DEVANT L£ PUBUG DE BRUXELLES
PAR A. Philips.
L'aspiration la plus ardente et la plus universelle dans l'homme est certainement celle qui a pour objet la connaissance de sa propre nature et de sa destinée. La philosophie de tous les temps, pressée d'arriver à ce desideratum suprême, voulut aborder d'emblée la solution du problème redoutable. Mais autant eut-il valu entreprendre de poser le couronnement d'un édifice avant d'en avoir jeté les fondements. Les efforts spéculatifs des psychologistes se perdirent ainsi dans le vide. Les physiciens, au contraire, en procédant par l'analyse des phénomènes objectifs, ont bâti de la base au sommet. Leur ouvrage, s'élevant ainsi pierre sur pierre, vient d'atteindre en ces jours
une hauteur qu'ils n'avaient point pressentie, et qui les porte dans une région transcendante dont ils ne croyaient point suivre le chemin. Dans leurs investigations sur les fluides impondérables, qui préoccupent si vivement les savants de l'époque, ils ont été entraînés, presque malgré eux, jusque dans l'analyse des fonctions de Tàme. La découverte de Télectro- BiOLOGiE a été ce premier pas d'escalade de la physique dans le fort jusqu'ici inaccessible de la métaphysique de Thomme. Physique et Métaphysique, dont les noms disent exclusion mutuelle, verront donc maintenant leurs doinaines se réunir pour former le domaine agrandi de la science une et indivise.
La découverte du professeur Grimes (de l'Amérique du nord) a fait jaillir une source féconde de soulagement pour les maux de l'homme, comme moyeu puissant deguérison dans les maladies nerveuses, et comme un substitut de .l'éther et du chloroforme, qui a l'avantage de produire Tinsensibilité sans produire d'empoisonnement. Mais, pour tout esprit religieux, le titre le plus beau de cette inspiration du génie scientifique, c'est de projeter un brillant rayon de lumière sur la vieille et sombre question que l'inscription du temple de Delphes indiquait comme le principe el la fin de toute science, et qui, depuis le commencement du monde, pèse comme un cauchemard sur la conscience de rhumanité. L'électro-biologie démontre, par des faits matérielSy que la personnalité humaine, ainsi que son existence organique et active, sont essentiellement indépendantes de la masse pondérable qui constitue le corps, et qu'elle est un centre vital automateur, indivisible comme le point mathématique. L'homme se relève alors de la crainte accablante de l'anéantissement, et la mort n'est plus, aux yeux de tous, qu'un phénomène de transition dans la carrière infinie de la vie.
Suivant une pratique d'enseignement public usitée en Amérique et en Angleterre, et honorée de l'exemple d'éminents professeurs, je suis venu ici, en humble missionnaire de la science, propager, par la parole et par les œuvres, une découverte destinée à attirer une fois de plus la reconnaissance du monde sur la patrie de Franklin. Comme je m'adresse au public tout entier, je m'attacherai à mettre mon exposition à la portée des connaissances vulgaires. Le but principal de ma mission est de gagner; par des preuves sensibles, la conviction des masses à une vérité salutaire, et d'éviter par là aux savants de perdre, dans un système pernicieux de dénégations aveugles, un temps qu'ils doivent employer dans l'intérêt du genre humain, au développement d'une science qui ne fait encore que de naître.
Je compte donner, dans le cours de mes séances, un aperçu rapide sur les questions suivantes :
Marche du progrès scientifique. — Les sciences occultes dans l'antiquité et de nos jours, — Rôle et destinée scientifique dQ
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notre époque. — Lien de l'esprit et de la matière. — L'esprit, principe de tout mouvement. — Circulation du sang. — Théorie de la maladie. — Du traitement. — Impressions physiques et moraies. — Puissance de Télectricité. — L'esprit est-il matériel ou non î — L'esprit, principe de toute substance. — Théorie des impressions. — Loi d'équilibre. — Lien entre le système nerveux céphalo-rachidien et le système nerveux ganglionnaire. — L'Electro-Biologie et le Mesmérisme. — Idem et la Phrénologie. — Application de rElectro-Biologie et de la Phrénologie combinées à l'éducation de l'homme. — Le Phrénoscope magnétique, sa découverte, sa théorie et son application.
Pour donner au public un avant-jgoût des expériences électrobiologiques, je place ici une citation d'un article du journal anglais le Morning Adoertiser , sur une séance donnée à Londres par mon coufrère, le professeur d'Electro-Biologie G. W. Stone.
« Morning Adoertiser.
» Londres, t«^ mai 1851.
» M. 6. W. Stone a donné hier soir, dans la salle du théâtre Marylebone, une nouvelle séance de son cours de Biologie. L'auditoire était nombreux et choisi, et comptait un grand nombre de personnes appartenant à la science médicale, devant lesquelles le professeur a produit, avec un plein succès, ses
Sreuves si étonnantes du pouvoir qu'il exerce sur le mécanisme e la volition, et qui lui ont valu la grande renommée qu'il s'est acquise dans toute l'étendue des Etats-Unis et dans les grandes villes provinciales du nord de l'Angleterre. La science à laquelle M. Stone s'est voué a été depuis très peu de temps élevée à ce titre, grâce au degré de certitude que lui et d'autres philosophes
ont réussi à lui donner par leurs expériences
» ...Hier soir, dans ses expériences, M. Stone invita l'auditoire à lui fournir un nombre indéterminé de sujets pour l'expérience préliminaire par laquelle le professeur s'assure si les personnes sont dans un certain état de passivité mentale qui les dispose à subir l'influence électro-biologique. Vingt-trois messieurs se présentèrent et vinrent occuper, sur l'estrade, des sièges qui leur étaient destinés. Ils s'assirent, le dos tourné à l'assemblée, et reçurent, des mains de M. Stone, de petits disques cuivre et zinc qu'il leur indiqua de tenir dans leur main gauche, avec recommandation d'y attacher fortement leurs regards, sans permettre à la pensée d'errer loin de l'objet placé sous leurs yeux. Ces conditions furent observées l'intervalle d'environ une demi-heure^ pendant lequel le silence le plus complet régna
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dans le théâtre. A respiration de ce temps, M. Stone recueillit les disques et fit choix, principalement d'après l'état des muscles de rœii, des personnes qui devaient être les plus susceptibles. Cinq furent choisies ; elles continuèrent à s'asseoir en se tournant, cette fois, du o5té de l'auditoire. Les autres regagnèrent leurs places. Sur les cinq ainsi choisis [)our les expériences, trois n'avaient plus vu M. Stone ; le quatrième avait été soumis deux fois à répreuve, et le cinquième une seule fois. Tous étaient gens très comme il faut, et offrirent, à la requête dé M. Stone, de donner leurs noms et adresses à toute personne qui leur en ferait la demande.
» Il est inutile d'entrer dans des détails minutieux sur les expériences merveilleuses qui alors furent faites sur oes cinq personnes, dont une seule, qui en était à sa première épreuve,
|)ut résister avec quelque énergie à l'autonté puissante que 'opérateur démontra avoir sur elles ■
» En premier lieu, les sujets furent invités à essayer de fermer les yeux, et puis, de les ouvrir. Dans ces deux tentatives, ils échouèrent également, en dépit de la résolution fort déterminée qu'ils appelaient manifestement à leur aide.
» La seconae expérience fut un défi jeté aux sujets de parler sans bégayer. Les essais qu'ils tentèrent alors furent extrêmement réjouissants. En troisième lieu, les sujets furent contraints d'imprimer à leurs mains un mouvement rotatoire contre leur volonté. Les effets d'une lutte intérieure, engagée entre la volonté consciente du sujet et le pouvoir de l'opérateur, se produisirent alors par un tremblement violent beaucoup trop intense et trop prolongé pour être le résultat d'une feinte. Ensuite, les sujets éprouvèrent tous en même temps Timpossibilité de s'asseoir, en dépit de la tentative intrépide qu'ils en firent. Puis, s'étant assis avec le consentement de M. Stone, ils furent impuissants à se relever
» Vint après une série d'expériences dans lesquelles, un verre d'eau étant présenté aux sujets, ils déclarèrent successivement que c'était une boisson sucrée, acide, amère ; que c'était de l'absinthe et du quassia; d'excellent vinaigre, de l'eau-^e-vie, du lait.
9 Les sujets perdirent la mémoire de leurs noms et du nom du lieu où ils se trouvaient réunis; ils oublièrent également le
chemin de leurs demeures Une canne,
placée dans la main, fut involontairement lâchée par terre, et
frit l'apparence d'un hideux serpent. L'effroi qu'en éprouva un des sujets alla jusqu'à le faire fuir hors de Tenceinte du théâtre, où il fut rappelé aussitôt par cette parole bien venue : « AU iight, siri •
9 Comme nous l'avons déjà fait observer, la sincérité de ces extraordinaires expériences est un point hors de contestation.
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I^ur utilité, dans le domaine de la médecine et de la chirurgie, est évidemment très grande; et les efforts si louables de M. Stone pour porter sa science au degré de perfection qu'elle a atteint, Tout conduit^ nous en sommes convaincus, à conférer à rhumanité un don inestimable, mais un don tel qu'il appartient à la science seule d'en administrer les bien&tits »
Le lieu et Fheure des séances de Vexposition orale et expérimentale d' électro-biologie sont annoncés par les journaux et les affiches.
On se procure cette notice au bureau de Vancienne salle de la Loyauté, grand'Place.
BruellM, ïmfnmm éê J. FIRRUR» Fttié m Uipt, 9.
En relisant ce morceau, écrit il y a plus de quarante ans, plusieurs réflexions me viennent. Je remarque d'abord avec plaisir que, dès cette époque reculée, c*était une tendance iHen accusée de mon esprit de prendre les questions par le gros bout, et que l'immense avenir aujourd'hui incontesté, mais alors caché à tous, des sciences occultes, se découvrait déjà à ma vue. Je constate d'un autre côté, en revanche, que toutes les nouveautés scientifiques ou pseudoscientifiques de l'époque rencontraient en moi un prosélyte un peu trop facile peut-être, et qu'en fin l'association factice de l'électricité à l'idéoplastie qu'indiquent les dénominations d* électrobiologie et de psychologie électrique, et dont témoignent plus encore les divagations dogmatiques de Dods — un pompeux et prodigieux fatras à travers lequel s'ouvrent par-ci par-là des échappées de vue lumineuses — m'avait imposé dans une certaine mesure. Le titre de mon premier travail, Electrodynamisme VitcU, où l'on retrouve les deux éléments à^électrobiologie, le prouve clairement; et ce titre est d'ailleurs justifié par le texte, dans lequel l'électricité fait Tobjet d'un ensemble de spéculations physiques et physiologiques où Ton trouvera je crois un fonds de vérités neuves et probables, sinon prouvées, à côté de certaines vues risquées et de conclusions hâtives.
Ce rapide coup d'oeil jeté sur Thistoire de l'art idéoplastique, le moment est venu d'examiner cet art en lui-même, de faire une analyse sommaire de ses procédés et de ses étonnants effets sur l'homme ; puis de tâcher d'arriver à une conception générale, aussi juste et claire que possible, du mode d'action de ces procédés et de la nature intime, c*est-à-dire de la cause organique de ces modifications psychologiques et physiologiques. Et parallèlement nous signalerons et apprécierons ce qui a été fait par d'autres dans le même ordre de travaux.
Comment opérs&t Faria, comment opéraient Grimes et ses disciples a été compendieusement montré au moyen de quelques citations qui précèdent. Pour s'informer plus en détail sur ce sujet on a des traités spéciaux dont j'ai donné les titres.
Comme il a été déjà dit, Faria faisait , accessoirement et occasionnellement usage d'une forme très ïudimentaire, toute primitive, du préh'minaire braidique ; l'électrobiologiste tient ce préparatif pour obligatoire et essentiel, il lui fait une large part. Et maintenant constatons que Tun et l'autre renforcent ce moyen hypotaxique, basé sur une concentration de la sensation et de l'attention, d'un adjuvant qui ne doit pas passer inaperçu : tous deux ont recours à des attouchements.
Faria nous dit : « Lorsque les procédés que je viens d'exposer ne produisent pas les effets attendus, je touche légèrement les personnes aptes au sommet de.la tête, aux deux coins du front, au nez sur la descente de l'os frontal, au diaphragme, au cœur, aux deux genoux et aux deux pieds. L'expérience m'a démontré (1)... 9
Dods associe à l'action plus ou moins fictive de son bouton galvanique, des pressions du pouce sur le trajet de certains nerfs, sur la base du front, etc., qui sont, prétend-il, du plus surprenant effet.
Rappelons encore à ce propos que Braid lui-même ne dédaignait point les « manipulations ».
Que faut^il penser de ces divers modes de contact sur des points déterminés du corps, en tant que moyens hypotaxiques f
(1) DlB GÀUBIS DU SOMMIIL LUGIDI, Op. eit.^ p. 192.
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L'action ainsi exercée, en la supposant efficace» est-elle purement sensorielle, comme Test celle de la vision quand le regard est attaché sur un point de mire? Je ne le crois pas, car Timpression tactile ne me parait pas offrir ici les conditions indiquées par la théorie : la monotonie, la continuités etc. J'incUne à penser que l'action est biomagnétique. On peut supposer encore que ces manœuvres tactiles rencontrent une explication et une justification dans l'hypothèse des « zones, plaques ou points hypnogënes », mise en avant par M. Charcot.
Le plus probable à mon sens, c'est qu'il y a un peu de tout cela mêlé ensemble. Ajoutons que la pharmacie fournirait aussi sans doute des agents hypotaxiques puissants. C'est un nouveau champ à explorer.
L'acte capital, l'hôte suprême dans Topération fario-grimique, c*est rimpression suggestive, c'est l'idéoplastie. C'est donc celle-ci qui doit nous occuper principalement dans ce chapitre. Arrivons-y.
Les propriétés spéciales de notre être sur lesquelles se fonde l'idéoplastie ne constituent qu'un membre de tout un grand corps de lois psycho-physiologiques. Pour s'expliquer la structure de ce membre et son fonctionnement, le considérer isdément ne suffirait pas ; il est indispensable de l'étudier dans ses rapports avec l'ensemble auquel il appartient, avec les autres parties dont cet ensemble se compose. C est le seul moyen d'arriver à une connaissance véritablement scientifique de notre sujet.
L'hypnotisme spéculatif observé dans ses représentants des diverses époques, sans en excepter ceux d'aujourd'hui — au contraire — s'est montré impuissant à s'élever à la conception de ce haut principe de méthode, cela toutefois à une exception près ; et cette exception unique — autant qu'il en coûte à ma modestie, il faut le dire, — c'est moi. Ego etiamsi unus. Qu'on ouvre mon vieux grimoire, V Electroiynamisme Vital, page 197, on y lira :
« Thâorib DBS IMPRESSIONS. — Notiofis préliminaires.
> 344. Nous appellerons Impression Taction efficace des Agents Excitateurs sur les Facultés de la vie. Ces agents peuvent être de nature morale ou de nature physique ; de là, deux classes d^impressions, les Impressions Physiques et les Impressions Mentales.
» Ce serait ici la place d'une dissertation générale sur les termes « moral 9, « mental •, « physique », « matériel », dont le sens respectif est encore sans détermination précise, et que Ton emploie un peu à tort et à travers pour la plus grande confusion des idées. Les limites d'un épitomé dans lesquelles j'ai dû renfermer mon livre m'obligent à supprimer cet article ; je prendrai soin, toutefois, d'arrêter la signification spéciale des mots dans les cas particuliers où je les fais intervenir.
» 345. Les Impressions Physiques vont aux facultés vitales par la voie des nerfs dont l'office est de mettre celle-ci en communication avec la matière.
» 346. Les Impressions Mentales arrivent au même but, non point en allant droit aux organes auxquels elles s'adressent, mais par Tintermédiaire et le véhicule de la Pensée,
9 347. Des faits incontestables, mais devant lesquels le philosophe reste dans un perpétuel étonnement, tant il se sent d'impuissance à les expliquer, attestent que, dans une infinité de cas, se renouvelant chaque jour, des causes toutes morales ont engendré des phénomènes physiologiques dont la réalisation ne semblait possible que par une action matérielle. Je vais chercher à prouver que ces effets mystérieux se rattachent à une loi générale de Torganisation de l'homme ; j'entreprends, en outre, de démontrer par voie rationnelle que les impressions physiques et les impressions mentales sont susceptibles d'affecter les mêmes facultés et de réaliser par suite (179) des effets identiques dans les deux ordres vitaux, celui de la vie animale et celui de la vie végétative. »
Ainsi, l'idéoplastie fario-grimique, c'est-à-dire l'art de susciter les miraculeux effets de la suggestion par affirmation ou par conmaandement, n'est qu'une application partielle de la grande loi, vaguement entrevue de tout temps, que Cabanis,
dans un livre célèbre^ a signalée, mais nullement approfondie et précisée, sous cette formule également vague et peu rigoureuse : Les Rapporta du physique et du moral de Vhomme. C'est à l'étude de cette loi supérieure que j*ai été amené, il y aura bientôt de cela un demi-siècle, par l'attrait et les difficulté du problème idéoplastique. Là seulement, en effet, le problème peut trouver sa solution.
Considérant la question de ce point de vue général, nous découvrons aussitôt que la suggestion impérative de Faria et la suggestion affirmative de Grimes ne constituent pas deux faits vitaux absolument isolés, mais sont deux variétés spécifiques de rimpression mentale, c'est-à-dire l'impression mentale dirigée sur deux facultés ou modalités distinctes de l'esprit. Et de là notre induction, confirmée par l'expérience, qu'il existerait toute une classe de facultés ou modalités mentales pouvant être affectées de suggestion idéoplastique par un moyen suggestif approprié.
Mais ce résultat nous met en face d'une autre question, celle de la distinction, de la détermination et de la classification naturelle des facultés de l'âme. Ce grand côté de la psychologie est aujourd'hui entièrement délaissé et souverainement dédaigné par la nouvelle école psychologique, toute à observer et à expérimenter sans méthode, sans ordre, en pleine nuit, au hasard, à tâtons. Concevrait-on que le chimiste entreprenne d'étudier et de déterminer les actions mutuelles que les différents corps exercent les uns sur les autres et les différentes combinaisons qui se produisent entre eux, sans qu'il se préoccupe de distinguer avant tout ces différents corps , de les définir , de les dénommer et de les classer d'après leurs rapports de similitude et de dissemblance ¥ Agir ainsi serait évidemment, suivant l'expression vulgaire, faire passer le char* avant les bœufs ; or la psychologie en est encore là, à la différence de toutes les sciences dignes de ce nom, ce qui la condamne à la stérilité. En Tabsence d'une psychotaxie rigoureuse, incontestablement scientifique et généralement admise, j'ai fait usage, pour certaines démonstrations, de celle de Gall, non que je la
tienne pour parfaite, mais parce que^ aussi discutable que soit son fondement cranioscopique, elle me parait la plus plausible, celle qui serre de plus près la vérité. Cette remarque est pour expliquer l'emploi, que j'ai déjà fait et que je ferai encore ici, d'une terminologie psychologique sujette à discussion.
Non, ce n'est pas la créditivité et Vohéditioité seules qui peuvent fournir un point d'appui au levier de la suggestion idéoplastique. Tout signe interprétable, qu'il soit fourni par le I^^S%6> P^ 1& mimique, par la plastique, ou autrement encore, en réveillant l'idée d'une sensation ou d'un sentiment, servira d'excitateur à la faculté sensorielle ou à la faculté affective correspondante. C'est ainsi que le nom ou l'image d'une personne aimée qui n'est plus réveillera en nous de son sommeil l'émotion de la tendresse et des regrets.
Cependant on peut distinguer trois spécificités ou facultés de l'esprit,. sinon plus, qui ne sont pas seulement suggestionnablea, mais qui ont la propriété d'être suggeatrices, en ce sens qu'elles peuvent devenir pour la suggestion une vole, un véhicule et un viatique, au moyen desquels elle va aux autres facultés avec une sûreté de direction et une vigueur d'impulsion sans égales. Nous avons déjà nommé l'obéditivité et la créditivité ; nous y joignons Vimitativité. Cette dernière est peut-être le plus puissant ressort psychique de l'idéoplastie accidentelle et malfaisante, et est par suite la grande propagatrice du vice dans nos milieux sociaux.
Comme le présent travail n'affiche pas les graves prétentions d'un traité en forme, qu'il n'est après tout qu'une causerie plus ou moins familière et à bâtons rompus, je vais me permettre ici une disgression grammaticale qui ne nous écartera pas toutefois entièrement de notre sujet.
En écrivant mon Elecirodynamiame Vital, je formai deux mots qui sont deux accrocs aux lois de la dérivation : je fis « obédivité » et « crédivité », au lieu de obéditivité et erédiiivité; mes deux barbarismes passèrent de là dans le Cours de
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BrcUdisme et dans quelqu*autre de mes publications postérieures. « Crédiviié » paraît avoir fait fortune chez un certain nombre de nos écrivains néo-bypnotistes; ils ont adopté le boiteux vocable malgré son infirmité. Cette infirmité, ne Tauraient-ils point aperçue par hasard? Ou bien ont-ils voulu m*épargner Thumiliation de la voir soulignée en la corrigeant ? Mais non, je ne puis leur savoir gré de cette délicatesse, par la raison qu'ils m'ont pris le mot tout en se gardant de dire d où il venait. Une anecdote à ce sujet :
Il y a de cela cinq ou six ans, un jour, avisant la porte du docteur Luys, l'idée me prit d*aller fraterniser avec ce célèbre néophyte de l'hypnotisme. Je lui déclare mes noms et qualités, mes qualités d'hypnotiste surtout. Tout cela semble ne rien dire absolument à mon éminent interlocuteur et ne pas le toucher davantage. Pour lui, je n'existais pas, je n'avais jamais existé, c'était évident. J'osai lui énumérer mes humbles travaux avec lespoir de l'y intéresser... rien n'y fît. S'adressant à moi, chétif, de toute la hauteur de son imposante supériorité, le grand homme me déclara net] que le passé et l'histoire de l'hypnotisme lui étaient parfaitement indifférents, qu'il était bien décidé, pour son compte, à ne s'en pas mettre en souci, qu'en un mot, son hypnotisme à lui, l'hypnotisme scientifique, né de la veille, ne procédait que de soi-même. J'en croyais à peine mes oreilles. L'illustre médecin de la Charité eut, toutefois, la condescendance de m'inviter à assister le lendemain à sa clinique, où j'aurais une occasion précieuse, me dit-il, de m'instruire du véritable hypnotisme.
Je me rendis à l'invitation ; j'allai prendre place sur les bancs devant lesquels professait et démontrait le clinicien hypnotiseur. 11 commença par des expériences sur une hystérique, expériences in anima vili, qui me déplurent et ne m'apprirent rien. Mais le résumé oral de la leçon me plongea dans une admiration profonde. Il consistait en quelques propositions découpées çà et là de mon Cours de Braidiême et recousues ensemble au hasard en un tout aussi inintelligible que disparate. Cependant la conclusion, prononcée d'une voix d*oraole, devait mettre le
us MSRVSILLEUX 8C1BMT1P1QUE 153^
comble à mon émervetUement : « Tous ces phénomènes si étranges que je viens de mettre sous vos yeux », dit le professeur en terminant, « ne sont pas pourtant inexplicables; ils ont leur explication dans la Cré-di-vi-té ».
Je soctis rame troublée, ne pouvant me faire à l'idée qu*un homme put occuper à Paris une des plus hautes situations médicales, et offrir en môme temps un tel dénûment de sens philosophique, de sens scientifique, et de sens. . • éthique.
Avis à mes copistes de oprriger Crédioiié en CrédiiioUé.
Puisque nous sommes en train, vidons encore une autre question de grammaire.
Nos néo-hypnotistes font du mot suggesiible Tusage le plus faux et le plus vicieux. Ils l'emploient pour dire de quelqu'un qu'il est apte à être suggestionné. Or le mot suggesiible est Tadjectit passif du verbe suggérer y comme suggestif est son adjectif actif. Il signifie donc ce qui est susceptible d'être suggéré^ et par conséquent il ne peut s^appliquer qu'à ce qui se suggère, c'est-à-dire à une idée, à un acte, à un état, et nullement à celui à qui la chose est suggérée. Dès lors dire d'un individu qu'il est suggestible, c'est, en bonne grammaire, dire qu'il peut être suggéré, ce qui est un non-sens.
Le verbe suggestionner s'appliquant aux personnes pour rendre l'idée qu*on leur imprime une suggestion, la logique grammaticale exige que le qualificatif devant exprimer l'aptitude à être suggestionné soit l'adjectif passif tiré de ce verbe, c'est-àdire suggestionnable.
J'ai réussi à vous suggérer de voler ; j'en conclus que le vol est suggestible, et que vous ^tes suggestionnable.
On ne saurait croire combien cette négligence de la correction dans le choix des termes techniques contribue à obscurcir les idées et ajoute aux difScultés intrinsèques d'une question.
MM. Binet et Féré, dans leur Magnétisme animal (1), apprennent à leurs lecteurs que mes « conceptions abstraites sur Vétat hypotaxique et Vidéoplàstie n'émurent pas beau-
(1) Op. eU., p. 55.
coup le monde médical ». Et nos deux autôurs, tout aussi peu émus, passent outre.
Je vais présenter ici, en termes simples, la substance de ces « conceptions », et tout lecteur, j'en suis convaincu, avec un peu d'instruction spéciale, d'intelligence et d'attention, me suivra sans trop de peine et me comprendra sans être grand clerc. Et puis, 7 aurait-il grand mal d'ailleurs à ce qu'une fois par hasard on se trouve dans le cas de faire jouer les hautes facultés de compréhension, qui font certainement partie de -notre constitution psychique, et que le régime expérimentaliste de l'esprit laisse entièrement se rouiller et s'ankyloser ?
Que le lecteur se reporte aux propositions formulées dans l'extrait ci-dessus de VElectrodynamiame Vital; elles vont être expliquées en quelques mots.
Notre personne peut être impressionnée, c'est-ànlire modifiée, dans tous ses divers éléments constitutifs.
Ces éléments, comme on sait, se partagent en deux grands groupes, qui sont : notre être sentant, voulant et pensant, qu'on désigne à peu près indifféremment par les mots âme y moif conscience; et secondement, notre être organique, notre corps, ou ensemble de rouages matériels dont le mouvement constitue la vie.
C'est ainsi que nos facultés sensorielles, la vue, l'ouïe, l'odorat, le goût, le tact, etc., sont à tout instant impressionnées, c'estrà-dire provoquées à leur exercice, par des excitateurs spéciaux naturels qu'on nomme la lumière , les vibrations sonores, les émanations odorantes, les solutions sapides, etc., etc. C'est ainsi que nos &cultés affectives sont atteintes aussi continuellement par des impressions modificatrices qui , par exemple, nous font passer de la tristesse à la joie, de Tamour à la haine, etc., et réciproquement. Il en est encore de même de nos facultés intellectuelles, dont les énergies et les opérations varient sans cesse sous l'influence des diverses impressions qui les sollicitent.
Et pareillement de l'organisme : sa manière d'être et son fonctionnement sont également sous la dépendance des impres-
sions qu*il ne cesse de recevoir par la voie des ingeaia, de l'air respiré, de la lumière, de la chaleur, et en un mot de tous les agents avec lesquels il est continuellement en conflit.
Quelque matérialiste et positiviste que Ton se targue d'être, force est de subir la distinction métaphysique qui sépare ce qui sent et ce qui est senti, ce qui perçoit et ce qui est perçu, en un mot, ce qui a conscience et ce dont nous avons conscience.
Les faits qui se passent dans le moi, et dont chaque moi a seul la perception pour ce qui le concerne, autrement dit les faits de eonsdencCy sont dits subjectifs ou psychiques. Les faits que le moi se représente comme lui étant extérieurs et agissant sur lui du dehors par ses sens, sont appelés objectifs^ ou encore matériels, physiques ; et quand on les envisage spécialement dans Tordre organique ou vital, on les vlovqxùa physiologiques.
Les expressions ci-dessus devant se rencontrer dans cette discussion, il m'a paru utile de les définir.- Si la philosophie a été jusquici une tour de Babel, elle le doit surtout à ce que chacun y parle une langue à soi, sans s'inquiéter de savoir si ses interlocuteurs la comprennent, et, ce qui est plus fort, sans s'être assuré qu'il la comprend lui-même.
Nous savons un peu maintenant, je pense, ce qu'il faut entendre par une impression. Or voici un fait d'observation indisputable: c'est qu'il y a des impressions qui se font sur nous par la voie de notre intellect, autrement dit par une entremise d'idées, par un procédé subjectif, tandis que les autres opèrent par Tunique moyen d'actes matériels, c'est-à-dire d'une façon directement et immédiatement objective.
Nous conviendrons d'appeler les premières : impressions mentales; et les secondes : impressions physiques.
Afin de nous faciliter Tintelligence de ces distinctions, nous allons nous aider de quelques exemples.
Vous recevez, je suppose, un télégramme porteur de la nouvelle d'un très grand bonheur ou d'un très grand malheur pour vous. Vous jetez les yeux sur le contenu du papier bleu, et soudain un choc électrique vient secouer tout votre être des pieds à la tète.
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Ici, rimpression causée est mentale, essentieU^nent mentale, et nous rappelons qu'il faut entendre par là qu^rile est parvenue à son adresse et a produit son double effet moral et physique en passant par la voie de l'entendement. Et effectivement, si nos bons amis les matérialistes et positivistes peuvent m'ol^ecter que les signes graphiques tracés sur la dépêche sont arrivés à rintellîgenoe du destinataire par l'intermédiaire de la lumière, qui les a réfléchis et imprimés sur la rétine, et par les fibres et les centres optiques, qui en ont transmis Timage au sensorium, j'ai cette réponse à leur opposer : Les caractères écrits ou imprimés sur le bout de papier télégraphique, et leur transmission {^ jsiqoe et physiologique au cerveau^ se seraient montrés parfaitement impuissants à vous émouvoir, à vous impressionner, et ne vous eussent causé le moindre trouble, dans le cas où, ne sachant pas lire, je suppose, vous n^auries pas su interpréter le message.
11 doit être donc bien clair que ce n'est pas l'acte matériel de la lumière réfléchie sur l'écrit de la dépêche venant à travers les milieux de Toeil frapper la rétine et provoquer Ut un ébranlement qui se propage jusqu'aux centres visuels du cerveau, qui est la cause essentielle de l'émotion produite; mais que ce résultat final est entièremeni dû au phénomène subjectif de l'interprétation de l'écriture, interprétation qui, faite par l'intelligence, produit consécutivement et successivement son effet sur les facultés émotives de l'Ame, et puis, par ceUes-d, sur toutes les fonctions de l'organisme corporel.
Ainsi, ici, la cause vraie, la cause réelle des phénomtaes de modification psychique et de modification physiologique amenés par la lecture Qu télégramme, est une impression faite sur l'esprit (mens) , et je l'appelle par cette considération une impression mentale.
Et inversement, les phénomènes purement optiques de la vision des signes écrits de la dépèche chez un sujet qui ne saurait pas la signification de ces signes, constituerait une pure impression physique.
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Ce qui vient d^ètre dit étant posé, voici une autre proposition, et je sollicite pour elle la plus grande attention du lecteur :
Toutes les impressions physiques ^ soit qu^' elles s^ adressent à Pitre (mimique, soit qu'elles s'adressent à l'être organique, peuvent être suppléées par une impression mentale.
