AVBG LA PSYCHOLOGIE , LA PHYSIOLOOIE ET LA PATHOLOGIE
et dans ses applications
A LA MéOEGIME , A LA CHIRURGIE , A LA PHYSIOLOGIE EXPÉRIMENTALE , A LA MéDBCIEE LÉGALE ET A L'ÉDUCATION.
Depuis lors, bien que mon Cours contienne un précis historique suffisamment explicite et clair pour mettre un lecteur attentif à l'abri de cette méprise, Braid est devenu pour tout le monde l'inventeur de la suggestion. Voilà une lourde erreur, digne d'être sévèrement jugée, et les coryphées de notre hypnotisme officiel en sont principalement responsables. Elle est la preuve qu'ils n'ont jamais mis le nez dans les écrits de celui dont ils prétendent avoir épousé la doctrine et en être les seuls interprètes autorisés, ou qu'ils n'en ont pris qu'une connaissance toute superficielle.
Des nombreux opuscules de Braid, un seul^ mais le plus
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important, a été traduit en français; qu'on ouvre cette traduction, qui doit avoir eu bien peu de lecteurs, et on y trouvera un témoignage décisif, péremptoire, à lappui démon imputation. Il s'agit d'une déclaration formelle de Braid, que dis-je, d'une protestation indignée à propos de cette paternité de la suggestion qu'on lui endosse.
La découverte de Braid lui suscita des envieux, parait-il, surtout parmi ses confrères. Inoidia medicorum pessima, dit rEcriture. On ne pouvait que difficilement pardonner au petit médecin de quartier de Manchester d'être devenu tout à coup si grand en renversant la statue de Mesmer pour y substituer la sienne. On s'ingénia donc de toute façon pour le dépouiller de son titre dlnventeur, et ce qu'on trouva de mieux pour y parvenir, le voici. On prétendit que le procédé imaginé par lui pour produire le sommeil artificiel, consistant à soumettre le sujet à laspectation prolongée d'un point brillant, était sans aucune efficacité propre et n'était qu'une ruse frauduleuse du faux inventeur pour donner le change sur la nature de Faction réellement exercée par lui; et cette action, assurait-on, consistait toute entière à frapper l'imagination des sujets. Et on ajoutait qu'en ceci Braid n'était qa'un plagiaire, le mot fut imprimé, le plagiaire de Faria et de Bertrand, qui longtemps avant lui avaient deviné que tous les effets du prétendu magnétisme animal n'étaient qu'effets d'imagination. Braid répondit en ces termes :'
« Faria et Bertrand, dit-il, agissent ou prétendent agir à l'aide d'une impression morale ; leur moyen est d'ordre mental ; le mien est purement physique, il consiste à fatiguer les yeux, et par la fatigue des yeux amener celle du cerveau. »
On ne saurait être plus catégorique. Non seulement Braid ne prétend pas à la découverte de la suggestion, mais il repousse comme une calomnie l'imputation qu'on lui fait de l'emploi de ce moyen. Son moyen à lui « est purement physique ; il consiste à fatiguer les yeux, et par la fatigue des yeux amener celle du cerveau ».
Cette déclaration de Braid est consignée dans son écrit sus-
visé , qui a pour titre : Nearypnology ; or the rationale of neroous sleep, considered in relation with animal magnetism, Illusiraied by numerous cases of ils successful application in the relief and cure ofdiseascy by James Braid, London and Edinburgh, 1843.
Une traduction française de cet important petit ouvrage a été donnée en 1883 par le D** Jules Simon, avec une préface de M. Brown-Séquard. Elle est intitulée : Neurypnologie. Traité du sommeil nerveux, par James Braid,
Qu'on lise avec attention ce mince in-18, et c'est avec stupéfaction que Ton reconnaîtra Terreur universellement répandue que je viens de signaler, et qu'il importe tant de détruire.
Au passage si décisif cité ci-dessus on pourrait en ajouter plusieurs autres, non moins précis, qui le corroborent. L'auteur se défend on ne peut plus formellement et avec énergie du reproche — dont on veut aujourd'hui lui faire un mérite capital — de mettre en œuvre le pouvoir de Timagination, et de tirer de ce pouvoir mental tous les surprenants eflEets de sa méthode.
Toutefois, je suis éloigné de vouloir inférer de là que ceux qui soutenaient une telle opinion à rencontre de Braid touchant la nature de l'agent mis en jeu dans ses manœuvres hypnotiques fussent entièrement dans leur tort, et qu'il fut entièrement fondé à se dire calomnié par eux. La vérité est au contraire, et il sera facile de le démontrer, que Braid, dans sa pratique hypnotique, associait la suggestion et le bioma^nétisme à son procédé propre, mais sans s'être rendu compte tout d'abord de son amalgame, ce qui fait que ses protestations pouvaient être sincères. Tout ce que j ai en vue d'établir pour le moment par cette analyse, c'est que la découverte de la suggestion n'appartient pas à Braid, et que sa découverte à lui est tout autre chose. Le témoignage conforme du principal intéressé dans l'affaire était assurément précieux à enregistrer.
La publication par Braid de ses premières expériences hypnotiques avec accompagnement d'une charge à fond contre le magnétisme animal, qu'il se vantait d'avoir mis à nu et à néant, souleva contre lui une violente tempête. Les magnétistes à leur
tour dénoncèrent son, hypnotisme comme nne pure fraude, comme un travestissement de l'art de Mesmer sous un nouveau nom et au moyen d'un appareil expérimental vain et foUacienx imaginé pour dépouiller le véritable inventeur et usurper sa gloire.
Braid était attaqué en même temps sur un autre front, comme nous lavons déjà vu. Les « antifluidistes >, qui rej^tent comme chimérique Thypothèse d*un agent biomagnétique se communiquant du magnétiseur au magnétisé, et qui attribuent à une impression morale la totalité des phénomènes provoqués par la soi-disant magnétisation, applaudirent à lappui que le prétendu inventeur de Thypnolisme venait apporter à leur thèse ; mais en même temps ils Taccusèrent à leur tour de manquer de franchise en s'attribuant la découverte d'un nouvel agent ayant la prétention de supplanter du même coup le prétendu agent magnétique des fluidistes et l'agent moral prôné par le parti contraire. Ils s'évertuèrent alors à le convaincre de deux choses : premièrement, que tout le secret de son procédé se réduisait — pareil en cela, suivant eux, à celui de tous les magnétiseurs — à frapper Timagination ; secondement, que son procédé, ainsi ramené à sa juste valeur, n*avait rien d'origii^l, qu'il n'était qu'une reproduction et une contrefaçon de celui qui avait été imaginé, pratiqué avec succès et scientifiquement expliqué, longtemps avant lui, par un certain abbé Faria, dont renseignement avait été repris et développé par un disciple, le D"- Bertrand.
Pris ainsi entre deux feux, Braid se montra incapable de faire face à aucun de ses adversaires, il se défendit mal et se donna gratuitement tort aux yeux des uns et des autres. L'un d'eux eut la générosité de lui tendre la perdie, mais notre homme ne sut pas la saisir. C'était un partisan du magnétisme, qui avait eu la pénétration de comprendre que Braid avait fait à la science un apport nouveau, qui venait s'ajouter à ce qu'avait trouvé Mesmer, et non l'abolir. 11 écrivit à Braid pour lui découvrir le fort et le faible de sa position et lui indiquer ses vrais moyens de défense. Cette lettre, dont Braid dte un pas-
sage dans sa Neurypnology^ est bien ce que ce livre contient de plus clair et de plus précis^ de plus juste et de plus valable à l'appui de ses revendications d'inventeur.
Je vais reproduire ici la citation, en même temps que quelques phrases de Braid qui la précèdent et la suivent. Ce rapprochement montrera que Braid était pour sa cause un assez pauvre avocat, et que ce qu'il ajoutait aux raisons de son officieux défenseur ne pouvait que les aflEaiblir. Je cite d'après la traduction du D"" Jules Simon. Dans ce passage, l'auteur est aux prises avec les partisans de la théorie de l'imagination, c'est-àdire de la suggestion :
tt On dit encore : « L'identité complète des phénomènes produits par un système où censément l'imagination seule interviendrait avec ceux qui se montrent ordinairement dans le traitement habituel du magnétiseur prête fortement à croire que les résultats dans d'autres cas dépendent d'un principe semblable. » On voit plus loin encore que M. Bertrand nie la nécessité d'une volonté forte et intense de la part de l'opérateur pour obtenir des résultats. Il déclare que dans les essais qu'il a faits, il a obtenu des résultats absolument semblables, qu'il ait voulu ou non les produire, pourvu que le patient fut intimement persuadé de l'exécution du rite complet. Faut-il s'étendre davantage pour prouver que Bertrand attribuait les résultats entièrement à l'imagination? Ceux qui connaissent ma manière de voir peuvent-ils affirmer que la théorie de Bertrand était ou e«na mienne? Bien au contraire. Les personnes auxquelles je fais allusion ici ont donc seulement montré combien il est facile, par des comptes rendus inexacts, de dénaturer la vérité, surtout en s'adressant à ceux qui ignorent le sujet ou qui sont aveuglés par les préjugés. Les remarques suivantes de M. H. Brookes, conférencier célèbre sur le magnétisme animal, éclaireront encore mieux ce débat. En apprenant que j'avais changé d'opinion au sujet de Videntité, il dit :
« Je suis heureux que vous ayez cru devoir changer votre » première manière de voir quant à Tidentité de vos phéno- > mènes avec ceux du mesmérisme. J'avais admis dès le pre-*
» mier jour la valeur et l'importance de votre découverte, mais » je ne pouvais admettre cette identité, et je blâmais votre » insistance passionnée et vos sévérités contre les partisans du » magnétisme animal parce qu'ils ne pouvaient tomber d'accord » avec vous. Je croyais et je crois encore que vous aviez tort 9 dans ce débat, et qu'en vérité vous étiez injuste envers vous- » même, car vous avez, de fait, découvert un agent nouveau » et non pas une simple modification d'un agent déjà connu. » Et Braid, qui semble avoir peu compris à ce que lami Brookes vient de lui dire, reprend ainsi, continuant à batailler confusément contre ceux qui veulent le faire adepte de la suggestion malgré lui : « On s'était complu, reprend-il, à mettre en avant le nom de Bertrand ; on voulait insinuer que j'ignorais sa théorie ou que j'étais un plagiaire; erreur manifeste; pourquoi ne pas l'avoir aussi bien cité pour prouver que j'avais tort d'attribuer des effets curatifs aux résultats de ses opérations? Ecoutons M. Bertrand sur ce point; il déclare qu' « il est difficile de concevoir avec quelle facilité les praticiens de cet art réussissent à soulager les affections les plus sérieuses du système nerveux. Les attaques d'épilepsie , notamment , deviennent moins fréquentes et moins violentes par remploi judicieux de leur méthode ; ceci nous montre combien est remarquable Tinfluence^des impressions morales sur l'organisme ». Si après une semblable déclaration en faveur de la puissance curatice du mesmérisme, la méthode de M. Bertrand avait produit des succès aussi constants et aussi rapides que la mienne, croiraiton qu'elle n'aurait pas été mise en pratique avant cette époque? * Etc., etc. (Neurypnologie, p. 16 et suivantes.) . On peut juger par cet échantillon de sa prose que si Braid fut incontestablement un excellent observateur et un expérimentateur des plus remarquables, la dialectique en revanche n'était pas son fort. Braid était convaincu, et non à tort certes, d'avoir fait une découverte véritablement originale. On la lui contestait de bonne ou de mauvaise foi, et dans ses efforts pour établir son droit il déployait non moins de maladresse que de véhémence. Compae son intelligent contradicteur Bropkes l'avait
bien compris, il s*appliquait à ruiner sa propre cause, cause excellente d'ailleurs, en ne trouvant rien de mieux, pour prouver l'originalité et la valeur de son procédé hypnotique, que de nier ou répudier l'agent hypothétique, soit d'ordre physique, soit d'ordre moral, auquel les mesméristes de Tune et Tautre école avaient rapporté jusque-là Tefficacité des méthodes analogues par eux employées.
Ce qui rendait une telle tactique désastreuse pour la prétention qu'elle avait pour but de faire triompher, premièrement, c'est que la pratique hypnotique de Braid, étendue largement comme elle Tétait au traitement des maladies et à la physiologie expérimentale, ne pouvait se borner, sans se condamner à une impuissance radicale, au seul emploi du moyen qui constituait essentiellement et entièrement la découverte de notre inventeur, et cela de son propre aveu, très formellement, très nettement exprimé; ^^et secondement, c'est qu'en réalité cette pratique ne s'exerçait qu'avec l'aide continuelle et très ostensible du mesmérisme magnétique et du mesmérisme d'imagination.
Comment, en effet, eut-il pu en être autrement? Braid nous dit très explicitement que son procédé consiste en entier à fatiguer les yeux par la fixation prolongée du regard sur un pointy et par la fatigue des yeux à amener consécutioement celle du cerceau. Dans un autre passage de sa Neurypnologie^ à la fin des Prolégomènes, il donne à sa définition la variante que voici : « Neurypnologie , ' dit-il , dérive des mots grecs
; le mot signifie la doctrine du sommeil nerveux,
déterminé par des manœuvres artificielles; ou encore : un état particulier du système nerveux amené par la concentration fixe et abstraite de l'œil mental et visuel sur un objet qui n'est pas par lui-même de nature excitante. »
Eh bien, le *« sommeil nerveux » une fois obtenu sur un sujet au moyen de cette contcnîplation plus ou moins prolongée d'un point de mire — une opération durant laquelle l'hypnotiseur, Braid insiste beaucoup sur ce détail, reste entièrement passif — que va-t-il advenir de ce sujet et de son sommeil nerveux? L'opérateur ne va-t-il pas sortir à un certain moment de cette
abstention absolue que lui prescrit la théorie braidique? Mais si, fidèle au principe fondamental de la doctrine, il s'abstient de toute intervention personnelle ultérieure, est-ce que par hasard les expériences physiologiques et psychologiques diverses tentées par Braid— au moyen du sommeil nerveux — ses fameuses expériences hypnophrénologiques, notamment, pourront s'instituer, se conduire et s'effectuer d'elles-mêmes? Est-ce que les applications thérapeutiques spéciales et locales si nombreuses et si heureuses qu'il se vante d'avoir faites de ce même sommeil nerveux *- depuis le traitement de la surdimutité jusqu'au traitement des maladies de la peau — auront pu opérer sans son aide, sans la chiquenaude déterminante de l'opérateur? Non sans doute. Eh bien, ce coup de pouce final se trouve être invariablement une manœuvre magnétique ou un acte suggestif.
