OCCULTISME ET SPIRITISME
Mon intention était de donner à ce dernier chapitre tous les développements que son importance réclame. Pour une cause qui sans doute paraîtra ridiculement vulgaire, je devrai me contenter de présenter ici le simple canevas du travail projeté. L'auteur est agriculteur de son état. Or nous voici (juillet 1893^ à une saison de Tannée où « ça chauffe » à la campagne. Grâce à la sécheres^e^ à la gelée, à la grêle, etc., notre récolte est misérable ; raison de plus pour être diligents à ramasser le peu que rinclémence du ciel nous a laissé. Bref, si aux heures de chômage agricole le paysan peut à la rigueur se permettre de prendre la plume, ce spnt de tout autres outils qu'il doit avoir à la main en ce moment. Donc il faut que je me borne à ébaucher ce que j*aurais eu à cœur de traiter avec le plus grand soin. Tel le peintre qui, forcé de livrer son tableau avant de l'avoir fini, esquisse à la hâte ce qui reste à faire pour que son ' sujet ne s'offre pas absolument mutilé.
Occuliiême et Spiritisme sont des expressions mal définies, désignant avec un grand vague soit l'ensemble, soit la connaissance, ou la recherche, ou Tétude, des prétendus faits qui, au dire des adeptes, proclameraient Texistence d'un « autre monde », entendant par là toute une nature cachée formant comme la contre-partie de la nature apparente, et que, pour marquer ce contraste. Ton a appelé le Surnaturel.
Jusqu'à ces derniers temps, la science avait nié à priori le monde occulte, ainsi d'ailleurs que la totalité des faits hypno*
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tiques, et réprouvé rexamen d'une telle hypothèse. Sans s'en douter , la science agissait ainsi d*après la pure méthode théologique, qui est de déterminer d'avance, souverainement et au nom de l'autorité, ce qu'on doit croire et ne pas croire, avec défense d'examiner et de discuter les dogmes ainsi établis.
La science, en ceci, avait pourtant une excuse, il faut le reconnaître. Entendant la théologie lui parler de miracles et d'effets surnaturels, et lui expliquer comme quoi on doit entendre par là les actes d'un pouvoir discrétionnaire placé au-dessus des lois de la nature et des lois de la raison, et pouvant à son gré, à son caprice, faire et défaire les unes et les autres, elle jugea que la fausseté de cette prétention était démontrée rationnellement comme la fausseté de la prétention de carrer le cercle, ou de réaliser le mouvement perpétuel, et elle crut en conséquence devoir refuser son attention aux prétendus faits allégués.
Ce raisonnement toutefois manquait de justesse : l'interprétation théologique des faits en question pouvait être une erreur évidente, et les faits eux-mêmes exister néanmoins. C'est ce qu'un certain nombre de nos savants, et des plus officiels, sont arrivés à comprendre maintenant. Avec une logique irréfutable, ils soutiennent que la recherche des prétendus faits dits surnaturels est absolument scientifique, et que cette recherche n'est pas seulement scientifiquement légitime, mais qu'elle est scientifiquement obligatoire.
Nous avons cité ailleurs, dans cet écrit, les physiologistes et médecins marquants qui se sont mis à la tète de cette innovation scientifique immense. Grâce à leurs efforts et malgré la résistance des vieux préjugés, le mouvement est visiblement en progrès. Je n'en citerai plus ici qu'une preuve : la soutenance récente, devant la Faculté de médecine de Montpellier, d'une thèse des plus brillantes sur les phénomènes psychiques oeculies (1).
Le monde occulte existe-t-il réellement? C'est la première
(1) Les Phénomènes psychiques occultes, parle D' Albert Costb, 1 vol. in-8% Montpellier 1893, chez Firmin et Montane, libraires.
question à se poser et à décider. L'expérience pourra seule y faire une réponse valable.
Si la réalité du monde occulte est démontrée, il faudra s'engager dans l'exploration de ce monde ténébreux en se préoccupant sans cesse de donner aux faits par lesquels il s'atteste^ ou semble s'attester, leur interprétation exacte.
Quelles sont les lois qui régissent cette nature occulte ?
Que sont les forces, que sont les êtres qu'elle offre à notre observation î
Ces forces et ces êtres du monde caché sont-ils entièrement indépendants des forces et des êtres du monde apparent, ou bien leur sont-ils unis par une loi supérieure commune dominant les uns et les autres, réglant leurs rapports mutuels, et créant entre eux une solidarité ?
Si dans ce monde invisible existent des êtres animés , c'est-à-dire des êtres conacienis, leur origine, leur existence et leur évolution entière appartiennent-elles exclusivement à ce monde-là, ou bien ces êtres se rattachent-ils, par certains liens déterminés, à ce monde-ci î Et alors, quels sont ces liens, et quelle conduite nous prescrivent-ils en vue de notre utilité ?