Cette déclaration audacieuse a été énoncée pour la première fois et longuement développée dans ma publication de 1855. Les plus indulgents, c'est-à-dire ceux qui condescendirent alors à me discuter, m'adressaient cette objection soulignée d'un haussement d'épaules : « Mais si ce que vous avancez là, s'exolamaient^ils , était vrai, il faudrait en conclure que par exemple la purgation, qui est Teffet de Timpression physique du jalap, de l'huile de ricin ou autres ingrédients matériels sur l'intestin, pourrait également bien être obtenue par l'emploi d'un pur^tif mental, c'est-à-dire au moyen d'une simple idée mise dans la tète d'un homme ! ce qui est une telle absurdité qu*elle se réfute assez d'elle-même. »
Et moi de leur répliquer : « Je l'accepte en 9on entier, cette conséquence de mon principe, et ce que vous rejetez comme le comble de l'absurde, me voici prêt à vous en démoi^r la réalité par preuve expérimentale. Et le fait ainsi matériellement établi, je m'o&e encore à vous convaincre qu'un tel fait, qu'il vous répugne si insurmontablement d'admettre, ne fait qu'un en réalité avec une masse d'autres faits qui vous sont familiers et que vous jugez les plus simples et les plus naturels du monde. »
S'entendre soutenir sérieusement qu'au moyen d'idées suggérées on pouvait produire sur le corps humain le même effet que toutes les diverses drogues et préparations de la pharmacie, qu'on pouvait notamment purger et surpurger sans envoyer la moindre parcelle de matière purgative dans le ventre, révoltait tellement le bon sens d'ahrs, que l'interlocuteur se croyait en présence d'un cas pathologique, et la conversation n'allait pas plus loin, ou changeait de sujet. Aujourd'hui on peut, sans s'exposer sérieusement à être pris pour un aliéné ou un illuminé, soutenir ce que je soutenais il y a quarante ans -** et non sans
158 LE MERVEILLEUX SCIENTIPIQUB
dommage pour moi^ — et la Faculté, revenue à des sentiments tout autres, admet, reconnaît la suggestion. Et» la suggestion admise et reconnue, elle trouve désormais parfaitement raisonnable, et cela sans autre raison que le mot suggestion luimême, que ridée suggérée puisse remplacer les cathartiques et les drastiques de TofiScine. Et la Faculté ne s'en tient pas là : la lumière qu'a répandue tout à coup dans son esprit abusé ce mot incomparable de c suggestion », lui a fait voir, clair comme le jour, qu*il n'y a vraiment aucun motif sérieux de s'étonner que l'idée suggérée ait de même le pouvoir de se substituer sans désavantage, pour produire une rubé&ction de la peau, à la farine de moutarde; pour nous faire des ampoules, à l'emplâtre de cantharides ; pour nous tirer du sang, aux sangsues, aux ventouses à scarification, et même à la lancette , etc., etc. Car tout cela s'explique parfaitement par la suggestion.
Réparation d'honneur m*est donc faite par cette bonne Faculté, mais à moitié seulement. Les faits extravagants et ridicules prêches par moi jadis dans le désert sont maintenant vérités classiques, c'est entendu. Mais, en réalité, parce qu'on a prononcé sur ces faits le vocable magique suggestion, en sontils plus clairs pour celaf Après, tels qu'auparavant, ne restent-ils pas un mystère biologique certainement des plus obscurs et des plus troublants? Qu'on cesse de se payer de mots, qu'on sente le besoin de sonder Tabîme de ce problème, et pour cela que l'on commence, cela me parait rationnel, par voir ce que vaut la seule solution scientifique qui en a été proposée, c'est-à-dire celle que j'ai fait connaître en l'an 1855, et sur laquelle je suis revenu depuis avec ténacité en maints écrits, mais dont aucun de nos écrivains néo-hypnotistes n'a encore eu le loisir de s'occuper sérieusement.
Posons-nous donc la question suivante :
Par quel mécanisme psychologique, physiologique et anatomique une impression faite sur l'esprit, ou plus spécialement une idée suggérée, peut-elle déterminer consécutivement dans toute fonction, animale ou végétative , des modifications sem-
blables à celles qu'y détermine Timpression des agents physiques spéciaux à cette fonction 1
Ainsi, pour ne prendre qu'un exemple, par quelle mystérieuse combinaison d'actes et d'organes l'impression mentale que je fois sur vous en vous disant simplement c'est de VabsinthCy pendant que je vous fais boire un verre d'eau claire, a-t-elle le pouvoir de vous faire paraître verte et amère une liqueur qui est en réalité incolore et insipide, et de communiquer en même temps à cette liqueur, qui est de plus innocive et inerte, toutes les propriétés nécessaires pour vous causer l'ivresse absinthique avec tous les phénomènes psychiques et organiques qui la caractérisent si particulièrement?
Depuis très longtemps — trop longtemps — j'ai donné le mot de cette énigme, en même temps que celui de quelques autres en plus. Les hypnotistes du lendemain, pas plus que les antihjrpnotistesde la veille, n*ont pu se résoudre à la mince dépense d'attention et d'effort intellectuel à failre pour s'assimiler mes démonstrations. Pourtant la clarté de mes vues et la force de mes preuves frappèrent de tout temps quelques esprits distingués. Mais Tamour de la tranquillité tempérant chez eux l'ardeur du zèle scientifique, ils se sont bornés à me rendre un témoignage platonique sans m*aider autrement à soulever le boisseau d'inepte routine et d*ombrageuse malveillance mis sur des vérités dont on constatait en passant Toriginalité et la haute valeur. On a vu plus haut comment s'exprimait ce fin esprit philosophique ayant nom Peîsse, à propos de mon Elecirodynamisme Vital. « Le livre et l'auteur » lui paraissaient « également et hautement respectables au point de vue de la science et à celui de la moralité ». Le fameux Bûchez, autre médecin doublé d'un philosophe, rendant compte à la Société médico-psychologique de Paris, dans sa séance du 27 janvier 1862, d'un mémoire présenté par moi à cette compagnie sur le sujet qui nous occupe ici en ce moment, me déclarait < un systématisateur puissant et hardi ». Cerise, autre exemple, déjà assez rare alors, aujourd'hui presque introuvable, d'un médecin qui associe dans un même culte la médecine et la philosophie^ le
160 LE MBRVBILLIIUX 8CIBNTIPIQUB
D** Cerise donc s'énonçait ainsi en présentant à rAoadémie de médecine (séance du 12 juin 1866) mon volume intitulé E$$ais de Physiologie pkHosophiqw, (1) » où sont reprises en sousœuvre les principales thèses de V Electrodynamitme Vital: « 11 est impossible de donner une idée exacte de ce livre », déclarait l'éminent aliéniste, « en restant dans les limites d'une
• simple présentation ; je me bornerai à dire que les problèmes » généraux de la physiologie^ ceux qui la constituent dans son
• intégrité comme science d'application à la médecine, à la » morale et à la psychologie, y sont nettement posés, claire- » ment discutés, et en partie bravement résolus. Je connais peu
• d'ouvrages consacrés à un si imposant sujet qui témoignent » d'une aussi ferme intelligence. » Au sujet du même livre et des mêmes doctrines, le célèbre médecin psychologue Létut s'adressait en ces termes à l'Académie des sciences morales (séance du 13 juillet 1867) : « Le livre se compose d'essais. . . » très savants, très approfondis. • • Le livre de M. Durand (de » Gros) est l'œuvre remarquable d'un homme de talent très » versé dans toutes les questions de psychologie physiologique, » très capable lui-même d'en soulever de nouvelles et de les » résoudre. »
On est, je crois, en droit de se demander comment des hommes qui appartenaient aux premiers corps savants du pays, qui avaient autorité et influence, ont pu rencontrer, distinguer et signaler, dans un inconnu ou un méconnu, un ouvrier exceptionnellement apte et bien outillé pour le travail scientifique, et cela fait ne se donner aucune peine, aucun soin pour assurer à la science les services de ce coopérateur, alors plein de courage, de force et de jeunesse, en l'aidant à vaincre les obstacles accumulés sur sa route par le préjugé stupide et la noire envie.
Et les hommes dont je parle étaient pourtant l'élite morale des puissances médicales de Tépoque. Que faudra-t-il donc dire des autres, notamment du grand Claude Bernard — un
(1) Essais di Phtsiolooii philosophique tuioû ittAne étude mtr la théorie de la méthode en général^ par J.-P. Dorand (ds Gros). 1 YoL iû-S* avec figures. Paris 1S66.
faux grand homme et un faux bonhomme — qui ne put me pardonner d'avoir montré et démontré quelques-unes de ses erreurs, qui interdit jusqu'à sa mort Taccès de l'Académie des sciences à toute communication émanant de moi, et qui en même temps, avec là tranquillité cynique d'un malfaiteur sûr de rimpunité^ faisait son entrée à l'Académie française avec un discours dont « le clou » était une contrefaçon aussi grossière qu'effrontée do Tune de mes thèses les plus personnelles et les plus saillantes (1) ?
Mais enfin Cl. Bernard ayant quitté la scène, et les héritiers fidèles de ses doctrines et de ses rancunes s'étant considérablement éclaircis, j'ai pu, au bout de trente-cinq ans d'attente, obtenir une audition de la section de médecine de l'Académie des sciences, et me suis vu rendre par notre premier corps savant une première demi-justice par l'octroi d'un demi-prix.
(1) Malgré la prudence que la gloire et la puissance de Cl. Bernard innposaient à la critique, il se trouva à Paris un écrivain médical assez courageux, non pour dénoncer ouvertement, mais pour signaler à mots couverts et avec une H ne ironie le plagiat dont j'étais victime. Le docteur Guardia, ancien sous-bibliothécaire de l'Académie de médecine, glissa les lignes suivantes dans un compte rendu du fameux discours académique, qu'il donna dans la Gazette médicale de Parlé du 5 juin 1869 :
« Nous n'avons pas à revenir sur les doctrines de M. Cl. Bernard, écrivait le docteur Guardia, doctrines qui ne diffèrent qu'insensiblement de celles que professent les disciples do la philosophie positive. Nous devons remarquer seulement, afin de rendre justice à chacun, que les propositions émises dans ce discours de réception sont un peu plus larges que celles que l'auteur a consignées dans ses écrits ofBciels et dogmatiques, et que nous y aoons retrouoé aoec plaisir et san$ la moindre surprise quelques-uns des aperçus les plus ingénieux de M. Durand (de Gros). »
On pourra lire une critique en règle du méchant plagiat et de la mauvaise action de l'illustre physiologiste dans un chapitre de mon Ontologie et Psychologie physiologique (1 vol. in-12, Paris 1870) intitulé : M. Claude Bernard psychologue. Je reviens sur le même sujet dans mes Origines animales de l'Homme , etc. (1 vol. in-8* avec do nombreuses figures dans le texto, Paris 1871), page 37.
M. lo professeur Brown-Séquard^ rapporteur de la Commission du prix Lallemand pour 1892 — ^ laquelle a cru devoir partager le prix entre M. Binet et moi — commence ainsi les lignes qu'il me consacre : « M. Durand (de Gros), dit-il, est un penseur et un écrivain de grand mérite qui depuis plus de trente ans travaille à perfectionner quelques-unes des théories générales relatives aux fonctions du système nerveux. »
Jo crois qu*il est sage à moi, dans la circonstance, de me rappeler ces deux bons vieux proverbes que vaut mieux tard que jamais, et que vaut mieux peu que point. Voir lever, d'une façon ou d'une autre, Tinterdit académique qui pesait sur moi, mes idées et mes travaux depuis si longtemps, ne peut au demeurant que me plaire et me donner coui'age.
Cette digression, quoiqu'un peu longue, ne nous aura pas fait perdre le fil de notre sujet ; nous y voici revenus.
Expliquer le mécanisme psycho-physiologique de l'impression mentale sur les fonctions de la vie animale et celles de la vie végétative, telle est la question proposée. Je le regrette,, mais devant cette tâche, je me vois dans la nécessité de devenir un peu technique et médical, et même de fausser pour un moment compagnie au lecteur général (tlie gênerai reader), comme disent les Anglais, pour avoir un aparté de quelques instants avec les médecins. Je m'efforcerai d'être avec eux aussi concis et précis que possible, et à cette fin je vais leur mettre sous les yeux un passage d'une note sur le principe des propriétés organoleptiques y et sur l'influence réciproque de la pensée, de la sensation et des mouvements végétatifs, dont je donnai lecture à la Société médico-psychologique de Paris, dans sa séance du 24 décembre 1860 (1). Je recommande tout particulièrement ce morceau à l'attention de MM. Binet et Féré.
(1) INFLUBNGB néCIPROQUB DE L4 PBNSéE, DE LA SENSATION ET DBS
MOUVEMENTS VÉGÉTATIFS. Mémoire la à la Société médlco^psycholO' gigue de Paris par le D' J.-P. Philips, suiei du Rapport fait à la Société par Af. le Docteur Bcchbz , et d'une réponse de l'Auteur. Broch. in-8* extraite des Annales médicO'psychologiques. Paris 1862.
Malgré toute la bonne volonté qu'ils pourront y mettre, je cloute qu'ils réussissent à y découvrir des abstractions et de la métaphysique. Mes propositions sont physiologiques et psychologiques, elles sont précises et nettes, et il ne reste, il me semble, d'autre choix que de les réfuter ou de les accepter. Car aujourd'hui que je partage avec l'un de ces auteurs le titre de lauréat de l'Académie des sciences, ces messieurs comprendront qu'une dédaigneuse prétention à mon égard ne serait plus de mise.
« Le but pratique et final de la médecine est de diriger, dans le sens le plus favorable à l'économie, les influences extérieures qui ont le pouvoir de la modifier. Il s'ensuit que la détermination des rapports naturels établis entre ces causes modificatrices et notre organisation est' la première tâche dont cette science ait à s^acquitter.
» Parmi les agents capables d'influer sur les fonctions, les uns agissent sur elles dans ce qu'elles ont de commun avec la matière inorganique; Taction des autres porte essentiellement sur les propriétés vitales.
» Ceux-ci offrent sans contredit le plus d'intérêt aux trois points de vue de la physiologie hygiénique, de la physiologie pathologique, et de la physiologie thérapeutique. Les considérations succinctes que j'ai à présenter dans cette note sur les propriétés organoleptiques ne s'appliquent qu'à cette dernière classe d'agents, et, parmi eux, à ceux-là seulement qui présentent ce caractère remarquable d'être unis par une appropriation fixe et spéciale aux diverses fonctions de l'économie. La dénomination qu'ils comportent me parait être celle de modificateurs vitaux spécifiques.
» L'observation la plus vulgaire avê^it sufH pour constater un grand nombre de ces rapports de spécificité organoleptiqne, et premièrement ceux qui appartiennent à l'histoire naturelle de la sensation ; mais le savoir le plus habile désespéra de pouvoir formuler la loi générale qui régit leur formation et leur exercice. Par quelle secrète analogie de constitution existant entre la f(mction vitale et son modificateur spécifique peut-on s'expliquer l'adaptation mutuelle et exclusive de deux activités d'origine et d'essence si hétérogènes? Par l'effet de quel mécanisme, au moyen de quel artifice de la nature, l'affinité élective de l'agent pour la fonction vitale qui lui correspond se trouve-t-elle établie et assurée?. Quel est le point précis où l'action du dedans et l'action étrangère se rencontrent et se combinent en leur résultante physiologique? Et enfin, cet effet vital obtenu, quelle
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est au juste la part de chacune de ces deux causes dans sa formation; quel est l'apport de chacune dans le fonds commun où leur produit puise ses caractères constitutifs?
» Sur toutes ces questions la médecine est réduite, nous devons Tavouer, à la réponse des docteurs de Molière : Opium facii dormire quia est in eo virius dormitiva.
» Cependant d*immenses progrès se sont faits depuis deux cents ans, et la physiologie expérimentale en est .sortie. Grâce aux découvertes qui lui sont dues, il* nous est maintenant possible de faire un pas, un pas considérable, vers la solution du grand problème médical. Pour cela il suffirait, selon nous, de tirer de certains faits expérimentalement établis toutes leurs conséquences logiques»
» Il nous est facile de démontrer d'abord que la nature des modifications vitales provoquées n'a nécessairement rien de commun avec la nature des agents modificateurs, et que ces modifications sont en entier Teffet de la mise en jeu de modes d'activité inhérents à l'économie.
» A l'aide des procédés divers employés par les expérimentateurs, et surtout à Taido du moyen d'expérimentation si singulièrement précieux que l'électricité met à la disposition du physiologiste, on arrive à constater que Taction des différents sp&ifiques vitaux peut être suppléée d'une manière effective par une action d'espèce quelconque, à condition seulement que cette action banale atteigne certains filets nerveux déterminés.
» L'agent n'intervient donc pas à litre de cause efficiente dans la production de la modification vitale, mais comme cause purement déterminante. Sa spécificité réside tout entière dans son aptitude à se porter et à s exercer spontanément sur un organe nerveux particulier, tandis qu'il reste sans action sur les autres. C'est ainsi à l'organe nerveux qu'est attachée véritablement et absolument la spécificité génératrice des phénomènes vitaux.
» Maintenant nous avons à nous demander quelle est la source et quel est le mécanisme, le modus operandiy de cette propriété d'élection pour l'organe nerveux correspondant, qui constitue la spécificité organoleptique. C'est un sujet qui mériterait d'être examiné avec le plus grand soin ; mais je dois me contenter ici de l'indiquer en quelques mots.
» Toute fonction vitale reçoit son impulsion d'un moteur originel qui lui est propre, et qui a son siège dans un centre nerveux particulier.
» C'est au moyen des nerfs que ce mode spécial de vitalité, que ceiie faculté vitale, se met en rapport avec les forces diverses sur lesquelles elle a pour mission de s'exercer. Mais si l'organe nerveux était directement en relation avec le monde ambiant,
il en résulterait que toutes les fonctions vitales tomberaient sous rinfluence égale et indistincte de tous les agents extérieurs.
» Afin de prévenir un résultat aussi contraire à ses desseins, la nature a donné un complément à lorgane nerveux ; elle Tentoure d'un appareil accessoire, organe tout à la fois d'exclusion et d'élection, qui, par Tincompatibilité de ses dispositions, isole l'organe essentiel de toutes les influences anormales^ et qui, en même temps, à l'aide de dispositions adéquates, ménage et facilite son accès au modificateur légitime. Tel est le rôle de Vorgane différentiateur,
» Pour bien faire saisir les motifs de la distinction anatomique nouvelle que nous venons d'établir, potir en faire apercevoir nettement Tobjet et l'utilité, je ne puis me dispenser d*en appliquer la théorie à un exemple.
» L'œil et l'oreille sont respectivement les organes différentiateurs des fonctions de vision et d'audition. Le premier est destiné à mettre le nerf optique en rapport avec Taction excitatrice de la lumière, et à le garantir des excitations de l'air vibrant, de celles des émanations odorantes, de celles des solutions sapides, etc.; le second jest chargé de faire parvenir les vibrations sonores du milieu ambiant jusqu'au nerf acoustique de manière à causer l'ébranlement de ses fibres, tout en les mettant à l'abri, des atteintes de la lumière et de toute impression autre que celle des corps en vibration. La structure de l'œil et de l'oreille et leur situation relativement à deux nerfs spéciaux font toute la spécificité visuelle de -la lumière, toute la spécificité auditive des ondes sonores. En effet, supposons pour un moment que la nature ait interverti la pîosition relative de ces deux appareils, de telle sorte que le nerf de la vue déploie ses fibres terminales sur les parois contournées du limaçon, tandis que le nerf de Touïe va déboucher au fond de l'orbite et s'y épanouir en forme de résine, en arrière du globe oculaire. Celte transposition des organes différentiateurs entraîne une transposition pareille dans la spécificité des deux agents : la lumière cesse dVire le spécifique organoleptique de la vision en perdant la faculté défaire arriver son action jusqu'au nerf de la vue, et elle devient le spécifique de Taudition dès Tinstant où ses rayons se trouvent dirigés sur le nerf auditif. Les ondes sonores ne rencontrant plus Torgane sensitif de Touïe, mais ébranlant les fibres de la vue, l'ancienne corrélation est rompue entre elles et le premier de ces deux sens, et un accord nouveau les unit au second. Les rayons lumineux maintenant engendrent des sons et non des couleurs, et les sensations de Touïe ont acquis la propriété figurative. Les objets qui réfléchissent la lumière cessent d'être tus et ils sont ouïs. lis continuent à nous apparaître grands ou petits, longs ou courts, anguleux ou arrondis ; mais au lieu de les voir rouges, orangeSy jaunes^ verts, etc., nous les entendons do, ré, nd, etc.
D'autre part, l'harmonie d'un concert n'a plus rien de ce qui charme le dilettante; c'est une succession de couleurs mélangées se peignant au sensorium dans un cadre sans limites et en images dépourvuiîs de forme et d'étendue.
» Nous possédons déjà d'une manière plus ou moins satisfaisante l'histoire naturelle des organes différentiateurs de la vue, de l'ouïe, du goût et du tact : elle se rattache, pour les deux premiers, à deux branches de la physique, Toptique et l'acoustique ; les lois de la gusiique et de ïhaptique n'ont été jusqu'à présent ni systématisées, ni précisées avec netteté ; et quant à Vosphraniique, elle est encore tout entière à l'état de problème.
» Le mécanisme intime des organes différentiateurs de la vie végétative est couvert aussi d'une grande obscurité. Ils nous sont représentés anatomiquement par les glandes, les» follicules, les membranes^ et, d'une manière plus immédiate, intime, par les organismes cellulaires spéciaux. Leur dynamisme réside dans des propriétés physico-chimiques dont les principales semblent être l'amnité moléculaire, l'endosmose, et enfin l'électricité sous ses formes multiples qui, c'est infiniment probable, ne se sont pas encore révélées toutes à la science.
» Je ferai remarquer en passant que les organes différentiateurs des sens de lodorat, du çoùt, du tact, et ceux des facultés végétatives, étant loin d'offrir Toganisation complexe et les dispositions sûrement protectrices et rigoureusement constantes qui caractérisent Tœil et l'oreille, il est facile de s'expliquer la multiplicité des agents qui sont aptes à agir sur ces mcKies fonctionnels, et la fréquence que l'on observe dans la substitution réciproque de leurs spécificités. Ainsi, il arrive que le même agent thérapeutique, employé sur des individus divers ou-sur un même individu à différentes époques et dans des conditions diverses, se comporte d'une façon inattendue' et contraire à ses habitudes; cette anomalie est due à une altération congénitale ou accidentelle et souvent passagère de la constitution normale do certains organes différentiateurs, anomalie qui cause une déviation de l'affinité élective du remède en l'empêchant d'arriver à son adresse et en le rejetant sur une fonction à laquelle il n'était point destiné.
» Après avoir reconnu que tout agent capable d'impressionner l'organe nerveux d'une fonction vilale devient, par cela même, un succédané du spécifique de cette fonction, on se sent moins disposé à mettre au rang des utopies une recherche dont l'objet constitue le grand desideratum de la thérapeutique aussi bien que de la physiologie expérimentale, c'est-à-dire la recherche d'une force organoleptique assez souple et assez subtile pour se porter à notre volonté, et sans causer de lésion aux organes protecteurs, jusqu'au siège de chaque faculté vitifle, do
manière â produire exactement toute modification voulue, et par suil« à pouvoir suppléer à l'absence de tout agent spécial. Mais, bien plus, Texistence de cette panacée nous paraîtra établie théoriquement quand nous aurons soumis à une considération attentive et raisonnée quelques-uns des principes les moins contestés de la biologie.
» Dans tous les cas, ces considérations auront l'avantage de découvrir quelques aperçus nouveaux sur une question sans doute fort rebattue, mais toujours pleine d'un intérêt inépuisable, la question du moral et duphi/sique et de leurs rapporta.
9 Une étude des fonctions nerveuses embrassant toutes les données que lui fournit la physiologie comparative, et s'éclairant de toutes les lumières de la microscopic et de l'expérimentation, nous conduit forcément à reconnaître que les propriétés de réflexion centrifuge vers le point do dépari des impressions centripètes, n'est point l'attribut exclusif d'une certaine classe de nerfs qui, sous l'empire de cette idée trop absolue, a reçu le nom de système réflexe, mais qu'elle constitue une loi générale de la mécanique nerveuse s'étendant aux trois systèmes cérébrospinal, spinal, et ganglionnaire.
» Les propriétés excito-motrices sont manifestes dans- cette catégorie de fonctions nerveuses tenant le milieu entre celles do la vie animale et celles de la vie végétative, et dévolues aux nerfs propres du rachis. Il est facile en effet de constater que tous les mouvements déterminés dans les muscles de la vie mixte répondent à une excitation dont le siège est dans ces muscles eux-mêmes ou dans les parties avoisinantes, et dont le rôle est de signaler à la motricité les circonstances locales, normales ou accidentelles, qui réclament actuellement son intervention. C'est ainsi que la présence d'un corps étranger dans le larynx détermine dans cet organe des contractions plus ou moins violentes destinées à le débarrasser ; c'est ainsi qu'en excitant la rétine, la lumière force la pupille à se contracter pour protéger l'organe délicat contre une action trop vive de ses rayons.
» Mais les muscles volontaires aussi sont susceptibles de se contracter automatiauement sous le coup d'une impression sensible; et si, dans l'état normal, la sensation ne parait exercer sur leurs mouvements aucune influence directe, cela tient à ce que la réaction incitatrice de l'impression sensoriale sur le système musculaire est assujettie au pouvoir recteur de la pensée. .Que cette intervention s'absente, et Ion voit aussitôt la réaction motrice de la sensation se produire avec une spontanéité et une régularité tout mécaniques. Si je fais éprouver le contact de mon doigt aux lèvres d'un nou Veau-né, les lèvres se contractent aussitôt par un mouvement dans lequel la volonté n'a aucune part, car il â un objet évident, la lactation, dont l'enfant qui n'a pas encore été allaité ne saurait avoir conscience. Un éclair qu
frappe nos yeux fait clore involontairement nos paupières, un choc imprévu nous fait éprouver un sursaut. Je crois inutile dinsister sur la démonstration d'un fait reconnu et enseigné dans toutes les écoles. L'illustre Mueller, qui en aperçue les conséquences et qui en fut frappé, s'écriait : « Quel progrès que celui de savoir qu'on peut et comment on peut influer d'une manière salutaire sur des mouvements en excitant des sensations par des moyens artificiels ! » (Manuel de Physiologie )
» L'électricité appliquée à la physiologie expérimentale nous permet de constater que les fonctions v^étatives mises en jeu par le grand sympathique tirent leur nature distinctive d*un mode d'activité spécial et inhérent à ceux de ses ganglions qui les concernent. Les modifications très étendues et plus ou moins promptes que Ton développe dans l'énergie de cette activité ganglionnaire en portant Taction d'un irritant sur Textrémité terminale de ses nerfs conducteurs, doivent faire supposer que l'excitation ainsi produite est arrivée au ganglion par le canal d'une fibre ganglionnaire afférente. On peut sans doute supposer que l'irritation n'est parvenue au ganglion qu'après avoir effectué un circuit de réflexion à travers un couple nerveux cérébro^ spinal ; mais en admettant que la chose se passe ainsi, il reste à s'expliquer comment l'excitation prise par une fibre afférente du système rachidien, et ramenée par sa complémentaire efférente, peut passer dans le ganglion. J'ai développé ailleurs ma pensée sur ce point difficile (1). Je me contenterai d'ajouter que le pouvoir réflectif intrinsèque des ganglions se trouve établi directement par des expériences do vivisection que je ne puis entreprendre ici de décrire.
» Il est un autre fait sur lequel nous devons porter maintenant notre attention. Tous les points vivants du corps humain peuvent devenir le siège ou, pour parler avec plus de justesse, le point d'origine d'une douleur, d'une souffrance ou d'un trouble mental. En effet, les organes où la présence de la sensibilité est moins manifeste que dans la peau, les muqueuses, les séreuses, le tissu musculaire, etc., ne sont néanmoins jamais affectés dans leurs fonctions sans qu'une affection de l'âme s'ensuive. On connaît la série particulière de symptômes moraux que font surgir les lésions de chacun des viscères du thorax et dfe l'abdomen.
» Le cerveau se trouve donc en relation avec toutes les fonctions de l'économie par des courants nerveux afférents. Mais, d'après les conclusions auxquelles nous avons été déjà conduits, l'action excitatrice des organes sur le scnsorium ou sur la pensée
• (I) Voir Electrodynamisme vilal, p. 257, et Essais de pkYS. puilos. , p. 430 ot 8uiv.
doit nécessairement entraîner une réaction incitatrice de Tâme sur ces mêmes organes. Cette loi ne fut pas ignorée de la médecine ancienne, qui l'a constatée dans cet aphorisme bien connu : ubi doloPy ibifluxuê.
» Maïs cette première conséquence en entraîne une autre : si l'impression psychique qui résulte d'une excitation localement exercée sur un organe de la vie végétative ou de la vie animale, se réfléchit sur le point d*oii elle est partie, la même impression produite immédiatement sur fâme devrait entraîner les mêmes conséquences physiologiques. Telle est l'opinion des plus grands physiologistes, et Tâuleur -éminent que j'ai déjà cité l'exprime ainsi : « Le sensorium agit alors précisément comme le nerf isolé, dans lequel tout changement brusque de son état, quelle qu'en puisse être la cause, met le principe nerveux en action. . . L'idée d'une saveur répugnante peut occasionner des vomituritions. » (Manuel de Physiologie )
» A cet exemple, on peut en ajouter de bien plus saisissants : je disais tout à l'heure que la santé de Tâme reçoit le contrecoup des troubles survenus dans les viscères ; mais aucun do nous n'ignore davantage que les désordres moraux que peuvent engendrer les maladies du cœur, du foie, de l'appareil digestif, des organes génitaux, ont aussi le pouvoir, quand ils éclatent les premiers, de susciter à leur tour toutes ces affections de la vie organique. C'est une vérité dont les preuves se rencontrent à chaque pas dans la carrière du praticien.
» Autres exem[)les : l'action des corps sapides sur la bouche détermine à la fois une modification d'ordre végétatif, qui est la salivation, et une modification d'ordre psychique, qui est la sensation de saveur. D'après les principes théoriques qui viennent d'être exposés, une impression de sapidité qui se ferait directement sur l'âme, sans l'intervention d'aucun agent sapidc, devrait porter une incitation à l'activité des glandes salivaires. C'est effectivement ce qui a lieu, et le gastronome en fait l'expérience toutes les fois que, savourant en esprit les voluptés d'une table absente, il a occasion de se dire : L'eau m'en vient à la bouche !
» Une excitation physique exercée sur les organes génitaux mâles a des résultats organiques qui sont la sécrétion du sperme, l'érection et l'éjaculation. Elle a, en outre, un effet psychique, la suggestion d'idées voluptueuses. Des pensées erotiques , puisées dans la mémoire ou sollicitées par la vue d'un objet qui s'y rapporte, devraient, d'après la théorie, ramener leurs phénomènes physiques concomitants ; et c'est en effet ce qui a lieu, comme chacun sait.
» On objectera peut-être que celte doctrine physiologique, loin d'être applicable à toutes les fonctions, île repose que sur
quelques cas particuliers. En effet, deux difficultés se préseuteat d'abord à Tesprit.
» Premièrement, on ne voit pas bien comment les sensations provoquées par les modifications fonctionnelles des principaux organes de la vie nutritive, telles que les vomissements ou la diarrhée, peuvent être reproduites à volonté en Tabsence de ces causes ; comment, par exemple, on peut se donner des nausées sans qu'un trouble ne soit survenu dans les organes digestifs. Eu second lieu, on se demande comment, tout en admettant la possibilité de reproduire, par une action directe sur le cerveau, les sensations ou sentiments qui correspondent aux diverses modiBcations de la vie organique, on se demande, dis-je, comment il serait possible de rendre ces états de Tâme capables d'exercer toujours et à notre gré l'action modificatrice qu'elles manifestent habituellement d'une manière si incomplète et si peu appréciable.
» A ces objections je répondrai que toute sensation, une fois produite par l'effet d'une impression physique (et ce que je dis ici des sensations est applicable aux sentiments), peut être régénérée par une impression mentale. En effet, la sensation de source subjective que la mémoire nous rappelle est bien réellement identique par sa nature avec la sensation de source objective première ; car elles sont l'une et Tautre le produit de l'excitation d'une môme faculté sensitive, et, comme nous le savons, la nature' des effets physiologiques ne varie pas suivant la diversité des agents qui les déterminent, mais seulement suivant la diversité des facultés vitales qui les effectuent ; ce qui fait toute la différence entre les deux cas, ce n'est ppint la na/(ire de la sensation, mais son intensité. Ainsi, pour reproduire la nausée, il suffit d'un signe capable d'en réveiller le souvenir dans l'esprit de celui qui a déjà éprouvé cette sensation ; il suffira, par exemple, de parler de navigation à un nouveau débarqué venant de subir le mal de mer. Toutefois cette nausée purement mnémonique sera beaucoup trop faible pour réagir efficacement sur les mouvements de l'estomac. Mais trouvons le moyen de rendre à ces impressions rétrospectives de l'âme toute l'énerçie des impressions physiques primitives, et nous leur communiquerons par cela même l'action organomotrice qui leur manque. -
» Après avoir fait renaître subjectivement, à l'aide de signes mémoratifs (phonétiques, graphiques ou autres), les sensations correspondant au vomissement, au dévoiement, à l'urorrhée, à la ménorrhée, à la sudation, etc., que ces sensations débiles soient revivifiées : dès lors le mot, le geste, le signe quelconque qui fera réapparaître ces sensations dans la mémoire deviendra, par cela seul, un succédané efficace desémètiques, des catharliques, des diurétJt[ues, des diaphorétiques, des emménagogues,
tout comme Tidée qui réveille dans le cerveau du gourmand d anciennes sensations gustatives devient le succédané des sialogogues les plus actifs. Pareillement, si nous arrivons à restituer tçute leur vivacité première aux sensations d'origine subjective de la vie de relation, elles cesseront de pouvoir être discernées d'avec celles que déterminent actuellement les agents matériels^ et le spectacle de la réalité se trouvera masqué par les tableaux menteurs de Thallucination.