Nous ne devons pas sans doute perdre de vue que l'objectif de ce chapitre est, premièrement, d'établir que Braid n'a pas inauguré l'usage de la suggestion hypnotique, et que le moyen d'hypnotisation trouvé par lui est tout à fait autre que la suggestion; secondement, de définir, de démontrer et d'expliquer, dans la mesure du possible, la méthode à laquelle on peut donner en toute propriété et toute vérité le nom de braidisme. C'est là le cœur de notre sujet. Cependant je crois qu'avant d'y arriver il convient d'insister encore pour faire voir comment l'hétérogénéité du manuel opératoire de Braid et l'explication confuse et contradictoire donnée par lui de ses différents procédés, ont pu amener à faire accuser cet homme, en dépit de la parfaite pureté de ses intentions, d'être le plagiaire de Mesmer et de Faria, et ont pu en même temps empêcher de reconnaître ce qu'il y avait de distinct et d'original dans sa méthode, et la valeur de ce que la science lui doit.
Il est essentiel de bien s'entendre avant tout sur ce point à savoir que, l'hypnotisation étant telle que nous venons de la voir magistralement définie par son inventeur, le rêle de l'hypnotiseur doit se réduire à faire poser l'hypnotisé devant son point de mire et à ne plus se mêler de rien, l'acte visuel de ce dernier devant faire tous les trais ult^eurs de l'opération et
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accomplir rentier prodige^ suivant ce que le maître enseigne avec tant d'insistance. Mais il se garde bien de prêcher d'exemple, il se garde bien, dans sa pratique, de se renfermer dans le rôle purement expectant, imposé par la théorie I a Quand l'état de somnolence a été provoqué de la manière indiquée aux pages 32-34, il faut varier les manipulations selon l'objet particulier que nous avons en vue. » Ainsi parle Braid dans sa Neurypnologie (p. 141 de la trad. française).
A la vérité, Braid n'avoue pas qu'en manipulant ainsi son sujet il le magnétise, et sans doute ne croit-il pas le faire; en imprimant des mouvements, avec sa main, aux membres du patient, ou en pratiquant divers attouchements sur lui, il se figure agir sur ses fonctions ou ses facultés mentales par un effet réflexe des sensations spéciales qu'il lui communique au moyen de ces contacts. Ainsi, par exemple, quand en pressant de son doigt sur tel ou tel point du crâne de son hypnotisé il détermine chez lui l'excitation de la faculté dont ce point est la bossCy suivant la phrénologie de Gall, il s'explique le résultat par un rapport anatomique spécial entre les nerfs sensitife de ce point de la peau de la tète et V organe phrénologique sôus-jacent. Et pour démontrer que ce n'est pas par un jet de fluide magnétique dirigé sur ce point qu'il modifie la faculté mentale correspondante, il imagine de remplacer la pression du doigt par celle d'un bouchon de liège appliqué au même endroit et maintenu en place par un bandage bien serré. L'effet psychologique attendu continuant en effet à se produire malgré ce changement de mode opératoire, Braid y voit la preuve que ce n'est pas à la prétendue influence magnétique que le phénomène est dû. 11 se l'explique, je le répète, par une réaction réflexe de la sensation cutanée, causée par la pression, sur le prétendu organe phrénologique situé au-dessous.
Cette théorie de Braid, qui paraît vraiment peu soutenable, l)eut se réfuter de plusieurs façons ; mais voici un argument qui semble décisif. Si le seul fait d'une action mécanique exercée sur une « bosse » phrénologique avait le pouvoir de surexciter l'espèce mentale correspondante, la gêne d'une coiffure étroite^
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le fait de s'appuyer accidentellement le front, Tocciput, lee tempes, sur le dossier de sa chaise ou contre le manteau de la cheminée, devrait amener, tout comme le doigt ou le bouchon compresseur de l'hypnotiseur, l'excitation de tous les divers organes phrénologiques actuellement soumis à cette excitation fortuite. Or, rien de pareil n'a été constaté, que je sache, par aucun hypnotiseur ou magnétiseur, même chez les sujet3 les plus impressionnables. La seule explication plausible de Texpérience ici en question — expérience que Braid, faisons-le remarquer en passant, n'avait fait que reproduire d'après certains magnétiseurs de sa connaissance, le célèbre docteur EUiotson principalement, ce dont il nous informe du reste lui-même avec l'entière bonne foi qui le caractérise (Neurypnologie, p. 95) — doit être demandée à l'idéoplastie ou suggestion idéologique, si l'on peut supposer que le sujet ait été dans le cas de reconnaître à quelque signe quelconque l'intention de l'opérateur ; ou, dans le cas contraire, à la télépathie, c'est-à-dire à une communication biomagnétique entre l'hypnotiseur et l'hypnotisé, dont Tun ou l'autre ou tous les deux à la fois peuvent fort bien ne pas avoir conscience.'
C'est certainement à une opération télépathique des mieux caractérisées que Braid s'est livré en faisant mouvoir et agir à sa guise, sur des signes de sa main, une hypnotisée qui lui tournait le dos. Braid avait pris ses précautions : pour exclure la possibilité d'une communication « électrique ou magnétique » de l'hypnotiseur à son sujet, il avait eu le soin, nous apprend-il, d'armer sa main d' « une tige de verre, longue de trois pieds et terminée par un bouton ». Une autre fois c'est d'un« entonnoir » également de verre , qu'il s'était servi. Et la patiente, qui ne pouvait voir ce qui se passait derrière elle, obéissait pourtant avec la docilité d'un pantin aux commandements silencieux de Braid, caché et éloigné de « quinze pieds », nous dit-il. (Neurypnohgie, pages 41 et 89.)
Braid attribue ce dernier résultat aux mouvements normalement imperceptibles imprimés à lair par sa baguette magique, mais qu'aurait perçus le tact hyperesthésié de son sujet. C'est
du reste ainsi que les physiologistes avaient interprété jusqu'à ces derniers temps les faits analogues cliniquement constatés. Mais c'est le cas de dire risum ieneatis.
Certes, Braid agissait dans un esprit méritoirement scientifique en s'efforçant d'expliquer le surprenant phénomène par &es causes déjà connues de la science, avant d'en venir à l'hypothèse d'une cause nouvelle, mystérieus*^, occulte. Cependant, une chose aurait dû l'avoir familiarisé déjà avec l'idée du inerveilleux ; ce sont quelques autres résultats de ses expériences hypnotiques personnelles, positivement affirmés par lui, qui ne vont à rien de moins qu'à confirmer Tune des prétentions les plus extrêmes de la thaumaturgie religieuse et laïque, celle du don des langues, miracle, s'il en fut, si supérieurement opéré par la vertu de l'hypnotisme, que Braid fit • parler facilement et correctement cinq langues » à « deux jeunes servantes, fortes et en èonnesan^ë», qu'il venait d'hypnotiser pour la première fois! Ceci nous est raconté dans sa Neurypnology. (Voira la page 115 de la traduction française.)
Il est permis de s'étonner des scrupules de scepticisme scientifique qui ont poussé Braid à tant chicaner sur l'existence du magnétisme animal et sur l'étendue des pouvoirs de la suggestion, quand il consommait lui-même de ses propres mains un pareil sacrifice sur Tautel de l'Incroyable.
Oui, Braid magnétisait et suggestionnait, et tout cela avec un succès exceptionnel, bien qu'au début il se défendit avec emportement de l'un et de l'autre. A la longue , il fit quelque peu amende honorable ; il finit par admettre la réalité du magnétisme animal proprement dit, et par faire épouser la suggestion à son propre système , qui ne fit plus qu'un avec elle par la suite. Pour juger de celte variation doctrinale de Braid , il est intéressant de comparer, dans la publication française de M. le docteur Jules Simon , Vappendice écrit par Braid en 1860 à son intention, et le corps de l'ouvrage, dont la rédaction remonte à 1843.
Pour l'intelligence de la doctrine de Braid et de sa méthode, et pour se défaire entièrement à cet égard d'une erreur Qon moins grave que générale, il faut se dire et se répéter que si
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Braid en est arrivé à faire ouvertement profession de suggestion, ce n'est point spontanément, mais à la suite de concessions qui lui ont été arrachées graduellement, pièce à pièce, par ses contradicteurs.
Si l'hypnotisme de Braid n^était au fond que du magnétisme animal et du suggestionnisme travestis, le célèbre inventeur n'aurait été en réalité qu'un imitateur plus ou moins habile, et son auréole scientifique en pâlirait singulièrement. Or, il est plus que cela, il est l'auteur d'une véritable et considérable découverte. Mais il n'a pas su la mettre à son point, la montrer sous son vrai jour, en faire ressortir tout le relief et tout l'éclat ; au contraire, il s'est évertué à la masquer par un fatras de choses d'un autre ordre sur lesquelles il élevait des prétentions insoutenables. Dans Tintérèt de sa mémoire, et dans un intérêt qui doit nous importer encore plus, celui de la science, il fallait dégager entièrement l'œuvre de cet homme de cet amas de superfétations où elle disparaissait.
La cause de Braid n'était pas longue à plaider ; elle aurait tout gagné à ce qu'il s'en tint aux simples conclusions suivantes. 11 devait se borner à dire : « J'ai reconnu et expérimentalement démontré un fait physiologique incontestablement important et jusque-là ignoré des savants : c'est la propriété de l'acte de vision et d'attention concentrées pendant un certain laps de temps sur un point de mire de déterminer, non point seulement le sommeil, ce qui avait été constaté avant moi par quelques vieux physiologistes, par Cullen notamment, mais en même temps, et sur ce dernier point je n'ai pas été devancé, une modification singulière, étrange, profonde, bien que le plus souvent latente, de tout l'être physique et psychique de l'homme, qui le rend apte à subir l'action biomagnétique du mesmérisme et Faction mentale de la suggestion, et cela jusqu'à un point qui touche aux dernières limites de l'invraisemblance. J'ai apporté ainsi à Tart des Mesmer et des Faria son comprément nécessaire, son couronnement en quelque sorte, et par là je l'ai transformé, r^
Nous venons de voir que Braid n'avait su discerner que très indistinctement ce qui constitue Tessence et l'originalité de son œuvre ; on ne s'attendra pas après cela à trouver dans ses écrits rien d*ample, de profond et de lumineux comme théorie des phénomènes à part révélés par ses expériences. Curieux et sagace, ingénieux et circonspect, Braid était doué d'une façon remarquable comme observateur et expérimentateur ; mais pour réaliser entièrement l'idéal de l'école de Magendie, qu'il avait fait sien, il avait soigneusement allégé son bagage scientifique de tous les impedimenta de la philosophie. « Des faits , rien que des faits, sans mélange de raisonnement », cette devise du célèbre fondateur, plus honoré parmi nous que jamais, de notre physiologie expérimentale, paraît aussi avoir été la sienne. Nos écrivains néo-hypnotlstes de l'école parisienne n'ont pu eux-mêmes s'empêcher d'être frappés et d'exprimer leur surprise de l'absence, chez le fondateur de l'hypnotisme, de toute recherche et de tout essai théoriques de quelque portée. Ayant constaté le premier ce grand mystère physiologique du pouvoir d'un simple acte visuel de modifier aussi prodigieusement notre être, Braid â'est montré peu anxieux de pénétrer les causes d'un fait aussi imprévu, c'est-à-dire de le rattacher à d'autres faits naturels d'une extension supérieure, faits déjà connus ou à découvrir. Premier inventeur de la pompe aspirante, je suppose, en voyant l'eau suivre docilement le piston et s'élever avec lui dans le corps de l'instrument, Braid s'est contenté d'admirer cette merveille et de l'utiliser empiriquement pomme les fontainiers de Florence. Bien diflEérent de Galilée, il ne s'est pas dit à priori que le fait spécial placé sous ses yeux ne pouvait être qu'une forme particulière d'un fait plus général dans lequel il trouverait son explication, et il n'est point parti de cette idée pour aller à la recherche de cette cause et la trouver.
Cependant Braid était un homme trop éclairé et de trop de bon sens pour ne pas se dire que le phénomène observé ne pouvait pas être un effet sans cause, et pour ne pas être désireux d'en savoir plus long. Il savait d'ailleurs trop bien voir les choses pour se payer de mots, c'est-à-dire de quiddiiés
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scolastiques , ou de propriétés irréductibles (ce qui est exactement la même chose sous un autre nom), à la façon dé nos positivistes, et s'expliquer l'effet de la pompe par l'horreur du vide ou toute autre tautologie semblable. Mais, je le répète, son esprit était passé par le moule de notre expérimentalisme essentiellement étroit et borné, et sans doute il fut paralysé par la crainte de tomber dans les erreurs condamnées par les maîtres de l'époque sous les noms méprisés de « spéoulation », de « théorie », et de « métaphysique » ; et alors il arrêta son investigation étiologique à la première étape.
€ Mon moyen consiste à fatiguer les yeux, et par la fatigue des yeux amener celle du cerveau » , a-t-il dit. La fatigue des yeux , effet prochain de la concentration de la vue et de l'attention ; la fatigue du cerveau , effet médiat , consécutif au premier — voilà à peu près de quelle explication Braid se contente. Cependant , en admettant que la fatigue des yeux , et celle du cerveau qui en est la conséquence , nous dit-on , se produisent véritablement dans Ihypnotisme, et résultent de l'action visuelle spéciale qui constitue ce procédé , il reste encore ce semble une grande inconnue à dégager , c'est-à-dire une grande lacune à remplir ^ntre l'état de fatigue cérébrale et Tétat hypotaxique , c'est-à-dire cet état cérébral artificiel constituant le sol tout spécial approprié aux productions de Tidéoplastie.
Ainsi, dans la façon dont il se représente le déroulement du drame hypnotique, Braid néglige un ou plusieurs actes, et les plus intéressants. Observateur excellent, expérimentateur parfait, pour avoir divorcé avec la philosophie il s'est mis dans l'impuissance de creuser son problème à fond. Ce problème étant, je suppose, une noix verte à ouvrir pour en retirer le noyau, eh bien, Braid a essayé seulement d'en ôler le brou, et d'arriver jusqu'à la coque; et encore s'est-il montré inférieur à cette toute première et bien modeste tâche de Tanalyse théorique.
D'abord Braid se trompe en fait quand il fait de la fatigue oculaire et de la fatigue cérébrale deux conditions et deux stades obligés de Thypnotisation. Quand il plaçait son point de mire
sur le front du sujet, celui-ci était condamné à loucher pour diriger sa vue sur lobjet, et de là une gêne et une fatigue plus on moins marquées ; mais le point à regarder peut être situé en avant des yeux et à la distance de la vue distincte, sans que le résultat final de Topération en souffre, et Topération hypnotique alors n entraîne ni strabisme, ni fatigue des yeux. Et pour ce qui est de la fatigue cérébrale, pas davantage ; les sujets — et il m*en est passé quelque millier entre les mains — ne s'en plaignent que rarement.
Mais ce qui réfute plus sûrement encore les deux assertions de Braid, c*est cette considération que si elles étaient fondées la fatigue oculaire, quelle qu'en fut la cause, produirait la fatigue cérébrale, et que celle-ci, déterminée à son tour par toute autre cause, entraînerait encore l'état hypotaxique, ce que ne vérifie aucunemet l'observation. Donc... la théorie que Braid nous propose de son hypnotisme manque à la fois de profondeur et de solidité. Â cette explication, il est vrai, il en joignait une autre : la circulation du sang, pensait-il, se trouvait ralentie par la fixité de l'attention, et les divers phénomènes de l'hypnotisme pouvaient s'ensuivre.