Existe-t-il un critérium pour discerner sûrement, en toute rencontre, ce qui appartient au monde occulte de ce qui appartient au monde apparent, et pour séparer, dans le témoignage des sens, ce qui est hallucination ou illusion de ce qui est réalité objective, c'est-à-dire pour échapper à une confusion effroyable où s'engloutirait toute certitude ?
Telles sont, je crois, les grandes questions dans lesquelles peut se résumer le programme de l'Occultisme scientifique. Mais celui-ci, avant de mettre la main à l'œuvre, a une précaution à prendre : se créer une méthode, une vraie méthode. Et par là j'entends d'abord qu'il devra commencer par arrêter avec précision et netteté la signification de ses termes techniques. Conçoit-on que l'anatomie et la physiologie auraient pu se constituer et se développer comme elles l'ont fait si les mots essentiels de leur langue, ceux, par exemple, qui désignent les différentes parties du corps et ses différents actes, étaient restés
équivoques ou dépourvus de tout sens défini ? Non, sans aucun doute. De même, si les expressions antonymes âme et corps^ esprit et matière, psychique et physiologique , et quelques autres encore, qui reviennent à tout instant sous la plume de nos occultistes, ne reçoivent pas au préalable une définition vraiment scientifique, les ténèbres que Ton veut dissiper, on ne fera que les épaissir davantage.
Cette œuvre préparatoire a été Tobjet^ de ma part, de plusieurs essais consciencieux, qui me semblaient dignes d'attirer Inattention plus qu'ils ne Tont fait, et qui, pour être d'une date assez peu récente, ont assurément aujourd'hui plus d'actualité que jamais. En outre des aperçus ontologiques et psychologiques disséminés dans mon Electrodynamisme Vital, dans mon Cours de Braidisme, dans mes Essais de Physiologie philosophique, dans mes Origines animales de l'Homme, j'ai à signaler deux études spécialement consacrées au sujet transcendant dont il s'agit ici. C'est, par ordre de dates, une brochure imprimée en 1863 c\ Bruxelles (faute de s'être trouvé en France un imprimeur qui osât se charger de Tim pression !) sous ce titre : Dieu, les Miracles et la Science, lettre à M. Ad. Guéroult, à propos d^une discussion religieuse engagée entre lui et Af. Renan. C'est ensuite un Rapport à la Société médico-psychologique de Paris, intitulé : L'Ame devant la Science.
Un mérite, ou, si l'on veut, une particularité que l'on pourra difficilement contester à ces deux travaux, c'est qu'ils renferment un certain nombre de vues entièrement neuves sur des points capitaux de la science de l'homme, qui étaient tout au moins dignes qu'on les examinât, ce dont les critiques se sont généralement abstenus pour réserver toutes leurs trompettes à la louange de prétendus novateurs qui ne furent souvent que les mauvais copistes d'un pauvre diable d'inventeur dont il est convenu de ne jamais parler. Toutefois, à cette règle générale de mutisme et de déni de justice une honorable exception est à signaler. En consultant ces jours-ci le Grand Dictionnaire universel de Pierre Larousse, j'y ai rencontré deux longs articles, dont jusque-là j'ignorais l'existence, consacrés à mes deux ouvrages,
Essais de Physiologie philosophique et La Philosophie physiologique et médicale à l'Académie de médecine. Bien que non signées, ainsi que le sont d*aiUeurs tous les articles du Larousse, j*ai reconnu dans ces deux études la plume savante et impartiale du directeur de V Année philosophique. Ayant écrit à M. Fr. Pillon à ce sujet, pour lui offrir l'expression de mes sentiments, il a eu la bonté de m'adresser en réponse une lettre où il me signale, dans le même Dictionnaire^ un troisième article me concernant, celui-ci relatif au mémoire susmentionné UAm£ devant la Science. Voici un passage de cette lettre :
« Dans ce même Supplément (le 2^ Supplément au Grand » Dictionnaire de Larousse), dit M. Pillon, j'ai exposé au mot » Ancêtres (Culte des Ancêtres) vos vues sur l'origine des » religions et sur le passage de la nécrolâtrie, selon vous primi- » tive, à la physiolâtrie, à vos yeux dérivée. Je croyais bien » sincèrement que la priorité de cette théorie appartenait à » M. Spencer; aussi ai-je écrit que vous l'aviez adoptée, mais » que vous laviez a présentée à votre manière ». Comme elle » est très importante, il me semble que vous feriez bien de » réclamer et d'établir aussi clairement que possible votre » priorité sur ce point de philosophie religieuse. ... Il serait à » désirer que la gloire qui s'attache à cette priorité fût attribuée » à qui elle est due, et je ne serais pas fâché qu'elle pût » être enlevée à l'Anglais Spencer et rendue au Français » Durand.... »
Si, comme veut bien encore me l'apprendre M. Fr. Pillon, la théorie de M. Herbert Spencer a vu pour la première fois le jour dans le numéro de mai 1870 de la revue anglaise la Fortnightly ReoieWy j'ai sur mon compétiteur une avance de plus d'une année. Ma première publication de la manière de voir qui m'est commune avec le célèbre philosophe anglais a eu lieu les 29 mars et 26 avril 1869 par la lecture en séance de la Société médico-psychologique de Paris (comme les procès-verbaux imprimés de la Société le constatent) du Rapport susvisé, où l'idée en question est très nettement formulée et longuement défendue. Ce mémoire a été imprimé^ la même année 1869,
268 LE MERVEILLEUX aciEimnQUE
dans les Afmaleê médico^ythologiqueêy T. II de la 5^ série, et il a été réimprimé textuellement dans mon Ontologie et Psychologie physiologique^ Paris 1870.
