux des trois mères branches de Tordre de faits réunis par nous sous le nom général d'hypnotisme.
Expliquons-nous.
On l'a vu , et il a été fortement insisté sur ce point , dans l'ordre biomagnéliquo ou mesmérique rien n*est explicable par les lois de la nature apparente, de la nature classique; et tout y décèle une seconde nature voilée, quelque chose coràme une surnature^ ou sousnaiure , avec sa matière et ses formes , ses forces et ses lois propres, devant donner lieu à ce que, traitant déjà le sujet il y a quarante ans, j'avais dénommé une hyper physique et une hyperphysiologie (1). Tout au contraire , pour nous rendre compte des mystères du braidisme et du fario-grimisme, la pure et simple biologie « naturelle » suffit, ou à peu près, ainsi que je me
(1) Elegthodtnamisme Vital (sous le pseudonyme de Philips) , Pari«, 1855.
dispose à le montrer ici (après avoir fait cette démonstration ailleurs maintes fois), et pour ce faire nous n'avons qu'à tirer leurs conséquences de certaines des vérités psychologiques et physiologiques classiquement établies.
Ainsi donc, tandis que l'hémisphère mesmérique de THypnotisme— si la métaphore n'est pas trop hardie pour être employée — baigne encore dans une nuit de mystère et d'horreur, le jour relatif de la science éclaire l'autre face de ce globe^ celle qui présente aux yeux de l'observateur les deux continents appelés Braidisme et Fario-Grimisme. Aussi, je Tavoue, durant la courte excursion que je viens de faire à travers le Mesmérisme, j'ai eu un peu les impressions d'un voyageur égaré en pays inconnu par une nuit noire, qui ne va qu'en tâtonnant et trébuchant, et avec la crainte continuelle d'être précipité dans quelque abîme. Et aussi c'est avec quelque chose comme un soulagement que je me vois à la fin de cette course nocturne pour en commencer une nouvelle sur un terrain où Ton peut voir un peu clair devant soi et marcher avec une certaine aiâsurance. Cependant, rendons justice à la nuit du merveilleux ! Comme l'autre, ellea ses clartés sublimes; comme l'autre, elle possède une obscurité qui est une lumière transcendante; car cette obscurité nous révèle l'existence d'un univers sans bornes, l'Infini, que la jalouse lumière du jour voile à nos yeux, pour mieux éclairer le champ si étroit de son horizon !
72 LE MERVEILLEUX SCIENTIPIQUE
LE BRAIDISME
(HypotAade ou fascination sensorielle.)
L'idée qu'on se fait aujourd'hui généralement, tant parmi les savants que dans le public, de ce que Jacques Braid a découvert et démontré sous le nom d'hypnoUsme, est tellement peu conforme à la vérité des faits que c'est à douter de toute histoire quand on pense que l'événement scientifique en question n'a guère que cinquante ans de date, et que l'inventeur lui-même nous Ta exposé par le menu dans une série de publications successives, sans compter une foule d'autres documents imprimés contemporains que la discussion de la découverte a suscités.
Avant de faire ici le procès à cette grande erreur, je dois confesser quelle ne m'est pas entièrement étrangère, et que si je ne l'ai jamais partagée, je n'en ai pas moins contribué, cela probablement plus que personne', à la faire naître et à la répandre. C'est bien moi, en effet, qui ai le premier articulé et imprimé le mot braidismey cela en l'an 1860. Mais le mal n'est pas là : il est à avoir employé ce mot à dénommer dans son ensemble un art composite dont les procédés trouvés par Braid ne copstituent qu'un des éléments, et non le principal. H n'est pas hors de propos de faire connaître les circonstances dans lesquelles ceci se passait.
En 1852, étant réfugié en Angleterre pour fait politique, je me fis initier pour quelques livres sterling aux mystères d'une nouveauté américaine extraordinairenr.ent extraordinaire, on peut le dire, importée depuis peu sur le sol britannique, où elle excitait un étonnement sans égal. Cela s'appelait VéUcirO'
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biologie. Qu*entendait-ou par là ? Je vais le dire en quelques mots.
Ici le nom a tellement peu de rapport avec la chose, qu*il ne saurait en donner aucune idée approchante. La définition de r « électrobiologie », ainsi nommée, peut se résumer comme il suit : la suggestion vocale greffée sur le procédé hypnagogique de Braid, mais avec cette restriction fort importante que les électrobiologistes évitaient de produire le sommeil, et qu'en tous cas, du moins dans leurs expériences publiques, ils n'appliquaient la suggestion qu'à des sujets pleinement éveillés et dans un état parfaitement normal, du moins en apparence.