» Il me reste à examiner par quels moyens les sensations subjectives peuvent récupérer l'énergie qui distingue les sensations objectives. Cette nouvelle recherche va nous conduire sur quelques autres points peu connus mais fort intéressants de la physiologie de Tâme.
» Une impression mentale, c'est-à-dire une émotion, une idée, un souvenir, un mot que Ton entend, un signe que l'on interprète, doit sans doute, pour usurper toute la puissance des impressions physiques, rencontrer une organisation placée dans des conditions exceptionnelles d'impresionnabilité. Cette susceptibilité surprenante s'observe fréquemment chez les sujets névropathiques, chez les individus soumis à l'influence du hachisch et autres actions fQrtificielles, et le rapprochement des divers symptômes par lesquels elle s'y manifeste peut nous éclairer sur la nature secrète de l'état pathologique qui en est la source. Cet état consiste, selon moi, dans une accumulation anormale au cerveau du principe de l'innervation, dans une congestion nerveuse de ce grand centre. La rapide succession des troubles nerveux spéciaux très variés et souvent contradictoires, tels que convulsions et résolution musculaire, anesthésie et hypereslhésie, catalepsie, etc., qui s'observe chez les sujets que je viens d'indiquer, me paraît résulter d'un rapius erratique de cette force accumulée au cerveau, vers les points fonctionnels de l'appareil cérébral qui se trouvent actuellement soumis à une excitation particulière. Ce alimulus peut être une , impression menlale, et l'organe encéphalique auquel elle s'adresse deviendrait ainsi le siège d'une activité fonctionnelle excessive. Les actes psychiques propres à cet organe seraient alors suffisamment énergiques pour retentir sur les fonctions végétatives qui leur correspondent.
» Cette altération des conditions normales de l'innervation à laquelle j'attribue les puissants effets de l'impression mentale, peut être artificiellement développée par l'action du hachisch, des anesthésiques ot de quelques narcotiques. Mais on peut obtenir cette Condition singulière sans Ja demander aux propriétés d'aucune substance : on peut l'obtenir de l'influence naturelle que la sensation et la pensée exercent l'une sur Tautre, et qu'elles exercent toutes les deux suc l'innervation.
» Je vais essayer de démontrer en peu de iliots cette loi de haute physiologie digne d'intéresser par son importance autant que par sa nouveauté.
» La sensibilité, la motricité et la pensée s'exercent aux dépens de la force nerveuse qui leur est fournie par le tissu générateur, la matière vésiculaire de Tencéphale. Or Ton conçoit que si les fonctions cérébrales viennent à suspendre ou à ralentir leur mouvement, la dépense nerveuse se trouve, par cela même, arrêtée ou amoindrie. Mais rien n'indique pour autant que l'action de l'organe générateur en soit subitement paralysée, et il est aisé, dès lors, de s'expliquer comment, Téquilibre se trouvant rompu entre la production et la dépense, une accumulation anormale de force nerveuse serait le résultat de ce premier trouble.
» Une activité générale et suffisamment intense de la pensée paraît nécessaire à Tinnervalion complète et régulière des nerfs de la sensation et des nerfs du mouvement. Mais aussi, par une réciproque dépendance, la sensation est le stimulant obligatoire de la pensée. La suspension de Tune aurait donc pour effet de suspendre l'autre.
» Toute sensation étant originellement produite par le conflit des agents physiques avec les organes de la sensibilité, il semble que celle-ci cesserait de s'exercer si on l'isolait de ses stimulants. Mais ce moyen serait illusoire ; car le sensorium cessant de fournir des impressions objectives à la pensée, celle-ci se rabat aussitôt sur les impressions subjectives que la mémoire tient en réserve, et elle s'en fait un aliment qui suflRt pleinement à l'entretien de son activité. La suppression des sensations objectives ne peut donc soustraire la pensée à l'excitation sensoriale, puisqu'elle laisse le champ libre à la sensation subjective. Mais si nous ne pouvons, par ce procédé, réaliser une inertie complète du sensorium, il nous est possible du moins de réduire son action dans une mesure indéfinie, ce qui donnera un résultat pratiquement équivalent. La théorie nous trace la marche à suivre. Il faut soumettre le sensorium à une excitation unique, unimode et continue, mais suffisammeùt vive, et telle qu'elle remplisse cette double condition : attirer et fixer l'attention de l'esprit sur un objet, mais sur un objet tellement restreint qu'il ne présente, pour ainsi dire, qu'un champ infinitésime aux opérations intellectuelles.
» Dans une telle situation, l'esprit n'est actif, en quelque sorte, que sur un point de sa sphère, son action se trouvant réduite à la pure perception d'une sensation homogène et simple.
» La sensibilité et la pensée étant ainsi restreintes à leur minimum d'action, et partant la consommation de force nerveuse cérébrale étant relativement nulle, l'innervation du cerveau tombe dans ce défaut d'équilibre à la faveur duquel les
impressions mentales acquièrent toutes les propriétés de modification vitale inhérentes aux impressdons physiques.
» Absorbons-nous dans la contemplation passive et prolongée d*un point fixe, c'est-à-dire dans une sensation visuelle limitée et invariable; ou bien laissons le monotone tic-tac d'un moulin s'emparer de notre attention indivise, autrement dit, que notre sensorium soit soumis pendant quelque temps à une impression auditive simple, et unique ; ou bien encore que notre corps soit balancé par une longue série d'oscillations isochrones, ou^ en d'autres termes, que l'action de notre âme se réduise à percevoir des sensations musculaires toutes identiques. Alors , comme l'extatique de Tlnde le regard imperturbablement fixé sur un point imaginaire de l'espacé, comme l'enfant qui s'assoupit au chant monotone de sa nourrice et sous l'influence du bercement, comme le bouddhiste tombant dans une religieuse hébétude à force d'égrener de ses doigts la chaîne sans fin d'un chapelet, ou de répéter à satiété des patenôtres inintelligibles, nous tomberons aussi dans un état cérébral particulier; et, à la faveur de cet état, un mot, c'est-à-dire une impression mentale, exercera sur nous toute l'énergie destructive d'un poison, toute la salutaire puissance d'un remède.
» Je viens d'énoncer des faits que la théorie démontre et que l'expérience confirme. Les conséquences en sont trop évidentes pour qu'il soit nécessaire ici de les faire ressortir. 11 en est quelques-unes cependant qui ont un rapport trop intime avec la nature des travaux de la Société médico-psychologique pour que je ne cède pas au désir de les signaler.
» Premièrement, tous les phénomènes psychiques et psychoorganiques d'ordre normal, d'ordre tératologique et d ordre patholojgique, pouvant être produits instantanément, avec toutes leurs nuances et dans toutes les combinaisons les plus variées, sous toutes les formes et à tous les degrés, et pouvant être détruits avec cette même promptitude merveilleuse, on comprend que la psychologie expérimentale est enfin possible, et que la physiologie du cerveau possède, dès à présent, un moyen d'analyse qui n'a rien à envier au microscope ou à la vivisection.
» Secondement, quand les symptômes les plus caractéristiques de la névrose dans toutes ses espèces, depuis le délire furieux jusqu'à la coqueluche, peuvent être reproduits et détruits instantanément, quel est Taliéniste dont l'esprit ne sera peint saisi par cette conclusion irrésistible? Puisque les lésions fonctionnelles du cerveau provoquées expérimentalement par cette action psychique peuvent aussi être dissipées par elle, l'impression mentale pourrait bien être, dans certains cas, le vrai et le seul remède contre les manifestations spontanées de ces redoutables afifections! »
Résumant la citation ci-dessus ^ nous dirons, primo , que le centre cérébral est uni au centre nerveux particulier de chaque fonction distincte par une double paire nerveuse formée de fibres afiférentes et de fibres efférentes; secundo, que grâce à ce lien nerveux notre être psychique, notre âme, notre moi peut recevoir une impression sensible de toute modification violente survenue sur un point quelconque de l'organisme, et peut réagir à son tour sur ce point pour en exciter l'activité vitale propre; tertio, que les états spéciaux du moi primitivement suscités par Faction réflexe de la modification produite en un point organique peuvent se reproduire par la mémoire, et que ces modifications psychiques mémorielles sont susceptibles de se réfléchir à leur tour sur les points organiques correspondants et en amener consécutivement la modification; d'où celte conséquence, que pour impressionner un point organique quelconque et mettre en jeu son activité propre il suffit de réveiller la mémoire à Tendroit de la modification psychique correspondante; quarto, que pour que Tétat psychique mémoriel ou primitif ait le pouvoir de réagir avec pleine efficacité sur le point organique correspondant, une aptitude spéciale est nécessaire, aptitude qui peut s'offrir spontanément dans des cas exceptionnels, mais qui le plus souvent demande à être artificiellement développée par des moyens appropriés, parmi lesquels le procédé de Braid est prééminent.
Ici m'attendent plusieurs objections graves. Je m'y suis préparé déjà dès longtemps.
C'est en effet une vérité que certains des phénomènes idéoplastiques, autrement dit de suggestion intellectuelle, semblent refuser de se plier à la théorie qui vient d'être exposée, et que pour expliquer ces faits réfractaires cette théorie réclame un complément.
Ceci nous ramène tout d'abord à l'objection de M. le professeur Beaunis, que nous avons commencé à discuter au chapitre du Braidisme (1).
(1) Voir ci-dessus pp. 99 et 100.
Avec beaucoup de sagacité, Tbabile physiologiste a saisi que si l'impression mentale dirigée sur Tesprit dusujet par Taffirmation suggestrice de l'opérateur, avec le transport, sur le point cérébral correspondant, de la force nerveuse accumulée qu'elle détermine, fournit une explication plausible du mécanisme do la suggestion à échéance immédiate ou prochaine, et qui ne cesse pas d'être présente à la conscience de Thypnoiisé, cette explication semble insufTisante pour rendre compte des « suggestions à terme » avec oubli complet durant l'intervalle.
Rappelons les exemples proposés par M. Beaunis pour faire mieux saisir la difficulté soulevée. « On conçoit, dit-il, que sous » l'impression d'une idée fixe qu'on vient de lui suggérer , » l'hypnotisé voie au réveil une personne absente ; mais com- » ment expliquer de la môme façon qu'il ne verra cette per- » sonne que huit jours après, si la suggestion a été faite ainsi ? » L'idée suggérée reste dans son esprit pendant ces huit jours » sans qu'il en ait conscience, et le huitième jour Thallucina- 9 tion suggérée se produit à l'heure fixée. Y a-t-il là une idée » dominante et une. concentration de la pensée sur un sujet » déterminé? J'avoue que je ne l'y trouve pas. »
L'auteur ajoute :
a Mais il y a encore d'autres considérations à faire valoir. Je » veux parler des phénomènes physiologiques (modification du » nombre des. battements du cœur, rougeur et congestion cuta- » née, vésication, etc.) que j'ai étudiés dans la première partie » de ce travail. Si l'on veut bien s'y reporter, on verra facile- » ment que ni la volonté seule, ni la suggestion seule ne suffi- » sent pour expliquer ce^ phénomènes ; il faut qu'il y ait, en » outre, un état particulier du sujet, une modification de son • .innervation cérébrale, en un mot, une réceptivité et une » aptitude réactionnelle bien différentes de ce qu'elles sont à » l'état normal. Cet état cérébral particulier, en quoi consiste- » t-il(l)? »
Deux classes de phénomènes suggestionnels nous sont signalés
(1) Le somnamuulismb provoqué, op, cit. y p. 228.
dans la citation ci-dessus comme en désaccord manifeste avec la théorie en discussion. Il en est encore une troisième ,. oubliée par M. Beaunis, qui suscite les mêmes objections, et avec non moins de force que les premières; je veux parler des phénomènes de suggestion négaiioe ou prioatioe. Et enfin, enchérissant moi-même sur les restrictions de M. Beaunis à un point qui rétonnera, j'irai jusqu'à combattre la concession qu'il veut bien faire à ma théorie — limitée au côté partiel par lequel il se borne à Venoisager — en accordant qu'elle peut rendre compte des faits de suggestion non compris dans les catégories suspécifiées. Car, à les bien analyser, ces derniers ne constituent pas dans le fond une exception à la règle, et donnent lieu, comme les autres, aux objections formulées. Mais toutes ces difficultés trouveront leur solution 3ans le complément théorique qu'il nous reste à exposer.
Il convient de préciser avant tout les caractères des différents phénomènes suggestionnels au point de vue de la question présente.
M. Beaunis nous signale deux sortes de ces phénomènes comme se refusant à notre explication :
a. Ceux de la suggestion à long terme et sans conscience dans l'intervalle ;
b. Ceux qui consistent dans des modifications d'ordre végétatif.
Ajoutons-y :
c. Ceux de la suggestion négative ou privative; Et enfin :
d. Ceux qui paraissent les plus simples et relativement faciles à expliquer, c'est-à-dire ceux relatifs à la suggestion à effet immédiat ou très prochain, sur un sujet éveillé, et n'affectant que ce qu'on appelle (improprement selon moi) les fonctions de relation, c'est-à-dire la pensée, la sensation et le mouvement.
Cela posé, rappelons que notre hypothèse explicative suppose l'action suggestive comme essentiellement psychologique et hypersthénisanie, c'est-à-dire comme s'exerçant par l'intermédiaire de la pensée, d'une part, et d'autre part en surexcitant
les points fonctionnels intéressés, par le double efifet de cette impression mentale localisée, et d'un rapius local d*nn excédent de force nerveuse cérébrale déterminé par elle.
Or, d'une analyse approfondie de chacune des quatre catégories de phénomènes suggeslionnels il appert que tous ces divers effets se produisent en réalité par une opération à laquelle noire esprit, notre moi peut rester étranger; et que, d'autre part, cette opération, loin d'agir par une excitation soudaine et violente, parfois est hyposthénisanUy et parfois ne se révèle que longtemps, très longtemps, après que la secousse initiale de la suggestion a fait place au calme le plus complet, c'est-àdire que rimpulsion causée par cette suggestion semble totalement éteinte.
a. Hypnotisé par M. Beaunis, il vous dit : « Voilà devant vous le Grand Mogol » ; et vous déclarez voir le Grand Mogol. Celte hallucination peut s'expliquer plausiblement par une surexcitation imprimée d'une certaine façon à votre imagination visuelle ; mais votre hypnotiseur ne s'en tient pas là ; il vous plonge dans le sommeil somnambulique, et cela fait il vous dit : « Dans huit jours, dans huit mois, dans un an ou plus, à tel jour, à telle heure, à telle minute, le grand Tamerlan en personne fera son apparition devant vous ». Puis, il vous éveille. Réveillé, vous ne trouvez en vous pas le moindre souvenir, pas la plus faible trace do ce qui vient de se passer. Les prédictions qui vous ont été faites, et dont la réalisation doit s'opérer par vous, vous les ignorez entièrement, et vous restez dans cette inscience jusqu'au moment fatal prescrit. Et à ce coup d'horloge, l'apparition, c'est-à-dire l'hallucination annoncée, se produit ponctuellement et exactement comme il vous avait été dit dans votre sommeil, il y a de cela peut-être 365 jours 1
C'est avec toute raison, ce semble, que M, Beaunis soutient qu'en pareil cas le phénomène hallucinatoire ne peut satisfaisamment s'expliquer comme le contre-coup d'une impression forte et vive sur l'imagination avec déplacement et concentration consécutifs d'un trop-plein de force nerveuse cérébrale sur un
point correspondant du cerveau. « La suggestion ne suffit pas pour rendre compte d'un pareil effet », nous dit-il. Eh, sans doute, puisque la suggestion, au sens psychologique du mot, s^est épuisée par le fait même qu^elle est oubliée. . . .
Et quel rôle dans le phénomène peut-on raisonnablement assigner à notre prétendu raptus de force nerveuse accumulée par la préparation hypotaxique, quand douze mois se sont passés depuis cette préparation , et que le sujet est rentré peu après dans son état normal et en a joui durait tout ce long intervalle?
6. L'hypnotiseur annonce à son sujet qu'il (le sujet) va être pris d'hémorragie nasale, ou qu'il va lui pousser un furoncle sur une fesse ; et l'événement prédit se réalise.
Quelque précise, exacte et complète qu'on puisse raisonnablement supposer la reproduction rétrospective de la sensation qui accompagne ordinairement le saignement de nez ou qui constitue la douleur causée par un anthrax qu*une énonciation du suggestionneur crée par voie de souvenir dans Tâme du suggestionné ayant déjà passé réellement par les petits accidents pathologiques en question, on se demande avec un juste étonnement comment cette sensation mémorielle peut correspondre entièrement, point pour point, et dans ses infinis détails, aux séries de combinaisons de réactions réflexes, simultanées ou successives, qu'elle est censée déterminer pour réaliser les deux phénomènes de physiologie morbide proposés comme exemples. Et M. Beaunis, cette fois encore, semble tout à fait fondé à déclarer les modifications psychologiques produites par la suggestion insuffisantes pour expliquer les modifications d*ordre végétatif consécutives. « Quels sont donc la cause prochaine et le mécanisme de tels effets ?» se demande M. Beaunis avec un incontestable à-propos.
c. En faisant apparaître le Grand Mogol à notre hypnotisé, on a produit chez lui une hallucination positive {-\-) ; si après cela on lui dit : « Vous ne me voyez plus ! », et qu'en effet l'hypnotiseur disparaisse à ses yeux grands ouverts tournés vers lui, cette fois nous sommes en présence d'une hallucina-
lion négative (— ). Or, si l'hallucination positive peut faire supposer une cause agissant en plus — -une cause hypersthénisante — c*est une cause* agissant en moins — une cause hyposlhénisante — qu'il paraît rationnel d attribuer à riiallucination négative.
Et d'autre part, comment concevoir que Thallucination de l'absence, du manque d'une chose, soit le produit d'une impression mentale, d'une idée suggérée, c'est-à-dire d'une image évoquée dans l'espril? Le néant a-t-il donc une forme, une couleur, un visage? Ne défie-t-il pas toute représentation?
d. Ce dernier point a été déjà touché dans notre parallèle entre le fariisme et le grimîsrae (1). Quelqu'un n'ayant jamais été hypnotisé et n'ayant pas non plus été témoin d'hypnotisations, est mis en hypotaxie, mais reste dans l'état de veille, et est suggestionné dans cet état. Je lui affirme qu'il va marcher sans pouvoir s'arrêter, ou qu'il va être dans l'impossibilité de bouger déplace; et tout se passe ainsi que je l'ai annoncé. Cependant mon affirmation a d'abord été accueillie par le sujet avec des protestations d'incrédulité. Puis, mon affirmation produisant quand même son effet, le sujet met toute sa volonté et toute son énergie à résister. De là ne faut-il pas conclure que, contrairement à la théorie, l'effet produit l'a été autrement que par impression mentale, autrement que parl'imaginatiofl surexcitée?
De cette revue il me paraît résulter que nos quatre sortes d'états suggestionnels sont réductibles à un seul sous le rapport spécial qui nous occupe en ce moment. En dernière analyse, les uns et les autres nous montrent l'effet de la suggestion naissant, se développant et se consommant sous l'influence d'une cause mentale dont la présence est attestée par la nature même de l'action exercée — l'affirmation, le commandement — qui n'atteint nécessairement que l'esprit. Et d'un autre côté l'absence chez tous de cette même cause mentale résulte, avec une non moins irrésistible évidence, de ce fait contraire, à savoir que l'esprit, le moi, la conscience, ne sent en soi,
(1) Vo*r ci-de888U8, p. 128.
n'éprouve, ne perçoit, alors même que l'action bat son plein, aucune atteinte de cette action I
Le suggestionné se conforme au verbe suggesteur, affirmation ou commandement, il perçoit et agit comme sous l'empire d'une foi aveugle ou de l'obéissance )a plus passive, et néanmoins son libre arbitre et sa raison protestent et s'affirment hautement. Au moment même ou la magique parole pèse sur lui de tout sou irrésistible poids, il y répond par un défi ironique. 11 n'y croit donc pas f Et quand son scepticisme est mis aux abois par la vue des effets produits, c'est alors la volonté qui se révolte et lutte jusqu'au bout, parfois avec rage. La formule im[)éra(ive n'a donc pas obtenu l'obéissance t
Pour juger avec quelle netteté et quelle force tranchent et s'opposent l'uneà l'autre les deux faces de cette antinomie, il faut lire et méditer la relation que notre regretté Désiré Laverdant a laissée de son cas d'hypnotisé. Ce document, imprimé d'abord dans mon Cours de Braidisme, et reproduit tout au long par M. le professeur Liégeois dans son grand ouvrage, est trop important pour ne pas devoir figurer encore dans cette étude. On le trouvera plus loin.
Oui certes, la suggestion verbale s'adresse à l'intelligence et ne peut opéçer que par l'intelligence. La preuve, c'est que toutes vos affirmations et tous vos commandements suggesleurs seront comme un coup d'épée dans l'eau si vous vous adressez à votre sujet dans une langue qu'il n'entend pas.
Oui encore, la suggestion impérative ou affirmative ne peut agir qu'en pesant sur un ressort moral, qui sera ce que nous avons nommé soit l'obéditivité, soit la créditivité. Ce qui le fait bien voir, c'est que pour que la foudroyante parole rate misérablement son efïet, il suffira que la voix, le geste ou la personne même de ^opé^ateur trahisse un n!ianque d'assurance ou un manque d'autorité. Aucun dont l'apparence prête à rire ne suggestionnera avec succès.
Deux choses donc sont établies : d'uue part, pour que la suggestion s'effectue, il faut que l'esprit du sujet soit frappé,
fortement frappé. D'autre part, cette impression morale si puissante, le sujet n'en a pas le sentiment, il n'en a pas conscience, il peut même parfois ne pas s'en douter le moins du monde, alors qu'elle agit invinciblement sur lui.
Cîomment deux vériiés qui semblent à tel point s'exclure peuvent-elles pourtant co-exister et se concilier? C'est depuis bientôt un demi-siècle que j'ai donné le mot de cette énîgme : « Il n'y a pas qu'un seul individu psychologique, qu'un seul moi, dans l'homme, ai-je dit ; il y en a une légion ; et les faits de conscience avérés comme tels qui restent néanmoins étrangers à noire conscience, se passent dans ^'autres consciences associées à celles-ci dans l'organisme humain en une hiérarchie anatomiquement représentée par la série des centres nerveux céphalo-rachidiens et celle des centres nerveux du système ganglionnaire. »*
Par moi émise dès et avant 1855, et obstinément soutenue depuis lors, cette opinion pendant longtemps ne m'attira que la dérision et l'ostracisme. Il faut lire le voluuiineux rapport du docteur Chauffard à l'Académie de médecine (séance du 19 mars 1868) sur l'ensemble de mes travaux physiologiques pour se faire une idée comme ma thèse d'une pluralité dames et d'animaux dans l'homme paraissait réjouissante au savant rapporteur, el comme il se complaisait à profiter de cette occasion inattendue de dérider ses graves collègues en leur retraçant dans toute sa folle excentricité une doctrine aussi démesurément inouïe (1). Mai$ en même temps son âme charitable (Chauffard était dévot) plaignait de s'être égaré en de telles erreurs un homme qui, assurait-il, « avait à son service des facultés puissantes », et qui, s'il entrait dans la voie des saines doctrines médicales, « y marquerait sa trace ».
- Cependant, bientôt après cet incident académique, un physiologiste de grande renommée s'éprenait tout à coup de mon idée, et il résolut de se l'apprpprier. Comme elle n'était pas à vendre,
(1) Voir mon écrit en réponse à la diatribe du docteur Chauffard, intitulé : La Philosophie physiologique et médicale a l*Agadémie DE MéDEGiNB. 1 broch. in-8% Paris, 1868.
il ne restait qu'à la voler. L*homine illustre ne recula pas devant ce dernier parti, le scrupule de conscience étant pour lui une de ces chimères métaphysiques sur lesquelles le Positivisme l'avait suffisamment édifié. Mais le légitime propriétaire allait crier, protester, faire un éclat. . . Il fut alors décidé qu'on se débarrasserait de lui — ce n'est jamais que le premier pas qui coûte — et l'on essaya de lui appliquer, en guise de nœud coulant, une recette très usitée à la cour de nos satrapes scientifiques, rétouftement par le silence.
On s'était donc emparé de ma cassette ; mais voilà, le larron ne put pas l'ouvrir, et il dut se contenter d'y faire des dégradations assez sensibles en s'escrimant à forcer la serrure. Aujourd'hui, que vois-je? C'est que la cassette est passée entre les mains de nos avides chercheurs en quête des lois d'une psychologie hypnotique. Ils ont aussi voulu utiliser le contenu de ipon coffre, mais sans pouvoir l'extraire. Pourquoi, si comme j'aime tant à me le persuader, ceux-ci sont mus avant tout par l'intérêt supérieur de la science, et non par le vil intérêt personnel, ne sont-ils pas venus droit à moi me demander la clef de ma boite, que je me serais empressé de mettre gracieusement à leur disposition? Mais non, pas un, chose curieuse, ne mentionne dans ses écrits, quand il veut bien dire un mot de mes théories de la suggestion, ce qui en est le point capital et culminant, ma grande thèse du polyzoïsme et du polypsyçhUme humains. Ce côté le plus saisissant de la doctrine passe justement inaperçu. Et en attendant on se fatigue, on s'épuise à tourner autour de ma solution, sans réussir à latteindre, bien que par moments la serrant d'assez près .
Les uns passent à droite, les autres passent à gauche, chacun entraîné par une tendance prédominante qu'il a puisée soit dans une observation pliysiologique brute, soit dans des considérations de psychologie rationnelle. Les premiers constatent et affirment que l'étude expérimentale des mouvements de la vie de relation dits automatiques démontré que ces mouvements attestent des sensations et des volitions et, en outre, un certain degré de spontanéité, de discernement et d'intelligence. Mais
contre celte conclusion, qui leur semble irrésistible , s'élève cependant une difficulté énorme : de cette intelligence, de cette spontanéité, de ce discernement, de ce vouloir et de ce sentir, le moi n'a aucune conscience.
La généralité des physiologistes purs, ne se croyant pas tenus au moindre égard envers les prétendues lois de la philosophie de Pâme, passent outre à la difficulté, et croient Tobstacle entièrement applani sous leurs pieds quand ils ont prononcé qu'il y a des « sensations inconscientes », des « volitions inconscientes », des « discernements inconscients » , des « intellections inconscientes », des « idées inconscientes », des « pensées inconscientes • ! ce qui équivaut absolument à dire qu'il existe des cercles carrés.
Cette solution a semblé ne rien laisser à désirer à des hommes dont le parti pris est de se boucher les oreilles et l'esprit à toule spéculation métaphysique ou simplement Logique. Elle a paru une énormité à tous ceux à qui la culture et le sens philosophiques ne faisaient point totalement défaut. Ils y ont vu la contradiction la plus manifeste, la plus choquante et la plus criante, et pour eux Les deux termes de sensation inconsciente ou de pensée inconsciente hurlent et grincent de se trouver ensemble. Et alors'leur conclusion a été que la sensibilité, la volonté, l'intelligence observées dans les mouvements dits automatiques^ ne sont qu'une apparence; sacrifiant le témoignage de Tobservation à ce qui est pour eux l'évidence rationnelle, ils déclarent purement machinaux ces mouvements dits automatiques, à rimitation des Cartésiens ne voyant dans l'animal luimàme qu'une pure machine. Cette opinion se recommande de noms tels que Cuvier, Ampère, le D** Lélut, le D*" Despine, le D' Beaunis.
Et pourtant les uns et les autres disent partiellement vrai, et la vérité complète est dans la conciliation de ces deux opinions contradictoires.
Cette conciliation, je le dis encore une fois, c'est moi qui, le premier, en enseignai le secret.
Frappé de ma discussion avec le D^ Chauffard, impressionné
184 LE MERVEILLEUX SCIENTIFIQUB
encore par mon mémoire sur le Polyzoïsme dans l* Homme, lu à la Société d'Anthropologie de Paris (1), Cl. Bernard, que Tambitiôn de la découverte dévorait, comprit qu'il y avait là une idée neuve, incomparablement neuve, qui pouvait faire la fortune de son possesseur^ et il voulut la faire sienne. Mais il n'en avait vu l'économie que dans un jour vague et faux, le sens comme l'importance de certaines distinctions essentielles échappant absolument à l'esprit de cet homme qui, malgré ses hautes prétentions au titre de philosophe, ne fut jamais au fond rien de plus que l'élève de Magendie. Aussi, voulant recréer ma conception, il en fit un déplorable pastiche. Et cette prétendue nouveauté — qui en était bien une toutefois chez Bernard en ce sens qu'elle était sans rapport aucun avec ses productions antérieures et ses doctrines déjà professées — il en réserva la primeur au public choisi d'une séance solennelle de l'Académie française. Et on l'écouta jusqu*au bout, et il ne fut pas hué, tant le prestige de la renommée, aussi usurpée qu'elle soit, obscurcit en nous le jugement et impose silence à la raison.
Et pourtant ce morceau d'éloquence académique n'est autre chose qu'un vrai massacre de toutes les lois de la psychologie, de la logique f t du bon sens. Un échantillon ou deux de cet incroyable produit me paraissent ici à leur place pour l'édification du lecteur. Voici d'abord une première déclaration de principes de psychologie physiologique :
(I) La Reçue Anthropologique (« The Anthropological Reviow ») de Londres, n- d'avril 1869, p. 196, résumait son appréciation de ce travail do la manière suivante :
« PoIy^oïsmCy tel est le titre d*une communication très intéressante de M. Durand (de Gros). Si Fauteur de ce travail réussit à établir sa théorie, nul doute qu'elle ne produise dans la science une révolution d'une importance immense, car elle renverse ce qui depuis longtemps était passé à peu près à l'état de dogme. «
(« Polyzoism » is the title of a most intoresting papcr by M. Durand (de Gros). If the author of the contribution can cstablish his theory, it will undoubtcdly be a révolution in science of immense importance; for it would reverse what has becn considered almost a dogma for a long period, etc. »)
« La physiologie, dit l'orateur, établit clairement que la cons- » cience a son siège exclusivement dans les lobes cérébraux ; » mais quant à rintelligenco elle-même, si on la considère » d'une manière générale et comme une force qui harmonise » les différents actes de la vie, les règle et les approprie à leur » but, les expériences physiologiques nous démontrent que cette » force n'est point concentrée dans le seul organe cérébral » supérieur, et qu'elle réside au contraire, à des degrés divers, » dans une foule de centres nerveux inconscients, échelonnés » tout le long de Taxe cérébro-spinal, et qui peuvent agir d'une » façon indépendante, quoique coordonnés et subordonnés hiérar- » chiquement les uns aux autres. »
Mon polyzoîsme et mon polypsychisme font du premier coup leur apparition dans ce début, où l'orateur va jusqu'à avancer celte proposition, qui me parait à moi-même téméraire, que « tous (?) les actes de la oie sont harmonisés y réglés et appropriés par des' forces intelligentes qui résident dans les centres neroeujs échelonnés dans la moelle épinière ». Mais ce qui est une fioriture de l'imitation, dont j'entends lui laisser tout le mérite, c'est la curieuse fantaisie de séparer la Conscience de rintelligence, et de les loger l'une dans le cerveau, l'autre dans la moelle épinière, pour qu'elles aient entre elles le moins de contacts possibles, et que chacune jouisse pleinement de son chez soi.
Je reprends la citation :
« De cette manière, poursuit l'orateur, s'explique ce fait » étrange d'une grenouille décapitée qui écarte avec sa patte la » pince qui la fait souffrir. On ne saurait admettre que ce » mouvement si bien approprié à son but soit un acte volontaire » du cerveau ; il est évidemment sous la dépendance d'un » centre qui, siégeant dans la moelle épinière, peut enlrer en » fonction, tantôt sous l'influence centrale du sens intime et de » la volonté, tantôt sous l'influence d'une sensation extérieure » ou périphérique.