Une citation de ce travail va convaincre les lectears qui connaissent la doctrine de M. Spencer sur l'évolution religieuse, que je ne me contente pas d'avoir la priorité sur lui, mais qu'en outre ma conception se distingue entièrement de la sienne quant au processus des métamorphoses de l'idée de Dieu, notamment pour ce qui est du passage du culte des morts au culte mythologique de la nature, et encore en ce point capital que ma âiéorie de cette évolution mène logiquement, toujours se fondant sur un même principe, de la conception poljrthéiste à la conception monothéiste, tandis que celle de M. Spencer reste en rouie^ la transformation du polythéisme en monothéisme étant laissée chez lui sans explication. Nous sommes partis du même point (moi un peu avant lui), M. Spencer et moi, mais nous avons pris deux voies très différentes, et je crois qu*on n'aura pas de peine à voir que la mienne est la vraie, c'est-à-dire celle et la seule qui conduit à la solution du grand problème de l'histoire religieuse.
Le même écrit, on va pouvoir en juger, contient en outre toute une série d'autres vues non moins originales, et dont quelques-unes d'une portée plus grande encore, qui n'attendent que d'être rééditées sous un nom étranger ou par quelque grande notabilité dûment brevetée du monde philosophique, pour sortir tout à coup de leur obscurité, être proclamées par tous t très importantes », et constituer une « gloire » (je rappelle les mots de M. Pillon) pour le pseudo-inventeur et son pays. . . .
Pressé par le temps, je me borne à recommander la lecture attentive de ce qui suit à tout homme pénétré de l'importance s»ns égale des questions qui y sont traitées, et j'adresse spécialement cette invitation à M. Pillon, ce maître de la critiqne philosophique contemporaine, si éminemment qualifié sous tous les rapports.
I..es passages suivants sont extraits de mon mémoire intilalé :
LB MSHVBILLBUX 8G1BNTIPIQUE
L'Ame devant la Science (1), Rapport à la Sooiéié médieo" pêyehologique de PariSy avec cette épigraphe :
...Tum cumpiimis ratione sagaci
Undo anima atque animi constat natura videndum.
Lucrèce, L.I, V. 13L
« Croire que les morts survivent sous une forme invisible et peuvent exercer une action puissante sur nos destinées^ telle est donc la foi religieuse première, telle est, dans son dogme essentiel et caractéristique, la vraie religion naturelle, c'est-à-dire celle qui se produit avec spontanéité et qui est commune à l'homme primitif de toutes les races, de tous les lieux et de tous les temps ; et enfin ce vieux dogme est encore, dans un état plus ou moins latent, plus ou moins voilé, au fond de toutes les religions artificielles et conventionnelles ultérieurement constituées, et il est en réalité tout ce qui y subsiste de véritablement religieux.
» Celte humanité occulte, ces ancêtres que la mort a pourvus d'une vie nouvelle et investis d'une puissance merveilleuse, deviennent l'objet d'une piété où le respect et la crainte remportent sur la tendresse ; on s'applique surtout à se concilier leurs faveurs, et, à cette fin, on en use avec eux comme avec les puissances de ce monde : on les traite en hommes, on flatte leur amour-propre en les qualifiant de seigneurs (on leur donne aussi, mais plus rarement, le nom de pères), et seigneur, puissant, terrible, digne de vénération, tel est en effet le sens de la plupart des appellations usitées dans, les différentes langues pour désigner, soit le dieu-homme, le dieu-lare, le seul dieu de la foi primitive (2), soit Dieu et les dieux dans Tacception la
(1) Mon Rapport avait pour objet un ouvrage do M. Ramon do La Sagra, membre correspondant de l'Institut [L'Ame, démonëtratlon de 8a réalité j etc., 1 vol. in-18. Paris, 1868.), dont mes collègues do la Société médico-psychologique m'avaient chargé de leur rendre compte.