Je me fis à mon tour Timportateur sur le continent de cette merveille scientifique, ou pseudo-scientifique, comme Ton voudra. A la place de mon vrai nom, je pris celui de' Philips, le déguisement m'étant commandé par ma situation de proscrit; mais je conservai le sien au nouvel art, quelque impropre que je le jugeasse, ne me sentant pas encore suffisamment autorisé pour lui appliquer un nouveau baptême.
Après avoir consacré près d'une année à faire connaître rélectrobiolqgie sur divers points de TEurope et en Algérie, je me retirai quelque temps dans le désert pour y méditer dans la solitude sur les questions de psychologie et de physiologie dont m'obsédaient les prodiges que j'opérais à toute'heure avec une facilité effrayante au moyen d'un savoir purement empirique acquis au prix d'un salaire infime et d*un apprentissage de quelques heures. Au bout d'un an, je sortais de ma retraite, père d*un assez gros volume, que le grand éditeur médical J.-B. Baillière se chargeait de présenter au public, et qui enfin faisait son apparition au commencement de 1855, sous ce titre, qui ne se recommandait pas précisément par sa iBodestie : Electrodynamisme Vital ou les relations physiologiques de C Esprit et de la Matière démontrées par des expériences entièrement nouvelles et par l'histoire raisonnée du Système nerveux, ^
Fruit d'un cerveau de 27 ans et de quelques mois de travail seulement, ce livre fit néanmoins quelque bruit dans le Lander-
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neau médical^ et quelques écrivains d'une presse non moins facétieuse que scientifique (le D^ Simplice, de V Union Médicale, en était comme le chef d'orchestre) y trouvèrent un riche thème à plaisanteries dans les faits de suggestion alors entièrement nouveaux pour eux, qui s'y trouvaient affirmés et décrits, et ils l'exploitèrent à coeur joie. Cependant ces mêmes feuilles se montrèrent en même temps assez aimables pour dire de mon livre que c'était une œuvre savante et d'une composition qui n'était pas sans valeur comme littérature didactique. Les Archives médicales de Lassègue y virent « un prodigieux mélange de savoir et de fantaisie ». Louis Figuier déclara dans son feuilleton scientifique de La Presse qu'il y avait dans ce travail « beaucoup de science et de talent ». Mais il ne fut pas courtois jusqu'au bout : il prétendit m'imposer, pour le fait de mes incroyables expériences (qui sont aujourd'hui banales pour tout le monde), l'alternative d'être un faiseur de miracles ou d'être un faiseur. . . de tours I L'insinuation ne laissait pas que d'être désobligeante. Elle fut vivement relevée par la Gazette médicale de Paris du D"" Jules Guérin, dans un long et très favorable compte rendu de mon Electrodynamisme .Vitale signé de Louis Peïsse, mort membre de l'Académie de Médecine et membre de l'Institut. Par les temps qui courent, la probité scientifique, ou autre, étant devenue une rareté, ceux qui ont la chance de posséder cette perle sont excusables d'avoir la petite vanité de l'arborer à leur cravate aux grandes occasions. Est-ce que d'autres ne montrent pas avec orgueil un ruban rouge à leur boutonnière? Quoi qu'il en soit, je trouve bon d'insérer ici le témoignage d'un savant honnête homme que j'ai beaucoup estimé. Ripostant donc à l'attaque susdite, l'écrivain de la Gazette médicale de Paris {nP du 23 février 1856) faisait la déclaration suivante à propos de mon livre : « Le liore et l'auteur^ disait-il, sont également et hautement respectables au point de vue de la science et à celui de la moralité. » Mais rheure n'avait pas encore sonné pour la vérité nouvelle dont je m'étais constitué l'apôtre, et mon manifeste scientifique n'eut qu'un succès de passagère curiosité.
Vers la fin de Tannée 1859 une grande nouvelle mettait Paris et la France en émoi : une « étonnante découverte » venait d'ôtre présentée à l'Académie des Sciences par l'illustre chirurgien Velpeau, au nom de trois jeunes agrégés et médecins des hôpitaux, MM. Azara, Broca et FoUin. Il s'agissait d' « un nouveau moyen de produire Tanesthésie appelé Vhypnotisailon ».