» Chaque fonction du corps possède ainsi son centre nerveux » spécial, véritable ceroeau inférieur j dont la complexité cor-
» respond à celle de la fonction elle-même. Ce sont là les » centres organiques om fonctionnels^ qui ne sont point encore » tous connus, et dont la physiologie expérimentale accroît tous » les jours le nombre. Chez les animaux inférieurs, ces centres » inconscients constituent seuls le système nerveux b, etc.
De cet exposé expérimental et des conclusions théoriques qui raccompagnent élaguons Tabsurdité parasite que nous avons déjà mise à nu, celle de Tinconscience de TinteUigence, de la volonté et de la sensibilité ; puis redressons-y cette expression malsonnante de sensation extérieure ou périphériquey employée sans doute par l'orateur pour désigner les sensations, dues à des impressions externes par opposition à celles qui résultent d'impressions internes ou organiques, comme s'il ignorait la distinction classique faite en psychologie entre la sensation y fait subjectif, et V impression, fait objectif; et cette épuration opérée, le jugement porté par Bernard sur Texpérience de la grenouille décapitée se réduit à répéter ce que je criais avant lui depuis quinze ans sur tous les toits sans pouvoir me faire entendre, à savoir que, dans un animal privé de sa tète qui cherche à écarter avec sa patte un objet qui le fait « souffrir », ou qui lui fait obstacle, le membre ainsi mis en mouvement agit sous l'influence d'une sensibilité, d'une volonté et d'une intelligence constituant un moi, une individualité psychique,une âme particulière, autre que l'âme cérébrale, et ayant pour siège, pour cerveau propre, l'un des centres nerveux de la moelle, l'un des centres du système réflexe, qui sont de « véritables cerceaux inférieurs ».
Attentif à ne pas reproduire son modèle avec la fidélité servile d'un copiste vulgaire, Claude Bernard Taugmenteet l'agrémente encore d'une foule d'autres détails de son cru dont je veux que tout l'honneur lui revienne, suum cuique. Je vais donc en relever ici quelques-uns des plus remarquables. '
Cela pourra aider à décider une question délicate qui se pose en ce moment : savoir si dans la reconstruction de la psychologie sur des bases très agrandies se développant largement sur l'observation et Texpérimentation physiologiques, il convient
pour aulant d'ôter la direction supérieure des travaux aux philosophes pour la remettre aux physiologistes de Técole de Magendie, ou s'il n'est pas plus sage que ces derniers coopèrent simplement à Tœuvre commune à titre de sous-ordres.
En parlant des moteurs instinctifs, qu'il place très justement dans les centres nerveux supérieurs du système réflexe, Claude Bernard s'exprime ainsi :
« Il y a donc, dit-il, des intelligences innées ; on les désigne » sous le nom à! instincts; ces facultés inférieures des centres B fonctionnels et des centres instinctifs. ...»
Intelligence innée! quel sens raisonnable peut-on trouver à une telle expression, alors surtout qu'on a pris soin de nous prévenir que, par intelligence, on entend, non pas un acte ou mode d'être j mais une forc« et une faculté, la faculté de comprendre î
A ce compte, il y aurait des facultés psychiques qui ne seraient pas innées, c'est-à-dire dont le principe ne serait pas en nous, dont l'origine serait accidentelle ou artificielle, et ces facultés contingentes, fortuites, seraient précisément celles qui constituent notre esprit en tant qu'opposé à l'instinct.
Les facultés psychiques, de même que les fonctions et les organes, sont susceptibles sans doute de se modifier plus ou moins sous des influences extérieures, mais elles ne se créent pas de toutes pièces dans l'homme par voie d'accident ou d'artifice sans que le germe y en préexiste ; et d'autre part il est d'observation que les <( intelligences instinctives » sont également sujettes à des modifications profondes et variées sous l'action des circonstances ambiantes.
Mais l'auteur se sera simplement mal exprimé, il n'a pas voulu dire ce qu'il a dit. . . Eh bien, non, il s'enlève lui-même le bénéfice du doute à cet égard en mettant complètement à nu sa pensée dans les lignes qui suivent : « ...Aussi, dit-il, allons- » nous voir, à mesure que les fonctions des sens et du cerveau » s'établissent, apparaître dans ce dernier des centres nerveux » fonctionnels et intellectuels de nouvelle formation réellement » acquis par le fait de l'éducation ». 11 ajoute plus loin, pour
qu'on ne s'y trompe : « Parmi tous les centres nerveux acquis, » celui de la parole est, sans contredit, le plus important ».
Que dire d'une opposition tdle que celle-ci : Lcb fonctions des sens et les fonctions du ceroeauf Est-ce que par hasard il aurait plu à notre auteur de d<^placer le sensorium et de le transférer quelque part hors de la boîte crâùienne?
Que peut donc ce être qu'un centre /onc//o/ineZ^ Esi-ce que tout centre nerveux ne fonctionne pas et ne se rattache pas à une fonction, soit animale, soit végétative?
On oppose encore entre eux les « centres fonctionnels », les « centres instinctifs », les « centres intellectuels ». Ici laûteur oublie qu'il vient justement de nous apprendre qu' « il y a des intelligences innées, facultés inférieures des centres fonctionnels et des centres instinctifs », et qii' « on les désigne sous le nom d* instincts ».
Bone DeuSy quel galimatias ! .
Ecoutons encore l'oracle de la physiologie philosophique :
« L'organisation nerveuse de l'homme » , * déclare encore l'illustre Bernard, « se ramène définitivement à quatre ordres » de centres : les centres fonctionnels et doués de manifesta- » nions irrésistibles et fatales ; les centres intellectuels acquis » d'une manière volontaire et libre, mais devenant par Thabi- » tude plus ou moins automatiques et involontaires. Enfin, au » sommet de toutes ces manifestations se trouve l'organe céré- » bral supérieur du sens intime auquel tout vient aboutir. C'est » dans ce centre de l'unité intellectuelle qu'apparaît la. con- » science, qui s'éclairant sans cesse aux lumières de l'expé- »^ rience de la vie, etc., etc. »
Encore un fouillis de misérables choses, qu'il n'est pas agréable d'éplucher. Allons-y quand même.
Les « centres fonctionnels » reviennent encore. Nous avons vu que cette expression est incongrue. J'imagine que l'orateur a voulu désigner par là les centres nerveux qui président aux fonctions de la vie végétative. Il répète qu'ils sont inconscients. Qu'en sait-il? Pour cela, il n'a absolument d'autres raisons que celle des Cartésiens pour soutenir que les animaux sont incon-
scients. Mais ceux-ci du moins ne tombent pas dans la flagrante et inepte contradiction de soutenir que les bètes sont tout à la fois inconscientes et intelligentes.
Ces « centres fonctionnels » sont d'un autre côté « doués de manifestations irrésistibles et fatales » . Doué de manifestations est un accouplement de mots qui sonne mal à mon oreille et qui ' m'étonne dans la bouche d'un immortel de TAcadémie française; mais passons sur ces vétilles, sunt nugœ.
Cl. Bernard professait le déterminisme , le déterminisme absolu, et je suis loin de lui en faire un reproche; il ment donc à sa foi en limitant la fatalité et Tirrésistibilité aux actes de ses « centres tonctionnels ». Mais ce démenti qu'il se donne à luimême atteint les proportions d'un blasphème contre le bon sens, quand il nous parle de « centres intellectuels acquis d'une manière volontaire et libre ». A qui a appartenu cette volonté et cette liberté à^ acquérir ces centres intellectuels ? Serait-ce que les centres intellectuels se seraient « acquis » eux-mêmes, et que par conséquent ils apraient fait acte à^ intelligence, de volonté et de liberté avant même d'exister? Sinon, quel est l'être intelligent, voulant et libre, qui a fait l'acquisition .dont il s'agit ? Mystère !
« Enfin, au sommet de toutes ces manifestations se trouve l'organe cérébral supérieur du sens intime ». Voyez- vous bien un organe, l'organe cérébral supérieur, formant le sommet d'une pyramide de manifestations f Ces figures-là ont tout de même de l'originalité et de la hardiesse. Et c'est ce « sommet de manifestations » que la conscience a choisi pour en faire sa résidence ou son poste d'observation. Mais, au fait, que devonsnous entendre par la Conscience? L'illustre et triple académicien (Cl. Bernard appartenait à la fois à lAcadémie des sciences, à l'Académie française, et à l'Académie de médecine) ne s'était pas encore prononcé là-dessus; mais voici maintenant sa définition :
« Maintenant, se demande-t-il, quelle idée le physiologiste » se fera-t-il sur la nature de la conscience? 11 est porté d'abord » àla regarder comme Texprcssion suprême et finale d'un cer- » tain ensemble de phénomènes nerveux et intellectuels, car
» l'intelligeûce consciente supérieure apparaît toujours la der- » nière, soit dans le développement do la série animale, soit » dans le développement de l'homme. Mais, dans cette évolution, » comment concevoir la formation du sens intime et le passage, si gradué qu'il soit, de Tintelligence consciente à rintelligence » inconsciente t Est-ce un développement organique naturel et » une intensité croissante des fonctions cérébrales qui fait jaillir 9 rélincelle de la conscience, restée à Fétat latent jusqu'à ce » qu'une organisation assez perfectionnée puisse permettre sa » manifestation, et est-oo pour cette raison que nous voyons la » conscience se montrer d'autant plus lumineuse, plus active » et plus libre qu'elle appartient à un organisme plus élevé, » plus complexe, c'est-à-dire qu'elle coexiste avec des appareils B intellectuels inconscients plus nombreux et plus variés ? . . . »
« I^ conscience, expression d*un certain ensemble de phénomènes nerveux et intellectuels. . . » Ce qui jusque-là avait été un des principaux articles de foi du credo de Cl. Bernard, c'est que les phénomènes intellectuels ne sont que des phénomènes nerveux d'une certaine espèce ; et voilà qu'il les sépare maintenant des phénomènes nerveux ! Ce n'est pas tout : Les phénomènes intellectuels sont donc distincts des phénomènes nerveux, c'est entendu ; mais les phénomènes de la conscience, non, car ils sont un mélange de phénomènes nerveux et de phénomènes intellectuels, une sorte de mixture de matière nerveuse et de matière intellectuelle ! . . . Ces fantaisies-là sont drôles, tout de même.
« Le passage de l'intelligence inconsciente à l'intelligence consciente. . . » On voit que Cl. Bernard tient beaucoup à son intelligence inconsciente; c'est en effet une trouvaille, mais qui marquera parmi les âneries philosophiques les plus mémorables.
« Des appareils intellectuels », hélas! « Des appareils intellectuels inconscients », holà !
Rendons la parole à l'illustre maître :
«... Il y a dans toutes les fonctions du corps vivani, sans » exception, un côté idéal et un côté matériel. Le côté idéal de
» la fonction se rattache par sa forme à Tunité de plan de » création ou de construction de l'organisme, tandis que son » côté matériel répond, par son mécanisme, aux propriétés de » la matière vivante. »
Saisissez-vous Tantithèse du côté idéal d'une fonction et de son côté ma/^rte/f Moi, non. Et coque je conçois encore un peu moins, s*il est possible, c*est que le côté idéal de la fonction se rattache par sa forme à l'unité de plan de la création. Qu'est-ce que la forme du côté idéal d'une /onction f Je me casse vainement la tète pour m'en former une idée quelconque. Mais peutêtre qu'il s'agit de la forme de la fonction, et non de la forme du côté idéal, car la phrase est amphibologique; mais, d*une manière ou d'une autre, je dois donner ma langue au chat.
Percevoir la différence entre la forme de la fonction et son méùaniame, et se rendre xîompte comment la Forme dans la fonction élève celle-ci à l'Idéal, tandis que son Mécanisme l'attache à la Matière, est également au delà de ma pénétration.
Voici maintenant la caractéristique différentielle des sciences physiologiques et des sciences métaphysiques ^ d'après notre auteur :
« Les sciences physiologiques, dit-il, rattachent Tétude des » facultés intellectuelles aux conditions organiques et physiques » qui les expriment, tandis que les sciences métaphysiques » négligent ces relations pour ne considérer les manifestations » de l'âme que dans la marche progressive de Thumanité ou » dans les aspirations éternelles de notre sentiment. •
Encore une opposition irrationnelle que celle de la physiologie et de la métaphysique. La physiologie , et la physique proprement dite elle-même (malgré l'antithèse des mots), ont leur métaphysique, la métaphysique n'é*ant pas autre chose que la théorie des principes, soit qu'on les considère universellement, soit qu'on les considère relativement à un ordre donné de connaissances spéciales. Au fait, le sens que Cl. Bernard donne ici abusivement au mot métaphysique est celui de psychologie. Or les spéculations du psychologue ne consistent
pas à « ne considérer les manifestations de i*âme que dans la marche progressive de l'humanité, ou dans les aspirations éternelles [Que fait ici lo mot éternelles f] de notre sentiment ».
Si le célèbre physiologiste, au lieu d'entreprendre d'inventer la philosophie à nouveaux frais et de toutes pièces, sans avoir égard à ce qui s'en était dit et fait avant lui, eut condescendu à prendre connaissance des quelques principes, assez rares, il est vrai, mais d*autant plus faciles à apprendre, sur lesquels les philosophes sont parvenus à se mettre d'accord, il aurait su que ce qui distingue l'observation psychologique, c'est qu'elle opère par la réflexion de Tesprit sur lui-même, autrement dit par voie subjective; tandis que l'analyse physiologique des opérations mentales procède objectivement, c'est-à-dire en étudiant l'esprit dans ses manifestations extérieures et ses moyens organiques. Or il se trouve précisément que Flourens, dans ses travaux de psychologie, assez mauvais d'ailleurs, avait insisté particulièrement sur cette distinction, qui est un pont aux ânes philosophique. Son panégyriste (le discours de Cl. Bernard était consacré à réloge de Flourens, qu'il remplaçait à l'Académie française^, pour s'épargner ces fâcheuses bévues, n'avait donc qu'à rester un peu moins étranger aux œuvres de celui dont il célébrait les mérites scientifiques et littéraires.
Résumons-nous : Tout ce manifeste de psychologie physiologique par lequel Cl. Bernard, le plus renommé de nos physiologistes français depuis Bichat, inaugurait son fauteuil à TAcadémie française, n'est pas autre chose que ma théorie du polyzoïsme et du polypsychime humains plus ou moins défigurée et mutilée, et noyée par-dessus le marché dans une divagation sans queue ni tête où l'on ne rencontre qu'idées fausses, contra- . dictions et non-sens. //^ .^
Le but que je me suis proposé poer la discussion d'un document d'une incontestable importance non pas seulement pour l'histoire de la psychologie nouvelle, mais aussi- pour son avenir, ne serait qu'à moitié atteint si je ne mettais pas en regard d'une contrefaçon aussi pitoyable que déloyale l'œuvre originale qui en a été l'objet. C'est ce que je vais faire en citant
ici quelques passages des plus caractéristiques de mon livre de 1855. Ils sont extraits d'un chapitre sur les théories de Pinstinci (Elecirodynamisme Vital, p. 121 et suiv.). Je recommande ce morceau à l'attention ^réfléchie et impartiale du lecteur, tout en lui rappelant qu'il a été écrit dans Tannée 1854, et le prie de comparer, sans parti pris, mon exposé avec celui du grand homme dont la statue monumentale s*élëve à rentrée du Collège de France.
c Je ne puis clore cet article sans présenter quelques vues sur Torigine des actes involontaires et inconscientiels (1) de la vie de relation dont j'ai signalé l'existence, jusqu'ici généralement inaperçue.
» 209. L'Ame, notre âme, est-elle le véritable moteur, le moteur possible de ces actes ? Non, car Tâme ne peut pâtir ou agir sans qu'elle le sache, car la loi la plus absolue de ses opérations, c'est qu'elles se manifestent à sa conscience. Un acte dont nous n'avons pas la conscience ne saurait donc être attribué à une détermination de notre propre volonté.
» Mais alors d'où procèdent les actes inconscientiels de la vie de relation? Quel est le moteur intelligent qui donne une impulsion coordonnée et une tendance normale à ces mouvements souvent fort compliqués? — Je n'hésite point à déclarer la manière de voir très déterminée que je me suis formée sur ce sujet, car, si étrange qu'elle puisse paraître, j'apporte à l'appui des preuves qui répondent d'avance à toutes les objections sérieuses, et qui bravent la raillerie de l'ignorance.
» 210. Les mouvements inconscientiels de la vie de relation, mouvements coordonnés, toutefois, et offrant les signes manifestes d'une détermination intelligente, ont leur origine dans
(1) L'adjectif ineonêcientlel est un néologisme justifié ; car les mots conêcient et ineomeient ne peuvent logiquement s'appliquer qu*au sujet de la conscience, et non à son objet ou à ses attributs. ïnconscient veut dire seulement qui n'a pas conscience ; dès lors, qualifier une action d'inconsciente^ c'est dire que cette action n*a pas conscience, ce qui est absurde, alors qu'on a en vue d'exprimer que l'auteur présumé de cette action en était inconscient.
des opérations de nature mentale dont les centres générateurs divers sont fixés sur différents points de la moelle épiniëre (76). Que faut-il donc entendre par ces centres générateurs d'opérations mentales situés en dehors du cerveau ? Je réponds, des AMEs^ c'est-à-dire des unités dont Tinaltérable essence est constituée par la double propriété de pâtir et d'agir, de .sentir et de oouloir.
» 211. 1<> L'existence de mouvements involontaires et inoonscientiels^ dans Tordre de la vie de relaticm, a M établie péremptoirement par l'analyse de plusieurs exemples (188);
» 2* La présence dans la moelle épiniëre de forces rausculomotrices distinctes de l'Ame, et pouvant s'exercer sur les membres en dehors de, et malgré, sa volonté, c'est une vérité établie par des faits d'expérience les plus décisifs (31), et admise, du reste, par l'universalité des physiologistes ;
» 3** La nature animique, c'est-à-dire consciente et volitive, de ces forces motrices spinales, est couverte et dissimulée, et peut rester douteuse, tant que par l'association de ces forces à l'âme céphalique les actions propres de celles-ci et les actions propres de celles-là se confondant dans une combinaison intime, il devient très difficile de démêler leurs origines respectives. Mais une expérience que j'ai citée (176) permet d'isoler les forces spinales de la force cérébrale; c'est alors que les premières recouvrent une complète indépendance, et que leur individualité se dégage toute entière et se détermine avec une netteté parfaite.
» On prend un Coléoptère, on détache la tète de l'abdomen, c'est-à-dire l'encéphale, ou ganglion céphalique, du reste de la chaîne sous-intestinale, qui est la moelle épinière des insectes. Un centre particulier et libre, centre de sensation, d'émotion, de discernement, de volonté et d'action, se manifeste aussitôt et simultanément dans chacune des deux portions isolées de l'animal.
» D'un autre côté, la science établit que du ganglion céphalique partent les actes exécutés par le tronçon antérieur, et que
les mouvements accomplis par la porlion abdominale ont leur source dans les ganglions placés sur la fraction de la chaîne sous-inlestinale qui reste comprise dans labdomen.
» 212. De cette expérience, dont j'ai donné plus haut les détails, il résulte évidemment, inéluctablement, que les ganglions abdominaux de la chaîne sous-intestinale des Insectes n'ont pas moins d'analogie avec le ganglion céphalique, par la nature de leurs fonctions et les propriétés de la virtualité vitale qu'ils renferment, que 'par leurs caractères anatomiques. Ainsi les ganglions inférieurs de la chaîna sous-intestinale renferment un principe sentant, pensant et voulant, c'est-à-dire une âme, aussi bien que le ganglion céphalique lui-même.
» Or le cerveau des Vertébrés, le cerveau de l'Homme, n*est, aux yeux de la science, que le développement du ganglion céphalique des Invertébrés, et la moelle épinière n'est, à son tour, autre chose que la chaîne sous-intestinale modifiée.
» Mais la moelle épinière aussi, de même que la chaîne sousintestinale, son équivalente, est le siège de forces motrices indépendantes (76).
» 213. Ici, ces forces motrices sont des âmes ; et que sontelles là t — Des âmes aussi, très certainement^ car pas un fait ne s'élève contre cette conclusion, et cette conclusion est celle de la Logique Naturelle ; c'est une vérité que proclament toutes les voix de TAnatomie et de la Physiologie Comparées, c'est la science, c'est la raison, c'est l'évidence qui Tatlestent; cette vérité, admettons-là donc comme telle, quelque douleur qu'en éprouvent nos.préjugés. »
M'étais-je clairement expliqué dans les lignes qui précèdent ? Je le crois ; et je ne m'en étais pas tenu, bien s'en faut, à ce court résumé. La même thèse a été reprise et développée, non pas seulement dans le même Eleeirodynamiame Vital ^ mais en outre dans une série de publications échelonnées dans une période de quinze années, telles que : le Cours de Braidiame (1860), les Essais de Physiologie philosophique (1866), La Philosophie physiologique et médicale à V Académie de méde-
cine (1868) I Le Polyzoïsme ou la pluralité animale dans l'Homme, mémoire lu à la Société d'Anthropologie de Paris (1868), Ontologie et psychologie physiologique (1870), Les Origines animales de l'Homme (1871) ; et nonobstant, cette doctrine qui, vraie ou fausse, avait tout au moins un caractère singulier et frappant, semble être passée inaperçue^ des esprits les plus ouverts et les meilleurs que compte dans ses rangs la nouvelle psychologie physiologique. M. Beaunis, qui par une exception très rare et d'autant plus précleus?, est un physiologiste de profession ferré à glace sur la philosophie', qu'on ne surprend jamais à faire un faux pas sur ce terrain si glissant pour la généralité de ses confrères, qui, à leur différence, ne nous heurte jamais Toreille de barbarismes psychologiques, tels que ceux de sensation inconsciente y de mémoire inconsciente y d'intelligence inconsciente , d'idées inconscientes (qui sont l'équivalent de conscience inconsciente), M. Beaunis, qui cependant nous a lu, car il nous cite avec bienveillance, ne fait aucune mention de ce point capital de nos théories. .Lui, il adopte comme pis aller, et en attendant mieux, cette explication des phénomènes humains d*apparence conscientielle dont pourtant nous n'avons pas conscience, qui consiste à y voir l'effet d'un pur mécanisme cérébral comparable à celui d'une pendule ou d'une boite à musique, en quoi il se rencontre avec Ampère, qui, suivant ce que nous apprend le général Noizet , s'était préoccupé de la question.
Le docteur Liébeault, qui se réfère si volontiers et si amicalement à mes écrits, s'abstient aussi de discuter ma thèse du polypsychisme, dont le radicalisme l'aura peut-être inquiété, mais quelques demi-aveux semblent indiquer chez lui que ses opinions en ont subi une certaine atteinte. C'est ainsi qu'après avoir parlé de « fonctions inconscieniielles », ce qui, du reste, n'a rien de psychologiquement incorrect, il donne l'avertissement suivant :
a Inutile presque de dire que ce qui est inconscientiel, ce » sont les phénomènes réels que l'on découvre par l'expérimen- » tation et l'observation sur l'homme et les animaux, et qui,
9 dans chacun, existent d'une manière cachée et se passent » à leur insu au moment où la production en a lieu, mais
> pourtant êou8 la lumière d'une conscience vraie, quoique 9 latente (1) . »
Un philosophe de carrière qui s'est engagé dans la psychor logie hypnotique, et qui s*y est déjà fait une place importante, M. Pierre Janet, débute dans son grand ouvrage par une double déclaration de principes contenue en une seule phrase. « Que » veut-on dire, s'écrie-t-il, quand on parle de raisonnements » de la moelle et de Tintelligence du cerveau? Rien autre
> chose, sinon qu'il y a une autre conscience que la nôtre » dans la moelle ou dans le cerceau, car un raisonnement » sans conscience n'a absolument aucun sens (2). »
N'est-ce pas là une adhésion implicite et presque explicite au poly psychisme? En psychologue digne de ce nom, l'auteur se prononce d'abord nettement contre l'absurde doctrine de Tinconsdencedu conscient; mais il ne conclut pas, ainsi que les autres philosophes, au pur mécanisme des actes que l'expérimentalisme cru déclare à la fois intelligents et étrangers à toute conscience. Sa solution du problème est la mienne : Nous accomplissons des actes intelligents dont nous n'avons pas conscience, mais il est d'autres consciences que la nôtre, logées dans Tencéphale ou la moelle épinière, pour lesquelles ces actes sont conscientiels.
M. Pierre Janet est donc bien un évadé du dilemme où physiologistes et philosophes 6*étaient tous laissé enfermer : — Ou admettre que les mouvements dits automatiques sont intelligents, et alors conclure à une intelligence dénuée de conscience, ce qui est contradictoire dans les termes ; ou résister à cette
(1) Ebauche de pstcholooib, par A. LiéOEAULT, docteur en médecine, 1 vol. in-8*. Paris, 1873, p. 4.
(2) L'Automatisme psychologique, essai de psychologie ewpérimeniale sur les formes inférieures de l'aciioUé humaine, par Pierre Janet, ancien élève de VEcole normale supérieure, professeur agrégé de philosophie au lycée du Haere, docteur ès-lettres. 1 vol. in-8». Paris, 1889, p. 30.
198 LE MERVEILLEUX SCIENTinQUB
conséquence absurde par respect pour la logique, et alors dénier rintelligence à l'activité automatique, ce qui est faire mépris de Texpérience. Et ce dédale n'ayant qu'une seule issue, c*est bien par celle-là que M. Janet s'est échappé, c'est-à-dire par celle que j'ai découverte et indiquée le premier, il y a de cela près d'un demi-siècle.
Et maintenant on serait tenté de croire que c'est « subconsciemment », pour employer la terminologie de notre psychologue, et non consciemment, qu'il a opéré son heureuse évasion , car la découverte libératrice à laquelle il doit de s'être arraché à une erreur dont tous les autres esprits restent prisonniers, il n'éprouve aucun besoin de la proclamer, aucun besoin de lui adresser des actions de grâce.
M. Janet a bien voulu prendre connaissance de mes livres, car il les cite fréquemment à propos de questions diverses, mais généralement d'une portée secondaire. Cependant cette hypothèse, je me trompe , celte démonstration au moyen de laquelle je crois avoir délié le nœud gordien des « phénomènes de conscience sans conscience », il ne voit aucun intérêt à la discuter, à l'apprécier, et il juge inutile d'en présenter un aperçu, même sommaire, à ses lecteurs. A cet égard tout se borne à une allusion incidente faite en passant, et le plus négligemment du monde, par une citation tronquée de trois lignes, dont on ne prend même pas la peine d'indiquer la source dans le texte. « Peut-être, écrit notre auteur, y a-t-il, comme le disait Liébeault, une remémoralion inconsciente pour chaque fonction vitale, le cœur a appris à battre et les poumons à respirer. Peut-être y a-t-il en noua un grand nombre d'âmes spinales ou ganglion-naires susceptibles d'habitudes et d'éducation qui dirigent chaque fonction physiologique» »
Les lignes soulignées ci-dessus sont indiquées par une note do renvoi comme extraites de la page 104 de mon Cours de^ Draidisme. 11 me paraît instructif et édifiant de placer ici le passage restitué ; il se trouve dans la 5® conférence de mon Cours {fait à Paris en février 1860).
« Bien que certains pathologistes , dont le savoir du reste m'inspire la plus grande estime, aient nié la possibilité d*une lésion purement vitale, et n'admettent que des lésions organiques, vous arriverez sans peine à comprendre les lésions essentielles et primitives de Tàme. En effet, l'àme toute entière peut être modifiée, soit par Taction directe des modificateurs extérieurs qui lui sont propres, soit par l'action réfléchie ou réciproque de ses facultés sur elles-mêmes, c'est-à-dire par des impressions senaorialea et par des impressions mentales, sans aucune altération préalable dans les conditions matérielles des organes.
> Telles sont les lésions factices des sens, de la mémoire, de l'intelligence, des affections que nous produisons dans nos expériences à l'aide d'un mot, c'est-à-dire d'une idée; tels sont les cas de folie par cause morale, etc.
» Mais peut-être vous répugnera-t-il davantage d'admettre, parce qu'il vous sera moins aisé de vous les représenter, des lésions essentiellement psychiques des centres nerveux de la moelle épinière ou du système ganglionnaire. Tous les physiologistes reconnaissent que ces foyers de l'innervation nutritive et mixte sont doués d'excitabilité. Or, suivant toute vraisemblance, cette excitabilité n'est pas autre chose qu'une sensibilité dont notre moi ne peut avoir conscience, par la raison bien simple qu'elle réside en dehors de notre propre sensorium. Il est, en outre, probable que ces âmes spinales et ganglionnaires — passez-moi ces hardiesses de langage -- ne jouissent pas seulement de la faculté de sensation et de réaction motrice, mais qu'elles possèdent aussi le rudiment de la pensée. Elles sont, en effet, susceptibles d'habitudes et d'éducation, car les mouvements coordonnés et compliqués que nous parvenons à exécuter automatiquement à la suite d'un long apprentissage ne sont pas l'œuvre du cerveau, mais l'œuvre des forces névro-motrices du système réflexe.
» Cette pensée rudimentaire sera susceptible d'être troublée essentiellement comme la pensée .plus vaste qui règne dans les lobes cérébraux, et ce trouble passera du foyer psychique à
rinnervation qui en rayonne. Je suis disposé à regarder certaines maladies convulsives comme le produit d'une véritable folie des centres du système réflexe, c'est-à-dire d'une lésion du sentiment et de la mémoire du rhyitime, qui caractérisent ces forces vitales d'une manière si remarquable mais encore trop peu remarquée. > {Cours de Braidiame, pp. 103 et 104.)
La réserve, qu'on peut dire entière, que ma théorie de Yautomaiisme psychologique, si longuement exposée et tant de fois rééditée par son auteur, rencontre chez M. Pierre Janet dans un volumineux ouvrage consacré par lui à l'étude tonte spéciale de cette question^ me parait constituer un fait de psychologie anormale que je me permets de recommander aux pénétrantes investigations de ce psychologue. Ce n'est évidemment ici, comme je Tai déjà insinué, que sa « subconscience > qui est en faute, mais elle Test à ce point, et le silence dont je m'étonne est d'autant plus singulier, que ce n*est pas seulement pour ridée, que j'avais devancé le discret écrivain, mais pour l'expression elle-même, à une variante grammaticale près. Que le lecteur en juge :
M. Pierre Janet intitule son livre : L'Automatisme psychologique ; puis, dans son introduction, il résume ainsi l'exposé du but qu'il se propose (ce qui est sou'ligné, Test par l'auteur) :
« En d'autres termes, écrit M. Janet, il ne nous semble pas » que, dans un être vivant, l'activité qui se manifeste au » dehora par le mouvement puisse être séparée d'une certaine » forme d'intelligence et de conscience qui raccompagne au » dedans, et noire but est de démontrer non seulement qu'il ^ y a une activité humaine méritant le nom d'automatisme, » mais encore qu'il est légitime de l'appeler un automatisme » psychologique» » (1).
Le livre de M. Janet dont il s'agit, et où il a consigné les déclarations qui précèdent, porte le millésime de 1889. Or voici maintenant ce qu'on peut lire dans un autre livre publié en 1866,
(1) L'Automatisme psychologique, op. cit., p. 3.
LE MERVEILLEUX SOIENTinQUE 201
cest-à-dire qui est Tainé de celui de M. Janet de 23 ans. Il porte pour titre : Essais de physiologie philosophique, 1 vol. in-8** de 595 pages. Ouvrez-le k la page 395 ; le chapitre unique du 5® Essai, sur VInstinct, est précédé d'un assez long sommaire. Ce sommaire me parait mériter d'être reproduit ici en entier. Les articles que je désire signaler spécialement à l'attention et aux réflexions de M. Janet sont en petites capitales :
« Opinion de Cuvier. — Ni Tlntelligence ni Tlnstinct ne sont le privilège exclusif d'aucune Espèce. — Fausse distinction de ces deux termes. — Division méthodique des Mouvements de la Vie de Relation. — Actes Conscientiels et Volontaires ; Actes Involontaires et Inconscientiels. — Perception Intuitive et Raisonnement. — Les impulsions et révélations instinctives et leur périodicité, expliquées par Tengrenage des Facultés Mentales au Mouvement .Végétatif. — Les Actes Inconscientiels de la Vie de Relation, produit de l'activité des Ames Spinales. — Démonstration expérimentale et rationnelle. — Ame Céphalique, Ames Spinales, Ames Ganglionnaires. — Les effets de l'Habitude. — Comment elle diminue, dans une proportion énorme, la quantité de fatigue par rapport à la quantité d*effort musculaire. — L'Automatisme de l'Ame. — Une leçon d'orthographe donnée à notre mémoire par nos doigts. — ' L'Automatisme de l'Ame acquis dérive de l'Habitude ; elle est vraisemblablement aussi la véritable origine de l'Instinct ou Automatisme de l'Ame congéniiaL »
Ne jugez-vous pas, Lecteur, qu'un examen critique, ou pour le moins une sèche analyse de mon étude sur I'Automatisme de l'Ame, eut été à sa place dans le gros traité de M. Pierre Janet sur I'Automatisme psychologique? Et ne vous est-il pas avis également que cet auteur de renom eut eu meilleure grâce à m'arracher à mon obscurité en me rendant justice, qu'à m'ensevelir dans son silence ? * ,
De M. Pierre Janet je passe à M. Fr. Paulhan, un autre écrivain marquant de la jeune école psychologique, qui, sous le
titre UActioiié mentale , a publié aussi un volumineux et remarquable travail la même année où paraissait VAulomatisme psychologique. Le livre de M. Paulhan ne traitant de notre sujet particulier que d'un point de vue générai et d'une manière accessoire et presque incidente, je n'en parlerai ici que brièvement, en me réservant de profiter plus lard d'une occasion plus propice pour Tanalyser et le discuter dans son entier.