(2) Lan, nous dit M. Maury, dans son Histoire des Religions de la Grèce^ signifiait au propre Seigneur, et, particularité remarquable^
270 LE MBftVttLLEUX SCIENTIFIQUE
plus vague. On institue, à i^inlefition de ces mystérieux protecteurs, ce qu'on appelle un culie, el qui consiste à leur rendre des honneurs, à les prier et à les louer, à sincliner devant eux (1), à leur faire foi et hommage, et surtout à leur faire des offrandes. Et qu'étaient ces offrandes ? C'étaient des présents comme un vassal en offrirait à son seigneur d'ici-bas ; c'étaient des provisions de bodche et des boissons, des armes, des vêtements, des parures, etc.
» Je me demande comment la raison de nos hiérographes a pu accepter si facilement une hypothèse aussi invraisemblable, qui veut que les premiers hommes aient eu spontanément la pensée absurde, insensée, inexplicable, d'adresser des requêtes au soleil, à la lune, au jour, à la nuit, au courage, à l'amour, etc., et de servir à boire et à manger à de tels hôtes !
» Pour tout esprit voulant se donner la peine de réfléchir el voulant juger sans parti pris, il sera manifeste qu'un pareil culte ne pouvait avoir été imaginé et institué que sous l'empire d'une idée anlhropolâlrique ; et que, pour en être venue actuellement à adresser à des objets inanimés, à des êtres de raison, à de purs concepts ontologiques, ce même culte évidemment destiné à des êtres humains, la religion devait avoir été jetée brusquement hors de sa voie et égarée par quelque méprise étrange. Or, sui-
ce mot, d'après M. Chavée (Voir Lexlologle indo-européenne)^ vient d'un radical aryaquo las^ qui, de même que dl, radical de deus^ dioas, a le sens de briller. Et le mot Mânes, les Mânes^ ne signifie-t-il pas primitivement les fîo/if, les Honorables, et, plus anciennement encore, les Brillants, étant dérivé du même radical que Mane, matin, liiivT), Moon, la lune, etc. f
(1) « Le mot religion, sur lequel on a débité tant de fadaises, ne « signifie pas lien ou liaison, comme l'ont cru à première vue les « étymologistea, qui se sont empressés de faire de religion le syno- « nyme de sociabilité... Rcligio ou relligio, dont le radical lig repa- « ralt dans p-lic-are, /-lec-tere, supp-lic-are, ployer, courber, et par « dérivation lier, est un vieux mot qui veut dire inclinaison du corps, « révérence, courbette, génuflexion. On s'en servait exclusivement « pour désigner l'hommage do l'homme à l'autorité divine. Les auteurs « latins ne le prennent jamais dans un autre sens. » P.-J. Proudhon (De la Justice dans la Réeolution et dans VEglise, I, p. 109).
vant toute apparence, voici comment se produisit ce déraillement complet de la tradition et de l'esprit religieux.
» Il s'agit là d*un phénomène moral des plus curieux et d'une importance historique immense; et, encore une fois, je me demande avec étonnement comment il se peut qu'un pareil fait ait échappé jusqu*à ce jour à la sagacité des érudits.
» La croyance à la vie des morts — permettez-moi ce paradoxe, — et à leur intervention souveraine dans les affaires des vivants, étant générale et fortement enracinée chez Thomme primitif, celuinîi se laisse aller à la pente do rapporter à cette action occulte les divers effets naturels dont les causes correspondantes, véritables causes prochaines ou lointaines, sont encore pour lui un mystère profond et redoutable qu'il n'a pas eu l'idée, qu'il n'aura point surtout l'audace d'interroger avec sa raison. Alors ce sont les dieux, c'est-à-dire les morts, qui deviennent les auteurs de tout ce qui se voit, et auxquels tout est imputable, et le bien et le mal.
» L'idée de dieu prend de la sorte une extension dans le sens de cause occulte, de cause souveraine, de cause mystérieuse et toute-puissante ; et lorsqu'enBn la critique scientifique vient à naître et à faire briller une première lueur dans les ténèbres de l'esprit humain, alors, quand il s'agit d'exprimer la notion toute neuve de cause naturellCj c'est le mot dieu qui s'offre à cette physique vagissante comme le terme le moins impropre à rendre sa pensée (1).