En feuilletant leur Nysten (refondu par Littré et Ch. Robin), ces jeunes chirurgiens étaient tombés sur un article ayant pour rubrique le mot d'eux jusque-là inconnu d'hypnotisme, où les procédés de Braid se trouvaient sommairement décrits. Surpris et intrigués par cette information fortuite, ces messieurs saisirent la première occasion de mettre la méthode hypnagogique et anesthésique de Braid à l'épreuve. Une femme de leur service devait être opérée d'une tumeur anale ; ils essayent de l'endormir en suivant les indications de la notice, et cette première tentavive a un plein succès. L'opération, très (louloureuse de sa nature, se passa d'un bout à l'autre sans que la patiente donnât aucun signe de douleur.
Heureux comme on peut le croire et quelque peu fiers de leur trouvaille, nos « inventeurs» n'ont rien de plus pressé que de la communiquer à l'Académie des Sciences et à l'Académie de Médecine. Velpeau n'y voyant ni danger ni inconvénient, se charge de la présentation, qui a lieu sur-le-champ. (L'opération avait été pratiquée à THôpital Necker le 4 décembre 1859, et la communication à l'Académie des Sciences avait lieu le lendemain.) Comme lui sans défiance, les savants collègues font éclater leur admiration unanime pour ce qu'ils nomment tous à Tenvi une « étonnante découverte ». Mais la jalousie des Dieux, par laquelle les Anciensjavaient coutume d'expliquer les coups imprévus dont là capricieuse Fortune se plaît trop souvent à frapper ceux qu'elle vient de combler de ses faveurs (1), semble . prendre ombrage de ce succès et lui susciter toute sorte d'obs-
(I) Voir un très intéressant mémoire intitulé : Némésis et la Jalousie DBS Dieux, par Ed. Tournier, maître de conférences à TEcole normale supérieure. — Paris, 1863.
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tacles. C'est d'abord le D»" Victor Burq, rinventeur de la métallothérapie^ qui 6te une première illusion aux .académiciens de la rue des Saints-Pères en leur apprenant que le procédé ânesthésique soi-disant nouveau, signalé avec éclat par l'opération du D' Broca, n'est en réalité qu'une vieillerie démodée, depuis longtemps remplacée avec un énorme avantage par un perfectionnement bien autrement merveilleux, qui est exposé tout au long dans un grosin-8^ édité depuis cinq ans par le libraire de l'Académie, J.-B. Baillière, sous le titre à' Electrodynamisme Vitaly et dont l'auteur est une sorte de thaumaturge américain portant le nom de Philips.
Cette première révélation jette déjà un froid sensible sur l'enthousiasme de la docte assemblée, qui devient pensive. Et voici que d'autres lui soufflent le soupçon qu'elle pourrait bien avoir affaire à quelque bloc enfariné ne disant rien qui vaille. Et enfin quelques jours s'étaient à peine écoulés qu'une vérité horrible éclate aux yeiix de tous : l'ancienne bête noire de l'Académie, l'affreux magnétisme animal, pour l'appeler par son nom, vient de tenter encore une fois de s*introduire dans le bercail de la science officielle, et cette fois à l'aide d'un nouveau stratagème, en se couvrant du nom d'hypnotisme, tel qu'un loup qui se serait couvert d'une peau de mouton ! Et alors la faveur de l'Académie, accordée tout d'abord au nouvel anesthésique avec un confiant abandon sur la recommandation si rassurante de l'illustre Velpeau, éprouve un reflux soudain comparable à celui de la mer à la vue du monstre , dans Phèdre y et
Le flot qui le porta recule épouvanté.
Pour comble de disgrâce, Broca et^on ami FoUin, ayant voulu répéter l'expérience par laquelle ils avaient si brillamment débuté, échouent une fois, deux fois, trois fois, ce que voyant ils se hâtent de jeter le manche après la cognée, et font les morts pour faire oublier leur équipée.