Je me plais d'abord à constater que Tauteur de L'Acticiié mentale se rencontre avec celui de L'Automatisme psycliologique pour adhérer d'une façon plus ou moins explicite et plus ou moins claire à la doctrine polypsychique ; mais, las ! tout comme lui, il s'abstient d'en signaler les origines. 11 y a pourtant entre les deux écrivains cette différence, que le silence de M. Paulhan est exempt de calcul et est simplement du à ce que Tauteur, à l'époque où il publiait son livre, ignorait mes travaux, pour lesquels il s'est montré depuis fort bienveillant.
M. Paulhan est donc polypsychiste, mais il ne Test encore que confusément. La notion de la pluralité des moi perce sans doute visiblement dans son livre , mais d'une façon ^trop peu distincte, et elle y manque, comme du reste chez M. Janet, de la base nettement définie et solidement assise que la physiologie et l'anatomie humaines et la zoologie s'unissent pour lui donner.
« L'homme, dit M. Paulhan, se compose pour ainsi dire de » plusieurs moi qui ont un fonds commun, mais se confondent » jusqu'à un certain point, mais non pas complètement. On » peut couper une personnalité en plusieurs morceaux et mon- » Irer que cette division correspond à quelque chose de réel. » On peut de plus, ce qui ne peut se faire pour l'état morbide, » voir les causes de cette pluralité de la personne.
» Cette division du moi est moins marquée dans l'état normal » que dans l'état pathologique ; elle se caractérise d'ailleurs de » la même manière par la formation de plusieurs groupes dis- » tincts de phénomènes et de tendances, et elle est peut-être » plus profonde qu'on ne serait porté à le croire après un *» examen superficiel. Elle porte, en effet, non seulement sur » les faits de conscience, c'est-à-dire sur la partie de l'esprit la
» moins organisée et la plus mobile, mais aussi sur quelques- » unes des habitudes qui commencent à devenir à peu près » inconscientes (1). »
Comme je fais grand cas de M. Paulhan et de son œuvre, je crois pouvoir me permettre de lui dire que tout respire l'hésitation et le doute dans le passage ci-dessus, et que la question que Tauteur y examine me fait Teffet de lui apparaître à travers un épais brouillard qui rend la vue des objets confuse et parfois dénature étrangement leurs formes vraies. Ce brouillard est celui qui pèse si lourdement sur la psychologie de la suggestion tant que les rayons d'une théorie du polypsychisme digne de ce nom ne sont pas venus le dissiper. Ecoutons encore M. Paulhan :
« Le cas qu'il (M. Pierre Janet) a étudié est évidemment une » forte exagération do Tétat normal, nous y trouvons un dédou- » blement complet de la personnalité et ce fait curieux que les » sensations qui passent inaperçues pour Tun des moi sont « parfaitement perçues par Tautré, c'est-à-dire que les sensa- » lions non perçues par le moi sont associées à un autre « système important de tendances, d'images, d'idées (2). »
Je conteste véhémentement que ce soit « un fait curieux » qu'une sensation non perçue par moi soit perçue par un deuxième moi. C'est l'inverse seul qui m'étonnerait. Puis-je percevoir les sensations de M. Paulhan, et peut-il percevoir les miennes? On ne saurait poser sérieusement une telle question. Alors pourquoi trouver étrange que les multiples individus psychiques colocataires du cerveau ou de l'axe cérébro-spinal aient chacun ses sensations, qui ne seront pas celles de ses voisins? Maintenant, que chacun de ces différents moi puisse suggt^rer à un autre des sensations semblables à colles qu'il éprouve lui-même, que notamment le moi principal, noire moi, reçoive des sous-moi, ou leur transmette, des impressions sensorielles, des impressions passionnelles, des impressions d'idées, c'est là une tout autre
(1) L'Activité mentale et les éléments de L'jiSPRir, par Fn. Paulhan. 1 vol. in-8«. Paris, 1889, p. 200.
(2) Ibidem, p. 236.
affaire, rien là qui ne soit dans l'ordre connu et Tordre logique, rien qui n*ait son analogue dans ce qui se passe à toute heure d'homme à homme. Mais ce qui est inadmissible, ce qui est contradictoire dans les termes, c'est la prétention de confondre plusieurs individus psychiques, plusieurs moi, en un seul, et de les rendre coconscienia des mêmes faits de conscience.
Mais la manière de voir que je combats n'est point au fond celle de Fauteur. La langue lui a fourché, comme on dit, c'està-dire que son langage a manqué d'exactitude dans un ordre d*idées où on est tenu de s*exprimer avec une rigueur mathématique. M. Paulhan a écrit sensation pour impression, et, la rectification faite, son étonnement est légitime. Comment une impression sensorielle parvenue au cerveau par la voie des organes des sens éludera-t-elle, par exemple, le moi capital pour n atteindre que le sous-moi, ou réciproquement? C'est là une question certainement très curieuse et très intéressante.
Il y a, dans le passage ci-dessus, un « c'est-à-dire » que je ne puis laisser passer sans explication : « .. .ce fait curieux que » les sensations {lisez : les iiQpressions) qui passent inaperçues » pour Tun des moi, sont parfaitement perçues par l'autre, » c'est-à-dire que les sensations (impressions) non perçues par » le moi sont associées à un autre système important de ten- » dances, d'images, d'idées. »
La pluralité des moi posée en fait dans le premier membre de phrase^ semble niée dans le second, où il n'est plus question que du moi, c'est-à-dire du moi capital, et où les moi subalternes passent à l'état abstrait et vague de « système de tendances, d'images, etc. ». L'auteur entendrait-il donc, avec les matérialistes les plus primitifs, que des tendances, des idées puissent être casées quelque part dans le cerveau en dehors de tout sujet intellectuel pour les percevoir, pour en avoir conscience?
Je demande positivement à M. Paulhan de vouloir bien nous éclaircir sur ce point.
Le premier passage cité soulève encore dans mon esprit d'autres objections que je suis désireux de soumettre au savant auteur : « L'homme, dit-il, se compose, pour ainsi dire, de
» plusieurs moi, qui ont un fonds commun et se confondent > jusqu'à un certain point. >
Je ne puis admettre ce « pour ainsi dire ». Ou il y a dans l'homme plusieurs moi, ou il n'y en a qu'un seul ; c'est tout l'un ou tout l'autre.
Cette pluralité dubitative du moi « a un fonds commun t>. Que devons-nous entendre par là ? Ce n'est pas une communauté dé conscience f sans doute, ce qui serait nier ce qu'on vient d'affirmer ; ce qui serait nier l'individualité des individus psychiques mise en avant quand on a dit : « L'homme se compose de plusieurs moi. » Le moi et l'individu psychique sont en effet anonymes, si ces expressions ne sont pas dépourvues de tout sens.
Les moi, qui sont « plusieurs », « se confondent jusqu'à un certain point ». L'auteur omet la chose principale : nous préciser justement le point jusqu'où peut aller la confusion dont il parle, et en quoi elle consiste.
« On peut couper artificiellement une personnalité en plu- » sieurs morceaux et montrer que cette division correspond à » quelque chose de réel *>. Durus est hic sermo. Est-ce au figuré, ou au propre, que M. Paulhan entend parler? Mais avant tout il s'agirait de se comprendre sur le sens précis donné au mot personnalité. Si l'auteur veut désigner par là l'ensemble organique qu'on appelle un homme, je suis tout le premier à reconnaître que cette personnalité-là est sus<5eptible de dissection ; mais si le mot est employé ici comme l'équivalent d't/ijioeefaa/t^ë psychique, alors je ne comprends plus.
- M. Paulhan poursuit ainsi : « Cette division du moi est
• moins marquée dans l'état normal que dans l'état patholo-
• gique. . . . Elle porte, en effet, non seulement sur les faits de » conscience, c'est-à-dire sur la partie de l'esprit la moins » organisée et la plus mobile. ...»
Cette division du moi me rend encore plus perplexe que le sectionnement de la personnalité en plusieurs morceaux. Car le moi y que je sache, ne s'est jamais entendu, en philosophie, qu'au sens psychologique. Pris 'dans ce sens, le seul que je lui
connaisse, le moi est matériellement insécable, tout comme le point mathématique ; et si néanmoins Tobservation semble établir qu'on moi se résout en plusieurs moi, c'est tout bonnement par une méprise consistant à envisager comme un moi unique ce qui était en réalité un groupe de moi distincts.
M. Paulhan est un fouilleur dans Tâme, et il est appelé à prendre une part brillante au grand œuvre de la psychologie nouvelle. Mais j'aurais bien envie de donner un conseil de vieillaiS à ce jeune écrivain d'avenir, s'il "pouvait Tacceptcr. Ce serait de se méfier des guides dont il a fait choix jusqu'ici, de Taine et de Spencer en particulier, et de Texpérimentalisn^e en général ; et de dédaigner un peu moins les vérités fondamentales de la psychologie métaphysique, lesquelles, pour n'être appréciables ni à la balance, ni au mètre, ni au thermomètre, n'en ont pas moins de solidité et d'utilité, entièrement comparables en cela aux vérités de l'algèbre, que notre expérimentalisme à outrance n'a pas encore osé biffer de son credo.
Tout en battant les buissons à droite et à gauche le long de notre route, nous avons fait du chemin tout de même. Inutile d'énoncer pour la dixième fois la difficulté maîtresse ici en cause ; inutile de répéter qu'elle consiste à expliquer comment nos acles dits automatiques peuvent être à la fois, d'un côté, volontaires et intelligents, et de l'autre entièrement étrangers à notre conscience. Inutile également d'insister davantage sur la façon dont j'ai traité cette difficulté en montrant successivement que ces actes émanent de centres nerveux multiples échelonnés dans la tige nerveuse cérébro spinale ; que ces centres nerveux sont de vrais cerveaux inférieurs qui, à l'instar du cerveau supérieur, sont individuellement le siège d'un centre psychique ou, comme nous disons vulgairement, d'une âme ; et enfin que ces vues sont pleinement confirmées par cette considération zoologique que, chez les insectes et les vertébrés inférieurs, les petits cerveaux spinaux (ou leurs équivalents) venant à être isolés du grand cerveau céphalique par la décapitation de l'animal, ils prouvent leur individualité et leur intégrité psychi-
ques indépendantes en continuant à faire mouvoir les membres avec volonté, discernement et calcul.
Mais c'est pour arriver à éclaircir une question d'un ordre plus spécial, la question posée par M. Beaunis, que nous venons de pousser cette reconnaissance (en bataillant bien un peu çà et là pro ariê etfoeu) sur le terrain d'une doctrine plus générale emfaRtsaBiii le point particolief en vue. Le moment est venu de rentrer, comme on dit, dans notre sujet.
Au début de cette longue discussion , de quoi s'agissait-il ? Rappelons-le.
Envisagée par M. Beaunis dans une de ses parties seulement — la partie résumée dans lextrail ci-dessus de ma communication à la Société médico-psychologique, — ma théorie de rhypotaxie et de l'idéoplastie lui a paru insuffisante pour rendre compte de certaines catégories de phénomènes suggestionnels. J'ai reconnu son objection fondée (et qui plus est j'ai cru devoir l'étendre aux autres catégories pour lesquelles le savant professeur admettait mon explication cpmme plausible) , mais en ajoutant que les points pour lui restés obscurs s'éclairent à leur tour à la lumière d'une autre face de cette théorie, c'est-à-dire par la loi du polypaychisme, qui vient d'être établie. Il reste donc maintenant à faire l'application de cette loi aux problèmes d'idéoplastie susénoncés. Nous allons les prendre dans l'ordre déjà suivi, qui n'est pas sans doute le plus naturel, mais celui dans lequel nous avons été amenés à les considérer successivement par le cours de notre débat avec M. Beaunis.
a. Suggeaiions à terme aoec inconscience du sujet durant tout V intervalle. — M. le professeur Liégeois, auquel nous devons, si je ne me trompe, les recherches expérimentales les plus étendues et les plus approfondies sur les suggestions à terme, a décrit une de ces suggestions faite à une échéance de 365 jours, qui s'est accomplie avec une ponctualité et une précision mathématiques. Et pendant les 365 jours, le sujet a vécu de la vie ordinaire, c'est-à-dire dans un état entièrement normal, du moins en apparence, et en même temps dans un
208 LE MERVEILLEUX SCIENTinQUE
oubli complet de cette suggestion faite sur lui pendant le sommeil somnambulique.
Un tel fait soulève les questions suivantes :
Quelle est la pensée qui a recueiili cette prescription suggestionnelle? Quelle est la mémoire qui Ta emmagasinée et soigneusement conservée intacte jusqu'au bout pendant une si longue durée? Quelle edt Tintelligence dont l'arithmétique infaillible a su faire journellement, avec une exactitude parfaite, la supputation des jours et des heures à courir jusqu*au terme assigné? Quelle est enfin la Volonté qui, le moment venu, a résolu et déterminé l'accomplissement de la prophétie ?
Sans doute, c'est la pensée du somnambule, c'est-à-dire du moi qui constitue son individualité et sa personne civile, qui a reçu la parole fatidique et Ta interprétée; car ceci résulte de son propre témoignage, et nous savons d'ailleurs que, exprimée dans une langue de lui inconnue, la suggestion eut été vaine. Cependant, au réveil, son esprit se trouve dépossédé de ce dépôt, puisqu'il ne se souvient plus, ne sait plus ! A qui, à quoi le dépôt de la toute-puissante parole s'est-il donc transmis ? Car il n'a pas été perdu, et n'a rien perdu de ce qui le constituait, l'événement final le prouve.
Ma réponse est ceci : L'impression suggestionnelle n'a fait que traverser le moi capital, et ce sont en réalité les moi subalternes, les 8ous-mùi — ce que M. P. Janet nomme vaguement la subconscience — qui en ont reçu Tempreinte durable; et c'est dans leur intelligence, leur mémoire et leur volonté propres que se déroule le mystère de la longue incubation de la suggestion et de son éclosion soudaine.
Certes, cette explication ne résout pas entièrement le' problème, c'est-à-dire sans qu'il reste un certain résidu au fond du vase ; mais il en est de même de nos actes psychologiques les plus ordinaires et qui nous paraissent les plus simples et les plus clairs, et qui n'en restent pas moins d'inextricables ém'gmes ; mais elle simplifie et facilite la tâche du psychologue en réduisant un fait relativement très complexe et très obscur à des éléments qui ne sont autres que ces opérations régulières et
habituelles de l'âme avec lesquelles on s'est dès longtemps familiarisé.
En effet, ce qui étonne et confond le psychologue dans le phénomène do la suggestion à terme et sans conscience, c'est l'éclipsé totale de la mémoire. Il est certain que si le sujet vivait jusqu'à l'échéance avec une préoccupation plus ou moins continue, plus ou moins intermittente, du prodige dont son être est destiné à être à certain jour fixe le théâtre, ce prodige paraîtrait infiniment moins merveilleux, moins énigmatique. Et tel est bien l'avis commun de nos éminents suggestionnistes de Nancy.
A M. Beaunis, qui se résigne à regarder le mystérieux processus de la suggestion à terme comme le jeu d'un mécanisme aveugle et purement mécanique, qu'il nomme une « cérébration inconsciente », comment répond son collègue M. Betnheim, à qui une telle hypothèse répugne ? C'est en s'efforçant d'établir, et peut-être avec une certaine raison, nous le verrons plus loin, que chez le sujet soumis à une suggestion de cette sorte, quelques éclairs, quelques lueurs fugitives traversent par intervalles la nuit de sa mémoire et y font réapparaître l'idée de la prédiction à la réalisation de laquelle il va d'un pas fatal. Laissons parler M. Bernheim :
« La suggestion déposée dans le cerveau pendant le sonameil, 9 restée comme un souvenir latent au réveil, est susceptible de » redevenir consciente spontanément ; si la suggestion ne doit » se réaliser qu'au bout de plusieurs semaines, l'idée n'est pas » latente et inconsciente jusqu'au jour de l'échéance. ... 3^ Les » souvenirs latents de l'état hypnotique peuvent se réveiller » spontanément dans certains états de concentration psychique. 4^ L'idée des suggestions à réaliser à longue échéance ne » reste pas inconsciente jusqu'au jour de l'échéance ; la cons- » cience de l'idée déposée dans le cerveau pendant l'état » hypnotique peut se réveiller par moments, comme les autres » souvenirs latents, dans ces mêmes états do concentration » psychique (1). »
(1) De la sugobstion et de ses applications a la thérapeutique, par le ly Bbrnhbim, pro/eêseur à la Faculté de médecine de Nancy, Paris 1886, p. 175. 14
Et maintenant, que réplique a son tour M. Beaunis à son contradicteur? Il lui réplique que son explication lui paraîtrait des plus heureuses, mais que, par malheur, l'observation lui est défavorable. M. Beaunis s'exprime ainsi :
« Mon collègue le professeur Bernheim s'élève contre cette » idée de comparer le cerveau de Thypnotisé à un mécanisme » monté pour produire un échappement à un moment donné, et 9 propose une explication très ingénieuse et très séduisante, mais » qui ne me paraît pas acceptable (1). » (Suit la citation du passage de M. Bernheim que nous venons de rapporter plus haut.)
Ainsi, de Tavis de tout le monde, T^ssentielle difficulté, dans le mystérieux phénomène, c'est Toublî et l'inconscience. Or cette difficulté tombe devant l'explication que nous fournit le polypsychisme. Ne peut-on. pas dès lors dire aussi de cette explication qu'elle est « très ingénieuse et très séduisante », en ajoutant qu'elle est très satisfaisante t
Il me reste encore sur cet article un point à régler avec M. le professeur Beaunis.
Comment Vétat hypotaxique tel que je le conçois^c'est-à-dire comme physiologiquement constitué par un trop plein flottant de force nerveuse cérébrale, pourrait-il subsister encore au moment de la réalisation de la suggestion à terme, après un intervalle d'état normal ayant duré des semaines, des mois, une année même, et sans que le sujet ait été soumis à aucune manœuvre hypnotique dans le cours de celte période?
Me fondant sur mon expérience personnelle, je réponds que les individus susceptibles de suggestion à terme sont dans une condition d'hypotaxie chronique et permanente. Et ce qui d'ailleurs prouve bien qu'il en est ainsi, c'est que ces personnes sont suggestionnables d'emblée, à toute heure du jour, sans préparation braidique ou mesmérique préalable.
b. Suggestions de modifications physiologiques d'ordre végétatif. — Dans mes Essais de Physiologie philosophique (1866), à la page 197, je trouve ceci : « J'aurais, par exemple,
(1) Beaunis, Le SomnambuUê/ne provoquéy op. cit., p. 241.
» rintention de faire pousser un furoncle sur ma peau par' la » seule vertu de Timpression tnentale : qu'est-ce, après tout, » me dirai-je, que la naissance d'un furoncle, sinon le fruit » possible de l'excitation anormale de quelques-unes des facultés » végétatives employées à la nutrition du tissu cutané? Pour » réaliser l'effet proposé, je n*ai donc qu'à impressionner men- » talement la faculté sensitive qui est en rapport spécial avec » ces facultés végétatives. Mais celte faculté, comment la » découvrirai-je? »
Et je me réponds à moi-même que cette faculté sensitive m*est révélée par la sensation douloureuse spéciale causée chez moi antérieurement par un clou ; et que pour exciter de nouveau cette faculté sensitive et en amener consécutivement la réaction végétative propre, il suffira qu'on me remémore ladite sensation spéciale au moyen de son énonciation affirmative, et moyennant qu'au préalable on m'ait sensibilisé par une préparation hypotaxique quelconque.
Mais, avec M. Beaunis, il faut mettre les points sur les e. Ce n'est pas un esprit à se payer de demi- raisons, et à se tenir pour satisfait de démonstrations incomplètes, non plus que de démonstrations boiteuses. Et pour ma part je me réjouis fort qu'il se rencontre encore un de ces redoutables partners qui vous apprennent à jouer serré. Si donc* j'ai bien saisi sa pensée, M. Beaunis entend m'objecter ceci : Premièrement, que la série de sensations dont s'acrompagne l'évolution d'un furoncle est loin de répondre intégralement et distinctement au détail infini du travail organique représenté par cette affection ; Secondement, que celte série de sensations anciennes, déjà nécessairement si incomplète par elle-même, ne doit pouvoir se reproduire qu'imparfaitement et fragraentairement dans sa résurrection mémorielle.
Ces deux objections sont très fortes, je m'empresse d'en convenir; mais celte fois encore, le poly psychisme y pare entièrement. En réalité — nous reviendrons là-dessus tout à Theure avec insistance — ce n'est pas le moi proprement dit qui est principalement affecté dans la suggestion, ce sont les sous-moi,
c'est la subeonscience (P. Janet), qui en essuie surtout le choc et en reçoit Tempreinte. Et maintenant que savons-nous de la mesure des pouvoirs intellectuels départis à ces êtres psychiques — avec lesquels il ne nous est malheureusement pas donné d'avoir commerce par le langage — sinon que ces pouvoirs président aux œuvres de la vie organique, et que dans certains cas, sur lesquels nous reviendrons, ils se montrent prodigieusement étendus?
Evidemment, quand je fais pousser mon clou sur un bras ou ailleurs, et que M. Focachon fait opérer ses vésicatoires fictife (ce qui révèle un véritable désintéressement professionnel chez cet honorable pharmacien) (1), tout cela au moyen d'une pure affirmation, on ne peut songer à prétendre qu'on réveille dans l'esprit du sujet, sous forme de sensation remémorée, une repréaentaiion adéquate du phénomène physiologique qu'on vise à reproduire. La conscience du suggestionné, assurément compétente dans l'espèce, atteste en effet le contraire. Mais qu'est-ce qui vous prouve qu'une telle représentation ne se fait pas dans la pensée des moi subalternes préposés au travail végétatif ? Rien ne vous le prouve, et tout en même temps conspire à démontrer que le contraire est probable.
c. Suggestions négatives ou prioatioes. — Pour ne pas voir ce qui est devant ses yeux, pour ne pas ouïr le son qui frappe son oreille, Thypnotisé, nous semble-il, doit être averti par ses sens de l'actualité du fait dont la suggestion a pour but et pour effet de produire en lui la suppression imaginaire. Ne faut-il pas, en effet, qu'il commence par voir pour ne plus voir, qu'il commence par entendre pour ne plus entendre? cela me parait mathématiquement nécessaire. En effet, réfléchissons à ceci :
Le sujet voit et entend tout comme dans son état normal, à la seule exception de ce qu'on lui a affirmé qu'il ne verrait pas, qu'il n'entendrait pas. Ainsi on lui a dif^ en désignant une personne de la société, qui n'a pas bougé de sa place : « Voilà,
(1) Voir sur M. Focachon, pharmacien à Charmes, et ses belles expériences, Bbaunis, op. cU.t p. 73.
LE B^ËRVEILLEUX SCIENTIFIQUE 213
M. Paul n*est plus là, il est parti. » Et dès ce moment en effet M. Paul, qui est toujours là cependant, est pour le sujet comme s*il était absent. M. P. est devant les yeux du sujet et lui parle à haute voix, et celui-ci ne parait pas le voir, ne parait pas Tentendre, taudis qu*il continue la conversation avec les autres personnes présentes de la façon la plus naturelle, comme si rien ne s^était passé.
Cependant, est-il bien rigoureusement exact de dire que le monsieur rendu invisible et inaudible pour le sujet soit pour ce dernier comme s'il était absente On peut invoquer plusieurs motifs pour soutenir le contraire. Je vais les examiner rapidement.
Si la personne ou Tobjet suggestionnellement supprimé n'a point perdu son opacité inhérente, s*il n'a pas été rendu intrinsèquement incolore et transparent ; et si d'un autre côté le sujet n'a pas acquis le don de clairvoyance — auquel cas nous sortirions de l'ordre de faits purement fario-grimique pour entrer dans l'ordre meamérique — Tobjet qu'on prétend neutralisé pour sa vue fera forcément écran sur son champ visuel, dans ce cas, et y conservera son contour ainsi que sa grandeur et sa situation relatives. Autrement dit, si l'invisible M. Paul s*adosse au mur de l'appartement, la portion de ce mur ainsi masquée formera solution de continuité avec le restant et se détachera sur l'ensemble de la surface comme un trou ou une tache noire figurant exactement la silhouette du nouveau Gygès.
On pourra répondre il est vrai que la partie de mur cachée par le corps de l'invisible est restituée en imagination dans Tesprit de l'hypnotisé. Qu'il en soit ainsi, c'est possible, c'est même assez probable ; mais pour que cette restitution soit faite par l'esprit du sujet, faut-il d'abord, ce semble, qu'il soit averti par un signe quelconque qu'il y a lieu à la faire.
Et d'ailleurs l'hypnotisé a conservé intacte la sensibilité de sa rétine, puisque, à part l'individu faisant l'objet de la suggestion, tout est resté visible pour lui comme à l'ordinaire. Et d'autre part le prétendu invisible n'a pas perdu non plus la propriété physique de réfléchir la lumière qui l'éclairé, puisque chacun,
sauf rhaliuciné, continue à le voir sans ie moindre changement. Par ces considérations on doit conclure que l'image de P se forme sur la rétine du sujet tout comme sur celle de A ou de B, qu'elle l'impressionne pareillement, et que de plus cette impres* sion esi perfue.
En effet, comment le sujet pourrait-il cesser d'avoir la perception visuelle de P sans l'avoir reconnu d'abord, c'est-à-dire sans s'être assuré que c'est bien lui, P, qu'il a devant lui, et non point A, B, ou tout autre ?
L'esprit de l'halluciné négatif perçoit donc initialement l'image visuelle de Tobjet rendu invisible par ordre, et cela l'instant nécessaire pour le distinguer des autres objets qu'il a encore licence de voir. Mais par quel processus psychologique imaginable peut-on concevoir que la perception prohibée soit supprimée tout à coup, et qu'elle ne laisse dans la mémoire aucune trace de son fugitif passage? et qu'aussitôt que, après cela, chaque impression correspondante arrive k lui, l'esprit se hâte de lui fermer sa porte, qui pour toute autre impression restera ouverte ?
Ici encore c'est au polypsychisme qu'il faudra s'adresser pour avoir le mot de l'énigme. Mats avant de nous attaquer corps à corps au problème, voyons d'abord comment le posent dans tous ses détails les maîtres suggestionnisles de Nancy, qui sur ce point spécial principalement ont fourni à la science, des expériences et des analyses critiques de la plus grande valeur. Nous allons emprunter à l'un d'eux, M. le professeur Liégeois, — dont on pourrait dire sans le flatter quorum pars magna est — un résumé très substantiel de la doctrine nancéenne sur le point qui nous occupe, c'est-à-dire la théorie de la suggestion négative.
« 563. Jusqu'à ce jour, dit M. Liégeois, les auteurs qui se sont occupés d'hypnotisme s'étaient bornés, et moi tout le premier, à constater l'efficacité de cette suggestion. Toutefois, ils ne se sont pas mis d'accord sur sa vraie nature; pour MM. Binet et Féré, qui trouvent singulièrement mal choisie l'expression d'hallucination négatioe que nous avons adoptée à Nancy,
il ne s'agit pas d^hallucination du tout! «... Il s^agit, pour Toeil » comme pour le bras, d'un phénomène d'inhibition qui produit » une paralysie systématique (1) » ; pour mon collègue et ami M. Bernheim, au contraire, — et je partage entièrement son avis — c'est un phénomène psychique; les rayons lumineux continuent â peindre sur la rétine l'image de la personne rendue invisible, ses paroles continuent à impressionner Touïe du sujet, mais il y a annulation de la sensation, qui n'est pas perçue par l'intelligence, à cause de la suggestion même. « Le sujet, dit M. » Bernheim, voit tous les objets à l'exception de celui qui a été » suggéré invisible pour lui ; j'ai effacé dans son cerveau une » image sensorielle, j'ai neutralisé ou rendu négative la percep- » tionde cette image.... Un aliéné se croit en prison; il voit » son cachot, le geôlier,- la chaîne qui l'attache; voilà des » perceptions sensorielles créées dans son cerveau. D'autre part, » il ne voit pas les objets réels qui sont devant lui, il ne voit » pas, il n'entend pas les personnes qui l'entourent : voilà des » perceptions réelles effacées (2). »
» Plus loin, M. Bernheim rappelle qu'il a démontré que l'amaurose suggestive, de même que l'amaurose' hystérique, n*est pas une paralysie systématique, mais une amaurose parement psychique, une neutralisation de l'objet perçu par l'imagination (3). « L'image visuelle perçue, l'amaurotique par sugges- » tion et l'hystérique la neutralisent inconsciemment, avec leur » imagination : oculoa habeni et non vident ; ils voient avec les » yeux du corps, ils ne voient pas avec les yeux de V esprit ; » l'amaurose n'est qu'une illusion négative. »
» Enfin, parlant de la surdité suggérée à un sujet qui ne doit plus le voir ni l'entendre, M. Bernheim ajoute : « Je le réveille, » je lui parle, je corne à ses oreilles, il ne sourcille pas ; sa » figure reste inerte. Si alors je lui dis avec force, soit une fois, » soit plusieurs fois : « Vous entendez de nouveau » , tout à
(1) Reçue philosophique, janvier 188J5.
(2) Bbrnubim. De la Suggestion et de ses applications à la théra* peutique, 2* édition, p. 65.
(3) Bernhbim, op, cit,t p. 66.
» coup sa figure exprime un profond étonnement; il m'entend » et me répond... Le sourd par suggestion entend comme » Faveugle par suggestion voit^ mais il neutralise, à chaque » instant, l'impression perçue avec son imagination, et se fait » accroire qull n'a pas entendu (1). »
» 564. Voyons, reprend M. Liégeois, en quoi les expériences dont je vais présenter le récit nous permettront d'appuyer, de modifier ou de compléter ces vues théoriques, et de tirer, des faits constatés, des conclusions nouvelles.
» Dans l'expérience médico-légale à laquelle j'ai fait ci-dessus allusion, je n'existe plus, semble- t-il, pour M"«M..., à qui M. Liébeault a, sur ma demande, suggéré que, une fois éveillée, elle ne me verra ni ne m'entendra plus. Je lui adresse la parole, elle ne me répond pas ; je me place devant elle, elle ne me voit pas ; je la pique avec une épingle, elle ne ressent aucune douleur ; on lui demande où je suis, elle dit qu'elle l'ignore, que sans doute je suis parti; etc. J'imagine alors de faire, à haute voix, des suggestions à cette personne à qui je semble être deoenu totalement étranger, et, chose singulière, elle obéit à ces suggestions.