(I) Les philosophes avaient d'ailleurs des raisons de prudence pour dissimuler leur conception de la cause naturelle ou rationnelle sous le nom protecteur de dieu ; ce mot était un sauf-conduit pour des doctrines de libre examen qui venaient disputer l'empire des intelligences à la foi aveugle. Elever au-dessus des Dieux une cause qui n'eût pas été dieu, c'eût été un blasphème qui ne fût point resté impuni. On sait par l'exemple d'Anaxagore, do Socrate et de quelques autres, k quoi l'on était exposé en faisant ouvertement de la physique ou de l'ontologie sans abriter ces spéculations sous le couvert de la théologie. Les métaphysiciens chrétiens durent recourir plus tard à la même supercherie (dont ils finirent par être dupes eux-mêmes) pour ne pas porter ombrage à la religion.
272 LE MERVEILLEUX S^ENTIFIQUE
» Dans la croyance populaire, les Dieux, c'est-à-dire les morts, étaient jusque-là les seules causes, les seuls dieux ; c'est eux qui faisaient gronder le tonnerre, qui faisaient tomber du ciel les pluies bienfaisantes et aussi les grêles dévastatrices, qui faisaient le chaud et le froid, la pluie et le beau temps. Viennent les physiciens : ils découvrent un rapport de cause à eflfet, ou du moins un rapport constant d'antécédance ei de conséquence entre certaines positions des astres et les phénomènes météorogiques et biologiques dont notre planète est le théâtre, et voilà qu'ils se prennent à penser et à affirmer que les dieux, les antiques dieux (c'est-à-dire les ancêtres, les morts) ne sont pas les seuls dieux (c'est-à-dire les seules causes) ; que le ciel et la terre, l'eau et le feu, que le soleil, la lune, les planètes, les étoiles, sont aussi des dieux (c'est-à-dire des causes, des agents), et les plus puissants de tous peut-être.
» Et qu'arrive-t-il alors ? Il arrive que le même mot servant à rendre banalement et la notion d'ancêtre, de mâne, de lare, de revenant, comme nous dirions de nos jours, et la notion de cause ou agent naturel, cette expression univoque enfante la plus gigantesque et la plus monstrueuse de toutes les équivoques. En caractérisant les agents de la nature par le mot dieu, le philosophe physicien rendait de son mieux Tidée de cause naturelle, idée qui n'était encore qu'en germe dans son entendement ; mais c'était bien véritablement et uniquement cette cause naturelle qu'il avait en vue de désigner, qu'il avait présente dans son esprit. Cependant, le vulgaire qui l'écoutait était loin de pouvoir s'élever à cette conception abstraite ; le physicien lui parlait du dieu Soleil, qui fait le jour, qui chasse la nuit, et répand sur la terre la chaleur féconde, et Tesprit de la foule nécrolâtre, à ce nom de dieu, évoquait spontanément, instinctivement, automatiquement, l'image d'un dieu lare, d'un dieu homme ; et, poursuivant cette méprise dans ses conséquences extrêmes, avec une rigueur de logique qui menait à l'abîme de l'absurde, la foule, pour la première fois, s'agenouillait devant ce dieu Soleil, dans lequel jusque-là elle n'avait vu qu'un disque lumineux, et ce disque lumineux, revêtu par l'imagination d'une
nature et d'une personnalité humaines, recevait des hommages et des prières ; on lui adressait des sacrifices, on lui présentait sur une table, qu'on appelait Tautel, des viandes et des libations, comme à un dieu humain qui boit et qui mange !
» Voilà, Messieurs, la véritable origine du polythéisme naturiste. Le naturisme mythologique fut une conception raisonnée du monde, ce fut, à proprement parler, un système de physique générale, où les agents naturels sont appelés dieux, et où Timagination religieuse, déroutée, aflEoJée, voit un aréopage dont les décrets sont la loi de Tunivers.
» Le passage du polythéisme naturiste au monothéisme ontologique n*est qu'un développement ou une forme nouvelle de la même erreur. La physique mythologique expliquait bien, dans une certaine mesure, les phénomènes par des causes secondes ; mais ses explications, renfermées dans Tordre des faits partiels et spéciaux, ne pouvaient répondre à la véritable curiosité philosophique; et lorsque celle-ci s'éveilla à son tour, elle se posa le problème de la raison absolue des choses dans ses termes radicaux : elle demanda un nouveau dieu, le dieu unique et toutpuissant, c'est-à-dire la cause des causes, la cause qui rendrait compte à elle seule de l'universalité des effets. Ce dieu suprême, les penseurs crurent le reconnaître dans le tb iv et le Tè (5v, c'està-dire dans la monade indivisible, dans le principe de la substance (1). Et le vulgaire, irrémédiablement imbu des originelles croyances nécrolâtriques, mit encore un visage humain à ce dieu unique de l'ontologie, comme il en avait mis un, autrefois, à chacun des dieux innombrables de la physique ; et ce concept de la plus transcendante métaphysique se transforma dans Fima-
(1) Tennemann dit, à propos d'AnaximaDdre de Milet : « La substance première est l'infini, àTrsipov, contenant tout en soi, TTfipiixov, et qu'il nomme en conséquence le divin, tô ôtTov... » (Manuel de l'histoire de la philosophiCy trad. Cousin, 2* éd., I, 90.) Le même auteur caractérise ainsi l'ontologie de Parménide, d'après Aristote : « Selon lui, tout est de la mémo nature ; tout est un, et cette unité [de nature] est Dieu : év sTvai t6 icfiv, év toOto xal trSv tôv Osôv IXeysv. » {Op. cit., h 107).