Dans l'intérêt d'une vérité dont j'avais appris à apprécier l'importance et avais depuis longtemps épousé la cause, je
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résolus de faire une'tentative auprès de Broca, que je connaissais un peu, pour tâcher de le ramener au combat, qu'il venait de déserter à la première escarmouche. Me voici un beau matin dans son cabinet de la rue des Saints-Pères, n*' 1, où il venait de s'installer en se mariant. Je me permis de lui faire la leçon suivante, que je vais-reproduire ici dans Tespoir qu'elle ne sera pas perdue pour tout le monde :
« Vous avez commis, lui dis-je, une étrange imprudence en vous posant d'emblée devant le corps médical et le public comme maître et docteur ès-hypnotisme chirurgical sans autre connaissance dudit art que les quelques bribes que vous en aviez ramassées dans un article de dictionnaire écrit de seconde ou de troisième main , plus ce qu'a pu vous en apprendre un premier essai pratique dans lequel le hasard vous a trop bien servi. Je n'avais .jamais entendu parler de Braid non plus que de son hypnotisme jusqu'au moment où vous me les avez révélés tous deux en me signalant l'article du Nysien, Mais cette information m'a suffi pour me convaincre que, de même que M. Jourdain, j'avais longtemps fait de la prose, c'est-à-dire pratiqué l'hypnotisme, sans m'en douter, tout en exerçant assez convenablement ce métier, mais sous un autre nom, et tout en l'enseignant, et en traitant en un volume de dimensions respectables. Bref, continuai-je, je me sens assez expert en la matière pour oser vous dire que vos échecs répétés tiennent uniquement à ce que vous n'avez pas poussé Topération jusqu'au bout, que vous vous êtes arrêté au premier temps et, pour mieux dire, aux préparatifs. C*est comme si, ayant à extraire une molaire avec cette clef de Garengeol (Broca tenait une clef de Garengeot à la main), après avoir garni de linge son panneton comme il convient , et avoir appliqué ensuite l'instrument sur la dent malade dans les formes prescrites, vous borniez là votre travail. Eh bien, dans vos essais infructueux d'hypnotisation, c'est pareillement le coup de poignet de la fin que vous avez omis, et c'est par consé<fuent comme si vous n'aviez rien fait.
» En d'autres termes, la méthoJe de Braid a pour effet immédiat de faire tomber le sujet dans un état d'anomalie physiologique 8ui generis qui peut bien parfois se traduire spontanément par l'anesthésie et le sommeil, comme aussi par l'hypéresthésie et par tous les troubles de la sensibilité et de la motilité — autant de troubles qui sont alors de véritables accidents que l'opérateur ne sait ni prévoir, ni diriger, ni provoquer, ni faire cesser à son gré ; — mais le plus souvent cet état singulier est purement latent, et constitue une disposition psycho-physiologique toute spéciale à la faveur de laquelle il devient possible d'agir sur toutes les fonctions individuellement et de les modifier dans le sens voulu, et cela en produisant une impression préalable sur le moral du sujet , impression qui consiste à le persuader , à lui faire croire que la modification cherchée se trouve actuellement réalisée. Et le moyen le plus pratique d'obtenir cette merveilleuse persuasion, cet état de foi gros de miracles, c'est à! affirmer le fait imaginaire d'un ton catégorique et péremptoire.
j> L'action du procédé de Braid est donc une simple préparation du sujet à recevoir V « impression mentale », impression ou choc produit sur son esprit par l'affirmation, dont l'effet consécutif sera d'amener les diverses modifications psychiques et physiologiques dont on affirmera tour à tour la présence, et que l'on fera cesser par une affirmation contraire. Sans doute, je le répète, l'emploi isolé du procédé de Braid peut produire l'anesthésie, la réussite de votre première expérience en est une preuve ; mais en vous en tenant à ce seul procédé vous n'avez pouvoir ni de provoquer à votre volonté tel ou tel phénomène fonctionnel, ni de le modifier, ni de l'arrêter une fois accidentellement produit. Or, au moyen de l'impression mentale vous vous rendez maître de l'entière économie psychique et somatique de votre sujet.
» Pour la commodité du discours j'ai donné le nom d'hypotaxie à cet état de préparation dont Braid nous a révélé le secret sans qu'il ait su lui-même en découvrir les ressources immenses. J'ai appelé ensuite iiéoplastie l'emploi de Tim-
pression mentale comme modificateur général de Téconomie donnant pouvoir sur elle à l'opérateur. Et cela dit, je vais, mon cher Monsieur Broca, vous résumer toute cette petite démonstration par une comparaison qui me paraît s'adapter assez exactement à notre sujet.
» L'individu que vous voulez soumettre à Thypnotisation est une glace photographique. L'application du procédé visuel de Braid la sensibilise. Mais pour que les 'objets que vous voulez photographier y gravent leur image, il ne • suffit pas d'avoir rendu la plaque sensible et de la conserver ensuite précieusement dans l'obscurité. Non, il faut Tinstaller dans la chambre noire de l'appareil, et puis enlever l'obturateur de la lunette, afin que la lumière réfléchie par les objets puisse accomplir son ouvrage. Or, ce deuxième temps de l'opération photographique est représenté dans Thypnotisation par la phase idéoplastique, où l'impression mentale ou parole suggestive joue le rôle des rajons lumineux. » -
Broca m'avait écouté avec attention et curiosité, et je vis qu'il m'avait compris. Une intelligence plus ouverte et plus assimilatrice s'est d'ailleurs rarement vue. Mais le parti de cet homme était pris d'avance, et, tout bien compté, ce parti était le meilleur, sinon le plus héroïque.