» Je lui dis de se lever, elle se lève. . . . Interpellée par moi en mon nom personnel, toutes mes demandes restent sans réponse* Elle ne réalise que les idées que j'exprime impersonnellement, si je puis ainsi parler, et comme si elle les tirait de son propre fonds ; c'est son moi inconscient qui la fait agir, et le moi conscient n'a aucune notion de l'impulsion qu'elle reçoit du dehors. »
Avant de poursuivre cette citation, dont lout lecteur quelque peu compétent reconnaîtra lextrème importance, je m'arrête pour réclamer, suivant ma règle, contre ces vicieuses associations de mots, qui ont échappé à l'auteur : « moi conscient », « moi inconscient ». Mais je prie en même temps le lecteur de retenir ces expressions ; elles me seront un nouvel argument — et un argument d'autant plus précieux qu'il m'aura été fourni
(1) Bernheim, op. cit., p. 66.
par un psychologue expérimentateur du poids de M. Liégeois — à l'appui de Texplicatioa polypsychique des mystères de la suggestion , que je m'applique ici à faire prévaloir. Mais l'auteur va, dans le passage suivant, nous présenter des faits et des jugements d'un plus grand prix encore pour ma thèse. Je me permettrai de souligner les parties sur lesquelles je désire attirer plus particulièrement l'attention. Je reprends la citation au point où nous l'avons laissée :
« 565. L'expérience, continue M. Liégois, me parut assez intéressante pour être renouvelée avec un autre sujet, et voici le résumé succinct des épreuves et des vérifications faites, quelques jours plus tard, avec la jeune Camille S. . . :
» Camille S . . . , 18 ans, est une très bonne somnambule ; M. Liébeault et moi nous la connaissons depuis près de quatre ans; nous l'avons endormie souvent; nous l'avons toujours trouvée d'une entière bonne foi ; elle nous inspire, en un mot, toute confiance. Cette constatation était nécessaire, on va le voir, pour donner quelque poids aux singuliers résultats que j*ai obtenus, el^ qui confirment d'ailleurs absolument la première observation concernant M™« M . . . . ♦
» M. Liébeault endort Camille, et, sur ma demande, il lui suggère qu'elle ne me verra, ni ne m'entendra plus ; puis il me laisse expérimenter à ma guise. Réveillée, le sujet est en rapport avec tout le monde ; seul, je n'existe pas pour elle, mais, ainsi que je vais le démontrer, cela n'est pas tout ai fait exact ; il y a en elle comme deux PERSONNALrrÉs, dont l'une me voit quand l'autre ne me voit pas, et m'entend quand l'autre ne fait aucune attention à mes paroles (1). »
Suit le récit détaillé d'expériences qui auront une immense portée aux yeux de tout psychologue et de tout physiologiste un peu clairvoyant, et qui appellent les plus graves méditations. Je dois ici me borner à en citer une ou deux, toujours d'après le texte de M. Liégeois :
(1) De la 8U00ESTI0N ET DU SOMNAMBULISME dans leur$ rapports aoec la jurisprudence et la médecine légale^ par Jules Liégeois, professeur à la Faculté de droit do Nancy. Paris 1889, p. 669.
« Je dis à haute voix : « Camille a soif ; elle va aller demander à la cuisine un verre d'eau, qu'elle apportera sur celte table. » Elle semble n'avoir rien entendu, et cependant, au bout de quelques instants, elle fait la démarche indiquée, et Tacoomplit avec Tallure vive et impétueuse déjà plusieurs fois signalée chez les somnanlbules. On lui demande pourquoi elle a apporté le verre qu'elle vient de poser sur la table : « elle ne sait ce qu'on veut lui dire ; elle n'a pas bougé ; il n'y a là aucun verre. »
« • . . .A M. F. . ., qui s'étonne de ces faits, qui lui reproche ses propos inconvenants, et qu'elle voit adresser la parole à moimême (à la place de qui elle rC aperçoit que le mur)y elle dit : « Mais je n'ai pas prononcé ces vilains mots ; pour qui me prenez-vous t vous rôvez, vous êtes donc fou, etc. »
« Elle me voit sans me voir. En voici la preuve. Je dis : « Camille va s'asseoir sur le genou de M. L. . • » ; aussitôt elle s'y jette violemment et déclare, sur interpellation, qu'elle est toujours sur le banc où elle s'est placée un moment auparavant.
» M. Liébeault m'adresse la parole; comme elle ne me voit ni ne m'entend consciemment ^ elle s'en étonne, et alors elle engage avec kii un colloque où je joue le rôle de souffleur, mais d'un souffleur qui serait logé dans son cerveau même. . . »
Que M. le professeur Liégeois corrige le lapsus de grammaire psychologique que la méconnaissance universelle du polypsychisme lui a fait commettre, en bonne compagnie d'ailleurs, et sa conclusion sera excellente : les énigmatiques phénomènes mis à nu au moyen de son expérimentation si ingénieuse, et qu'il a si sainement jugés, trouveront leur explication dans la réalité de son « souffleur logé dans le cerveau », lequel ne sera autre qu'u/i autre moi, un second moi, un sous-moi, une âme subordonnée, se substituant par instants à l'âme maîtresse, et continuellement employée à lui dicter ses actes, ses paroles, et aussi ses idées, et ses sentiments, et ses souvenirs.
Mais, encore une fois, préservons-nous à l'avenir de la méprise qui nous fait dénier gratuitement la conscience à cette âme, ou plutôt à cette collectivité d'âmes anonymes : elles sont inconscientes sans doute des étals intimes de l'âme capitale, et
celle-ci est à son tour inconsciente de l'état intérieur de chacune d*eUes, mais les unes et les autres ont individuellement conscience de ce qui se passe dans leur for intérieur — et j'entends exprimer par là qu'elles perçoivent^ chacune pour son compte personnel, leurs sensations, leurs émotions, leurs jugements et leurs déterminations. Qu'est-ce, en effet, qu'une sensation, qu'une émotion, qu'un jugement, qu'une détermination qui ne sont pas perçus? C'est un non sens, voilà tout.
Si Ton scrute bien attentivement les différentes manifestalions hypno-psychiques décrites ci-dessus, on sera porté à en conclure que l'impression d'origine externe excitatrice des actes subconscientiels passe parfois, et lé plus souvent sans doute, par •le moi capital, par notre conscience, pour aller de là atteindre la subconscience; mais qu*aussi dans certains cas elle arrive droit et immédiatement à celle-ci en sautant pour ainsi dire pardessus la tête de la première. Cette dernière supposition semble autorisi^e par une foule de faits de la vie normale et de la vie pathologique.
* Chez les gens distraits et les paralytiques on ^'oit les impressions externes sur les organes des sens amener instantanément leurs réactions motrices concomitantes alors que le moi propre du sujet n'a vraisemblablement perçu, et parfois n*a pu perc^ voir aucune sensation correspondante, comme par exemple dans le cas d'une solution de continuité anatomique entre le centre nerveux excito-moteur et le cerveau. Stuart Mill raconte quelque part que sortant un jour de la Banque d'Angleterre, l'esprit entièrement absorbé par l'élaboration d'une question de métaphysique, il franchit les rues et les carrefours de la Cité de Londres à travers le double torrent des voitures, sans rien voir, sans rien entendre, enfermé tout entier dans son for intérieur, c'est-à-dire fermé à toute impression extérieure, et en même temps évitant machinalement tous les obstacles et échappant à tout accident.
Mais que l'impression sensorielle dénonçant la présence de l'objet frappé d'interdiction visuelle ou auditive atteigne d'abord le sensoriura du moi en scène — ce que chacun de nous appelle
220 LE MERVEILLEUX aCIENTIFIQUE
8on moi — pour aller heurter ensuite par ricochet le sensorium du jnoi ou des moi cachés dans les coulisses; ou bien que ce ou ces derniers reçoivent cette impression de première main, elle leur parvient en tout cas certainement, et ils y répondent par une réaction inhibitrice sur le moi capital Tempèchant de réaliser en lui les sensations qui lui sont interdites.
Quel peut bien être l'instrument anatomo-physiologique de ces inhibitions pratiquées par les sous-moi sur les opérations sensorielles et mentales du moi proprement dit? La science n'est pas encore en mesure de répondre à cette question très pertinemment; mais une vérité que certains physiologistes ont mise hors de doute dans ces derniers temps, M. Brown-Séquard principalement, c'est que certains centres nerveux, sinon tous, ont la propriété soit de suractiver, soit ^* arrêter les fonctions dépendantes d autres centres nerveux. L'inhibition suggestionnelle dont il s*agit ici ne serait ainsi qu'un cas spécial d'une loi générale du système nerveux déjà établie et reconnue.
Je sens que M. Beaunis ne me laissera pas clore cet article sans me forcer de m'expliquer sur le rôle que je peux bien faire jouer à mon trop-plein hypotaxique de force nerveuse cérébrale dans l'opération de la suggestion négative.
Ma réponse est bien simple : Si Veffet de Tinhibition est essentiellement adynamique, Vacie nerveux qui le produit est tout aussi dynamique que l'acte dynamogénique lui-môme. Il ne faut pas moins de force, j'imagine, pour arrêter un gaillard décidé et vigoureux qui veut s'échapper de vos mains, qu'il n'en faut pour mettre en train un apathique.
Je profiterai en même temps de l'occasion pour me faire une petite réclame auprès de M. le professeur Beaunis, que je considère, je le répète sans aucune intention de flatterie, comme un des rares, parmi nos physiologistes, dont l'esprit est ouvert aux questions de physiologie transcendante. C'est qu'en effet on peut appliquer à ces messieurs le Non licei omnibus adiré Corinthum. Vouloir faire entrer une idée philosophique dans la tête de nombre d'entre eux est aussi chimérique que vouloir enfoncer dans le canon d'un fusil Lebel un obus de cent livres.
Dans mon écrit de 1855 (si souvent rappelé) se trouve, page 257, une figure schématique destinée à illustrer une certaine manière particulière de concevoir ce que je nommais « la conjugaison des systèmes cérébro-spinal et ganglionnaire «. Dans cette figure on peut voir le bout libre (périphérique pourrait à certains égards paraître inexact) de la fibre afférente de chaque système, sillonné de stries transversales. Ces sCbies sont destinées à figurer une sorte d'ajustage contractile auquel j'avais donné le nom de sphincter néoilématique. Cet hypothétique sphincter de la fibre afférente d'un système recevrait Timpression excitatrice d'une fibre efférente du système de nom contraire, ou bien encore du même système, sous forme de contraction, d*où une constriction de la fibre portant le sphincter; cette constriction circulaire, suivant qu'elle s'exercerait avec plus ou moins d'énergie et plus ou moins de durée, aurait pour résultat final soit d'exciter le centre nerveux corrélatif, soit de lui supprimer les excitations centripètes, ce qui entraînerait l'arrêt de son action motrice ou centrifuge, c'est-à-dire son inhibition, pour employer l'expression moderne.
Si je ne m'abuse, les travaux de physiologie expérimentale et micrographique exécutés depuis sont loin d'être venus infirmer mes aperçus théoriques, dont néanmoins tous nos auteurs se sont religieusement abstenus de parler.
d. Suggestions « au comptant » aoec veille et conscience, et n'affectant que les fonctions de relation, c'est-à-dire la pensée, la sensation et le mouvement.
ici encore, ici même, les effets de la suggestion restent inex* plicables en dehors de notre principe de la pluralité des ames DANS l'homme. En observant avec soin les phénomènes de cet ordre, on s'aperçoit et on se convainc qu'ils témoignent de la présence simultanée dans le sujet de deux intelligences, dont l'une acquiesce à la suggestion, et dont Tautre lui refuse son assentiment ; de deux volontés, dont Tune obéit passivement, dont l'autre oppose une résistance qui peut aller jusqu'à la révolte. 11 est très important que ce point soit expérimentale-
ment établi, et que par là les manifestations suggestionnelles de toute sorte, les plus complexes et les plus mystérieuses comme les plus simples et les moins stupéfiantes, soient ramenées à uile loi commune. Dans Tintérèt de cette démonstration, je crois devoir reproduire ici, pour la commenter ensuite brièvement, la relation de Désiré Laverdant, dont il a été déjà question.
Qui fut ce Laverdant? M. lô professeur Brown-Séquard, de rile Maurice , était son compatriote , et fut lié avec lui d'étroite amitié ; il ne me démentira pas si je dis que Laverdant était, comme organisation physique et organisation mentale, un des plus heureux spécimens de Tespèce» et qu'une culture distinguée était venue rehausser Téclat de ses dons naturels. Son auto-observation hypnotique emprunte une importance exceptionnelle à cette circonstance, qu'elle est l'œuvre d'un homme grave, d'âge mûr, intelligent et instruit, qui s'est curieusement appliqué à analyser les phénomènes de la suggestion sur lui-même. Grand, fort et beau, mens sana in corpore sano, Laverdant prisait la cinquantaine quand il devint mon sujet d'expérience; c'est assez dire que son cas est aussi peu que possible à citer à l'appui de cette doctrine de la Salpêtrière, qui veut que toute personne suggestionnable soit une hystérique ou un hystérique.
Voici son récit, qu'il m'adressa sous forme de lettre :
« Paris, 22 avril 1860.
» Mon cher Docteur,
» Si vous croyez utile de recueillir le témoignage des individus soumis à vos expériences, voici le mien.
» J'avoue que je ne m'étais pas pressé d'aller à vos conférences, bien que je porte intérêt à toute nouveauté sincère et sérieuse, et bien que j'aie pour vos travaux si désintéressés un affectueux respect. Je me trouvai enfin au cercle de. la rue Richelieu un jour que vous fîtes suivre votre exposé de principes d'un essai d'expériences. Les jeunes gens, que vous demandiez de préférence, ne s'élant pas trouvés en nombre suffisant, je vous offris ma tête chauve et blanchissante.
» En vérité, je n'avais pas d'autre but que de boucher un trou, remplir un des fauteuils vides, et je ne nourrissais aucunement l'espérance de devenir un sujet intéressant. On a vaine-
ment essayé de me magnétiser autrefois, et j*arrivais chez vous persuadé qu'hypnotisme et somnambulisme sont des variétés d'un même phénomène.
» Cependant, je fixai sur votre disque un œil consciencieux et docile.
» Deux minutes ne me semblaient point passées que j'éprouvai un sentiment de fatigue et d'assoupissement. Comme il m'arrive assez souvent, entre sept et neuf heures du soir, de piquer un chien (c'est pour le moment l'argot des salons de Paris), je me dis : « Autant vaut dormir ici mon petit sommeil, en attendant les expériences », et je m'accommodai pour faire un somme.
» Le sommeil ne vint pas ; mais, à sa place, un engourdissement au cerveau, un malaise, un état de torpeur. Je conservai parfaitement Tintelligence des choses, car, vous voyant retirer de ma main le disqye, je me dis, un peu étonné et souriant avec moi-même : « Tiens I je suis pris. »
» J'étais pris en effet, et vous me fîtes monter sur l'estrade et asseoir dans un fauteuil. J'estimai que, depuis le début de Texpérience, cinq ou six minutes s'étaient écoulées ; mes amis présents disent trois ou quatre seulement.
» Je demeurai isolé un quart d'heure environ, tandis que je vous sentais ou entendais occupé de mes compagnons d'épreuve. J'avais les yeux fermés, appesantis. Je m'agitais; je passais incessamment les mains sur la partie supérieure du crâne, comme pour me débarrasser d'un afflux excessif ou de sang ou de force nerveuse, lequel me semblait produire non pas une exaltation, mais plutôt une perturbation profonde, une perversion, une paralysie. Je n'éprouvais pas une douleur vive, pas même une souffrance précise, mais un malaise immense qui tenait, pourrais-je dire, de la souffrance morale. Je me sentais infirme, annihilé.
» Bientôt commença votre action sur moi, et je devins véritablement machine sous votre volonté motrice. Vous affirmiez un fait : de prime abord j'hésitais à croire; et tout aussitôt j'étais ol>ligé de me rendre à l'évidence du fait accompli.
» — Vous ne pouvez plus ouvrir les veux. Et vainement j'essayais d'ouvrir, et vainement mon sourSl se relevait, et la peau de mon front se ridait soulevée : les paupières restaient collées.
» — Vous êtes cloué sur ce fauteuil, vous ne pouvez plus vous lever. Et vainement mes bras libres, et qui passent pour très vigoureux encore, s'appuyantaux bras du fauteuil, essayèrent de soulever la masse inerte du bassin et des jambes : j'étais cloué.
» — Levez-vous. Vous ne pouvez plus ni vous asseoir, ni vous baisser. Et tous mes enorts pour changer de place et rompre cet état de paralysie ridicule demeuraient infructueux.
J'étais libre jusqu'à la taille à peu près^ dans tout le reste du corps, asservi.
» Pendant que ces opérations suivaient leur cours, je causais avec les spectateurs les plus voisins de Testrade, et je donnais à la masse du public le détail de mes impressions, soit spontanément, soit pour répondre aux questions qui m'étaient adressées.
» — Vous ne pouvez plus ouvrir la bouche. Et mes mâchoires se trouvèrent tout à coup soudées indissolublement.
» Ici Texpérimentateur, après avoir ainsi diversement paralysé mon système musculaire, s'avisa de faire mouvoir ma machine à son gré, contre mon vouloir.
» — Tournez vos bras Tun sur Tautre. Je le fis volontairement.
» — Allez vite. Bien. Vous ne pouvez plus vous arrêter. Et mes bras tournèrent violemment, indéfiniment, et je ne pus les retenir, malgré que je fisse des efforts résolus et puissants pour les comprimer, les opposant dans des axes contraires, les froissant Tun contre Tautre dans une lutte désespérée. J*y épuisai vite mes forces inutilement.
» Puis vinrent deux expériences sur les perturbations des sens, qui échouèrent.
» On m'apporta un verre d'eau, et l'expérimentateur se proposait de me faire trouver dans cette eau pure telle saveur qu'il me plairait d'indiquer. Je demandai le jus de la canne à sucre, produit de mon pays lointain, et, pour le coup, je n'opposais aucune résistance, car j'avais fort envie de retrouver le goût exquis qui me fait faute depuis vingt ans, et je ne bus que de l'eau claire.
» Sur le conseil d'un médecin de lauditoire, l'expérimentateur me proposa du vin de France : je ne goûtai encore que de l'eau.
» L'expérience sur l'odorat ne réussit pas beaucoup mieux. J'avais demandé encore un produit des tropiques, l'odeur de jamrose, et j'eus le désagrément de ne sentir que de l'ammoniaque. Ici, je dois avouer, pour être exact, que l'action de l'expérimentateur s^ble avoir été, du moins, jusqu'à paralyser un moment le sens de l'odorat, car deux fois j ai porté le flacon d'ammoniaque à mon nez sans rien sentir, et ce n'est qu'à la troisième épreuve que l'odeur forte et répugnante a été perçue.
» Je dois ajouter q|i'un moment après, sur une autre personne plus jeune, les perturbations du sens du goût ont été produites. Non seulement le sujet a cru, en buvant de l'eau, boire du vin de Champagne, mais (ce qui est plus curieux) tous les effets d'une véritable ivresse s'en sont suivis : titubations, rire, hébétement, délire.
» Enfin, comme j'achevais d'expliquer au public l'effet un peu manqué de l'ammoniaque, l'expérimentateur me dit :
» — Vous allez bégayer ; bégayez, vous ne pouvez plus vous empêcher de bégayer. Et j . j . . j . . . je bé. . .gayai, à mon grand regret, en vérité, et commençant à être un peu confus et honteux des faiblesses de ma pauvre chair.
» — Vous allez perdre la faculté d'émettre la voyelle A, et même la notion de cette lettre. Essayez ; vous ne pouvez pas dire A. Et il y eut dans rassemblée un murmure de doute et des sourires ; je souris moi-même, faisant un grand geste de doute et de mauvaise humeur ; mais il me fut impossible de dire A.
» L'expérimentateur me dit d'écrire mon nom, et l'un de mes voisins, témoin d'une autorité assurément très sérieuse, le rédacteur distingué de la Reoue des Deux-Mondes et du Journal des DébatSy membre du Ck)nseil général de l'Algérie, M. Jules Duval, mon excellent ami , me présenta un livre qu'il tenait à la main. J'écrivis mon nom, moins les deux A qu'il contient. Vainement fis-je des efforts énergiques pour tracer ces deux lettres proscrites ; ma main écrasait le crayon sans pouvoir même tracer un jambage.
» Voici le fac-similé :
» Cette dernière expérience causa une surprise générale, un intérêt qui tenait de la stupeur. Nous touchions ici, semblait-il, aux perturbations de l'intelligence même.
» Je dois noter et vous soumettre à vous-rûême, mon cher docteur, l'observation d'un fait singulier, que nul n'a remarqué dans rassemblée, et dont je n'ai eu moi-même le sentiment que par réflexion et plusieurs jours après.
» J'avais perdu la faculté d'émettre la voyelle A, mais je n'avais pas perdu la notion de la lettre. Or, tandis que j'expliquais au public cette restriction, il m'est arrivé dix fois peut-être, sans y songer, de prononcer des mots où se trouvait la lettre A. Je me souviens positivement d'avoir dit ceci : « Je te vois, mais je ne peux pas la prononcer. »
» Ainsi il se trouve que je n'étais empêché et paralysé que sur le point spécial où mon attention se nxait ; et c'est précisément alors que je voulais formellement que je ne pouvais pas. Cette observation peut ne pas être sans importance pour les théoriciens. »
Oui, o*est un document de psychologie hypnotique vraiment précieux , que cette lettre de Laverdant ; on ne saurait l'étudier et la méditer avec trop de soin. Cependant, pour ne pas déborder mon cadre par trop , je vais me borner à indiquer quelques-uns des principaux enseignements qui me paraissent en ressortir.
Cette relation accuse d*abord et met en évidence, comme bien distincte et indépendante , l'action hypotaxique du procédé de Braid. Le sujet assiste pour la première fois à une expérience d'hypnotisme, et en se mettant à la disposition de l'expérimentateur, il se propose de « boucher un trou », et rien de plus. Il ne se trouve actuellement sous l'influence d'aucune préoccupation suggestrice, il ne s'attend aucunement à être suggestionné ; il ne sait même pas au juste en quoi doivent consister les expériences auxquelles il est venu prendre part ; et toute sa pensée, c'est de profiter de l'occasion pour faire son « petit somme » habituel. Il suit toutefois l'instruction qui lui a été donnée de regarder attentivement l'objet placé dans sa main , et cela suffit pour qu'au bout de quelques instants il se sente pris et qu'il le soit réellement.
L'hypnotisé, qui n'a pas cessé d'être pleinement éveillé, ne croit pas à la réalisation possible des affirmations de son hypnotiseur, et c'est presque de l'indignation qu'il res.<3ent quand celui-ci pousse l'impertinence jusqu'à lui affirmer qu'il vient de le réduire à ne plus connaître une des lettres de son nom. Et quand le fait annoncé se réalise, il s'en montre stupéfait et consterné non moins qu'aucun des assistants. D'autre part , sa volonté propre, la volonté dont il a conscience, reste entière, puisqu'il veut résister à l'influence mystérieuse, et qu'il le veut très énergiquement jusqu'au bout
Ce qui fait acte de foi et d'obéissance dans le sujet, ce n'est donc pas lui, à proprement parler, c'est donc un moi autre que son moi.
Le sujet, qui s'observe et s'analyse en philosophe, dans sa pleine liberté d'esprit et avec une parfaite lucidité, croit constater que rhallucination négative suggérée ne sort à effet que si l'attention se porte sur l'idée même que la suggestion est censée
l'avoir rendu impuissant à concevoir. Ainsi se vérifie cette conclusion de M. Liégeois, que « les hypnotisés voient ce qu'ils paraissent ne pas voir, et entendent ce qu'ils paraissent ne pas entendre ».
Il est vrai qu'à sa proposition M. Liégeois ajoute cette restriction : c Seulement ils voient d'une façon insconsciente. » Mais cette manière de s'exprimer, dont j'ai déjà fait ici à plusieurs reprises une amëre critique , revient à dire que par derrière le moi capital, dans lequel se concentre l'individualité collective de rhomme, il se trouve un nombre indéterminé de sous-moi qui, ainsi que nous l'avons déjà reconnu , reçoivent les impressions sensorielles du dehors, soit directement , soit par l'entre^ mise du moi principal, et réagissent ensuite « inhibitoirement » ou c dynamogéniquement » sur. les diverses fonctions vitales pour réaliser la teneur de la suggestion.
Ici se présente tout un groupe de questions secondaires, qui n*en sont pas moins de premier ordre par leur importance. Ce sont par exemple celles que soulève le fait d'observation de la supériorité des pouvoirs intellectuels, comme capacité de compréhension et comme savoir inné ou acquis, dont font preuve, dans certains cas , les moi subalternes comparés au moi supérieur. Ce sont encore celles de Texacte mesure dans laquelle les sous-moi contribuent à susciter les idées, les passions et les déterminations du moi capital, et partagent conséquemment la responsabilité de ses actes. Ce sont aussi celles que fait naître cet autre fait si singulièrement paradoxal que les sous-moi se montrent merveilleusement dociles à la suggestion de l'hypnotiseur , un étranger, un premier venu, un quelconque , tandis qu'est si étroitement limitée leur obéissance à la voix du moi personnificateur, leur associé intime et leur chef hiérarchique suprême. Nous allons jeter un coup d'œil rapide sur ces divers points, tout en complétant la discussion qui précède par quelques détails d'un certain intérêt.
L'Angleterre possède aussi son école de psychologie hypnotique , fille ou sœur cadette de celles de la Salpètrière et de
228 LE MERTEILLEUX SOENTIPIQUE
Nancy, qui certes ne reste pas en arrière de ses aînées quant au nombre et à la valeur des travaux produits. M. F.-W.-H. Myers, professeur émérite de l'Université de Cambridge, est l'un de ses représentants les plus marquants et les plus laborieux. Dans une série d'articles en cours de publication dans les Proceedings of ihe Society for Psyehieal research, M. Myers reprend le thème fondamental de V Automatisme psychologique de M. Pierre Janet, et il le traite aveclles variations qui ne sont pas dépourvues d'originalité ni de profondeur. Mon cadre ne me permet pas de m'engager dans une analyse générale de cet important travail ; cependant je ne puis me dispenser d'en considérer rapidement quelques points qui ont particulièrement trait au sujet qui nous occupe en ce moment.
A la subconscience de M. Janet, M. Myers substitue la conscience subliminaire (subliminal consciousness), à laquelle il donne pour pendant la conscience supraliminaire (supraliminal consciousness). Cette substitution de mots et d'images ne me semble d'aucun profit comme éclaircissement de la question débattue. Cette question, l'auteur anglais la rend même, à ce qu'il me parait , un peu plus embrouillée en y mêlant une profusion de métaphores, qui ont suivant moi un double et triple tort : celui de tenir lieu de la démonstration pure, au lien de lui servir de simple adjuvant; secondement, celui d'être peu concordantes entre elles; et enfin celui, le plus grave, de jeter un faux jour sur la vérité qu'on s'efforce de mettre en lumière.
M. Myers définit sa « conscience subliminaire » thàt part of ourseloes ihat lies below ihe threshold of ordinary consciousness; c'est-à-dire : « cette portion de nous-mêmes qui gît sous le seuil de la conscience ordinaire. » Par « cette portion de nous-mêmes », ou l'auteur entend une portion de notre moi (self), et il fractionne alors le moi en plusieurs consciences, ce qui est fractionner la conscience elle-même — car le moi ou sel/uQ peut être autre chose que le sujet même de la conscience, c'est-à-dire l'être conscient — ; ou il veut rendre l'idée d'un deuxième moi comme partie de Taggrégat de moi multiples constituant l'homme psychique, dans ma théorie. Dans -le pre-
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mier cas, M. Myers oommet la plus grave des hérésies psychologiques ; dans la seconde hypothèse, son expression est obscure et vicieuse.
De sa conscience subliminaire M. Myers fait encore a memory beneaih the threshold, < une mémoire sous le seuil »•
La conscience supraliminaire et la conscience subliminaire sont en outre deux couches de la personnalité. L'auteur nous représente en effet Timpression sug'gestionnelle comme passant from one siratum io another stratum of the same personality, « d'une couche à une autre couche de la même personnalité ». Cette conscience subliminaire se définit d'autre part some subjaceni stratum of our being, « une certaine couche sousjacente de notre être ».
L'auteur nous la représente aussi comme « des états psychologiques sous-jaccnts », subjacent psychological states.
Après les « couches », le « seuil », et le « subjacent », nous arrivons au spectrum oj consciousness , « le spectre de la conscience », imité du spectre solaire. « Pour plus de clarté », dit M. Myers, « et sans prétendre bien entendu à » une exactitude logique, j'ai disposé ces phénomènes subli- » minaires en trois groupes correspondant à la position qu'ils » occupent dans notre spectre de la conscience imaginaire, » que nous concevons comme embrassant, mais aussi comme » excédant, la portée de perceptivité et de capacité de réaction, » propre à notre vie supraliminaire ordinaire (1). »
La « subconscience » de M. Pierre Janet traduit une idée vague, nuageuse et toute emboyonnaire du polypsychisme. La « conscience subliminaire » de M. F. Myers, avec son cortège d'images variées (seuil, couche, spectre, etc.), n'exprime encore que le même rudiment de vérité, toujours informe et manquant de consistance ; mais la formule du philosophe anglais a en sus l'inconvénient de donner une précision et une
(1) Proceedings of the Society for Psychical research. Part XXII. Vol. VIII, p. 333.
fixité factices à ce qui n'est encore que vague et flottant dans sa pensée; cela, en multipliant des comparaisons dans lesquelles Tesprit du lecteur s'embarrasse et se perd , et d'où il ne peut rapporter aucune lumière.
Quoi qu'en pense M. Myers (voir ci-après), en disant « conscience da6liminaire » il ne fait guère que reproduire, avec une variante dont je ne puis saisir la portée , la « subconscience » de Técrivain français. Chez Tun et chez l'autre, c'est toujours la même idée qui est visée : Tidée d*un quelque chose qui est au-dessous de la conscience proprement dite, et qui est lui-même plus ou moins conscience. Mais tout cela, je le répète, est fort trouble, et, en outre, cette figure d'une superposition entre la conscience et la subconscience, entre la conscience supraliminaire et la conscience subliminaire, a le fâcheux résultat d'induire les intelligences peu sur leurs gardes à voir dans ce qui sent et pense, dans ce qui est conscient, quelque chose d'étendu, c'est-à-dire de matériel, qui, pris à tel point de sa masse ou à tel autre, considéré dans le dessus ou le dessous du panier, présentera tels ou tels phénomènes psychologiques, ou une intensité de conscience plus ou moins grande.
Certes, je ne veux pas insinuer ici que les deux savants psychologues partagent l'inexpérience psychologique de la plupart de nos physiologistes, qui font du tissu nerveux lui-môme le sujet de la pensée ; leurs écrits renferment des déclarations très nettes qui ne laissent subsister aucun doute à cet égard. Je me plairai à en citer tout à l'heure quelques-unes. Mais il n*en subsiste pas moins que dans leurs ardents efforts pour saisir une vérité qui leur échappe sans cesse, leur main est sujette à s'égarer et à tomber par mégarde sur des erreurs positives et plus ou moins fâcheuses, ou en avoir tout l'air.
De M. Pierre Janet : « Il ne faut pas dire activité inconsciente » et automatique de Tesprit, cela est contradictoire ; il faut dire » activité inconsciente de tel ou tel centre nerveux. » Du même : « Que veut-on dire quand on parle do raisonnements de la » moelle et de Tintelligence du cerveau? rien autre chose, sinon » qu'il y a une autre conscience que la nôtre dans la moelle ou
» dans le cerveau^ car un raisonnement sans conscience n'a » absolument aucun sens (1). »
M. Myers a plusieurs passages où la distinction et la pluralité des consciences dans Thomme est affirmée d'une façon remarquable : « Le moi subliminaire, diMl, doit s'entendre d'un » agrégat de personnalités potentielles dont nous ne connaissons » qu'imparfaitement les capacités de perception et d'action. » Ailleurs : « Pour tout ce qui gît sous le seuil (threshold) le mot » subliminaire me semble le mieux approprié. « Inconscient » » et même « subconscient 9- sont de nature à fourvoyer entière- » ment, et parler (comme on trouve parfois commode de le » faire) du second moi (the secondary self), c'est donner à » entendre, ou bien qu'il ne peut y avoir en nous que deux moi, » ou que le moi supralim inaire, le seul au-dessus du seuil, le » moi empirique, le moi de rexpérience ordinaire, est en quelque » chose supérieur aux autres moi possibles (2). »
Je ne puis m'empècher de citer encore cet autre passage de l'écrivain anglais, où quelques-unes de mes vieilles thèses polyzoïques de prédilection se voient rafraîchies et rajeunies d'une main pleine d'assurance attestant chez le restaurateur une sincère et honnête confiance de créer un original. Il s'agit des phénomènes du rêve :
a . . . Ma prétention est en effet que do tels phénomènes ne » procèdent pas de cet enchaînement ordinaire et empirique » d'états de conscience que dans le langage ordinaire nous » identifions avec nous-même^ mais bien de quelque faculté ou » intelligence dont le siège est au-dessous du niveau de la » conscience ordinaire et forme une autre couche — ou plu- » sieurs couches — de cette individualité totale de chacun de » nous, où ne se trouve qu'une manifestation limitée et incom- » plète de tout ce que nous sommes et faisons sciemment. Cette » région d'activité cachée a reçu de moi l'appellation de cona- » cience subliminaire , ou encore de moi (self) subliminaire, » pour faire contraste avec les opérations supraliminaires. Et
(1) Automatisme, etc., op. cU,, p. 22 et 80.