Cette hypothèse, ainsi que l'autre, est dépourvue de base. D'après mon expérience, la circulation, chez les individus soumis au procédé de Braid, est tantôt ralentie et tantôt accélérée, et souvent ne paraît affectée en aucune manière. Et puis, la circulation se trouvât-elle ralentie en pareil cas, ce ne serait pas une telle modification physiologique qui pourrait entraîner à sa suite l'état d'hypotaxie, puisque, s'il en était autrement, tout ce qui retarde la circulation, la digitale notamment, et les divers agents sédatifs, pourraient servir de succédanés au procédé de Braid, ce que ne confirme point l'expérience.
Il fallait donc chercher autre chose. Avant tout, il convenait de se demander quelle est la nature probable de la modification 8ui generia de l'économie qui résulte de l'emploi du procédé en question. Cette ^modification est évidemment double; elle- se compose : 1*^ de symptômes, qui tombent sous notre observation directe; et 2« d'une altération correspondante dans le fonction-
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nementdes organes ou forces intérieures, qui est la source cachée de ces symptômes.
La modification apparente ou susceptible d'être rendue telle est représentée par une diversité de phénomènes qui n'ofiErent entre eux aucun lien de concomitance nécessaire et peuvent se produire isolément. Celui de ces phénoniènes dont Braid dut être le plus et le plus têt frappé, du moins au début, c'est ce sommeil artificiel spécial arrivant facilement au somnambulisme, avec lequel le mesmérisme nous avait déjà fetmiliarisés, et de là l'appellation d'hypnotisme adoptée par Braid. Divers troubles de la sensibilité et de la motilité ont aussi été signalés par lui. Mais r « état braidique » possède en outre une propriété d'une bien autre importance, et qui le caractérise essentiellement ; et c'est cette propriété fondamentale et* capitale qui d'abord a échappé entièrement à Braid, qu'il n'a reconnue que bien tard, et non de sa seule initiative, tout porte à le croire, et dont du reste il ne parait avoir jamais compris qu'incomplètement la portée ; je veux parler de cette disposition si étonnamment merveilleuse qui rend le sujet idéopiasiique^ c'est-à-dire modifiable, ou pour mieux dire arbitrairement /açonnable, dans le fonctionnement de tous ses organes et lexercice de toutes ses facultés, au moyen cTidées qu^on lui suggère.
La modification matérielle cachée qui se manifeste par les phénomènes extérieurs que nous venons d'indiquer, et leur sert de substratum, quelle idée doit-on s'en faire dans l'impossibilité de l'observer directement f La nature de cet état braidique intra-organique doit s'inférer de la nature des phénomènes produits, d'une part, et d'autre part de la nature des^ moyens mis en usage pour les produire. Or, le rapprochement de ces deux groupes de données m'a paru indiquer une condition physique du cerveau que j*ai appelée une « pléthore cérébrale nerveuse ». Braid était arrivé à reconnaître que l'acte d'aspectation continue et exclusive avait pour effet de fixer et de concentrer l'attention. J'ai été plus loin, et j*en suis venu à me convaincre que la concentration de l'attention par la vision continue d'un point très circonscrit avait elle-même pour résultat prochain d'amener
V inertie de la pensée j et que de cet état d'inertie mentale résulte ensuite une sorte de congestion nerveuse de Tencéphale, dont la production peut s'expliquer comme il suit.
Rappelons d'abord, sans nous y arrêter, quelques points de physiologie sur lesquels tout le monde aujourd'hui est à peu près d'accord.
Les facultés psychiques s'exercent au moyen d'une « force nerveuse » sécrétée par les cellules formant la matière grise du cerveau. Dès lors on peut dire d'une manière générale que Tactivité mentale déployée représente une dépense proportionnelle de force nerveuse. Cela étant, on conçoit qu'un brusque arrêt de l'action mentale puisse amener une rupture d'équilibre entre la génération de la force nerveuse et sa consommation, d'où une « surproduction » et une accumulation anormale de ce produit au cerveau.
Toute la vertu du procédé visuel consisterait à ce compte à déterminer un état d'inaction mentale. Mais comment concevoir qu'on obtienne un tel effet d'une telle cause ? Je réponds : c'est «n bornant étroitement le rayonnement de la pensée à l'aide d'une sensation simple et uniforme sur laquelle la pensée se fixe et dans laquelle elle s'enferme. Et maintenant disons que cette hypothèse se prête à une vérification expérimentale. Si elle est juste, ce n'est pas le seul sens de la vue, ce seront aussi plus ou moins tous les autres sens qui pourront fournir cette < sensation simple et homogène, continue et exclusive » qui saisit et enveloppe la pensée et l'emmaillotte dans une torpeur relative. Eh bien, c^lte induction est pleinement confirmée par l'expérience, et une expérience certes fort ancienne, qui nous montre que, pour induire au sommeil, la vision uniforme, continue et exclusive peut sans trop de désavantage être remplacée par l'audition, la sensation musculaire, l'olfaction, le toucher, et peut-être bien aussi la gustation, moyennant que ces sensations spéciales diverses soient soumises aux mêmes conditions de simplicité, d'uniformité, de continuité et d'exclusivité. La monotone mélopée et le bercement à l'invariable va-et-vient ne furent-ils pas em-
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ployés par les nourrices de tous les temps à titre de soporifiques à l'usage de leurs nourrissons ? Mais je m'abstiendrai d*entrer ici dans le détail de cette démonstration, que j'ai donnée dans mon Cours de Braidisme avec tout le développement nécessaire. J'ajouterai seulement que MM. Binetet Féré, dans leur intéressant ouvrage intitulé Le Magnétisme Animal, ont apporté des faits nouveaux à l'appui de cette thèse de l'équivalence • hypnotique des diverses sensations spéciales que j'avais développée avant eux, il y a de cela près de quarante ans (Voir Cours de Braidisme, p. 36). Ils s'expriment ainsi : € L'un de nous est arrivé à provoquer le sommeil léthargique en fatiguant l'odorat par Timpression prolongée du musc. Les impressions gustatives n'ont guère été essayées ; nous avons vu les titillations du pharynx réussir chez plusieurs sujets.. . . M. Ch. Richet a pu vérifier que les excitations cutanées faibles sont capables de produire le sommeil somnambulique tout aussi bien que les excitations des sens spéciaux. » {Op. cit., p. 63 et 64.)
D'accord avec MM. Binetet Féré sur ce point partiel que toutes les sensations spéciales, et non la vue seule, peuvent servir à amener Tétat braidique, je me sépare d'eux radicalement sur la question de savoir en quoi consiste la modification matérielle, proprement physiologique, du cerveau, servant de base à cet état braidique, hypotaxique ou autrement dit de suggestionnabilité. Pour moi, Tacte braidique de la sensation est un congestionnement nerveux du cerveau ; suivant la doctrine de la Salpêlrière, dont MM. Binet et Féré se bornent ici à être les organes, c'est au contraire une saignée nerveuse de ce grand centre. Au regard de ces deux savants et de l'école dont ils font partie, l'action de la sensation uniforme sur le cerveau est de le vider de l'agent nerveux, de lui ôter le levier de son activité et de le réduire par là à l'impuissance. A Tinverse, je soutiens que le rôle de la sensation dans les manœuvres du braidisme est de fixer et de limiter l'attention ; par là, de restreindre l'activité mentale ; consécutivement, de diminuer la dépense de force nerveuse cérébrale, et finalement d'en déter-
miner dans le cerveau une accumulation anormale, une surabondante réserve, dans laquelle la suggestion puisera ensuite pour agir électivement sur telle ou telle faculté de Tâme, sur telle ou telle fonction de Téconomie.
Cette théorie, que j'ai formulée dès 1855, dans mon Electrodynamisme Vitaly et deux ans auparavant dans mes leçons oralesj a pour elle de grandes apparences de vérité, de sérieuses probabilités, et elle nous aide dans une notable mesure à concevoir le mécanisme de la suggestion. Sur quoi se fonde maintenant la théorie opposée ? Sur Tinvraisemblable, car réduire à son minimum le champ de la sensation n'est pas, j'imagine, imposer un surcroît d'efforts au sensorium, accroître sa fatigue et amener son épuisement. Et que peut expliquer ensuite cet hypothétique épuisement? Ce n'est assurément pas l'action élective de la suggestion sur tel ou tel point distinct de l'économie, et l'énergie si prodigieuse de cette action localisée.
L'école de Nancy, qui a accordé à mes travaux une certaine attention, a adhéré sous quelques réserves secondaires à mes vues sur l'étiologie et la physiologie de l'état braidique. M. Beaunis, entre autres, s'est assez nettement prononcé dans ce sens. Cependant, à la solution que je propose il trouve une difficulté. Après un résumé exact des idées dont il s'agit, il ajoute : « Pour ma part, j'admets facilement cette influence de l'attention et de la concentration de la pensée sur les phénomènes de l'hypnotisme, spécialement pour ce qui concerne les sensations. Mais il est cependant certains faits qui sont difficilement explicables avec cette théorie. On conçoit que, sous l'impression d'une idée fixe qu'on vient de lui suggérer , l'hypnotisé voie au réveil une personne absente, mais comment expliquer de la même façon qu'il ne verra cette personne que huit jours après, si la suggestion a été faite ainsi ? L'idée suggérée reste dans son esprit pendant ces huit jours sans qu'il en ait conscience, et le huitième jour l'action suggérée se produit à l'heure fixée. Ya-t-illàune idée dominante et une concentration
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de la pensée sur un sujet déterminé? J'avoue que je ne Ty trouve pas. » (1):
Il s'est produit là une confusion dans Tesprit de l'auteur. La concentration sensorielle et mentale dont il s*agit dans mon explication du mécanisme de l'action braidique n'est point invoquée par moi comme cause immédiate et déterminante de l'hallucination suggérée, mais uniquement présentée comme une préparation toute préliminaire à cet élat factice de l'organe cérébral qui assujettit d'une manière générale notre être psychique et physiologique à l'empire de la suggestion, et qui consiste d'après moi (mais ceci seulement comme hypothèse) en une tension excessive de la force nerveuse cérébrale. M. Beaunis a déplacé la question par mégarde. La concentration dont il s'agissait dans la théorie qu'il a examinée, c'est celle du regard et de lattenlion sur le point de mire dans l'opération braidique proprement dite ; la concentration do la pensée à propos de laquelle il a mis cette théorie en cause, c'est une chose toute autre, n'ayant aucunement trait au point spécial en vue : c'est l'absorption de l'esprit de l'hypnotisé dans l'idée suggérée, quand il est sous le coup de l'impression suggestive. Et à ce propos M, Beaunis soulève une objection très forte, d'une* grande portée, mais qui, j'y insiste, n'a point trait à mon hypothèse de la formation de l'état braidique. Le savant physiologiste observe très justement que le processus psychique et physiologique qu'on peut plausiblement imaginer pour s'expliquer la vertu de la suggestion à échéance instantanée peut être tout à fait insuffisant pour rendre compte de l'efficacité non moindre de la suggestion à terme, et à long terme, et opérant (et c'est là que gît surtout la difficulté) sur l'individu alors qu'il n'a conservé dans l'intervalle aucun souvenir, que sa conscience n'a gardé aucune trace de l'impression suggestive antérieurement faite sur lui. C'est là une question du plus haut intérêt, mais elle relève, répétons-le,
(I) Le Somnambulisme provoqué, Etudes physiologiques et psychologique?*, par H. Headnis, professeur de physiologie à la Faculté de Médecine de Nancy, 1 vol. in-12, Paris 1887, librairie J.-B. Bailliôre ot fils, page S29.
non du braidisme proprement dit, c'est-à-dire de Thypolaxie, mais de la suggestion, ou plus rigoureusement de Tidéoplastie. C'est pourquoi j'en réserve l'examen pour le chapitre suivant.
L'arsenal de la thaumaturgie occulte possède aussi une section braidique assez richement pourvue. Braid en a tout le premier fait la remarque, car il était homme de bonne foi avant tout; dans ses écrits, et principalement je crois dans celui qu'il a intitulé Magie, Sorcellerie, Magnétisme animal, et Electrobiologie^ il constate que les Yoguis de l'Inde et les Omphalopsychiens du mont Athos pratiquaient sa découverte depuis de longs siècles avant qu'il l'eut faite, en se livrant à la contemplation du bout de leur nez ou de leur nombril aux fins de se procurer les voluptés divines de l'extase. Les charmes (carmina) et les incantations de l'ancienne magie paraissent avoir tiré leur pouvoir d'une action braidique s'exerçant sur le sens de l'ouïe. L'encens des temples, l'usage du chapelet, qui nous vient des vieilles religions orientales, et les oraisons monotones où les mêmes mots reviennent sans cesse sur les lèvres et dans le même ordre, mais auxquelles, suivant la remarque de l'Evangile, <f le cœur n'a aucune part », me semblent autant d'applications anticipées de la méthode de Braid, conçues dans un but dont il n'est peut-être pas difficile de se rendre compte.
Nous allons terminer ce chapitre par quelques mots d'hommage à la mémoire de celui qui a posé la première pierre du braidisme scientifique*.
Les Français s'accusent volontiers eux-mêmes de méconnaître les inventeurs de leur propre nation, et de n'accueillir favorablement au début que les découvertes venant de l'étranger. Les Anglais ne méritent pas moins ce reproche, du moins s'il faut en juger par leur conduite envers leur compatriote Braid, et durant* sa vie et trente ans après sa mort.
Bien que fort instruit de son métier de médecin et ayant reçu la culture classique, Braid n'était pas ce qu'on appelle un
savant, mais il possédait l'esprit scientifique. II s'est montré, nous l'avons déjà dit, un observateur et un expérimentateur hors ligne, et par surcroît, s'il a manqué de portée philosophique, il possédait la droiture du jugement et la droiture de la conscience. Ses écrits sont mal faits, ils manquent entièrement d'ordonnance, tout s y trouve jeté pêle-mêle; mais quelque imparfaits qu'ils soient comme forme littéraire et comme exposition didactique, ils n'en sont pas moins remplis d'intérêt et très attachants, car ils contiennent une foule de faits inédits et d'observations frappées au coin d'un esprit original et judicieux, bien qu'assez mal ordonné et dans lequel les idées se groupaient au hasard sans classement et sans synthèse. On peut dire des écrits scientifiques de cet homme qu'ils sont un fumier d'Ennius, mais très riche en perles.