gination des adorateurs en un personnage solitaire, souverain suprême du monde, qu'il crée, gouverne, détruit et reconstruit à sa guise, et tel, en un mot, qu« pourrait se concevoir le plus omnipotent et le plus irresponsable des despotes.
» Le polythéisme naturiste d'Homère et du Rig-Véda, et le monothéisme des métaphysiciens grecs, hindous et chétiens, ne sont donc respectivement qu'un système de physique et un système d'ontologie, c'est-à-dire deux ordres de conceptions qui, par la nature de leur objet et de leur domaine propre, n'ont rien de commun avec Tidée religieuse, cette idée dont l'essence est d'adorer, et dont l'adoration des morts semble avoir été partout et en tout temps la seule production spontanée.
» Adorer le soleil, adorer l'eau ou le feu, ou bien adorer le principe de la substance en soi, le noumène de la substance. Ta ^vToç ôv (Platon), c'est-à-dire adresser des supplications et des hommages à des êtres inanimés, ou, qui plus est, à des êtres impersonnels, non à des individualités, mais à des spécificités, et à des concepts d'une généralité absolue, tout cela est assurément une méprise prodigieuse ; le sentiment religieux, cela est évident, n a aucunement aflEaire à de tels objets, ces objets-là ne sont pas les siens.
Le temps me paraît venu pour la critique de mettre fin à une confusion qui, en unissant deux ordres d'idées tout différents, les dénature l'un par l'autre et leur fait porter des fruits monstrueux. Donc, quand M. R. de la Sagra, et, avec lui, tous les théologiens et les philosophes déistes, nous rappellent au culte de la divinité et jettent feu et flamme contre l'athéisme, il faut que ces messieurs s'expliquent enfin ; nous avons le droit de le leur demander : Le dieu qu'ils nous prêchent est-il le dieu de l'ontologie ? Dans ce cas, crone en Dieu ou n'y pas croire, est complètement indifférent à la religion et à la morale, et exiger ladoration d'un tel dieu équivaut à exiger qu'on se prosterne soir et matin devant la loi de l'Attraction Universelle ou devant l'hypothèse de la Corrélation des Forces; c'est insensé, rien de plus.
» Mais s'il ne peut plus s'agir du dieu ontologique, de quel
dieu nous parlera-t-OQ alors? On nous parlera d'un dieu personnel, d'un dieu dont Thomme est l'image. Fort bien, mais pourquoi nous représenter ce dieu comme unique f Ne savonsnous donc pas que l'unicité divine n'appartient en propre qu*au dieu de l'ontologie, et que, en séparant l'idée du dieu-personne de l'idée du dieu-substance, deux idées que vous aviez confondues en dépit de toute raison, le premier perd par cela même son attribut de singularité, puisqu'il l'avait emprunté au second par TeflEet de cette confusion î
» Cette confusion dissipée, nous nous trouvons en présence de deux conceptions originales : le Noumëne général de la Substance, création delà métaphysique, — et les Dieux-hommes, ou Hommes-esprits, de la nécrolâtrie primitive ; — et quant à tout le reste, ce n'est plus qu'un résidu informe et sans valeur, un amas de quipropos, de contre-sens et de non-sens.
» Le mot âme a partagé la fortune du mot dieuy il en a subi les vicissitudes ; et tandis que l'équivoque contenue dans le premier convertit inévitablement en logomachie la dispute entre les Théistes et les Athées, le second, grâce à une équivoque analogue, fait que la querelle du Spiritualisme et du Matérialisme n'est à son tour qu'une dispute de mots.
» Je viens de vous entretenir longuement de l'universalité de la croyance aux âmes des morts chez l'homme des premiers âges, croyance dont les racines sont si profondes et si vivaces dans notre nature, qu'elle a survécu à toutes les catastrophes religieuses, et tend à se reproduire spontanément et opiniâtrement jusque dans des sociétés dont le milieu devrait lui être le moins propice, jusqu'au sein de notre civilisation savante et sceptique, témoin le spiritisme contemporain.