Je pressais* mon interlocuteur de rentrer résolument dans la lice après s'être assuré — et je me mettais entièrement â sa disposition pour cela — après s'être assuré que l'armure que je lui apportais le rendrait invincible. 11 déclina mes ofEres poliment en m'ayouant sans détour qu'il ne voulait pas jouer son •avenir scientifique. La nouvelle tentative à laquelle je l'invitais serait pour lui, disait-il, une entreprise des plus périlleuses ; il s'était sérieusement compromis dans la première, la seconde serait pour lui, en cas d'échec, une chute mortelle.
Encore une fois, la timidité de Broca eut probablement raison au point de vue de ce qu'on nomme l'intérêt personnel. On pouvait opérer vingt ans plus tôt la révolution dont M. Charcot aura désormais la gloire ; mais il fallait d'abord avoir une haute
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situation scientifique qui manquait encore à Broca. Et celai-ci, en outre, se fut heurté à un gros obstacle dont M. Charcot trouva la route débarrassée, Topposition furieuse des vieux grognards de l'Académie ayant fait campagne contre le magnétisme animal
Je quittai Broca en lui annonçant que j'allais tenter moimême l'entreprise devant laquelle il reculait, et cela à vrai dire sans courir les mêmels risques que lui, ceux de perdre un avenir tranquille, confortable et encadré d'honneurs, que je n'avais jamais rêvé. J'ouvris donc en plein Paris un cours oral et expérimental d'hypnotisme. Broca y fut invité, et j'eus le plaisir de le voir à plusieurs séances, mais, pour tout dire, se dissimulant de son mieux au fond de la salle, au dernier rang des assistants. Avoir le courage de son opinion en matière de science, est certes une des choses les plus rares de la création.
Je fis mon exposé en six conférences — non payées, mais bien payantes, car j'en soldai tous les frais — dans le local médiocrement hospitalier du Cercle de la Presse scientifique, alors rue Richelieu. J'avais hésité sur la dénomination sous laquelle il convenait de présenter dans la circonstance renseignement scabreux que j'avais professé, quelques années auparavant, sous le nom d*électrobiologie, devant un public moins inquiétant que celui que j'allais aborder ; car ce nom, que je tenais de mes initiateurs américains, était trop manifestement incongru pour être conservé. Alors, que faire ? Je venais de parcourir rapidement quelques-uns des écrits de Braid, qu'on pouvait se procurer à ce moment chez un libraire anglais du Palais-Royal, nommé Fowler. Ce fut assez pour me convaincre que si 1* « électrobiologie » semblait avoir emprunté son «procédé hypolaxique au chirurgien de Manchester, c'est à elle^que Vidéoplaaiie ou suggestion exprimée appartenait en propre, bien que Braid en eût serré de près la découverte, s'il était vrai, comme je le pensais alors , qu*il eut trouvé de lui-même que chez les hypnotisés les attitudes du corps qu'on leur fait prendre réveillent en eux les émotions ou états de Tâme dont ces attitudes sont l'expression ordinaire dans la vie normale. Mais cette
dernière considération me fit incliner à voir dans Braid le Galvani de la nouvelle science, et me guidant sur le précédent de la dénomination de galvanisme , je crus que de son nom on pouvait également tirer celui de ce nouvel ordre de connaissances encore innommé ou mal npmmé. Je pris ce parti avec d'autant moins de scrupule que le Volta de Tidéoplastie américaine, si étrangement appelée électrobiologie par ses créateurs, était et est encore pour moi un mystère que je n'ai pu éclaircir à mon entière satisfaction malgré de sérieuses recherches. Et voilà comment je fus conduit à débaptiser l'électrobiologie et à la nommer braidisme, qui rime avec meamérisme. Ce nom tout nouveau figura en gros caractères dans le titre du petit ouvrage où je donnai un résumé de mes conférences deux mois après les avoir terminées. Voici ce titre in extenso fidèlement reproduit :
COURS THéORIQUB BT PRATIQUE
I>E BIIAIDISIMEE
OD HTPNOTISBI NBMTIDX
considéré dans ses rapports