Que valurent à Braid vivant ces remarquables quahtés, plus la trouvaille qui l'immortalise? 11 eut sans doute la satisfaction de se voir l'objet d'une notice favorable dans V Encyclopédie de Todd et Bowman, et de trouver dans le célèbre physiologiste Carpenter un juste appréciateur de sa découverte. Mais à quelques rares exceptions près, la science officielle refusa de l'entendre, la Société royale de Londres (l'équivalent de notre Académie des sciences) repoussa sans discussion sa demande d'examen, et ses infatigables efforts renouvelés jusqu'aux dernières années de sa vie furent impuissants à triompher de ce mauvais vouloir et de ce parti pris hostile. En 1859, l'Académie des sciences et l'Académie de médecine de Paris parurent sur le point d'offrir à l'inventeur étranger dédaigné de ses compatriotes une éclatante revanche. Le nom de Braid fut acclamé un jour à l'Institut et à l'aréopage médical de la rue des Saint-Pères ; ceci se passait dans un moment de surprise, où nos académiciens, trompés par un changement de nom, croyant n'avoir affaire qu'à un nouvel aneslhésique quelconque, accueillaient et applaudissaient dans l'hypnotisme ce qu'ils repoussaient depuis tant d'années avec horreur dans le magnétisme animal. Mais l'équivoque fut bientôt dissipée, le mouvement inauguré par Broca sous le haut patronage de Velpeau s'affaissait presque
aussitôt sur lui-même, avortait, était mort-né, et la gloire de Braid, après avoir recouvré quelques heures d'éclat, s'éclipsait de nouveau.
Ses compatriotes lui ont-ils du moins rendu après sa mort la justice qu'ils lui refusèrent de son vivant? Lui, qui était latiniste, dut sans doute, dans l'amertume de ses derniers jours, se répéter plus d'une fois le vers d'Horace :
Comperit incidlam supremo Jlnc domarl.
Oui, je comprends maintenant, dut-il se dire, que ma mort pourra seule désarmer mes envieux. Hélas! la mort ne le délivra de la persécution que pour condamner son nom à Tindifférence et à l'oubli.
En 1887, si je me souviens bien, je recevais une lettre de M. Louis Figuier m'informant qu'il se proposait de me faire figurer dans une galerie de portraits des hypnotistes célèbres de toutes les époques, qui devait illustrer son nouvel ouvrage intitulé : Les Mystères de la Science. En remerciant l'auteur, je m'enquis si le portrait de Braid ferait partie de la collection. 11 me fut répondu qu'on n'avait pu se le procurer. Je me voyais mal à l'aise, et comme en proie au remords de l'usurpation, dans cette sorte de panthéon iconographique dont se trouverait exclu le découvreur de l'hypotaxie sensorielle, et où je serais glorifié à sa place pour ses découvertes, dont je n'étais que le théoricien. Je me ipis alors activement en quête du portrait de Jacques Braid, et dans ce but je fouillai, je puis dire, tous les coins de l'Angleterre. Comme il était naturel, je m'adressai en premier lieu à l'éditeur de ses ouvrages, le libraire de Londres John Churchill. Qu'appris-je? C'est que là, même là! on n'avait plus souvenir de Tauteurnon plus que de ses publications. Car je voulais aussi me procurer ces dernières, ne les ayant plus dans ma bibliothèque, dont elles avaient toutes disparu dans un déménagement précipité pendant la guerre de 1870. Je m'adressai ensuite au D^ Hack Tuke, médecin aliéniste et écrivain hypnotiste bien connu, il ne put me fournir aucun renseignement ; il n'avait en sa possession ni le portrait
ni les ouvrages, et ne sut me donner aucune indication pour les découvrir. Je ne désespérai pourtant pas, et bien m'en prit. Une jeune dame anglaise, que nous avions eue autrefois pour commensale à Arsac, et avec laquelle nous étions restés en relation, était mariée près de Manchester. L'idée me vint de recourir à elle. Très obligeante, Madame X. se mit aussitôt en démarches, et réussit par son médecin à découvrir Texistence et la résidence de ce qui restait de la famille de Bmid, un sien pctit-fils exerçant la médecine dans une petite localité de l'Ecosse. Je me hâtai d'écrire à M. Braid, et j'avais le bonheur do recevoir par le retour du courrier une lithographie représentant Tillustro aïeul. Cette image fut aussitôt transmise à M. Louis Figuier, et* elle figure dans son ouvrage Les Mystères de la Science y reproduite très exactement par la gravure. C'est toujours avec une satisfaction des plus vives que je me dis que grâce à moi les nobles traits de Jacques Braid ne seront pas perdus.
La rénovation de Thypnotisme par M. Charcot a fait remonter sur Teau le nom de son inventeur. Eh bien, le croirait-on ? les hypnotistes anglais de Tépoque actuelle, et ils sont nombreux et comptent parmi eux beaucoup de notabilités scientifiques, semblent se complaire à ignorer Torigine anglaise de cette importante branche de la science. Pour eux, l'hypnotisme vient tout entier de Paris ou de Nancy ; ils n'invoquent que les maîtres de nos deux écoles, et ils tiennent pour absolument négligeable tout ce qu'un modeste surgeon de Manchester se permettait d'inventer et d'écrire dans cet ordre d'idées il y a quarante ans et plus. Ajoutons que Braid a trouvé un peu plus de justice en France, et que ses titres d'initiateur ont été explicitement reconnus, tout au moins pour la forme, par les médecins français qui se sont faits depuis environ douze ans les promoteurs du mouvement inouï auquel l'œuvre de cet homme a servi de point de départ.
Avant de clore ce chapitre, il convient, je crois, de revenir encore une dernière fois sur un point capital sur lequel nous
avons déjà insisté ; c'est qu'une analyse critique des expériences hypnotiques instituées par Braid et des résultats qu'il en obtenait doivent convaincre que l'acte braidique proprement dit n'entrait que pour une part dans son artifice opératoire^ pour la part préparatoire, et que Tidéoplastie et la télépathie intervenaient à son insu pour déterminer les phénomènes.
Dans ma carrière d' « électrobiologiste », je n'ai pas tardé longtemps à m'apercevoir que, tout en ne voulant et ne croyant agir que par suggestion verbale, je me sentais pris à certains moments d'une sorte d'éréthisme étrange avec sensation d'un dégagement crépitant au bout des doigts comme par l'effet d'une série de petites décharges électriques, et que j'avais le sentiment d'un rapport physique occulte, d'un « rapport magnétique » s'établissant entre Topérateur et les opérés ; c'est là, du reste, une observation comme en ont fait plus ou moins tous les magnétiseurs dans leur pratique. .
Ce jugement n'est pas pour plaire à mes excellents amis de Nancy, qui (plusieurs d'entre eux du moins) rapportent tout à la suggestion pure, et ne voient qu'une chimère dans notre biomagnétisme ou magnétisme animal. Mais si en cela ils soutiennent une erreur, comme j'en ai la conviction absolue, ils ont, on ne peut en douter, des arguments spécieux, et très spécieux, à opposer à leurs contradicteurs, car ce ne sont pas des savants à se former une opinion scientifique à la légère. Pour contrôler la manière de voir qui leur est propre et en démontrer le bien fondé, ils ont institué des expériences précises, sur lesquelles ils s'appuient. Ces expériences, fort ingénieuses, et qui donnent à penser, ne me paraissent pourtant pas concluantes. Je me propose de les discuter dans le chapitre suivant, consacré à la suggestion, où l'examen de cette question sera à sa place.
Nous ne devons pas finir cette rapide esquisse sur le braidisme sans dire encore un mot des écrits de Braid, et en donner la liste. J'ai déjà exprimé mon sentiment sur le côté littéraire de ces productions ; elles laissent tout à désirer sous ce
rapport. Mais si mal composées qu'elles soient^ elles abondent en observations neuves et exactes sur lesquelles on peut entièrement compter, Fauteur étant, en tant que pur observateur et expérimentateur — je ne dis pas en tant que logicien et théoricien ^- très sagace et très scrupuleux. Je ne veux pas me montrer blessant pour la littérature hypnotique contemporaine ; cependant je ne puis m empêcher de dire que maint écrivain hypnotiste du jour rendrait un bien plus grand service à la science en donnant au public français une bonne traduction (chose rare) des œuvres de Braid, avec commentaires, qu'en nous prodiguant ses élucubrations personnelles.
Les principales publications de Braid sont :
Neurypnology ; or ihe rationale ofneroous sleep, considered in relation wiih animal magnetism. Illusirated by numeroua cases of ils saccessful applicalion in ihe relief and cure ofdisease. 1843. (Cet ouvrage a été traduit en français par le D*" Jules Simon, avec préface de M, Brown-Séquard, Paris 1883.)
The Power ofthe mind ooer ihe body. 1846.
Observations on Trance, or human hibernation. 1850.
MagiCy Wiichcrqft, Animal magnetism, Hypnotism, and ElectrO'biology. 1852.
The physiology of Fascination. 1855.
Observations on the nature and treatment of certain forma ofparalysia. 1855.
LE FARIO-GRIMISME
(Suggestion exprimée 9 Idéoplastie»)
Ce n'est pas d'hier qu'on s'est aperçu que les impressions faites sur l'imagination peuvent retentir jusqu'au plus profond de notre être organique, comme de notre être psychique, et se traduire ici et là par les modifications les plus profondes, les plus étonnantes. C'est ce dont témoigne un vieux proverbe latin qui dit : Fortis imaginatio gênerai caaum, « en s'imaginant fortement une chose, elle se produit ».
On connaît les deux célèbres commissions de l'Académie des sciences et de la Société royale de médecine, nommées en 1784 par ordre du roi Louis XVI pour donner leur avis sur la nouvelle méthode curative introduite par le docteur Mesmer, et sur la théorie physique qu'il lui donnait pour base. La composition en était brillante : on y comptait des savants renommés, et jusqu'à trois illustrations scientifiques de premier ordre. Il serait aujourd'hui plus que difficile de trouver les éléments d'une réunion pareille.
Tous les commissaires furent d'accord sur un point, c'est que la plupart des résultats attribués par le novateur à un prétendu magnétisme animal pouvaient être légitimement regardés comme produits par l'imagination. Seul, Laurent de Jussieu crut avoir constaté certains effets qui se refuseraient à cette explication, et qu'il fallait attribuer, suivant lui, à € la chaleur animale », ou à ce qu'il nomme encore « le fluide électrique animalisé ». Son hypothèse théorique, on le voit, revenait au fond à celle de Mesmer ; ce n'était guère entre elles qu'une question de mots.
Jussieu eut le courage de se séparer ouvertement de ses
collègues, et formula ses conclusions propres dans un rapport séparé. Le rapport de Bailly, organe de TÂcadémie des sciences, concluait au contraire que l'imagination fait tout^ que le magnétisme est nul. Le jugement rendu par la commission de la Société royale de médecine était identique.
L'œuvre des deux commissions fut surtout une négation et une injustice, car elle se résumait en une condamnation sommaire de Mesmer, qui, nous le savons maintenant, méritait mieux. Et pourtant il nous est donné do voir aujourd'hui que cette œuvre, poussée un peu plus avant, un peu plus mûrie, aboutissait à un résultat tout autre. Elle aboutissait à la constatation et à la proclamation officielle de deux vérités méconnues d'une portée immense : d'une part, l'existence de la force physique affirmée par Mesmer sous le nom de magnétisme animal, instrument matériel immédiat de la volonté ayant pouvoir d'agir en dehors de notre organisme et sur les autres organismes, comme agent curatif, et plus généralement comme un modificateur merveilleux de l'économie ; d*autre part, une propriété latente des forces mentales consistant à produire, aine materie, les mômes merveilles, les mêmes guérisons miraculeuses , les mêmes prodiges de modification dans l'ordre psychique et dans Tordre physiologique.
Pour cela il ne s'agissait que de faire deux simples choses, et qui, il me semble, étaient assez nettement indiquées. On s'accordait, nous l'avons vu, sur un point : c'est que l'imagination pouvait opérer à elle seule une grande partie des effets curatifs et des crises que Mesmer rapportait à un agent physique spécial. Le docteur Deslon, professeur à la Faculté de Paris, devenu grand partisan de Mesmer et son champion, ayant complètement échoué devant les commissaires dans la fameuse expérience du jardin de Franklin , l'un d'eux , oii l'arbre magnétisé ne fut pas reconnu par le « sujet » et n'exerça sur lui aucune influence apparente, tandis que d'autres arbres, ceux-ci non magnétisés y le firent tomber en crise, Deslon, confondu par ce résultat, parut se rendre à l'opinion des juges; mais il alla plus loin, c'est-à-dire qu'il fut plus
LE BfBRVEILLEUX SaENTIPIQUE 109
conséquent. « Si la médecine d'imagination est la meilleure », s'écria-t-il avec une frappante logique, « pourquoi ne ferionsnous pas de la médecine d'imagination ? »
Cette parole était profondément et clairement suggestive ; écoutée, elle eut valu aux éminents commissaires la gloire de découvrir et de constituer Tldéoplastie. Mais le pouvoir mystérieux de l'imagination incidemment constaté, on s'en tint là ; on ne se donna pas .la peine de pousser le principe dans ses derniers retranchements, je veux dire de le poursuivre dans ses conséquences lumineuses, dans ses applicalions fécondes.
C'était aussi une autre indication bien significative , bien considérable, que l'obstination d'un observateur de la trempe du naturaliste Laurent de Jussieu, persistant envers et contre tous à signaler certains faits du mesmérisme comme réfractaires à la théorie de l'imagination, et comme attestant une action physique spéciale à définir. Cette autre piste ne fut pas non plus suivie, et pourtant elle menait droit nos grands hommes à reconnaître, et peut-être à connaître mieux qu'on n'a pu le faire depuis sans eux, tout un monde de phénomènes occultes et toute une physique occulte.
Deux sources d'action profondément distinctes de nature, mais équivalentes d'effets, se trouvaient réunies et confondues dans la production des phénomènes mesmériques, donnant ainsi le change à l'observateur l'une à l'égard de l'autre, se masquant mutuellement à ses yeux pour dérouter son jugement. Les commissaires avaient pourtant parmi eux le plus admirable des analyseurs, le fondateur de la chimie moderne, Lavoisier. Celui-ci ne semblait -il pas prédestiné à la tâche de démêler dans la cause obscure des faits du mesmérisme un double principe, et de séparer les deux éléments de ce composé, ou plus exactement de cet alliage binaire, pour la plus grande illustration de son nom et le triomphe de la science ? Mais cette même année 1784 était précisément celle qui le voyait accomplir le miracle de la décomposition de l'eau. Un second miracle d'analyse en si
peu de temps , c'était trop sans doute pour un seul homme, si puissant fut-il. Et voilà comment les commissaires, ayant bâclé leurs opérations, s'en retournèrent chacun de son côté, ceux-ci à leurs études spéciales, ceux-là à leurs occupations professionnelles, sans plus se préoccuper de déchiffrer rénigme mesmérienne, sans plus spéculer sur la^ réalité problématique du prétendu magnétisme animal et ses vertus , sur la puissance miraculeuse de l'imagination et la possibilité qu'il y aurait d'en tirer profit pour Tart médical, et enfin et surtout sans soupçonner le moins du monde que dans ces deux vagues aperçus scientifiques, dans ces deux embryons de science encore à peine distincts , se cachait le germe d'une révolution colossale, bien que lointaine encore, pour la physiologie et la psychologie, pour la médecine et la morale.