» Or, quelle est l'origine de celte croyance ? Une telle question n'a pas seulement de l'intérêt au point de vue de Thistoire et de la philosophie de Tesprit humain ; elle appelle aussi Tattention de l'anthropologiste, et par-dessus tout elle est du ressort de la psychologie physiologique, cette jeune science qui se cultive ici.
276 LB JIERVBILLBUX SCHBNTIFIQUB
> La linguistique et Tbiérographie critique foisonnent d*indications lumineuses sur ce sujet ; mais je n'entreprendrai pas de vous les exposer en ce moment, ce serait une digression un peu trop longue ; je me contenterai de citer à ce propos le témoignage'de deux ou trois auteurs anciens ou modernes.
» Voici d'abord un passage très explicite de Cicéron ; vous y trouverez, en outre d'une opinion très compétente sur la genèse des croyances nécrolâtriques, vous y trouverez, dis-je, une autre affirmation très nette de Tillustre Romain comme quoi de telles croyances furent au commencement Tunique foi religieuse ayant cours cbez les Latins et cbez les Grecs. Cicéron s adresse à Atticus :
« Pour appuyer Topinion dont vous demandez à être con- » vaincu, j'ai à vous alléguer de fortes autorités, espèce de » preuve qui, dans toute sorte de contestation, est ordinaire-
* ment d'un grand poids. Je vous citerai d'abord toute Tanti- » quité. Plus elle touchait de près à Torigino des choses et aux
• premières productions des dieux, plus la vérité peut-être lui
> était connue. Or, la croyance générale des anciens, des vieux
> (cascos), comme disait Ennius, était que la mort n'éteint pas » tout sentiment, et que l'homme, au sortir de cette vie, n'est
> pas anéanti. Quantité de preuves, et surtout le droit pontifical 9 et les cérémonies sépulcrales, ne permettent pas d'en douter. »> Jamais des personnes d'un si grand sens n'auraient révéré » si religieusement les sépulcres, ni condamné à des peines si » graves ceux qui les violent, s'ils n avaient été bien persuadés » que la mort n'est pas un anéantissement, mais que c'est une » sorte de transmigration, un changement de vie qui envoie au » ciel et hommes et femmes d'un rare mérite, tandis que les » âmes vulgaires sont reteaues ici-bas, mais sans être anéanties. » Plein de ces idées, qui étaient celles de nos pères, et confor- » mément à l'opinion régnante, Ennius a dit :
Romulus in cœlo cum diis agit œvum. » Si je fouillais dans l'antiquité, et que je prisse à tâche
LE MERVEILLEUX SCIENTIRQUE 277
» d'approfondir Thistoire des Grecs, nous trouverions que ceux
» mêmes d'entre les dieux à qui Ton donne le premier rang,
» ont vécu sur la terre avant que d'aller au ciel. Informez-vous
» quels sont ceux de ces dieux dont les tombeaux existent en
» Grèce. Puisque vous êtes initié aux mystères, rappelez-vous-
» en les traditions. Vous tirerez de là vos conséquences. Car,
» dans cette antiquité reculée, la physique n'était pas connue :
elle ne Ta été que longtemps après, en sorte que les hommes
> bornaient alors leurs notions à ce que la nature leur mettait A devant les yeux, et ils ne remontaient point des effets aux » causes. Ils étaient souvent en proie à des visions, la plupart
> nocturnes, qui leur faisaient voir ceux qui étaient morts tels » que s'ils vivaient (1). » ( Tusculanes, I, §§ XII et XIll.)
» Lucrèce exprime les mêmes opinions; dans les vers suivants, il signale les visions, nocturnes ou diurnes, de fantômes humains, comme la source de la croyance aux dieux :
Quippe etenim jam tum Divûtn mortalia secla Egregias animo faciès vigilante videbant, Et magis in somnis mirando corporis auctu :
His igitur sensum tribuebant propterea, quod Membra movere videbantur, vocesque superbas Mittore pro facie prœclara» et viribus amplis.
» Eh quoi ! l'hallucination, serait-ce donc là la source d'où découleraient les croyances religieuses :
Egregias animo faciei vigilante videbant !
et la religion aurait-elle pour base un fait de pathologie?
» Cette question, Messieurs, est de votre ressort s'il en fut jamais ; et je puis ajouter qu elle a été indiquée, je dirai même posée, dans le traité des Hallucinations que nous devons à la plume savante d'un de nos collègues, M. Brierre de Boismont.