(2) Proceedingê, op. cit. Part XX, vol. VII, p. 305 et 308.
» il a été expliqué que par ces dénominations j'entends protester » contre l'abus d'expressions telles que « cérébralion inscons- » ciente », et insister sur ce point que nous sommes tout aussi » fondés à attribuer la conscience au moins à quelques-unes de » ces opérations subliminaires considérées en soi , que nous le » sommes à l'attribuer aux actes intelligents de nos voisins. Le » solipsisie seul — cet inflexible logicien qui refuse d'accorder » la conscience à tout autre homme que lui dans le monde — » peut logiquement dénier la conscience à des opérations se
> passant au dedans de lui-même, qui bien que soustraites à son
> observation ordinairement, néanmoins égalent ou surpassent » en complexité les opérations avec lesquelles il identifie son » être intellectuel propre (1). »
C'est avec plaisir , je le répète , que je donne acte aux deux auteurs de leurs . déclarations méritoires. Mais c'est avec un regret tout aussi sincère que je suis forcé de constater que ces deux explorateurs distingués, faute d'avoir voulu se soumettre à suivre docilement le sentier frayé par le vieux guide, ont fait de grands mais impuissants efforts pour gravir le sommet qu'ils voulaient atteindre. S'il m'était permis d'user à leur égard d'une comparaison plus familière, je dirais encore qu'ils sont comme l'écureuil, ce prodige de vivacité et d'agilité qui, ayant eu le malheur de se laisser enfermer dans la cage à cercle vicieux que l'on sait, marche, marche et marche encore et toujours, et ne fait pas un pas en avant.
Puisqu'il s'agit ici de M. Pierre Janet, je désire à cette occasion relever un trait qu'il m'a décoché en passant. On lit dans son livre : « Le D'' Philips, qui aime à forger des mots, distin-
> gue nettement un premier somnambulisme avec allonomie » (obéissance à autrui), et un second somnambulisme avec auto- » nomie (spontanéité et indépendance) : il appelle, je ne sais » pourquoi , ce second somnambulisme hyperphysiologique , » tandis que, à mon avis, c'est celui qui est le plus physiologi- • que ou normal (2). »
(1) Proceedingêj op. cit.. Part XX, vol. VII, p. 827.
(2) L'Automatisme, etc., op, cU,^ p. 178.
Passons sur le reproche de néologisme, à Tégard duquel il me serait facile de répondre à mon critique par le Muiato nomine de ie Fabula narraiur, ou encore par une célèbre parabole de l'Evangile. Un grief plus sérieux, c'est d'avoir qualifié d'hyperphysiologique ce qui, d'après mon contradicteur, est ce qu'il y a de plus physiologique, c'est-à-dire de plus normal au monde. Je vais m'expliquer et tâcher de me justifier, mais pour cela, tout en le regrettant, il faut encore quç je me cite : Voici donc le passage de mon Cours de Braidisme que vise le reproche de M. Pierre Janet :
« L'ensemble des phénomènes idéoplastiques , considérés dans leur ordre de production, s'échelonne en trois périodes dont chacune est caractérisée par un état physiologique général très distinct.
• La première période a pour caractères généraux la veille et Vallonomie (le contraire d'autonomie), c'est-à-dire que le sujet y est pleinement éveillé et se rend compte de ce qui se passe autour de lui, mais en même temps est assujetti à la volonté de l'opérateur en ce qui concerne la motricité et une partie des fonctions sensoriales et mentales. Les modifications spéciales comprises dans cette période se succèdent ainsi : paralysie, contractures et mouvements incoercibles des muscles volontaires de la tète, du larynx, des membres supérieurs et inférieurs, et du tronc ; — diminution et augmentation de la sensibilité générale superficielle; illusions du goût, de l'odorat, de la myesthésie (sensibilité musculaire), de la thermesthésie (sens de la température) ; — obsessions monomaniaques; — extensions et lésions de la mémoire; — modification des aflEections.
» Nous ferons remarquer en passant que Tordre dans lequel les divers sens sont assujettis à l'hallucination idéoplastique est inverse de Tordre suivi, au dire des aliénisles, par l'hallucination morbide.
» Certains symptômes pathologiques ont un rapport frappant avec cet état physiologique factice; ce sont les symptômes de la folie musculaire, ceux de la folie pseudesthésique, ceux de
l'hystérie et ceux de la monomanie, particulièrement dans la variété de ces maladies qui tient à une contagion morale.
» Deuxième période. Signes physiologiques généraux : sommeil aomnambulique et allonomie. Modifications spéciales successives : état cataleptique général ou partiel avec accélération du pouls; — illusions et hallucinations de l'ouïe, de la vue, et généralement de tous les modes de la sensibilité, ainsi que du sentiment de V identité propre; — anesthésie profonde; — modifications végétatives fonctionnelles et organiques.
» Cette période est surtout celle des applications médicales et chirurgicales. La physiologie pathologique ou tératologique lui fournit des analogues dans la catalepsie, le sommeil avec rêves, le somnambulisme de premier degré, le délire, l'ivresse, les illusions et hallucinations de tout genre ; la lycanthropie et autres métamorphoses imaginaires ; la stigmatisation des extatiques, etc.
» Troisième période. Signes physiologiques généraux : somnambulisme hyperphysiologique et autonomie. Le sujet a recouvré l'intégrité de sa liberté et de sa raison, mais ses sens et son intelligence, qui acquièrent la perception et la connaissance des choses extérieures avec une facilité, uoe étendue et une précision extrêmes, s'exercent sans le concours apparent d'aucun organe et d'aucun milieu de transmission. Les analogies d'ordre pathologique et d'ordre tératologique sont ici le somnambulisme lucide, l'extase religieuse, le délire prophétique, etc. La troisième période idéoplastique ouvre tout un monde nouveau à la physiologie et à la psychologie (1). »
Si M. Janet avait accordé aux lignes qui précèdent une attention sérieuse, j ose aflSrmer qu'elles lui auraient inspiré des réflexions plus graves, et non pas seulement une querelle de mots qui ressemble trop à une querelle d'Allemand. Il y eut signalé notamment ma distinction et ma caractérisation, par Tautonomie, du somnambulisme de la troisième période hypnotique, et constaté qu'elles ont été vérifiées par son observation
(1) Cours db Braidismb, p. 96 et suiv.
personnelle. M. Janet a écrit en effet ceci dans son livre : « Mais comment expliquer alors ces sujets qui, comme Rose, » comme Lucie, et bien d'autres, deviennent de plus en plus » indépendants à mesure que le somnambulisme augmente de » profondeur, et arrivent à un état où leur volonté est parfaite-
• ment normale, plus spontanée et plus indépendante qu'à l'état
• de veille (1) t »
Contentons-nous maintenant de faire observer que le qualificatif hyperphysiologique appliqué au somnambulisme de ma troisième période est absolument justifié par la considération que ce degré de somnambulisme se caractérise par la manifestation de facultés psychiques et de fonctions physiologiques totalement en dehors des lois de notre physiologie « naturelle » , et impliquant — ainsi qu'il a été déjà dit ci-dessus au chapitre du Mesmérisme — un ordre de vie et de nature à part et entièrement distinct de ce qui a fait jusqu'à ce jour l'objet des recherches et de renseignement du physiologiste et du physicien.
Ah ! que les temps sont donc changés depuis que, non content d'afiîrmer la pluralité des âmes dans Thomme, d'affirmer les âmes spinales et les âmes ganglionnaires, jo poussais la témérité jusqu'à vouloir sonder le fond psychologique de ces êtres mystérieux, et déterminer la part qu'ils prennent aux opérations mentales qu'on rapporte entièrement à un seul et même esprit ! Les plus bienveillants s'imaginaient que j'avais voulu jongler avec la fiction et le paradoxe ; personne ne pouvait croire qu'un écrivain de bon sens pût soutenir sérieusement des théories aussi peu sensées. Mais il en est des époques comme des Pyrénées : une même chose qui est erreur insigne au delà, se trouve être vérité éclatante en deçà. Cela n'est pas à la gloire de la raison humaine sans doute ; mais quoi qu'il en soit la doctrine dont il s'agit est mise maintenant, comme nous venons de le voir, à Tordre du jour des recherches philosophiques par les psychologues officiels des Universités de France et de l'étranger. Couverts par ces autorités, les plus timides peuvent
(1) Op. cU,, p. 72.
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dorénavant aborder sans crainte un tel sujet ; il n'est plus dangereux.
Il a été écrit dans mon Electrodynamiame Vital, et réimprimé avec des développements nouveaux dans mes Essais de Physiologie philosophique y que les neuf cent quatre-vingtdix-neuf millièmes des connaissances dont notre moi ou moi en chef s'attribue la possession, et dont ilsemble à tout instant faire preuve, lui sont étrangères en réalité^ et doivent en bonne justice être rapportées aux moi en sous-ordre. Un eiamen un peu attentif de nos opérations intellectuelles nous révèle en effet, par exemple, que nous marchons, que nous dansons, que nous causons, que nous chantons, que nous écrivons en bonne orthographe et bonne grammaire, que nous jouons un morceau de musique sur le piano, que même nous exécutons des calculs difficiles et soutenons un débat subtil sur la matière la plus ardue, tout cela sans que notre volonté et notre intellect interviennent autrement que pour imprimer une impulsion initiale et une direction générale à ces actes complexes dont chaque détail, aussi bien que la coordination d'ensemble, suppose nécessairement un effort actuel et soutenu d'intelligence, de mémoire, d'attention et de volonté.
On n'outre-passe donc pas la vérité en disant que le fonds intellectuel, le stock de notions innées ou acquises de ce que MM. Pierre Janet et Frédéric Myers désignent respectivement par les mots de subconscience et de conscience subliminaire, est incomparablement plus riche que celui de leur conscience tout court ou conscience supraliminaire.
Une expérience qui sert de contre-épreuve à cette démonstration, c'est que lorsque notre moi veut se passer de ses « souffleurs », il reste court. Pour mon propre compte, je ne réussis à orthographier à peu près passablement qu'à la condition de laisser galoper ma plume la bride sur le cou ; si je m'en mêle, c'est-à-dire si je me pose la question de savoir comment tels et tels mots doivent s'écrire, me voilà démonté, me voilà perdu. Les sous-moi peuvent donc en remontrer au moi là-dessus, et le mieux est alors de laisser faire tous seuls t ces
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» invisibles secrétaires logés dans ma moelle allongée ou ma » moelle épinière, qui conduisent seuls ma main » pendant que je leur dicte ma rédaction en gros. Les lignes entre guillemets ci-dessus sont extraites encore de ce mien vieux bouquin ayant nom Electrodynamiame Vital (p. 126).
Cependant avant de s*engager dans la psychologie des moi subalternes, il me paraît convenable de donner acte de leur hypothèse à ceux qui ne voient dans nos prétendus sous-moi (la prétendue subconscience de M. Pierre Janet, la prétendue conscience subliminaire de M. Frédéric Myers) rien de plus qu'un pur mécanisme , que M. Beaunis compare positivement à un mouvement d'horlogerie, et que nous leur disions en deux mots nos raisons pour ne pas partager leur manière de voir. Empressons-nous d'abord de déclarer que Thypothèse du pur automatisme de nos actes inconscientiels a pour elle un argument puissant, c'est que le contraire de ce qu'elle avance ne peut être prouvé. Elle part, en effet, de cette vérité évidente que le moi de chacun de nous est le seul dont Texistence puisse être affirmée par lui avec pleine certitude, parce que c'est le seul dont il puisse avoir conscience. Ce point fondamental de psychologie métaphysique a été parfaitement saisi et mis vigoureusement en saillie par MM.' Pierre Janet et Frédéric Myers dans quelques citations que j'ai faites de leurs écrits. Mais en même temps cette hypothèse, ainsi que Tun de ces auteurs Ta également bien fait ressortir, a le défaut ruineux d'être inconséquente ; car elle supprime arbitrairement la moitié des conséquences de son principe. M. le professeur Beaunis et ses ^illustres devanciers sont enfermés dans un dilemme ; je leur dis : Ou vous prétendez, en vous fondant sur ce que votre moi est le seul qui s'atteste à la conscience, qu'il n'est d'autre moi que votre moi, et alors ce n'est pas seulement dans les petits cerveaux de la moelle que vous devez refuser de voir un siège de conscience, mais c'est dans tous les cerveaux proprement dits, dans celui de tous les animaux, dans celui de tous les hommes, le vôtre excepté. Ou bien vous vous laissez conduire
par ranalogie à admettre, sinon comme mathématiquement prouvé, du moins comme infiniment probable^ que, les autres » hommes étant pourvus comme vous d'un cerveau d'où émanent des manifestations extérieures visiblement empreintes de sensibilité, d'intelligence, de volonté raisonnée, tout comme chez vous, dans ce cerveau étranger réside aussi un moi, une conscience; et alors le même raisonnement vous entraine à étendre la même concession, non pas seulement à tous les animaux, mais encore à ces sous-animaux ou animaux élémentaires dont l'organisme de chacun de nous est une coilectioù, et dont le cerveau est représenté par ce que nous nommons un centre nerveux secondaire.
Ce n'est pas d'aujourd'hui que j'ai à batailler pour cette cause contre des adversaires peu commodes; j'eus une assez vive discussion à ce sujet à la Société médico-psychologique avec le D^ Achille Foville , aliéniste marquant et matérialiste irréductible. Qu'on me permette de citer à titre de -document historique quelques lignes de ma réponse à son attaque :
« Je pose en fait que chacun dès centres nerveux du cordon médullaire est un petit cerveau, et qu'il possède comme tel tout ce qu'il y a d'essentiel dans les attributions du grand centre céphalique lui-même; autrement dit, je soutiens que ces centres nerveux subordonnés sont les sièges d'autant de centres psychiques en tout comparables au centre psychique qui occupe le cerveau, et que nous appelons le moi.
» En second lieu, j'ai avancé qu'à chacun de ces cerveaux inférieurs correspond une portion de l'organisme total qui ellemême est un véritable organisme entier, en ce sens qu'une telle partie réunit tous les éléments essentiels du mécanisme vital. Et enfin j'ai ajouté que ces organismes élémentaires, dont chacun a pour cerveau un centre médullaire distinct, sont les représentants, sont les homologues exacts des zooniiea ou animaux élémentaires dont tout animal individuel, chez les invertébrés, n'est qu'une agrégation, n*esl qu'une colonie (Lacaze- DuTHiERs), au dire unanime des naturalistes contemporains.
» Or ces propositions, émises pour la première fois par moi
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il y a quinze ans (ceci s'écrivait le 25 août 1869), ne devaient rencontrer que peu de faveur auprès de nos physiologistes oflBciels (lesquels changent visiblement d'opinion ou de tactique depuis quelque temps) (1), et j'avais dû m'appliquer à étayer mon principe de toutes les preuves, directe^ ou indirecte?, que la science pouvait me fournir. J'avais employé entre autres l'argument suivant :
» Reconnaître, disais-je, que les centres nerveux des systèmes réflexes sont assimilables au cerveau sous le triple rapport histologique, organologique et physiologique, ainsi que de nos jours tout le monde l'admet, et nier en même temps, comme le fait la physiologie classique, que ces cerveaux inférieurs soient pourvus de l'activité psychique, c'est-à-dire de la conscience, du moi^ et aussi irrationnel que de faire du moi l'attribut propre du cerveau de l'homme à l'exclusion du cerveau de toutes les autres espèces animales.
» L'école de Descartes et celle de Bufifon, continuais-je, ont énergiquement et obstinément soutenu « le pur automatisme des bêtes » ; et aujourd'ui une telle opinion est rejetée par tous les savants comme une erreur grossière. Eh bien, en soutenant /e pur automatisme des systèmes réflexes, c'est-à-dire en soutenant que le cerveau céphalique est le seul qui possède la conscience, le sentiment, la volonté, le moi, et que les petits cerveaux médullaires sont des mécanismes inconscients, la physiologie du dix-neuvième siècle commet à son tour une autre inconséquence choquante en tout pareille à celle qu'elle reproche si justement à la physiologie du siècle passé (2) » .
(1) Allusion au Discours de réception de Claude Bernard à l'Académie française.
(2) Cette discussion fut provoquée par un rapport du D' A. Foville sur mon mémoire Le Polyzoïsme ou pluralité animale dans l'Homme ; ce rapport est inséré dans les Annales médico-psychologiques y n* de juillet 1869. Ma réponse, adressée de province au directeur des Annalesy a paru dans le n* de novembre (p. 485) de la même année. Elle se trouve reproduite en entier dans mon Ontologie et Psychologie physiologique, (Paris, 1870), p. 157.
On est fort aise d'avoir avec soi une autorité comme M. Fr. Myers pour continuer à soutenir que les sous-moi sont en possession d'un trésor de savoir et de souvenirs devant lequel la plus vaste instruction que le moi supérieur puisse acquérir et la mémoire la mieux meublée et la plus fidèle qu'il puisse offrir, sont peu de chose. Ces connaissances et aptitudes « subliminaires » ou t subconscientielles » se manifestent dans notre vie psychologique normale en faisant les frais, comme il a été déjà dit, de la très grande partie de nos opérations mentales ; mais il en est une forte portion qui restent ordinairement à rétat latent, pour ne se révéler qu'à la faveur de certains états morbides ou factices, et celles-ci ne sont pas les moins surprenantes.
Quelle est Torigine de cette science qui est en nous, et qui rigoureusement parlant n'est pas nôtre ? Elle vient en partie du dehors, ce n'est pas douteux, et est le fruit de Texpérience ; mais pour une autre part elle est un produit mystérieux de Torganisation elle-même. Dans ce cas, et dans l'autre aussi dans une certaine mesure, elle passe du père au fils ; et, par le plus miraculeux de tous les prodiges et le plus prodigieux de tous les miracles, c'est un spermatozoïde, que dis-je, c'est la goutte de sang paternel dont ce spermatozoïde fécondant a été formé, qui recèle, qui contient, qui conserve et transmet tout entier, d'une génération à la suivante, ce dépôt de richesse intellectuelle, ce trésor de savoir I
Comment s'expliquer cette étrange contradiction que les moi subordonnés surpassent intellectuellement leur chef ? Ce chef me fait un peu l'effet d'un roi fainéant ou constitutionnel, qui règne et ne gouverne pas, et dont la capacité le plus souvent est très inférieure à celle de ses ministres. C'est Louis XIII à côté de Richelieu, c'est Guillaume auprès de Bismarck. Mais les comparaisons, direz-vous, ne sont pas des raisons, et je vous semble éluder la question. Lecteur, je vous dis sur ce point tout ce que j'en sais, et j'avoue que c'est très peu de chose. J'ai voulu simplement vous faire remarquer que cette bizarre anomalie n'est pas la seule de son genre dans la nature.
L'intelligence qui se révèle chez les sous-moi possède-t-elle en réalité la spontanéité, l'indépendance, et les pouvoirs de réflexion et d'imagination que nous lui attribuons? Oui, à n'en pas douter. Pour s'en convaincre, il n'est pas nécessaire de recourir aux phénomènes du somnambulisme artificiel ; il suffit d'observer ce qui se passe en nous dans l'état de veille.
Cependant ce sont surtout les rèves^ qui sont instructifs et probants à cet égard. Les sous-moi y donnent de véritables représentations théâtrales au moi, et la pièce, comme l'exécution, est leur œuvre. Quelle variété infinie de personnages, et quels personnages, la plupart du temps si nouveaux pour nous, et si inattendus i Caractères d'un relief étonnant, parfois avec une harmonie du physique, de l'expression, du langage et du costume lui-même plus surprenante encore. Et ce sont tous les états possibles de Tâme humaine, sa grandeur et sa bassesse, sa bonté et sa malice, ses ivresses et ses angoisses, qui se trouvent représentés sur cette scène étrange avec une maestria qui défie parfois le génie de nos maîtres du théâtre, soit les tragiques, soit les comiques. Et au point de vue de la plastique, quelle fécondité incomparable de création dans ces vivants tableaux du sommeil, avec quelle puissance de composition et quelle habileté de main, avec quelle pureté de ligne et quelle richesse de couleur ! Quels paysages délicieux et ravissants, ou semés d'horreurs et plus affreux que le Tartare I Quelles magnificences architecturales, quelles splendeurs de décorations ! Et à côté des laideurs humaines les plus follement hideuses et repoussanU^s que ces inconcevables artistes se complaisent si souvent à nous peindre, sans doute pour s'amuser de notre effroi, des types de beauté féminine achevée, comme le ciseau de Praxitèle et celui de mon compatriote Denys Puech — qu'ils me pardonnent ma franchise — ont du renoncer à en produire I Et comme ainsi est bien justifié le dire « c'est un rêoe », pour donner l'idée d'une perfection à laquelle ni lart ni la nature ne peuvent atteindre. ^
C'est encore dans notre sommeil, qui semble les mettre en
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récréation et en belle humeur, que nos sous-moi ont quelquefois la bienveillante pensée de nous rendre de petits et de grands services. Au poète, ils offrent une rime qu'il avait vainement poursuivie à travers de longues journées de veille ; «o mathématicien, au penseur, à Tinventeur, ils apportent la solution toute faite d'un problème qui, éveillés, faisait leur désespoir. Ils nous donnent d*utiles avis sur nos affaires, ils nous signalent des dangers, et — ce qui est un service d'une valeur plus contestable à mon sens — il leur arrive, assure-t-on, d'aventure, de nous dévoiler un coin de l'avenir.
Ils nous font assister à des scènes de théâtre, ai-je dit ; ajoutons que le plus souvent ils nous mettent nous-mème dans la pièce, et que le rôle qu'ils nous y font jouer n'est pas toujours le plus enviable.
Us s avisent d'autres fois de nous proposer des énigmes, de nous donner des colles facétieuses. Le lecteur connait-il le fameux rêve du docteur Alexandre Bertrand? Il est probable que non. Je vais en tout cas le rapporter ici diaprés le récit qu'en fait l'ami de Bertrand, Thonorable général Noizet :
« M. Bertrand, dit le général Noizet, raconte ainsi un de ces rêves singuliers, qu'il assure avoir lui-même éprouvé :
» Il se trouvait en présence d'un interlocuteur qui l'interrogeait sur l'étymologie de divers mots français. Après plusieurs questions dont M. Bertrand n'a pas gardé le souvenir, il lui adresse celle-ci : Savez-vous d'où vient le mot dame^ M. Bertrand, après un moment de réflexion, répondit qu'il ne le savait pas. Cherchez bien, reprit l'interlocuteur. C'est peutêtre du mol domina 'i dit M. Bertrand. — Vous n'y êtes pas, cherchez encore ; et pendant ce colloque l'étranger avait l'air d'un homme qui, étant sûr de lui, s'amuse de l'embarras de son interlocuteur. Celui-ci renonçant enfin à trouver ce qu'on lui demandait, l'autre finit par lui dire en riant: Ne voyez-vous pas que ce mot vient de damnaiio ? Et cette plaisanterie, tout à fait opposée au caractère de gravité de M. Bertrand, le surprit beaucoup. Son étonnement redoubla encore lorsqu'il vit en s'éveil-
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lant que cette comédie était un soage^ ei que lui seul aoait tout enfanté (1). »
Général, halte-là I je m'inscris en faux contre le jugement de Bertrand, endossé par vous, que vous énoncez dans la dernière ligne du passage ci-dessus. Non, ce n'était pas le propre moi du rêveur qui avait machiné un tel songe, la chose est évidente, c^était un de ses sous-moi, à moins que ce ne fut un de ces moi occultes et ultramondains dont nous entretient le spiritisme.
C'est avec une obéissance absolue, et pour ainsi dire toute mécanique, que les sous-moi représentés par les différents centres nerveux des systèmes cérébro-spinal et ganglionnaire répondent aux suggestions impéralives ou affirmatives d'un hypnotiseur, qui pour eux cependant est un étranger, un inconnu, un premier venu. Et quand c'est le moi, c'est-à-dire le moi suprême de l'organisme, leur chef hiérarchique et primua inier paresy qui leur ordonne ou leur affirme les mêmes choses, ils se montrent entièrement sourds à sa voix I J'ai une mauvaise dent à faire extraire, et je voudrais éviter la douleur comparativement très faible que cause cette petite opération. Mon moi alors adresse des affirmations et des injonctions pressantes à ses subordonnés afin qu'ils amènent l'inhibition nerveuse qui doit me rendre aneslhésique. Peine perdue , l'avulsion de ma dent se montre aussi douloureuse que possible. Mais voici maintenant qu'il s'agit de m'amputer la cuisse. Cette fois, un monsieur que je n'ai plus vu, après m*avoir fait regarder quelques minutes sur un petit rond de métal luisant, jette ces mots dans mes oreilles : « Votre corps est aussi insensible qu'un cadavre. » Et cela fait on me charcute, on me scie, on m'arrache le plus gros de mes membres, et je ne sens rien, et tout cela se fait sans que même je m'en aperçoive 1!
Je renonce pour le moment à approfondir un tel mystère ; je me contente de le signaler aux méditations pénétrantes de nos néo-psychologues.
(1) Général Noizkt. Mémoire $ur le êomn.y p. 20.
Les sous-moi, C'est incontestable, reçoivent les impressions dû monde extérieur par les organes des sens ; mais il y a tout lieu de se demander si celte impression leur parvient directement, ou seulement comme le contre-coup d'un premier choc sur le moi proprement dit.
Que les sensations de provenance objective ou de provenance subjective perçues par le moi se répercutent sur les sous-moi, ce n*est pas douteux ; mais il n'en parait pas moins certain que ceux-ci peuvent user des organes des sens pour leur propre compte et par eux se mettre directement en rapport avec le dehors. Limitée h ce qu'on appelle la sensibilité générale, la question est tranchée par de nombreux faits pathologiques; mais quand il s*agit des sens spéciaux très spécialisés, tels que la vue et l'ouïe, il peut devenir nécessaire de demander la vérification de la loi à l'expérimentation hypnotique. Dans mou Cours de Braidismey p. 113, je signale Texpérience suivante : La vue est idéoplastiquement anéantie chez un hypnotisé; il ne voit plus, c'est-à-dire qu'il ne perçoit plus les impressions faites sur sa rétine par la plus vive lumière ; mais cette impression est perçue par les sous-moi, car ils réagissent instantanément en forçant la pupille à se contracter.
La même vérité est mise en évidence d'une façon plus frappante encore par un fait rapporté par M. Binet dans un écrit intitulé Psychologie du raisonnement , que je n'ai pas eu occasion de lire, mais que je trouve cité par M. Fr. Myers dans les Proceedings of the Society for P, R.^ n^ de décembre 1892, p. 455. Voici le fait en substance :
Un ami de M. Binet^ le D' A., passait dans une rue de Paris, Tesprit préoccupé d'un examen de botanique qu'il était à la veille de subir. Tout à coup il aperçoit sur la porte vitrée d'un restaurant les mots verbascum thapsus. Surpris d'une telle inscription, il revient sur ses pas pour la relire, et cette fois il lit à la place le mot bouillon.
Notons d'abord que Verbascum thapsus est le nom botanique de la plante vulgairement appelée Bouillon blanc. Les deux expressions s'étaient fraîchement trouvées associées dans
l'esprit du liseur, occupé à ce moment, comme il vient d'être dit, à préparer un examen de botanique ; et la même association n'avait pas manqué de se faire aussi dans la « subconscience >, qui est l'enregistreuse et la conservatrice de la mémoire. Celleci, frappée la première par Tinscription bouillon, fut logiquement amenée à penser à bouillon blanc, ce qui ramena Tidée, et rimage typographique, de verbascum thapsua ; et ce fut cette image qui fut suggérée par voie réflexe au moi personnel, cela avec assez d'intensité pour lui communiquer l'hall ucination éprouvée.
Tout porte ainsi à croire que les sous-moi peuvent se mettre directement en rapport avec le milieu extérieur : passivement, par les organes des sens ; activement, par les organes moteurs. Ils pourront dès lors voir î>ar mes yeux, sans que je voie ; ils pourront ï>arler î>ar ma bouche et marcher avec mes jambes, sans que mon moi pense les paroles dites, sans qu'il veuille et commande les mouvements exécutés. Dans le cas de suggestion hypnotique négaiioe, avertis par sensation directe de la présence de l'objet frappé dinlerdit visuel, ils réagiront inhibitoirement sur les fibres afférentes propres au moi pour lui rendre cet objet invisible.
Il faut en arriver, je crois, à se persuader que la sensation et ridéation ne résultent pas d'un simple et direct conflit de notre moi avec le monde sensible , mais s'opèrent par la voie détournée et compliquée d'une sorte de suggestion faite sur le moi par les sous-moi après que ceux-ci ont préparé pour ainsi dire le produit psychologique dans leur propre laboratoire ; et corollairement que, dans la pratique hypnotique, la parole ou le signe suggestionnel de l'hypnotiseur impressionne, primitivement et immédiatement les sous-moi dans leur crédîtivité et leur obéditivité iatimes, et que ceux-ci s'y conforment en suggestionnant le moi à leur tour.
A ce compte, dans l'idéoplastie expérimentale, ce ne serait pas le moi proprement dit qui serait le véritable sujet du suggestionneur, ce seraient les sous-moi ; le moi ne serait qu'un sujet secondaire, suggestionné par l'entremise de ceux-ci.
246 LE MERVEILLEUX SCIENTIf IQUE
Mais c'est ici qu'il importe de se mettre en garde contre Tabas des mots et les perfidies de l'équivoque. Par suggestion il ne s^agissait d'abord, dans le langage hypnotique, que de l'action idéoplastique. On y a introduit plus tard l'expression de suggestion mentale pour désigner un fait hypnotique bien différent, mais dont la différence n'a pas été déterminée avec la précision et l'exactitude nécessaires, ce qui a amené et peut amener encore les plus fâcheuses comme les plus lourdes méprises. Il a été déjà touché à ce sujet dans une autre partie de ce travail ; mais il n'est pas superflu d'y revenir.
Rechercher le sens étymologique de suggérer ^ d'où on a fait suggestion, serait oiseux ici ; il nous suffira de préciser l'acception du verbe français. Ce mot, qui dans la vieille langue avait gardé la signification latine, se disait pour fournir , pourvoir ; aujourd'hui il se trouve restreint au sens de insinuer, inculquer, communiquer, avec Tesprit pour régime indirect. Cela étant, le substantif dérivé suggestion doit s'entendre, au point de*vu6 actif, d*une action sur l'esprit, ou plus généralement sur Têtre psychique, lui apportant, lui communiquant telle ou telle modification, Taffectant de telle ou telle manière. Au point de vue passif, il exprime Tétat de modification psychique ainsi produite. (C'est encore une bien malheureuse pierre d'achoppement pour l'analyse psychologique, que la confusion habituelle de ces deux valeurs opposées du mot suggestion ; mais je m'abstiens d'entamer une nouvelle discussion à ce sujet, pour rester dans mes étroites limites.)
Ainsi définie d'après l'acception la plus large de son radical, suggestion peut s'entendre de toute action, de toute opération tendant à déterminer une modification de l'être psychique, et en même temps de cette modification elle-même considérée comme résultat d'une telle action. On peut dès lors à la rigueur dire que la lumière nous suggère l'état de vision, et produit un suggestionnement de la vue, et que la douleur qu'un boxeur me cause en me frappant est une suggestion de son coup de poing. Mais alors, combien n*importe-t-il pas de distinguer nettement entre suggestion et suggestion !
LE MERVEILLEUX SaENTIFIQUE 247
Tout mode particulier de âuggestion appartient forcément à l'une ou à l'autre de ces deux grandes catégories : la suggestion matérielle, et la suggestion idéologique ou idéoplastie. Je vous enfonce une épingle dans le bras ; la douleur que vous en éprouvez est l'effet d'une suggestion matérielle. Dans l'état hypnotique, je vous fais ressentir la même douleur en vous affirmant simplement que je vous fais la piqûre, bien qu'en réalité n'en faisant rien ; la sensation, cette fois, vous est suggérée par une idée, elle résulte d'une suggestion idéoplastique, d'une suggestion qu'on devrait dire mentale si une telle expression n'avait déjà été consacrée, fort peu judicieusement, par notre littérature néo-hypnotique, à désigner un fait de nature opposée, c'est-à-dire précisément une suggestion d'ordre matériel.