Toutefois, il faut se hâter de le dire, les savants commissaires n'avaient pas envisagé l'imagination à la façon de ces esprits mondains et frivoles qui à tout propos la mettent en avant comme explication de choses qu'ils déclaraient d abord folle-' ment absurdes, fables ridicules, évidentes impossibilités, tant qu'on les rapportait à un agent physique inconnu, et qu'ils jugent parfaitement naturelles et toutes simples, et même insignifiantes, du moment qu'on peut leur attribuer une cause essentiellement immatérielle et insaisissable.
Les graves commissaires ne se laissèrent pas aller à cette logique enfantine qui a été, par parenthèse, celle de la Faculté vis-à-vis du mesmérisme pendant longtemps. Ils apprécièrent la valeur des effets de l'imagination, et ils s'appesantirent longuement dans leur rapport sur l'extraordinaire puissance physique de cet agent de nature psychique. Ecoutons un instant Bailly, le célèbre rapporteur :
« On a toujours observé, dit-il, que les affections de l'âme portent leur première impression sur le centre nerveux (l'épigastre), ce qui fait dire communément qu'on a un poids sur l'estomac et qu'on se sent suffoqué. Le diaphragme entre en jeu, d'où les soupirs, les pleurs et les ris. On éprouve alors
une réaction sur les viscères du bas-ventre, et c'est ainsi qu'on peut rendre raison des désordres physiques produits par Timagination. Le saisissement occasionne la colique^ la frayeur cause la diarrhée, le chagrin donne la jaunisse. L'histoire de la médecine renferme une infinité d'exemples du pouvoir de l'imagination et des affections de Tâme. La crainte du feu, un désir violent, une espérance ferme et soutenue, un accès de colère rendent l'usage des jambes à un goutteux perclus, à un paralytique ; une joie vive et inopinée dissipe une fièvre quarte de deux mois ; une forte attention arrête le hoquet ; des muets par accident recouvrent la parole à la suite d'une vive . émotion de l'âme. L'histoire montre que cette émotion suffit pour faire recouvrer la parole, et les commissaires ont vu que l'imagination frappée avait suffi pour en suspendre l'usage. »
Après les observations qui précèdent, après cette longue insistance à détailler et à mettre en saillie les incomparables pouvoirs de l'imagination, ou autrement dit des affections de Tàme, comme modificateur physiologique et comme agent thérapeutique, n'est-il pas bien étonnant que le rapport n*ait pas conclu par des encouragements à Mesmer, à Deslon et à leurs élèves, à poursuivre avec plus d'ardeur que jamais leur entreprise? Et, en effet, 'que voulaient ceux-ci V Ils voulaient créer une nouvelle branche de la médecin^ dont les moyens thérapeutiques, incontestablement efficaces et puissants, puisaient leurs forces dans un hypothétique magnétisme animal suivant les novateurs, et dans les ressources illimitées de Timagination au jugement des commissaires. Au i)oint de vue pratique, c'est-à-dire au point de vue de l'utilité médicale, l'efficacité reconnue de la méthode mesmérique n'était-elie pas une considération capitale et décisive, et la question théorique à débattre n'était-elle point par le fait secondaire et accessoire ? Sans doute. Mais les commissaires écoutèrent leurs préventions, leurs passions, et non pas seulement leur raison. Ils prononcèrent que, bien que manifestant une grande puissance, l'action mesmérique ne pouvait que causer des désordres dans l'économie; et ces excellents commissaires, non moins soucieux de la santé morale du public
112 LE MERVEILLEUX SCIENTinQUE
que de sa santé physique, se mirent en frais d'un deuxième rapport, complémentaire et confidentiel, qu'ils remirent directement au roi pour lui signaler les dangers terribles du mesmérisme pour les bonnes mœurs, pour le repos des maris, pour la tranquillité des pères.
On peut dire, sans crainte d'injustice à leur égard, que les commissions ne se tinrent pas jusqu'au bout à la hauteur de leur mandat. Le mesmérisme était condamné d'avance dans leur esprit et, pour le frapper, elles arguèrent de considérations peu scientifiques rappelant beaucoup trop les misérables raisons à l'aide desquelles l'impeccable Faculté avait invariablement combattu et proscrit depuis deux siècles toutes les grandes . innovations sur lesquelles repose la médecine moderne. Et pourtant la cause de la vérité n'était pas à ce moment sans défenseurs habiles et autorisés, et les sages avis n'avaient pas manqué aux juges de Mesmer. En cette même année mémorable de 1784, un savant considéré, Cîourt de Gébelin, apostrophait ainsi les médecins, persécuteurs acharnés des magnétiseurs, dont tous les torts, d'après les propres aveux de leurs ennemis, se réduisent à opérer des prodiges, non au moyen de leur imaginaire magnétisme animal, mais en obligeant l'imagination et la nature à leur prêter un tout puissant concours :
« Si rimagination, si la nature sont de si puissants remèdes », s'écriait l'auteur du Monde primiiify « s'ils ont tant d'efficace, comment ne vous en rendez-vous pas les maîtres ? Comment sont-ils si puissants hors de vos mains, si faibles quand vous voulez vous en servir? Comment la confiance qu'on a en vous n'enflamme-t-elle pas l'imagination? Comment avec cette imagination, la nature, et votre profond savoir, n'opérezvous pas les mêmes effets que vous semblez attribuer à la nature seule ou aux illusions mobiles et inconstantes de rimagination? Avec plus de moyens produirez-vous moins d'effet? (1) »
(1) Lettre suk le magnétisme animal, par Court de Gkbeun, Pari8 1784.
Malgré le double verdict dont elle était frappée, la doctrine de Mesmer, toujours enfermée dans son exclusivisme magnétique, conserva ses fidèles à peu d'exceptions près. Mais la doctrine non moins simpliste de l'imagination, que semblait avoir inaugurée le rapport de Bailly, ne fit pas école, du moins tout d'abord, et resta un certain temps à l'état de lettre morte. Cependant, vers la fin du premier empire, Tidée était reprise par un autre novateur hardi, qui venait rompre en visière avec le mesmérisme en lui opposant tout à la fois un noliveau système théorique et des procédés opératoires tout aussi nouveaux dont la valeur s'attestait par les résultats. Jusqu'à lui les adversaires du magnétisme animal s'étaient bornés à exalter les dons miraculeux de l'imagination, qu'ils lui opposaient; mais nul n'avait encore tenté de soumettre cette incomparable puissance morale aux règles d'un art méthodique et raisonné. Ce fut l'œuvre et ce sera la gloire de Faria (1).
Qui était donc ce Faria? Quels furent ses actes? Quel fut son enseignement? Nous avons pour nous renseigner sur tous ces points un document précieux. C'est l'écrit d'un disciple qui a vu le maître de très près, qui fut à Toccasion son secrétaire officieux, qui a su le juger sans passion et sans parti pris avec toute la compétence que peut donner une solide instruction et un jugement droit, avec toute l'indépendance d'un esprit froid et désintéressé. Pendant longtemps , le Mémoire du général Noizet a été ignoré. Adressé en 1820 à l'Académie royale de Berlin pour un concours sur le magnétisme animal, ce travail n'a été imprimé qu'en 1854 et tiré seulement à un petit nombre d'exemplaires, lauteur ;;yant décidé de ne point mettre son livre en vente et de le réserver aux quelques personnes qu'il jugeait particulièrement aptes à le lire avec fruit (2). Le général Noizet était sorti de l'Ecole polytechnique
(1) « Faria (Joseph-Custodi), magnétiseur, né à Goa (Indes- Orientales) d'un nègre idolâtre, vers 1755, mort à Paris en 1819. » Larousse.
L'auteur de cette notice, sans doute peu versé dans l'ethnographie, aura confondu les Hindous avec les noirs d'Afrique.
(2) MÉMOIRE SUR LE SOMNAMBULISME ET LE MAONéTISME ANIMAL,
par le général Noizet, Pariç 1854.
et il servit dans le génie. En le lisant, on acquiert vite la conviction que l'on a affaire à quelqu'un dont le discernement et la bonne foi méritent toute confiance (Ij. Cela dit, donnons la parole au général Noizet. Voici d'abord le début de sa préface, portant la date de Paris 1854 :
€ 11 y a quarante ans », nous dit-il, « que pour la première fois j'entendis parler de magnétisme animal , mais en termes si vagues et si obscurs que la seule impression que j*en pus éprouver fut le désir d'acquéiir des idées plus saines et plus nettes sur une semblable matière. L'année suivante, me trouvant à Paris après la campagne de 1815, j'appris qu'un certain abbé indien-portugais avait chez lui des séances publiques de magnétisme. Je m*y rendis et je trouvai dans son salon une réunion de la meilleure société de Paris. Les dames surtout étaient nombreuses pour assister à un spectacle encore nouveau, et pourtant, avant d'en arriver aux expériences qui excitaient toute la curiosité, il fallait endurer pendant une grande heure la lecture d'un grimoire à peu près inintelligible, débité en fort mauvais français par un grand vieillard au teint cuivré et à la mine la plus étrange.
» L'abbé Faria, tel était son nom, avait soin, avant de commencer ses expériences, de prévenir hautement qu*il ne jouissait d'aucune propriété magnétique ou autre qui lui fut particulière, qu'il n'exerçait aucune influence personnelle sur les sujets qui se soumettaient à ses essais, que les effets qu'il leur faisait éprouver venaient d'eux seuls et de leur organisation. Cependant il tentait ses expériences sur huit ou dix personnes de l'assemblée, et sur ce nombre une, deux ou quelquefois plus, tombaient en somnambulisme.
» Je ne tardais pas à reconnaître que sous une forme
bizarre et avec des idées mystiques, les discours de notre thau-
(1) Le général Noizet n'a pas Thonneur d'une notice dans le Grand Dictionnaire universel de Larousse. En attendant que cette omission regrettable soit réparée dans un prochain Supplément, nous donnerons dans le corps de ce travail tout ce que nous possédons de renseignements biographiques sur l'éminent hypnotiste.
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malurge renfermaient un sens profond et fertile en vérités. Je me convainquis de sa bonne foi et de celle des personnes qui se prêtaient à ses épreuves. Je m'y soumis moi-même^ et lorsque mon service me rappela en province, je partis bien édifié sur la réalité des phénomènes que certaines personnes attribuaient au magnétisme animal.
» ...'..Après moins d'une année, je retournai passer quelques mois à Paris et j'allai de nouveau voir Tabbé Faria; mais sa position était bien changée. Ce prétendu trompeur s'était laissé tromper comme un enfant par un acteur alors célèbre qui était venu à une de ses séances pour le jouer, et à qui il ne fut pas difScile de mettre les rieurs de son côté. De ce jour le pauvre abbé tomba dans Tisolement. Je le trouvai occupé à rédiger une théorie qu^il voulait faire imprimer. Il me pria de revoir son manuscrit, mais la tâche était rude; je ne parvenais à lui faire changer une phrase qu'après d'interminables discussions. D'ailleurs le temps me pressait; je dus repartir, et je l'abandonnai à lui-même. Son ouvrage devait avoir quatre volumes. Mais il ne tarda pas à mourir et le premier seul parut sans que j'aie jamais eu l'occasion de le lire. Sauf dans ma correspondance avec quelques amis que je cherchais en vain à convertir, je ne m'occupai plus de magnétisme jusqu'en 1819. J*étais alors de nouveau à Paris, et j'y vis l'annonce d'un cours public sur le magnétisme animal, que devait faire le docteur Bertrand sortant des bancs de l'école.
» M. le docteur Bertrand était un jeune homme instruit, plein de candeur et d'amour de la science, qui avait été d'abord élève de l'Ecole polytechnique, puis avait changé de vocation , et qui, après avoir étudié la médecine, faisait son entrée dans le monde par une voie bien périlleuse. Son cours m'intéressa vivement, quoique ses idées fussent bien éloignées des miennes : il attribuait tous les effets observés à un fluide magnétique fort problématique ; et moi, disciple de Faria, je ne reconnaissais de puissance que celle de la conviction de la personne même qui ressentait ces effets. Je lui adressai des observations auxquelles il répondit en public , nous entrâmes en relations
et bientôt en liaison d'amitié. J'ajouterai qu'il me passa quelques-unes de ses idées, et que, non sans peine, il finit par se convertir aux miennes; mais trop peut-être, en ce sens qu'il rejeta le peu môme que j'avais pris de son système (1). »
Le lecteur ne ti'ouvera pas la citation trop longue s'il considère de quelle importance elle est . pour l'histoire de ridéoplastie , cette grande branche de l'hypnotisme qui fait le sujet du présent chapitre. Dans ce passage de sa préface, lauteur nous esquisse trois remarquables figures dans lesquelles se personnifient pour ainsi dire les débuts de Fart de la suggestion idéoplastique. D'abord, c'est celle, si fortement originale, du novateur, qui occupe le premier plan, sa place légitime; puis, à ses côtés, mais en arrière et discrètement, se montrent les silhouettes de ses deux interprètes, l'un qui avait, reçu directement de lui l'initiation , l'autre , disciple médiat , auquel elle avait été transmise par le premier. Cclui-<5i, toutefois, fut le véritable apôtre, et en quelque sorte le saint Paul de la doctrine. Il l'avait épousée dans son entier, sans restriction, avec une foi absolue, et dès Tannée 1823 il l'exposait et la défendait dans un livre intitulé : Traité du somnambulisme , et des différentes modifications qu'il présente, « Cet ouvrage, écrit avec sagesse et talent », nous dit le général Noizet, parlant de cette publication de son ami, « fut favorablement accueilli par le petit nombre do personnes instruites qui voulurent bien le lire ».