Les états morbides ou d'excitation de nos entrailles, je veux dire des viscères du thorax et de l'abdomen, ont chacun leur réaction psychique spéciale ; j'entends par là que chaque viscère particulier est en rapport sympathique avec une certaine faculté de l'âme, d'où il résulte que lorsqu'il est surexcité, la faculté psychique correspondante en éprouve le contre-coup sous la forme de sensation, d'émotion ou sentiment qui lui est propre. Cette observation, qui date de loin, a fait dire à Quintillien : Pecius est quod nos disertos facit ; et à d'autres, avec une exactitude plus contestable : Splene rident; /elle irascun^ tur ; jecore amant ; pulmone jactantur ; corde sapiunt. Ces états de l'âme ainsi suscités par l'action viscérale sont bien des effets de suggestion, mais de suggestion matérielle.
Pour bien faire saisir la nuance importante dont il s'agit, ayons encore une fois recours à un exemple particulièrement topique qui nous a déjà servi pour une autre démonstration. La lecture d'Anacréon, de Sapho, de Tibulle, d'Ovide, suggère des pensées d'amour : suggestion idéoplastique, mentale; — l'éréthisme primitif des organes génitaux suggère aussi les mêmes émotions : suggestion physique, matérielle. Maintenant tout porte à croire que le modus operandi des sous-moi dans leurs suggestionnements du moi n'est pas autre que celui de la suggestion produite également sur le moi par les viscères ; que
c'est aussi une « suggestion matérielle >, c'est-à-dire purement physiologique se transmettant par des conducteurs nerveux qui unissent au grand centre psychique les divers centres psychiques secondaires.
Cependant il est encore d'autres sortes de suggestion matérielle, notamment celle qu'exercent les substances dites stimulants du cerveau, telles que le vin, le café, le thé ; les aphrodisiaques; et généralement tous les agents ayant la propriété d'agir sur notre état moral. Mais ce mode d'action doit sans doute se confondre avec le précédent, en ceci tout au moins qu'il s'exerce médiatement sur les centres ou les conducteurs nerveux pour atteindre ensuite l'esprit.
Enfin il nous reste à signaler un dernier processus suggestionnel, celui-ci sui generiSy mais qu'il ne faut pas hésiter pourtant à ranger dans la classe des suggestions matérielles. En effet, quelque mystérieux que soit Tinslrument de ce genre de suggestion, et quelque contradictoire que soit le caractère de la suggestion dont nous voulons parler avec le nom illogique que nos hypnotistes ont donné à cette dernière, ce qu'on a appelé — très improprement, je le répète — la suggestion mentale, est une impression passant d*un cerveau à un autre par une voie qui n'est nullement idéologique, qui n'est en rien celle de l'entendement, et qui implique forcément un agent de transmission essentiellement soumis à la loi de l'étendue et du mouvement, un agent matériel en un mot, quelque subtil et énigmatique que soit d'ailleurs le genre de la matière qui le constitue.
Maintenant, si l'on veut bien admettre provisoirement ce mode de suggestion encore contesté — que les Français ont, par une considération peu philosophique^ nommée mentale; que les Anglais appellent télépathique , et que j'ai proposé de distinguer par le qualificatif de biomagnétique ou de mesmerique — il sera permis de se demander s'il ne joue pas un rôle dans le système des communications établies entre le moi supérieur et ses subordonnés. Je partage en tout cas lopinion exprimée par M. Beaunis que « notre cerveau est une véritable machine qtd travaille à notre insu avec une activité dont nous
ne pouvons pas nous faire une idée, et que les faits de conscience ne sont que de faibles échappées sur ce mystérieux travail (1) ». J'estime même que cette machine est d'une complication immense. Ayant pour destination de mettre en rapport d'action et de réaction une multitude de centres psychiques, et de conserver les signes reproducteurs d'une infinité de sensations, de sentiments, de notions, d'idées, elle doit combiner, pour cette fin si multiple et si diverse, toutes les ressources physiques et mécaniques de réception, de transmission et d'enregistrement offerts par la télégraphie, la téléphonie et la phonographie électriques, et en sus sans doute par bien d'autres applications de l'électricité que la science humaine ne connaît pas encore.
La question de la suggestion biomagnétique étant remise ici incidemment sur le tapis, c'est le moment de faire l'examen, annoncé dans un autre chapitre, des objections de MM. Liébeault et Bernheim contre cette suggestion controversée, et de plus contre l'existence de l'ordre « télépathique », « biomagnétique », « mesmérique », dans son entier. Pour ces deux célèbres docteurs de l'hypnotisme psychologique, la suggestion idéoplastique est tout, explique tout ; et le prétendu agent physique assimilé à l'électricité et au magnétisme minéral, qui d'après l'école de Mesmer et les télépathistes anglais permettrait à la volonté de l'homme d'agir à distance sans le secours des membres, et au sensorium de recevoir les impressions du monde extérieur sans l'entremise des organes des sens, ne constituerait qu'une illusion, qu'une chimère.
Je considère ce jugement comme une erreur des plus graves, et je me fais un devoir de la combattre d'autant plus impérieux que je professe pour ses deux savants avocats une estime et une sympathie exceptionnelles.
M. le docteur Liébeault fut un adepte convaincu du mesmérisme, son écrit intitulé Zoomagnéiisme (2) en fait foi. M. le
(1) Lb Somnambulisme provoque, op. cit, p. 215.
(2) Etudk sur le Zoohaonétisme, par M. le D^ A, -A. Liébeault. Brochure, Paris, 1683.
professeur Bernheim, son prosélyte en hypnotisme, mais suggestionniste pur dès le principe et resté tel, je crois, jusqu'à ce jour, entreprit de le gagner à ses opinions exclusives, et* il y réussit à Taide d'une expérience qu^il avait proposée à M. Liébeault, et dont le résultat parut si décisif à ce dernier, qu'il n'hésita pas à brûler ce qu'il avait adoré. C'est cette expérience qu'il s'agit d'analyser et de juger. Je vais tâcher de le faire en peu de mots.
La clinique du docteur Liébeault était fréquentée par un grand nombre de jeunes enfants qu'il traitait par les passes magnétiques et par Teau magnétisée, et cela avec le plus remarquable succès. M. Bernheim, témoin de ces résultats, ne voulait y voir qu'un pur effet de suggestion. Mais comment la suggestion pourrait-elle opérer sur des sujets infantiles à la mamelle, dont plusieurs n'étaient âgés que de quelques jours î et alors surtout que le praticien, qui ne songeait pas à suggestionner, ne se livrait sur les petits malades à aucune des manœuvres de rhypnotisation idéoplastique, et se contentait le plus souvent de leur faire boire son eau magnétisée ? J'ignore si M. Bernheim se posa ces difficultés ; s'il en est ainsi, elles n'eurent pas le pouvoir de lui faire changer d'avis. L'esprit des petits enfants recevait, pensait-il, une impression suggestive de M. Liébeault à l'insu de celui-ci ; ils comprenaient, ils devinaient que le médecin voulait les guérir par le moyen de son eau, et alors leur jeune imagination attacbatt à cette eau la verfti curative qu'elle ne possédait aucunement par le fait, etc., et voilà comment ils étaient guéris.
M. Liébeault ne nous dit pas quels arguments il opposa à la prétention de son confrère ; mais il me paraît qu'à cet égard il n'avait que l'embarras du choix. 11 pouvait faire observer que la suggestion, entendue comme elle Tétait par M. Bernheim, c'est-à-dire la suggestion exprimée, la suggestion idéoplastique, ne pouvait agir qu'au moyen d'une coopération intellectuelle et morale du sujet, et que ce n'est pas l'esprit d'un très jeune enfant qui pouvait la fournir. Secondement, il y avait lieu de faire remarquer qu'aucune manœuvre suggestionnelle n'avait
été pratiquée à Tégard de Tenfant ; et, troisièmement, que si le jeune malade s'était suggestionné de lui-même par le fait d'avoir pénétré Tintention de son médecin, qui était de le guérir par son eau soi^isant magnétisée, le même effet de suggestion involontaire eut dû se produire également par l'administration de tout autre remède et l'intervention de tout autre médecin, ce qui n'avait pourtant pas eu lieu, les petits malades n'ayant été, suivant Tusage, amenés au magnétiseur qu'après avoir épuisé inutilement les ressources de la médecine ordinaire.
Qu'aurait pu répondre M. Bernheim à ces diverses considérations ? En vérité, je ne le vois pas. Quoi qu'il en soit, il persista dans sa thèse et proposa l'arbitrage de l'expérience, du fait y entre lui et M. Liébeault. « Donnez tout bonnement, lui dit-il, de l'eau naturelle à vos enfants à la place de votre prétendue eau magnétisée, et nous verrons si cela change rien au résultat. »
Ce qui fut dit fut fait; voici maintenant comment le docteur Liébeault nous raconte lui-même cette épreuve décisoire :
« Comme j'étais sur le point de terminer mes séances, je » n'entrepris d'abord par prudence que le traitement de deux » enfants légèrement affectés, et je m'y pris ainsi : une bouteille » d'eau non magnétisée fut mise en vue de tout le monde dans » l'appartement où je recevais les malades. Après avoir examiné » mes jeunes clients, j'annonçai à leur mère que, pour les » guérir, j'allais leur remettre une fiole du remède excellent qui » était contenu dans la bouteille exposée à leurs yeux. Je disais » que c'était un liquide plein de vertu, mais qu'il fallait renou- » vêler tous les jours pour qu'il gardât ses propriétés. J'ajoutai » que l'enfant devait en prendre par cuillerées à café chaque » demi -heure ou chaque heure, à moins qu'il ne fût endormi, » et que ce traitement bien suivi, il ne pouvait faire autrement » que de se rétablir. Et pour qu'il eut le temps de commencer à » être suggestionné, je ne me hâtais pas de le congédier.
» On voit par là que je n'eus pour but que de concentrer » d'une manière continue l'attention de mes jeunes sujets et de »> leurs proches sur l'idée de la guérison. Cette idée faisant > atmosphère autour d'eux, les enfants devraient guérir par
» suggestion, du moment qu'ils seraient ainsi frappés des » démarches de leurs parents, de la confiance de ceux-ci à mon » égard, et qu'enfin par tous les côtés ils seraient portés à croire » aux résultats heureux attendus de la médication à laquelle on » les soumettait d'une manière si régulière, et à laquelle tout le » monde avait foi (Ij. »
Suivent 26 observations relatives pour la plupart à de très jeunes enfants, dont un, le n** 5, a 19 jours ; un 2«, le n» 14, 21 jours ; un 3*», le n^ 21, 1 mois et 7 jours ; un 4% n* 10, 1 mois et 25 jours ; un 5', n*» 6, 2 mois et 21 jours ; un 6*, n° 7, 3 mois et 9 jours ; un 7«, n' 23, 3 mois ; etc. Voici maintenant, d'une manière sommaire, le résultat des 26 traitements, et la conclusion doctrinale que M. LiébeauU se croit obligé d'en tirer.
Il commence ^r une très humble rétractation des opinions émises dans son Zoomagnéiismey sa brochure de 1883, où il exposait un grand nombre de traitements infantiles par la magnétisation proprement dite, en attribuant sans hésitation les résultats favorables obtenus à l'agent mesmérique. Puis il ajoute :
« C'était une grave erreur. La preuve incontestable que je
> me trompais, la voici. C'est que des 26 observations que je » viens de relater, il découle ce surprenant résultat qu'au » moyen de l'eau pure, sortant de la fontaine, nullement sou- » mise à des manipulations pour lui donner des vertus cura- » tives, j'ai obtenu sur les petits enfants confiés à mes soins et
> traités d'après les indications de la thérapeutique morale indi- » quées plus haut : 19 guérisons, 6 améliorations et 1 insuccès » relatif. »
Eh bien, — le docteur LiébeauU permettra à son vieil ami de le lui déclarer avec toute la franchise qu'on se doit en matière d'opinions scientifiques — la conclusion tirée des faits constatés me'parait tout à fait en désaccord avec ces faits.
(1) Thérapbutiqub suggestive, son mécanUme^ proprlétéê diverse* du BommeU provoqué et des états analogues. Par le D' A.-A. LiéBEAOLT. 1 vol. in-i2. Paris 1891, pp. 255 et 256.
Voyons, le docteur Liébeault entend-il vraiment soutenir qu'un bébé de dix-neuf jours, ou de vingt-un jours, ou d'un mois, ou de cinq semaines, ait acquis le développement intellectuel nécessaire pour que la comédie suggestionnelle jouée devant lui put lui imposer, pour qu'en un mot il put interpréter les paroles et les gestes ayant pour but de le persuader que Teau « venant de la fontaine » était douée de vertus curatives toutespuissantes, et que cette eau merveilleuse était destinée à opérer sa guérison ? Non, mille fois non, il n'est pas possible qu'un médecin aussi expérimenté et aussi judicieux que l'est M. Liébeault ait pu s'arrêter un seul instant à une pareille supposition.
Ce n'est donc pas sur des enfants presque nouveau-nés, qu'il s'est proposé de produire une suggestion qui suppose chez le sujet, non pas seulement un développement intellectuel, mais encore une somme de connaissances acquises qu'on no peut songer un seul instant à attribuer à ces jeunes êtres. C'est sur l'entourage des petits malades, leurs mères, leurs proches, que le praticien croit avoir dirigé son action suggestionnelle involontaire, comme il le donne d'ailleurs assez clairement à entendre dans les paroles citées ci-dessus. Eh bien, qu'il ait réussi par là à persuader les parents de l'enfant des vertus du remède qu'il leur présente sous les espèces d'une bouteille d'eau claire, soit ; mais en quoi cela aura-t-il pu amener la guérison du petit malade? Je vous le dirai, moi : En concentrant votre attention, et appelant celle des adultes de l'assistance (de grâce, ne parlons plus du malade lui-même, le malade de dix-neuf jours !) sur la bouteille d'eau « pseudo-magnétisée », vous l'avez magnétisée sans le vouloir, cette eau, sachez-le, et vous avez déterminé chez les proches de l'enfant une effusion biomagnétique qui s'est ajoutée à la vôtre pour aller modifier matériellement cette eau, jugée inerte, et lui communiquer le principe médicateur affirmé par les mesméristes. Et vous reconnaissez vous-même qu'il en est ainsi quand vous dites, en employant une heureuse image, que l'idée suggérée par vous aux assistants a « fait atmosphère autour d'eux ».
254 LE MERVEILLBinL SCIENTIFIQUE
Permettez-moi de vous soumettre eucore quelques arguments subsidiaires, très subsidiaires, comme on dit au palais. En admettant par impossible que la mise en scène racontée eut suggestionné l'enfant lui-même, seriez-vous autorisé à en inférer que dans vos traitements « magnétiques » ou c pseudomagnétiques » antérieurs, la guérison ait eu pareille cause T Nullement, puisque dans ces traitements antérieurs vous opériez sous l'influence d'une pensée tout autre, dans la conviction de guérir « magnétiquement ». Vous ne songiez donc pas, c'eut été une inconséquence, à imposer à l'imagination de l'enfant malade par une simagrée quelconque, et vous le guérissiez pourtant. Et secondement, pour mettre, autant que foire se pouvait, votre expérience à couvert de ces objections, une précaution s'imposait, que vous avez négligée : à la bouteille d^eau couvée pour ainsi dire durant une longue séance par l'attention intense des assistants dirigée par vous sur ce point, et par la vôtre, il fallait substituer subrepticement une bouteille d'eau venant tout droit de la fontaine; et alors le résultat eut peut-être été différent.
M. Liébeault a écrit une histoire du général Noizet (que je n'ai pas eu encore la possibilité de lire). Il ne peut avoir manqué d'être frappé de la multitude et de la variété des arguments mis en œuvre par le célèbre disciple de l'abbé Faria pour établir les droits du mesmérisme à côté de ceux du fariisme. 11 invoque notamment les preuves tirées du pouvoir de fascination parfaitement avéré que les serpents, certains autres reptiles, et quelques oiseaux carnivores, exercent sur l'animal dont ils convoitent de faire leur proie. Le loup ensorcelé également la brebis égarée et s'en fait suivre à travers les bois avec la docilité d'un chien attaché aux pas de son mahre. J'ai omis, au chapitre spécial, d'indiquer ce côté des manifestations de la force biomagnélique.
En résumé, je dirai que l'Ecole de Nancy est tout aussi peu fondée à rejeter le biomagnétisme par le motif que la suggestion morale peut reproduire la plupart des effets attribués à cet agent physique hypothétique, qu'elle le serait à nier les propriétés
physiologiques des agents pharmaceutiques en se fondant sur ce qu'une simple affirmation peut purger et faire vomir comme une vraie purge et un vrai vomitif. C'est du simplisme, comme dit Fourier.
Le Fario-Grimisme , de même que le Mesmérisme et le Braidisme, a sa place distincte et une place éminente dans les fastes de la thaumaturgie ancienne, soit sacrée, soit profane. La Foi est la première des « vertus théologales » ; elle est la grande puissanise sans Taide de laquelle le vrai miracle devient impossible. Et non paierai ibi viriuiem ullam facere^ nisi paucos infirmos imposiiis manibus curaoit; — Ei mirabatur propier increduliiaiem eorum, {Marc. V7, 5, 6,)
Lorsque le thaumaturge se trouve dans un milieu de scepticisme railleur, par exemple dans son pays de naissance et au milieu des siens — in pairia sua ei apud suos — où il est désarmé de son prestige, il perd la puissance de miraculer par la parole — aed die verbo et sanabiiur puer meus (Luc. VU, 7) — et c'est tout au plus s'il peut produire encore quelques effets d'ordre secondaire par l'emploi des moyens mesmériques, c'està-dire par l'imposition des mains : — paucos infirmos imposiiis manibus curaoii — ou par le toucher : Ei ieiigii manum ejus, et dimisit eam febris (Maii. VIII y 15) ; — ou encore en préparant une sorte de cataplasme avec sa salive et de la poussière, et l'appliquant sur la partie malade : — Hœc cum dixissety expuit in ierram, ei fecit lutum ex spuio, ei linicii lutum super oculos ejus {Joan. IX y 6).
Mais, au contraire, quand la Foi, c'est-à-dire ce que nous nommons en langage scientifique la Créditivité, est fortement surexcitée chez le malade et chez ceux qui l'entourent, et c forme atmosphère » autour de lui (suivant le mot si bien trouvé du docteur Liébeault), alors la parole suffît, et se montre toute-puissante : Et Jésus dixii illi : Respiceyfides tua te saloum fecit. — Et confesiim vidit. . . {Luc. XVIII y 42, 43) ... Tune ait paralyiico : SurgCy toile lecium tuum, et oade in domum iuam. — Et surrexit, et dbiit in domum suam (Mait. XI, 6, 7).
Ici peut se placer incidemment une remarque d'un grand intérêt, qui ne blessera, je l'espère, aucune conscience éclairée. La thaumaturgie médicale de Jésus est à ses yeux un art véritable soumis à des règles précises, et formé de méthodes et de procédés divers d'une valeur distincte et différemment applicables suivant les différents cas. Cela ne résulte pas seulement de la manière d'opéter pratiquée par le divin thaumaturge, mais aussi de ses propres déclarations. Ses disciples s'étaient plaints à lui de n'avoir pu guérir un épileptique ou prétendu démoniaque. Jésus attribue d'abord leur insuccès à leur manque de foi ; mais se reprenant, il ajoute que cette espèce de maladie ou de possession ne peut être guérie qu'au moyen du jeûne et de la prière : Hoc auiem genus non ^icitur nisi per oraiionem et jejwnium. {Maii. XVJI, 20.)
Le domaine de l'idéoplastie spontanée dans la vie sociale est pour ainsi dire sans bornes ; nous y sommes suggestionnés tous et à tout instant, et par ce que nous voyons, et par ce que nous entendons, et par ce qui frappe notre goût, notre odorat et nos divers sens, et par ce qui affecte notre âme ; la Raison seule se soustrait aux charmes de la Suggestion tant qu'elle reste ellemême, c'est-à-dire tant que notre jugement reste attaché ]à l'évidence et à la logique, et n'abdique pas au profit de la passion ou de l'imagination.
Notre « subconscience » est continuellement suggestionnée par nouSy sans que nous nous en doutions, et de mille façons diverses, notamment dans le fait de se bien mettre une chose dans la tête pour se la rappeler. Ce sont là de véritables « suggestionna terme » imprimées à nos sous-moi, gardiens de nos souvenirs. Et nous subissons à notre tour les suggestions de ces derniers quand ces souvenirs latents nous reviennent en mémoire. Mais je m'arrête pour ne pas me laisser entraîner par un sujet inépuisable.
Nous venons de jeter un coup d'oeil à vol d'oiseau sur les points les plus saillants et les plus essentiels du Fario- Grimisme; nous avons indiqué, distingué et caractérisé de
notre mieux ses faits principaux, et nous avons cherché à péné^ trer quelque peu ces redoutables et incomparables énigmes. Cela fait, quelle est la conclusion pratique qu^il reste à tirer de notre étude? C'est ce que je vais dire pour clore le présent chapitre.
11 en sera de cette deuxième partie de notre tâche comme de la première : Fauteur n'aui-a guère qu'à rappeler des écrits antérieurs et déjà anciens où il s*est étendu longuement sur le sujet. Et il se verra forcé en même temps de continuer la fastidieuse besogne de mettre en regard, à chaque pas, et son œuvre et celle dé ses émules récents. Cependant la pensée qui l'anime n'est pas tant de satisfaire un ressentiment — peut-être légitime — contre de nouveaux venus qui ont tout fait pour reléguer leur devancier dans Toubli ei dans l'ombre, et défaire triompher des droits étrangement méconnus, que de montrer, pour l'utilité de la science, qu'on s'est trop généralement livré à une œuvre de contrefacteurs peu intelligents qui, en s'efforçant de faire disparaître Toriginal, n'ont réussi qu'à lui substituer des copies grossièrement imparfaites.
Les services multiples que l'homme est en droit de demander à l'art idéoplastique, les dangers que d'autre part il a à en redouter et contre lesquels il est urgent qu'il se prémunisse, ces divers points ont fait l'objet d'un examen attentif dans plusieurs de mes livres ; quelques passages du Cours deBraidUme nous fourniront un résumé à la fois complet et succinct de cette analyse.
Parmi les applications utiles que paraît nous offrir Tidéoplastie, il en est deux d'une importance singulière : son emploi comme instrument d'analyse psychologique, et comme système d'orthopédie mentale. Nos hypno-psychologues se font bruyamment honneur de ces deux prétendues découvertes. L'un d'eux notamment n'a pas hésité à s'attribuer personnellement, cela en plein Congrès international de psychologie physiologique tenu à Londres il y a deux ans, le mérite d'avoir conçu, lui le premier, en 1886, l'idée « géniale » (comme on dit aujourd'hui au mépris de l'étymologie) d'appliquer la suggestion au redressement des caractères mal conformés et d'une manière générale à Téduca-
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tion. Ce sont là des prétentions sans aucun fondement ; on s'en assurera en lisant un peu attentivement ce qui suit. Les parties du texte relatives à ces points spéciaux sont mises en gros caractères. Rappelons encore une fois que ce qu'on va lire a été imprimé d abord en Tannée 1860.
Voici une première citation tirée de la préface du Cours de Braidisme : Je viens d'y rappeler mes efforts de propagateur du nouvel ordre de connaissances alors connu sous le nom à'électrobiologie. Parlant des faits de cet ordre, je poursuis :
« Je m*étais attaché à faire voir que ces faits ne viennent pas seulement accroître les ressources de la thérapeutique et de la chirurgie, mais qu'en outre ils éclairent les questions biologiques les plus élevées et les plus obscures, et mettent la science certaine en possession de ces hautes régions de l'histoire naturelle et de la culture de l'homme où le dogmatisme ténébreux et le stérile empirisme ont régné seuls jusqu'à ce jour; qu'ils ne viennent pas seulement apporter l'ordre dans le chaos de la médecine, mais qu'ils viennent constituer l'intégralité et l'unité de la philosophie positive, en ramenant à une même loi supérieure les manifestations de l'ordre physique et les manifestations de l'ordre moral ; en créant un lien entre la psychologie et la physiologie dans la science jusqu'ici à peine entrevue des forces nerveuses, en constituant une médecine intégrale dont la morale devient Tun des deux grands aspects , et en faisant de la théologie elle-même une division transcendante de la biologie. »
La Cinquième con/iérence du Cours est consacrée à l'exposé des applications pratiques du Braidisme y expression ancienne sur laquelle j'ai déjà eu l'occasion de m'expliquer, et qui a été remplacée par celle de Fario-Grimisme. Le sommaire de ce chapitre mérite déjà d'être cité :
« Manuel opératoire. — Marche à suivre dans le développement des phénomènes idéoplastiques. — Dangers du braidisme. — Applications médicales. — Ck)rrélation symptomatologique et étiologique entre les modifications braidiques et les modifications pathologiques. — Actions thérapeutiques respectives de l'hypo-
taxie et de Tidéoplaslie. — Applications chirurgicales. — Anesthésie opératoire et action sédative sur les opérés. ^ Applications à la pathologie. — Applications à la médecine légale. -^ Applications a l*orthopbdie morale et a l'éducation. — Applications a la physiologie et a la psychologie expérimentales. »
11 me semble que les questions de priorité signalées ci-dessus sont déjà bien un peu éclairées par ce simple sommaire. Après cela les citations du texte sont presque superflues ; qu'on me permette pourtant de donner les suivantes :
« L'éducation et la médecine de l'ame trouvent dans le braidisme des moyens d'action d'une puissance inouïe, qui à eux seuls portent la découverte de Braid au rang des plus glorieuses conquêtes de l'esprit humain.
x> Je me borne pour le moment à vous signaler ces nobles applications du braidisme. Je ne puis entreprendre ici de vous en exposer les règles, vu qu'elles reposent sur des principes d'éthique et de psychologie qui ne sont pas encore généralement connus ou admis^ et dont Texposition nous entraînerait beaucoup trop loin.
» Nous terminerons en groupant les points principaux de cette analyse du braidisme appliqué, en un résumé succinct auquel seront jointes quelques indications complémefttaires.
» Dans l'ordre thérapeutique, le braidisme est un polychreste pouvant toujours concourir avec fruit à la médication ordinaire, et constituant pour les affections nerveuses un spécifique d'autant plus précieux que la médecine se déclare ordinairement impuissante contre ces Protées. Comme moyen anesthésique, le braidisme n'offre aucun des dangers du chloroforme, et ce n'est pas là son unique avantage; mais il présente l'inconvénient d'un travail préparatoire qui lui ferait préférer à jamais la méthode intoxicante, si les praticiens n'étaient moins jaloux de leur temps que soucieux des intérêts du malade. — En appelant l'attention sur une catégorie d'états morbides encore ignorée ou méconnue, le braidisme acquiert une grande importance pour le diagnostic. — Il vient éclairer la jurisprudence médicale en
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démontrant la possibilité de délits prévus mais mal déterminés par les anciens législateurs et que la législation moderne refuse d'admettre, et en suscitant dans Tesprit du juge chargé d'appliquer des peines un doute salutaire sur la validité des témoignages et sur la validité même des aveux de Taccusé. Que d'innocents condamnés sur la confession de crimes imaginaires ! — Le
BRAIDISME NOUS FOURNIT LA BASE d'uNB ORTHOPÉDIE INTELLEC- TUELLE ET MORALE OUI , CERTAINEMENT , SERA INAUGURÉE UN JOUR DANS LES MAISONS D*ÉDUCATION ET DANS LES ÉTABLISSE- MENTS PÉNITENTIAIRES. — La phjsiologie trouve dans le braidisme des moyens d'analyse inespérés dont labsence rendait insolubles certains problèmes délicats. C'est ainsi que les physiologistes ne peuvent décider si les fibres portant les excitations de la lumière aux nerfs moteurs de l'iris sont des fibres de la sensation ou des fibres excito-motrices sans relation directe avec le sensoriuni. L'idéoplasiie tire ainsi la science d'embarras : elle permet de frapper d'une anesthésie cx>mplète les fibres de la rétine à tel point que le sujet ne perçoit plus aucune impression lumineuse, bien que son œil soit exposé à la clarté la plus vive ; mais sa pupille, dans la majorité des cas, continue néanmoins à se contracter, ce qui résout la question d'une manière péremptoire. — La science DE l'ame, à laquelle Gall a eu la gloire de donner une base certaine dans la physiologie du cerveau, trouvera à son tour dans les procédés de 1 idéoplastie des instruments de recherche auxquels elle devra les progrès rapides que la science du corps humain a pu réaliser grâce à Tintervention du microscope.
• Ainsi le braidisme ne se contente pas d'apporter des développements aux sciences acquises, il crée de toutes pièces une science nouvelle , la psychologie expérimentale. » (P. 111 et suiv.) J'emprunte les lignes suivantes à la Sixième conférence : « En présence des propriétés générales du braidisme dont nous avons fait l'énumération, les applications utiles que nous sommes en droit d'en attendre s'offrent naturellement à notre esprit. Les chirurgiens lui demandent un anesthésique ; il leur
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donnera le plus parfait après qu*on aura réalisé dans ses procédés quelques perfectionnements qu'il reste k découvrir sans doute, mais qui seront certainement la récompense d'une recherche sérieuse. La médecine pharmaceutique lui empruntera souvent des succédanés, et des adjuvants toujours. Les affections nerveuses, ces Protées de la pathologie, ces cauchemars de la thérapeutique, deviendront son apanage et le terrain de ses plus constants succès. Le rachitisme de l'intelligence , les
DÉVIATIONS DU CARACTÈRE, TROUVERONT EN LUI LEUR ORTHO- PÉDIE. La facilité avec laquelle Tidéoplastie nous permet d'agir séparément sur les différents systèmes fonctionnels de l'économie en fait pour la physiologie expérimentale un instrumeni d'analyse d'une valeur inespérée. Enfin, en nous donnant le moyen de faire fonctionner séparément les divers rouages de la pensée, d*en ramener Texercice à ses opérations élémentaires, et de déterminer ses éléments à se prêter à toutes les combinaisons désirables; en nous apprenant en outre à tirer de leur latence une classe entière de manières d'être des facultés de l'âme, le braidisme fournit une base expérimentale a l^ psychologie, qui dès lors devient science positive et prend rang dans le cadre élargi de la physiologie animale. » (P. 168 et 169.)
On a été injuste pour nous, ne le soyons pas pour les autres.
L'idéoplastie doit à M. LiébeauU des « leçons de choses », c'est-à-dire des démonstrations par les faits , d'un prix inestimable. M. LiébeauU a exercé pendant trente ans Tidéoplastie médicale. H a acquis par là une connaissance pratique de l'art nouveau telle qu'il y est sans rival. Ses persévérants et dévoués efforts, après n'avoir été qu'un long sacrifice, ont été couronnés enfin par le plus beau succès : il a conquis la Faculté de médecine de Nancy à la vérité méconnue ; il est le père de l'Ecole de Nancy, et il a l'honneur d avoir fait trois prosélytes et formé trois disciples qui se nomment Bbaunis, Bernheim, Liégeois. Physiologistes et pathologistes de grande distinction, les deux premiers ont rendu d'importants services à la nouvelle science, et par l'élaboration de ses problèmes , à laquelle ils se sont
consacrés, et par l^entralnant exemple qu*ils ont été pour le monde savant. Professeur de droit dans une des principales écoles de TEtat, M. Liégeois, leur ami, s'est signalé par un acte d'intelligence, de conscience et de courage vraiment des plus rares : les pouvoirs inouïs de la suggestion l'ont frappé, il en a saisi la portée énorme dans Tordre de la morale et du droit, et, l'oreille fermée aux conseils d'une timide prudence, il affirme sans hésiter ses nouvelles convictions, au risque certain de déchaîner contre lui une violente tempête en venant donner un coup de bélier contre les bases antiques et sacrées sur lesquelles notre législation reposait jusqu'alors avec une sécurité entière. Les 5 et 19 avril 1884, où la lecture du mémoire intitulé La suggestion hypnotique dans ses rapports aoec le droit cioU et k droit criminel, a été faite à Tlnstitut, devant l'Académie des sciences morales et politiques, par le titulaire d'une chaire de droit, sont une date qui ne s*effacera pas.
Je me suis expliqué dès le début sur l'œuvre de l'Ecole de la Salpëtrière et celle des psychologues qui gravitent autour de ce centre essentiellement physiologique et pathologique. Tout ce que j'ai à ajouter à cet égard , c'est que cette école me parait en voie de rompre avec son dogmatisme étroit et roide du début, et d'accorder à la psychologie la place qui lui appartient dans l'hypnotisme.
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