Ce ne fut pas avant 1854, comme il a été dit plus haut, que le général Noizet présenta à son tour au public — à un public soigneusement restreint, puisque l'ouvrage n'entra pas dans le
(1) « Bertrand (Alexandre), médecin, né à Rennes en 1795, mort en 1835. Il est Tau leur des ouvrages suivants : Traité du somnambu- Usme (1823) ; Du Magnétisme animal ; Lettres sur les révolutions du Globe (Pans, 1824) ; et Lettres sur la physique (Paris. 1825). » Larousse. Le Grand Dictionnaire a omis un renseignement qui a de l'intérêt. Le D*" Alexandre Bertrand était le père de M. Joseph Bertrand, aujourd'hui secrétaire perpétuel do l'Académie des Sciences et membre de l'Académie française, et de M. A. Bertrand, membre de rinstitut, conservateur du Musée do Saint- Germain.
commerce —, son plaidoyer en faveur des idées et de l'œuvre du maître. Et encore son enthousiasme de disciple, enthousiasme toujours raisonné, ne Taveugla-t-ii point : tout en se plaisant à reconnaître que Faria était « doué à bien des égards d'un esprit supérieur » (p. 88), il évita de donner dans son exclusivisme injuste et jaloux de fondateur de système. Le général Noizet a le grand mérite d'avoir, à Texemple de Laurent de Jussieu, su envisager la question du mesmérisme autrement qu'en simpliste, d'avoir su reconnaître la part de l'imagination dans les phénomènes mesmériques, sans en éliminer le biomagnétisme, qu'il nomme « le fluide vital o. a Seul peut-ôtre de tout Paris », dit-il, « je me suis donné la peine d'entendre et d'écouter l'abbé Faria ; je me suis convaincu de sa bonne foi, et j'ai reconnu que souvent il avait raison. Je n'ai point hésité à admettre une partie de ses idées, en entant dessus les miennes propres.... Il n'existe pas dans ce qui précède de différence bien essentielle entre la théorie de l'abbé Faria et la mienne , mais ce que je vais ajouter dans cette troisième partie contrarie tout à fait ses idées. Car il était tout aussi exclusif dans son opinion que les autres magnétiseurs : ceux-ci ne veulent reconnaître d'autre cause dans la production des phénomènes qu'ils observent que l'action d'un prétendu fluide magnétique particulier mû par la volonté; lui, de son côté, répudiait entièrement l'action de tout fluide étranger. On verra par ce qui suit que j'ai adopté une opinion intermédiaire propre à concilier autant que possible les deux opinions divergentes que je viens d'énoncer... (1). «
Nous venons de faire un peu connaissance avec le premier fondateur du suggestionnisme — une sorte de génie barbare — et avec ses deux commentateurs et vulgarisateurs — deux esprits cultivés et éminemment corrects. Occupons-nous un peu plus maintenant de la doctrine elle-même, en commençant par le rituel, qui en est l'expression pratique.
« On fait placer commodément dans un fauteuil » — c'est
(1) Op. eit.y pp. 212 et 213.
encore le général Noizet qui parle — « la personne qui consent à se soumeltre à Texpérience ; on lui fait fermer les yeux pour éviter toute cause de distraction; on a soin aussi de faire observer un grand silence autour d'elle; on lui recommande en6n de s'abandonner au sommeil sans résistance, et pour diminuer l'action des idées passagères qui pourraient occuper son cerveau , celui qui entreprend rexpérience l'engage à concentrer toute son attention sur lui, sans contention d'esprit, sans idées déterminées s'il est possible. Lorsque Ton a ainsi disposé cette persDune à éprouver les effets du sommeil, on lui exprime avec fermeté le commandement de dormir. A ce commandement elle éprouve souvent une commotion dont elle ne saurait se défendre, et en même temps, elle ressent un premier degré d'assoupissement. Quelquefois au seul mot dormez , la tète se penchera et le sommeil surviendra subitement. . .
» Il se trouvait à Paris, il y a peu d années (ceci s'écrivait en 1820), un homme qui faisait publiquement l'expérience que je viens de citer. Chaque jour il réunissait chez lui une soixantaine de personnes, et il était rare que sur ce nombre il ne s'en trouvât pas cinq ou six qui fussent susceptibles d'entrer en somnambulisme. Il ne manquait pas de déclarer hautement qu'il ne possédait aucun secret, aucune puissance extraordinaire, enfin qu'il n'obtenait rien que par la volonté des personnes sur lesquelles il agissait. Cependant les effets ne s'en produisaient pas moins. Cet homme, doué à bien des égards d'un esprit supérieur, était l'abbé Faria (1). »
Ce simple exposé nous suffit pour saisir que Faria pratiquait un mode spécial de suggestion, sur les caractères duquel nous reviendrons plus tard, et que de plus il avait entrevu l'hypotaxie braidique, sans toutefois en faire un point de doctrine, ni une partie essentielle de son manuel opératoire. Le passage suivant, emprunté à Faria lui-même, est encore plus décisif à cet égard :
« Les procédés que j'emploie en public pour endormir sont très simples. C'est une vérité démontrée pour moi qu'on ne
(1) Op, cit.y p. 85 et 8uiv.
fait pas d'époptes (somnambules) de ceux qui no le sont pas naturellement; on ne cherche donc qu'à développer ceux qui le sont naturellement , toutes les fois qu'ils s'y prêtent de bonne foi. Je m'assure d'avance, d'après les signes externes qui seront indiqués en temps et lieu, de ceux qui ont des dispositions requises à la concentration occasionnelle, et en les plaçant commodément sur un siège, je prononce énergiquement le mot dormez, ou je leur montre à quelque distance ma main ouverte en leur recommandant de la regarder fixement, sans en détourner les yeux et sans entraver la liberté de leur clignotement... (1). »
« ou je leur montre à quelque distance ma main
» ouverte en leur recommandant de la regarder Jixemeni, sans
» en détourner les yeux » De telle sorte que, d'après ces
paroles, on peut conclure que Faria pratiquait occasionnellement une action braidique véritable, non pas seulement comme adjuvant, mais, qui plus est, semble-t-il, comme succédané de son action morale.
Prenons maintenant un aperçu des principaux effets que Faria obtenait de ces procédés. Pour nous renseigner là-dessus, c'est encore à son disciple que nous allons nous adresser (car il n'est pas toujours vrai de dire qu'il vaut mieux s'adresser à Dieu qu*à ses saints).
« J'ai suivi », dit le général Noizet, « ses expériences (de Faria) pendant plusieurs mois avec soin et avec assiduité, et quoique à chaque séance il y eut plusieurs somnambules qui fussent les mêmes que dans les séances précédentes , il s'en trouvait presque toujours de nouveaux parmi les personnes de la société qui se réunissait chez lui. La plupart portaient des noms connus ou avaient un caractère personnel propre à éloigner tout soupçon de connivence. J'ai vu aussi dans le nombre quelques étrangers, un jeune Prussien, un officier Russe, etc. Mais j'ai été surtout convaincu par l'épreuve faite sur un jeune
(I) De la cause du sommeil lucide oa étude sur la nature de l'homme^ par VabbéDE Paru. Paris 1819, 1. 1, p. 192.
homme de ma connaissance que je ne pouvais accuser de mauvaise foi, et qui jamais n'avait vu de semblables effets. Au commandement de Tabbé Faria, il tomba somnambule en moins de deux minutes.
» Je me suis moi-même soumis à Tépreuve, et voici ce que j'ai ressenti. Lorsque j'eus fermé les yeux et que j'entendis le commandement dormes, auquel pourtant je m'attendais, il me sembla qu'un voile épais se répandait sur moi ; j'éprouvais une défaillance qui ne se prolongea pas assez pour produire le sommeil.' A la suite de cette expérience, je sentis un grand appesantissement sur les paupières, et je ne pus les soulever que lorsque labbé Faria m'en fit le commandement. J'observai plusieurs fois ce même fait, et son commandement produisait ou dissipait cet appesantissement. »
Voici maintenant quelques effets d'illusion sur les sens, qui sont bien accusés. C'est toujours le général Noizet qui raconte :
« L'abbé Faria produisait souvent de semblables effçts. Il demandait à ses somnambules, pendant leur sommeil, s'ils voulaient prendre quelque rafraîchissement ou bien quelque médicament, et il leur donnait ensuite un verre d'eau, auquel ils trouvaient la saveur de la substance qu'ils avaient cru prendre. Il leur offrait du tabac et leur faisait respirer une substance inodore qui produisait sur eux le môme effet que si elle eut été du tabac à priser. J'ai vu un somnambule qui, croyant respirer une odeur forte comme celle de l'ammoniaque, ne pouvait supporter pendant quelques secondes l'approche d'un flacon vide qu'on lui mettait au-dessous des narrines. D'autres éprouvaient à volonté des sensations de froid, de chaud, enfin de toute espèce. Jl faisait, en outre, sur la vision une expérience assez remarquable que je vais rapporter.
* Jl demandait à un somnambule s'il désirait voir quelque personne absente à laquelle il fût attaché. Lorsque cotte personne était désignée, il ordonnait au somnambule de la voir, et aussitôt elle lui apparaissait. Il lui commandait ensuite de fixer dans sa mémoire l'image de cette personne et de continuer à la voir, même après le réveil, jusqu'à ce que par un signe il détruisît
rillusioD. 11 le réveillait et Timage restait présente jusqu'à ce qu'il fît le signe convenu (1). »
Citons encore ici cette réflexion du général Noizet, qui montre que les ressources médicales offertes par les illusions suggérées n'avaient point échappé à J'école de Faria :
• Je reviendrai, dit-il, plus tard sur les avantages qu'on peut tirer des illusions pour le traitement des maladies (2). »
Voici une autre constatation importante qui constitue un apport considérable à l'actif scientifique de Faria. C'est encore au précieux Mémoire du général Noizet que nous l'empruntons :
« J'ai dit que Tabbé Faria me faisait à volonté ressentir sur les paupières un appesantissement que je ne pouvais surmonter. Il faisait aussi sur plusieurs autres personnes, et sur les somnambules, lorsqu'ils étaient éveillés, différentes expériences de même nature. A son seul commandement, il leur paralysait soit un bras, soit une jambe, soit les yeux, la bouche ou les oreilles. »
Ainsi ce n'est pas seulement sur des sujets en état de somnambulisme que Faria produisait des effets de suggestion ; il en obtenait aussi sur des somnambule réveillés et, ce qui est surtout à noter, sur des individus éveillés qui n'avaient jamais été endormis artificiellement.
Nos néohypnotistes se battent les flancs pour trouver du nouveau, et cette ambition n'a rien que de louable en soi, assurément ; mais elle n'est pas heureuse , elle s'escrime en vain. Les ardents chercheurs dont nous parlons croyaient ou feignaient de croire avoir mis la main sur une trouvaille de prix dans les aug gestions à terme ^ aoec entière inconscience du sujet durant rinteroalle. Le phénomène est, en effet, extraordinairement curieux et énigmatique; mais il se trouve qu'il n'était pas inconnu de Faria, et que son élève le produisait lui-même avec facilité. Jl y a plus, le marquis de Puységur en aurait observé un cas, qui se produisit spontanément dans sa pratique de magnétiseur, car les procédés idéoplastiques de
(1) Op, eit,, p. 110 ot suiv.
(2) Op. eit,, p. 118.
Faria, comme sa doctrine, lui étaient étrangers. Ecoutons donc encore le général Noizet, toujours si intéressant et si instructif :
« J'interromprai, dit-il, dans ce chapitre, Texamen des propriétés du somnambulisme pour revenir sur une vérité que j'ai énoncée dans la première partie, savoir : l'existence pendant rétat de veille d'idées dont nous n'avons pas la conscience (1). »
L'auteur poursuit ainsi un peu plus loin :
« Lorsque je faisais des expériences sur mon somnambule prussien, j'avais soin avant de le réveiller de lui demander quel jour il reviendrait me voir ; je faisais en sorte qu'il se ressouvînt du jour qu'il me désignait, et à son réveil je lui faisais répéter ce qu'il m'avait dit à ce sujet pendant son sommeil. 11 me vint une fois à l'esprit, après lui avoir fait ainsi désigner un jour, de le réveiller sans lui dire de se ressouvenir de rien, et avant de le laisser sortir je m'assurai qu'il ne lui restait aucune idée de ce qu'il m'avait dit. Le jour marqué, à l'heure dite, je vis arriver mon jeune homme. Je jouai Tétonnement, je feignis de ne pas l'avoir attendu ce jour-là, et je lui demandai pourquoi il était venu sans m'en avoir prévenu. Il me répondit qu'il l'ignorait, mais qu'il s'était senti poussé à venir me voir. Je l'endormis et le questionnai de nouveau dans cet état. Il m'assura alors qu'il était venu parce qull me l'avait promis, et que, sans en avoir conscience, il avait été porté à remplir son engagement. »
L'auteur fait ensuite cette réflexion remarquable :
« Si l'on ne veut pas nier ce fait, dit-il, on doit être forcé de reconnaître que, quoique nos actions soient ordinairement dirigées dans l'état de veille par une volonté résultant d'impressions éprouvées au cerveau et devenues sensibles, il peut arriver aussi que cette volonté parvienne à l'âme d'une autre manière que par la voie des sens et ne laisse dans notre cerveau aucune trace de son origine (2). »
Les considérations psychologiques ci-dessus ne me satisfont
(1) MéiiOiRB, op, cit,^ p. 116.
(2) Op, cit., p. 117 et suiv.
pas complètement^ mais elles oSreat cela d'intéressant qu'elles nous montrent que dès Tannée 1820 le phénomène des suggestions à terme et sans conscience avait été déjà observé et étudié, et que l'explication en*avait été cherchée.
Plus d'un lecteur sera sans doute étonné d'apprendre que le grand physicien-mathématicien Ampère s'est essayé aussi à creuser cette question. J'ajoute en passant que sa solution me parait plus près de la vérité que celle du général Noizet. Nous aurons bientôt l'occasion de l'examiner.
Avant de nous séparer des deux attachantes figures de l'abbé Faria et de son premier disciple, je crois devoir céder au besoin que j'éprouve de compléter ce qui a été déjà dit sur leurs personnes et leurs enseignements, en donnant ici, en extrait, une importante lettre de notre général, adressée à M. Jules Claretie, devenu depuis directeur du Théâtre-Français et membre de l'Académie française. Cette lettre a été publiée par le destinataire dans le journal le Temps y numéro du 11 juillet 1884^ et reproduite dans l'important ouvrage de M. le professeur Liégeois sur la Suggestion, auquel nous l'empruntons (1) :
a En 1814, écrit le général, sortant, à la paix, des prisons de Hongrie, de Szegedin, j'entendis parler à Paris des séances de somnambulisme que tenait l'abbé Faria, rue de Clichy, dans un bâtiment dépendant de l'ancien jardin de Tivoli. Je m'y rendis, moins par curiosité du spectacle qu'avec le désir d'acquérir quelque notion précise sur ce que j'avais entendu dire du magnétisme animal. Je vis là un grand et beau vieillard, les cheveux noirs à moitié grisonnants, le teint bronzé, la figure allongée, le nez busqué, les yeux grands et saillants : une espèce de belle tête de cheval, comme je me le dis alors. J'appris qu'il était Indien portugais, prêtre à Goa. Il y avait chez lui nombreuse, belle et aristocratique société, plusieurs jeunes officiers
(1) De la Suggestion et du Somnambulisme dans leurs rapports avec la Jurisprudence et la médecine légale^ par Jules Liégeois, professeur à la Faculté de droit de Nancy. Paris, 1889.
de cavalerie^ et^ en tout, de cinquante à soixante personnes ayant chacune fait, en entrant, une offrande de 3 francs.
» La séance commençait par une lecture monotone et embarrassée d'un manuscrit dans lequel l'auteur donnait Texplication de son système. II y insistait sur ce point que, dans tous les effets qu'il produisait, rien ne venait de lui-même, mais dépendait uniquement du sujet sur lequel il opérait et dont la conviction était le seul principe de tous les effets obtenus. Il repoussait aussi avec force l'idée que l'action du démon fût pour quelque chose dans les phénomènes qui se produisaient, et n'admettait pas d*avantage l'idée d'un magnétisme quelconque.
* Enfin, après une demi-heure d'impatiente attente de l'auditoire, les expériences commencèrent. Il y avait auprès de lui une espèce de gouvernante et deux ou trois personnes habituées sur lesquelles il produisait le somnambulisme par le seul fait de son commandement. Puis il s'adressait au public et choisissait trois, quatre, cinq ou un plus grand nombre de personnes sur lesquelles il essayait d'obtenir des phénomènes analogues. Il les faisait asseoir commodément, leur disait de penser au sommeil, de le regarder ; il fixait lui-même de loin ses grands yeux sur eux, leur montrait le revers élevé de ses mains, avançait de quelques pas, puis abaissait brusquement les bras devant eux en leur ordonnant avec autorité de dormir. Quelquefois, mais rarement, il marchait jusque vers eux, et, leur appuyant le doigt sur le front, il répétait ce commandement : Dormez I Trois fois au moins sur cinq, je Tai vu réussir au bout d'une minute
» Après avoir assisté à une dizaine de séances de l'abbé Faria, je reçus un ordre de service du ministre de la guerre, et je me rendis à Boulogne, d'où je partis huit mois après pour la campagne de Waterloo. L'armée ayant été licenciée, je restai cinq mois en 1815 à Paris, attendant le jugement qu'on disait devoir être porté contre nous; car j'étais un « brigand de la Loire », comme on nous appelait alors. Pendant ce loisir, j'eus ridée d'aller revoir le pauvre abbé, dont j'avais appris la triste aventure (racontée dans les citations précédentes). Faria me reçut avec grande joie, et fit tant qu'il me décida à relire avec
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lui; le manuscrit de son ouvrage, afin d'y corriger quelques irrégularités de style que sa qualité d'étranger n'avait pu manquer d'y laisser introduire. Je commençai donc ce laborieux travail, sans contredire aucune de ses idées théoriques, et en ne m'occupant que des phrases. Mais je trouvai un homme si entêté, que je regrettai bientôt ma trop faible condescendance. Enfin je repris mon rang dans l'armée; je reçus de nouveaux ordres du ministre; je partis et ne revis plus Tabbé, qui mourut oublié quelques années plus tard. Ce que je puis ajouter, c'est que je fus intimement convaincu de la bonne foi du pauvre Faria, de la réalité des effets qu'il obtenait, de la justesse d'une grande partie de sa doctrine, tout en croyant que son aspect physique, le jeu de sa physionomie et sa propre assurance étaient pour quelque chose dans l'éveil de la conviction des sujets sur lesquels il opérait. »
Après nous avoir fait connaître cette lettre si intéressante, M. Liégeois, écrivant ceci en 1888, nous donne l'information suivante : « Le général Noizet, dit-il, est décédé il y a deux ou trois ans à Charleville, où il s'était retiré; il y est mort entouré de l'estime et de la vénération de tous ceux qui l'ont connu (1). »
11 ne saurait plus y avoir de doute sur ce point : ce n'est pas Braid, je crois l'avoir surabondamment démontré, c'est l'Jndo- Portugais Faria— se disant à la fois prêtre chrétien et brahmine — qui est le père de Tidéoplastie, c'est-à-dire qui a, le premier, donné un corps théorique aux vagues notions courantes sur l'action physiologique de l'imagination, et en a tiré un art positif, l'art de la suggestion hypnagogique par la parole ou un signe quelconque que le sujet sait interpréter.
Cependant, sur les vastes fondations ouvertes par Faria, d'autres sont venus plus tard bâtir à côté de lui, et leur construction l'emporte à mon avis considérablement sur celle qu'à élevée le fondateur lui-même.
. C'est à 1' « Electrobiologie », ainsi nommée, que je fais pre-
(1) Op. eU., p. 24.
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mièrement allusion. Elle arriva des Etats-Unis en Angleterre vers 1850, et je fus son premier importateur sur le continent, comme il a été déjà dit. Nous allons nous enquérir de ses origines; mais en attendant il est à noter que tout ce qui constitue le bagage de notre suggesiionnisme contemporain comme procédés, expérimentations et observations, nous est offert avec de riches et abondants détails dans un traité américain dont la première édition — car il en a eu plusieurs — est de 1850, et dont voici le titre : The Philosophy of Electrical Psycho- LOGY, in a course of tweloe lectures. By John Bovee Dods, Fowler and Wells publishers, 808, Broadway ^ New-Nork.
Les douze conférences (lectures) qui se trouvent reproduites dans ce volume furent faites par Tauteur à Washington, en 1850, devant le Sénat des Etats-Unis, sur une invitation écrite de plusieurs membres de cette haute assemblée, qui porte la date du 12 février de la même année, et dont on pourra lire le texte dans mon Cours de Braidisme, p. 15.
Ainsi ce n'est pas seulement dans mes écrits sur cette matière, dont le premier a été imprimé en 1855, c'est dans les conférences de Dods remontant à cinq ans plus tôt que tout ce qui fait l'orgueil de notre néohypnotisme expérimental se trouve enseigné dans son entier et par le menu.
Disons maintenant en quoi le Grimisme (électro-biologie) se distingue du Fariisme^ et comment il constitue un art original et supérieur.
a. Faria fait la suggestion d'emblée, sans préparation hypotaxique préalable, sauf que dans certains cas il a exceptionnellement recours à un procédé dans lequel on peut entrevoir une réelle analogie avec celui de Braid ; Topérateur présente sa main ouverte au sujet et Tinvite à la regarder fixement. En règle générale, Faria se dispense d'un préliminaire préparatoire auquel il ne semble attacher qu'une importance très secondaire, et il attaque le sujet ex-abrupto avec l'arme de la suggestion^ parole ou geste. Possesseur d'un grand ascendant personnel, il réussit à affecter plus ou moins toutes les natures chez qui
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l'état hypotaxique existe naturellement à un certain degré. Il échoue sur celles chez qui cet état demande à être développé par le procédé de Braid ou un moyen équivalent quelconque. C'est ce qui lui fait dire, dans le langage qui lui est propre : « On ne fait pas d'époptes (somnambules) toutes les fois qu'on le veut, mais seulement quand on trouve des sujets aptes, c'està-dire des sujets qui sont déjà époptes naturels (1). »
Les électrobiologistes soumettent toujours leurs sujets au préparatif braidique, et s'il manque d'abord son effet ils en réitèrent Tusage une fois, deux fois, trois fois, et jusqu'à cent fois. Par cette insistance ils domptent finalement les organisations les plus réfractaires, à peu d'exceptions près tout au moins. (Voir le livre de Dons, p. 217.)
b. L'impression suggestive propre à Faria a pour formule le Commandement; elle s'adresse à VObéditioUé. Les électrobiologistes emploient V Affirmation, qui porte sur la Créditicité.
Nous verrons tout à l'heure que l'acte suggestif ou idéoplastique peut revêtir encore d'autres expressions et viser d'autres faculté psychiques. Mais faisons remarquer, ejti attendant, que la suggestion aflBrmative est plus que toute autre, plus notamment que la suggestion impérative, d'un maniement commode et sûr, allant droit à la persuasion, qu'il s'agit par-dessus tout de conquérir, et se prêtant avec souplesse à toute la variété des effets qu'on peut vouloir produire. De là encore une supériorité incontestable de la méthode de Grimes sur celle de Faria.
c. Pour Faria, comme aussi pour Braid, le but immédiat à atteindre, c'est le sommeil et le somnambulisme artificiels, regardés par eux comme le prélude et le fondement quasi indispensables de toutes les autres modifications particulières plus ou moins thaumaturgiques, de nature psychique ou de nature physiologique, que l'opérateur peut se proposer.
Les électrobiologistes au contraire, et c'est ici que gît la grande différence qui les sépare de Faria, se passent du sommeil et semblent apporter un soin jaloux à l'éviter. Ils s'atta-
(1) DS LA GAU8B DU 80MMBIL LUOIOB^ Op. oit.^ p. S8.
128 LE MERVEILLEUX ftCIENTIPlOOE
chent dans leurs expériences, et réussissent^ à démontrer ce fait énorme^ un fait gros des plus groses conséquences, que l'état hypotaxique ou de suggestionnabilité peut se cacher entièrement sous les apparences d*un état de veille parfait au point de ne se trahir par aucun signe appréciable à Vœil nu.
De ce fait j'ai depuis longtemps induit cette vue, que je soumets derechef à Tattention de qui de droit, que la société renferme une multitude de gens allant et venant et nous coudoyant dans la rue comme le commun des citoyens, et qui n'en sont pas moins atteints d'un état hypotaxique inné, ou accidentellement contracté, dont ils ne se doutent aucunement, et leurs voisins, parents, amis et connaissances, pas davantage, et qui à leur insu et à Tinsu de tout le moode peuvent à tout bout de champ subir toutes sortes d'impressions suggestives de rencontre, la plupart insoupçonnées et étrangères à toute intention, mais non moins pernicieuses souvent, et dont Texislence de ces êtres est l'infortuné jouet. C'est à T « électrobiologie » yankee, à Vhypnoiisme vigilant de Grimes, que sont dues les premières indications révélatrices nettement accusées de ce fait humain de la plus grave importance médicale , morale et sociale.
d. Faria subjugue, écrase la volonté du sujet, rendu, par le prestige du commandement et le sommeil, tout obéissance, tout passivité. Grimes, au contraire , respecte cette volonté, laisse intacte la liberté psychique ; au moyen de démonstrations expérimentales qui sont sans réplique, il établit — ce que nos néohypnotistes paraissent encore ignorer — que, dans le mécanisme psychique de la suggestion, que celle-ci soit c inhibitive • ou « dynamogénique » (Brown-Séquard), le ressort nécessaire, essentiel, qui doit être affecté, c'est autre chose que ce que chacun de nous appelle sa volonté.
Et, en effet, je vous afRrme que, assis sur cette chaise, vous n'en pouvez bouger, que vous y êtes cloué. Et, pour me démentir, vous faites un impétueux élan . . . auquel vos membres inférieurs refusent d'obéir. Et vous renouvelez cette tentative avec persistance et énergie, jusqu'à ce que votre impuissance
cesse pour vous de faire doute. Puis, vous étant mis à marcher, je vous dis : « Vous irez à tel endroit, et vous irez jusque-là sans pouvoir vous arrêter. » Et encore cette fois vous manifestez le désir et la résolution la plus ferme de montrer à tous que je n'ai pas dit vrai. Vous vous raidissez. . . mais non ! une force invisible vous pousse en avant malgré vous, et alors, dans votre humiliation désespérée, je vous vois saisir d'une main convulsée tous les points d'appui qui s'offrent à vous successivement. . . ; mais les bras sont impuissants à résister aux jambes. Cependant, il vous reste un moyen : vous étendre par terre. . . Vain expédient, vains efforts I Ce sera cette fois en aidant vos pieds de vos mains, en allant, honteux et furieux, à quatre paUes, que vous donnerez gain de cause à mon affirmation.
Donc, grâce à Texpérimentation « électrobiologique », nous pouvons tenir pour certain que dans le processus obscur du phénomène de la suggestion, la volonté peut conserver et manifester toute son intégrité psychologique. J'irai plus loin : j'ajoute que si la suggestion aflSrmative opère nécessairement par l'intermède d'un fait de persuasion, de foi, et la suggestion impérative par un fait d'obéissance, néanmoins il faut reconnaître que ces deux effets psychiques sont purement initiaux et fugitifs, et que les phénomènes de la suggestion — produite par aflBrmation ou par commandement — peuvent se développer entièrement alors que dans l'esprit du sujet, dans son moi, dans sa conscience, il ne subsiste plus trace de cette affection primitive de la créditivité ou de l'obéditivité. Car en opérant sur des sujets éveillés, à la faQon des électrobiologistes, et comme eux aussi par voie affirmative, on constate que ces sujets, quand ils sont neufs , accueillent par un sourire d'incrédulité et des gestes d'impatience les affirmations du suggestionneur, et se montrent ensuite ébahis quand la réalisation s'en produit sur eux. Il faut lire, pour s'édifier à cet égard, la relation que Désiré Laverdant, homme de lettres bien connu de son tenaps, esprit très cultivé et fort distingué, a écrite de ce qu'il éprouva et ressentit pendant que j^expérimentais sur lui au cours d'une de mes conférences
de 1860. Ce précieux document est consigné tout au long dans mon Cour8 de Braidiame (page 117) ; tous nos auteurs hypnotistes actuels le citent ou le mentionnent, en oubliant quelquefois d'en indiquer la source.
Mais si l'impression psychologique, par affirmation ou commandement, que reçoit la faculté mentale est instantanée, se produit et s*efface au même instant, comment s'expliquer que la suggestion continue de produire ses effets ultérieurs, et continue de peser sur le sujet et de le dominer, sans être sentie de lui t Nécessairement faut- il qu'un ressort intelligent et sentant quelconque, mais étroitement et mystérieusement uni au moi du sujet et son auxiliaire intime, agisse pour lui et agisse sans interruption pour soutenir l'état de suggestion aussi longtemps qu'il dure. Autrement dit — je prie le lecteur de redoubler ici d'attention, car le point que nous traitons est en même temps d'un très grand intérêt et assez épineux ^ si pour vous avoir catégoriquement déclaré, sans plus, que vous allez devenir à l'instant bègue, boiteux, aveugle, etc., le fait se réalise, c'est bien évidemment par la vertu de cette aflSrmation , c'est-à-dire par l'impression morale que cette affirmation a faite en vous, ou en d'autres termes parce que vous y avez cru. Et pourtant, le premier choc passé, loin de vous sentir convaincu de la posbilité de ce que je vous assure, vous vous dites à vous-mêmes que mes assurances sont absurdes et de la dernière extravagance. Vous ne croyez donc pas, au sens strict du mot; et votre volonté non plus n'est aucunement subjuguée, car elle réagira jusqu'au bout, et peut-être avec une extraordinaire énergie, contre la prétention du suggestionneur. Dès lors, qu'est-CE qui vous pousse insurmontablement à faire ce que vous voulez ne point faire, et vous empêche tout aussi invinciblement de faire ce que vous êtes résolu à faire de toutes les forces de votre vouloir? Serait-ce que, bien que voulant, vous avez la conviction intime de votre impuissance^ Eh non, puisque la chose commandée ou affirmée vous parait impossible, absurde, ridicule. Et pourtant c'est bien dans tout ceci à un phénomène mental, à une opération mentale que nous avons affaire ! Mais qu'est-ce donc qu'un
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état mental qui n'est point perçu, un état du moi qui n'est point présent au moiy un état de ma conscience dont je suis inconscient?
Ce problème psychologique, en apparence inextricable, les électrobiologistes certes ne Tont point résolu ; ils ne l'ont pas même aperçu ni soupçonné ; mais leur pratique expérimentale Ta posé et ^imposé à la science, et c'est un service de plus à inscrire au crédit de la méthode de Grimes.
Essayons maintenant de faire un peu de lumière sur le point encore si mal éclairé de savoir quel cerveau fut le véritable créateur de cette branche de Tart thaumaturgique moderne si improprement appelée « électrobiologie ».
L'ouvrage de Dods ne projeUe sur la question qu'un jour très peu satisfaisant, car il est évident, pour qui le lit avec attention, que son but est de l'obscurcir. Dods se proclame lui-môme le premier, le grand. Tunique inventeur, et à celui ou à ceux qui lui disputent celte qualité, il jette avec mépris Tépithètede « plagiaires sans principes ». Cependant, ici, il pourrait se faire que le vrai coupable' ne fut autre que ^accusateur lui-même. En effet, pour établir ses prétendus droits de priorité dans la création de l'art électrobiologique ou dans la découverte de la loi psycho-physiologique qui lui sert de base, il ne trouve rien de plus probant à nous apprendre, sinon que vingt ans auparavant — c'est en 1850 qu'il parle — il a découoert que l'électricité est le trait d'union entre l'esprit et la matière inerte. Et il ajoute que c'est sur cette « découverte » que repose « la science de la psychologie électrique », c'est-à-dire ce que ses rivaux appellent 1' « électrobiologie ». Il est donc l'inventeur de l'électrobiologie.
Une telle argumentation laisse évidemment à désirer, et en s'exprimant familièrement on peut dire que c'est là une revendication tirée par les cheveux. Cela me rappelle la revendication de Raspail — pour la mémoire duquel je professe quand même une grande estime — qui, à la nouvelle de l'application de l'éther à produire le sommeil anesthésique imaginée et tentée
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avec succès par l'Américain Jackson, se récria contre les prétentions de ce prétendu inventeur ; lui, Raspail, depuis bien des années déjà, ne donnait-il pas, dans son Manuel de la Santé, la recette pour bien dormir d'avaler en se couchant un verre d'eau sucrée saupoudrée d'une pincée de poudre de camphre et aiguisée de quelques gouttes A'éiher I
Si Dods était véritablement l'inventeur qu'il se, prétend, il n'aurait pas manqué — son amour-propre nous le garantit — de nous raconter avec complaisance par quelles voies, dans quelles circonstances et à quel moment précis il eut le bonheur de recevoir sa révélation. Il nous eut certainement laissé un récit circonstancié de l'événement. Or Dods garde à cet égard le silence le plus significatif. A la place d'un exposé simple et lucide de la façon dont sa découverte vint au monde, il nous débite à ce propos une vraie gasconnade. J'extrais le passage suivant de la XI" conférence du cours fait au Sénat de Washington :
« Je me dois à moi-même, s'écrie le conférencier, de constater que certains ont changé le nom de cette science en celui d' « ÉLECTRO-BIOLOGIE », ct out prétcudu l'avoir inventée, et qu'ils ont même mis en avant que l' « Electro-Biologie » n'a aucun rapport quelconque avec la Psychologie Electrique, et constitue une science entièrement distincte. A ceci je me vois contraint d'opposer un démenti complet. J'ai visité plusieurs des principaux endroits où les Biologistes ont conférencié (haoe.leciuredjy et j'ai rassemblé tous les faits concernant leurs façons de. procéder ainsi que la nature de leurs expériences. Je suis au courant de toute cette histoire, je sais dans quelles circonstances ce nom fut donné, et pourquoi la Psychologie Electrique a été premièrement nommée « Electro-Biologie ». Dans le cas" où, à une époque ultérieure, je me verrais contraint, pour ma défense, à revenir sur ce sujet, je ferais toutes les révélations nécessaires que l'intérêt de cette science pourrait exiger ou que la justice et le devoir pourraient réclamer. Quant à présent, ces révélations doivent rester ensevelies au fond de mon âme jusqu'à ce que des circonstances impérieuses les
forcent à. en sortir. Je me contenterai donc maintenant de dire que la science de la Psychologie Electrique est identique à celle de r Electro-Biologie, et que cette dernière doit tout à la première y sauf la moitié de son nom. »
Qui fut donc cet audacieux imposteur que Dods se réserve de confondre publiquement un jour, si on le pousse à bout? En attendant, il se montre à son égard à tel point longanime qu'il s'abstient de prononcer son nom. Au fond, de qui s'agissait-il I Probablement, et assurément peut-on dire, de Thomme dans lequel un essaim de lecturers en électrobiologie répandus sur le territoire des Etats-Unis et en Angleterre, saluait le père de cet art si merveilleux, et en même temps si fructueux pour ses adeptes, dont il faisait la fortune. Cet homme, on rappelait € le professeur Grimes ». Il était Yankee de naissance, c'està-dire originaire de la Nouvelle-Angleterre. Je suis confus d'avouer que c'est à peu près ti cela que se bornent mes renseignements sur le personna^^. Ce « professeur » professait-il uniquement l'électrobiologie, ou autre chose encore ? Existe-t-il de lui, ou de quelqu'un de ses disciples, un ouvrage contenant l'exposé et l'historique de la doctrine? Autant de questions auxquelles j'ai un bien sincère regret de ne pouvoir répondre. Certainement, le jour viendra, et il n'est probablement pas éloigné, où l'origine des connaissances nouvelles dont il s'agit ici sera scrutée par les érudits avec la même curiosité ardente, avec le même zèle pieux qui les poussent à la recherche des moindres détails sur la naissance et les premiers pas de nos vieilles science^, telles que l'astronomie, la médecine, la physique, la chimie, etc. C'est pourquoi je tiens à consigner ici, pour la satisfaction et Tusage des futurs historiens des sciences et arts hypnotiques, le peu que je possède de documents sur la matière, cela au risque de paraître fastidieux au lecteur actuel.
Mon initiateur aux mystères du suggestionnisme américain fut un certain Stone, venu de Boston, sa patrie, en Angleterre, moins en apôtre scientifique que pour faire de l'argent, to make money. L'homme me fit l'efiEet d'un honnête industriel peu
préoccupé de ravancement des connaissances humaines, et se proposant pour but principal de retourner chez lui avec une bonne recette de livres sterling. Je dis cela sans aucune intention de blâme.
Ceci se* passait à Londres vers le milieu de Tannée 1852. Stone se disait élève ou disciple du « professeur Grimes ». Que m'apprit-il sur son maître et ses travaux î Très peu de chose sans doute, car je n'en ai rien retenu. Il est vrai qu'il y a déjà de cela plus de quarante ans. Je dois recourir à mes premières publications « électrobiologiques » pour retrouver quelques indications précises à ce sujet. J extrais ce qui suit de l'historique succinct donné dans la première conférence de mon Cours de Braidiame :
« Un habitant, dis-je, de la Nouvelle-Angleterre, M. Grimes, était conduit vers 1848, nous ne savons au juste par quelle voie empirique ou théorique, à des résultats analogues à la découverte de M. Braid, avant d'avoir eu, à ce qu'il parait, connaissance de celle-ci. J'ignorais moi-même jusqu'en ces derniers temps les travaux de l'ingénieux chirurgien écossais. J'ai vivement regretté depuis la lacune que cette ignorance a laissée dans mon livre Electro-dynamisme vital, où je me fusse fait un plaisir autant qu'un devoir de constater les droits de l'inventeur.... V Electro-biologie (tel est le nom fort mal choisi que M. Grimes a donné à sa méthode) n'est en réalité qu'un développement de V Hypnotisme, Elle présente avec lui cette remarquable difiPérence, et en même temps a sur lui cet avantage, qu'elle découvre, dans la plupart des sujets en apparence réfractaires à l'action du procédé de M. Braid, unemodificAtion latente développée chez eux par cette application; et cette modification permet de déterminer sur des personnes éveillées toute la série des effets nerveux que les hypnotistes ne cherchent que chez des individus plongés préalablement dans un sommeil plus ou moins profond. Ce qui caractérise encore l'électrobiologie, c'est que, tandis que M. Braid demande l'effet désiré à la spontanéité de l'état hypnotique, M. Grimes et ses imitateurs savent le provoquer à volonté en mettant en jeu l'influence de la suggestion
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vocale. Cette propriété merveilleuse de lorganisation qui permet à une volonté étrangère de diriger nos idées, et, par ces idées suggérées, de modifier nos passions, nos sensations, notre motricité, et jusqu*à l'exercice de nos fonctions organiques, n'avait pas sans doute été étudiée d'une manière approfondie et pleinement utilisée avant les électrobiologistes; cependant le sagace inventeur de l'hypnotisme l'avait entrevue dans cette observation bien curieuse que les attitudes imprimées par lui au corps de ses hypnotisés faisaient apparaître chez ceux-ci les états de Tâme dont ces attitudes sont l'expression naturelle Je n'ai pu découvrir les écrits originaux où M. Grimes a consigné sa doctrine; je ne la connais que par un résumé très succinct qui en a été donné par un M. Stone, de Boston, entête d'un opuscule sur Télectrobiologie qu'il a fait paraître à Londres en 1852, et qui est un abrégé du livre publié sur cette matière par un autre Américain, M. J.-B. Dods. Ce dernier ouvrage, malgré ses défauts, mérite d'être consulté; il porte pour titre : The Philoaophy of Eleetrical Psychology, etc. »
Je relève la mention suivante dans mon Eleetrodynamisme Vital, p. 291 :
« 473. Je me suis borné à esquisser grossièrement l'analyse de l'ordre des passions, ayant seulement en vue d'arrêter la position et le rôle particuliers occupés dans le clavier de îâme par la Crédiviié {sic), afin de reconnaître les propriétés fondamentales de cette faculté qui doit faire la base de notre système des applications de l'impression mentale. J'ai suivi, dans cette ébauche d'analyse, une classification et une nomenclature qui ne sont pas d'une vérité absolument générale, et que Ton doit regarder plutôt comme particulièrement relatives au point de vue tout spécial d'où nous considérons ici les passions. Je me fais en même temps un devoir de déclarer que la première idée de cette division, fondée sur des considérations neuves, appartient à M. le professeur Grimes, un savant américain auquel la science dont nous nous occupons dans cet écrit doit plusieurs belles découvertes. »
La citation ci-dessus doit faire supposer que lorsque je rédi-
geais ce passage Grimes m'était connu, non pas simplement comme l'inventeur de la méthode électrobiologique, mais en outre comme l'auteur d'une nouvelle classification des facultés de rame. Grimes était donc psychologue. Comment ai-je eu connaissance de son œuvre psychologique? Mes souvenirs actuels ne me disent absolument rien à cet égard. H est probable que j'avais tiré ce renseignement du « résumé très succinct de la doctrine de Grimes » donnée par Stone dans son petit manuel électrobiologique, dont il a été déjà fait mention. J'ai le regret d'avoir perdu ce livre, qHC je consulterais maintenant avec profit comme document sur la question historique qui nous occupe.
Une chose assez étrange, c'est que Stone ait tiré le corps de son manuel, non d'un ouvrage de son maître, proclamé par lui le créateur de l'électrobiologie, mais des écrits d'un compétiteur, de ce Dods qui s'arrogeait les titres reconnus par Stone appartenir au seul Grimes. Cette apparente anomalie doit probablement s'expliquer et se justifier par ce fait que l'inventeur Grimes aurait manqué du talent de l'exposition et de la vulgarisation, qui, comme on sait, n'accompagne pas toujours le génie des découvertes, tandis que Dods possédait ce don d'une manière supérieure à certains égards, ayant une faconde imagée et redondante dans le goût américain.
Comment retrouver les traces du « professeur Grimes » et reconstituer sa vie? Et, ce qui est surtout intéressant, comment fixer le point de départ de sa découverte et les phases de son évolution? L'électrobiologie a été discutée en Angleterre dès son apparition dans ce pays ; suivant ce que je lis dans mon Cours de Braidisme (p. 18), « les professeurs de médecine L.-H. Bennet, Simpson, Carpenter, Alison, Gregory, etc., le docteur Holland, médecin de la reine, l'éminent physicien sir David Brewster, le psychologue Dugald Slewart, etc., etc., auraient traité le sujet ; il en aurait été publié des études dans les journaux et des publications isolées dont les titres suivent ; le Médical Times; le British andforeing medico-chirurgical Reoiew (octobre X851) ; VEdinburgh médical and surgical
Journal (1850) ; le Psychologieal Journal; TocUïs Cyclopaedia of Anatomy and Physiology ; Prof. John Hughes Benne fa lectures; Letiers io a candid enquirer, by prof. Gregory; Eléments of the philosophy of the human mind (par qui?); etc. »
Avais-je lu moi-même les écrits dont j'énonce les titres, ou en parlais-je simplement d'après un document bibliographique qui me serait tombé sous les yeux I C'est certainement à cette dernière supposition qu'il faut se ranger. Je n'ai souvenance d'avoir rien lu sur le sujet en question, en outre du livre de Dods et du manuel de Stone, que ce qu'en contiennent V Encyclopédie de Todd et Bowman et les Principes de Physiologie humaine de Carpenter. Je n'ai plus sous la main le premier de ces deux importants ouvrages anglais ; en consultant le second, je m*assure de deux points : c'est que le savant physiologiste auteur de l'ouvrage ne confond aucunement l' « électrobiologie » avec l'hypnotisme de son compatriote Braid, et secondement qu'il néglige de toucher à la question de l'origine et de la pater. Dite de rimportation américaine.
Il est à présumer que dans tous les autres écrits anglais susmentionnés la même réserve n'aura pas été observée et que l'on doit pouvoir y découvrir quelque information sur l'objet que nous avons en vue. Ce qui semble encore plus probable, c'est que les publications américaines contemporaines doivent en fournir. J'aurais pu profiter de mon séjour aux Etats-Unis pour faire des recherches dans ce sens, étant là à la source des renseignements ; malheureusement d'autres soins absorbèrent mon temps et mes pensées. Je suis néanmoins en mesure de donner à cet égard quelques indications indirectes qui peuvent servir à faire la lumière désirée. Le volume de Dods est suivi d'un catalogue de la librairie Fowler and Wels, 308, broadway, New- York, qui Ta édité. Ce catalogue a un chapitre spécial sous la rubrique de « Mesmerism and Psychology ».
L'indépendance américaine se plaçant au-dessus de la loi de nos vieilles définitions classiques, scientifiques et logiques, il se trouve que le mot de psychologie^ employé ici en opposition à
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celui de mesmérismey est mis là comme synonyme de « psychologie électrique » (Dons) et d' « électrobiologie » (Grimes), de même que, comme on le voit ailleurs, le mot tout court de « biologie » tient lieu d* < électrpbiologie ». Il faut être au courant de ces libertés de la demi-science et pseudo-science du Nouveau-Monde pour se reconnaître dans ces équivoques. Cela dit, voici maintenant le titre des ouvrages réunis sous le chef ci-dessus qui ont le plus trait à notre objet :