» Voici encore quelques vers du grand poète penseur où,
(1) Visiê qaibasdam sœpe tenebantur^ hi$que maxime noctar-
ni$, ut oiderentar ii, qui ewcesserant, eivere.
après avoir suggéré que l'idée des dieux était née de lldée des fantftmes humains, il explique comment, dans leur entière ignorance des causes naturelles, les hommes en étaient venus à attribuer à de tels dieux toutes les opérations de la nature :
Prœterea cœli rationes ordine certo, Et varia annorum cernebant tempora verti :
Nec poterant quibus id fieret cognoscere causis ; Ergo perfugum sibi habebant omnia Divis Tradere, et illorum nutu facere omnia flecti.
{De ncU. rer„ 1. V, v. 1168 et sqq.)
» Les mots qui expriment aujourd'hui nos abstractions les plus subtiles n'ont été employés primitivement que pour représenter des notions d'ordre concret et tout matériel. Le mot âme et ses équivalents de notre langue (esprit, par exemple) ou des autres langues, tels que anima, animus (transcription latine dé £ve[xoc), apiriiuSj ^\>x^iy irveOpia, atma, âme (mot sanscrit allié au grec dixfxôç, vapeur), etc., impliquent tous l'idée de souffle; et il n'est pas douteux que l'idée de l'âme et de l'esprit ne se réduisit à cette idée de souffle pour les psychologues do la première époque.
» Ces observateurs identiflant l'essence de la vie et de la pensée avec le phénomène de la respiration, et, d'autre part, ayant à concilier le fait patent, irrécusable de la décomposition du corps mort, du corps privé de souffle, privé d'âme, avec la croyance aux apparitions des morts, c'est-à-dire à la vie persistante de ceux dont le cadavre était là gisant inanimé, ou, qui plus est, dissous et réduit en un monceau de cendres, — ils imaginèrent que le souffle, que l'âme est un quelque chose qui abandonne le corps au moment du trépas pour s'en aller vivre ailleurs de sa vie propre. Ce quelque chose, cet esprit, cette âme était en quelque sorte un corps dans un autre corps, c'était môme là le vrai corps, ce corps incorruptible et glorieux dont il est parlé dans saint Paul ; et le phénomène de la mort n'était autre chose, dans une telle conception, que la mise en liberté de ce corps subtil, de cet eWtoXov (suivant le parler des Grecs)
retenu durant la vie, véritable période de captivité, dans les liens du corps périssable, une vraie piison (1).
» Telle est, en deux mots, la notion religieuse de Tâme, telle est l'âme de l'eschatologie hiératique. Je le répète, dans cet ordre de conceptions, l'âme, c'est l'homme lui-même, l'homme tout entier, Thomme dans l'intégrité parfaite de ses facultés actives et passives, l'homme on pleine possession de son être sensoriel et mental , en possession de toute son économie d'organes et de fonctions, et conservant son visage et son entière figure de personne humaine. Ce que nous appelons le corps, ce que la mort détruit, ne constitue qu'une sorte de revêtement du corps perpétuel, une enveloppe oii l'âme est passagèrement renfermée, telle que le papillon dans la chrysalide.
» Ainsi entendue, l'âme ne diffère donc du corps proprement dit qu'en ce qu'elle serait formée d'une autre sorte de matière ; au fond, son organisation serait la même. Séparée du corps périssable, cette âme vivrait dans un milieu et dans des conditions physiologiques analogues au milieu et aux conditions de vie de ce que nous appelons l'existence corporelle. Séparée, délivrée de son corps éphémère, l'âme boirait et mangerait, de même qu'elle continuerait à sentir, à penser, à se mouvoir et à agir ; seulement, ses aliments et ses boissons, bien que forcément matériels, seraient d'une matière subtile, homogène à celle de rame elle-même. ... Et c'est dans le but de subtiliser les offrandes faites à ces âmes détachées de l'enveloppe mortelle, et d'approprier ces offrandes aux organes apirituelSy que l'on imagina de les brûler sur l'autel. Agni, c'est-à-dire le feu (ignis).
(1) Non est quod ad sepulchrum JllU tul eurroê; pessima ejus et ipsi molestisslma Utlejacent, ossa eineresque : non m(xgU illius partes^ guam vestes^ allaque tegumenta corporum. Integer ille, nihllque in terris relinquensj /agit et totus eweessit : polumque supra nos commoratus^ dum expurgatus^ et inhœrentia oitia omnis mortalis ceci excutit^ deinde ad excelsa sublaiust Inter fœlices ouvrit animas, excipitque illum cœtus sacer , Seipiones , Catonesque, utique contemptores citœ, et mortis benejicio liberL Sénèqub. (De eonsolatione ad Marciam. Cap. xxv.)
280 LE MERVEILLEUX SaENTIFIQUE
qui remplissait cet office, a obtenu, à cause de cela, le titre de grand sacrificateur dans les mandalas védiques.
» Cédons pour un moment la parole sur ce sujet à notre éminent collègue, si savant et si autorisé, M. Alfred Maury :
« Les Grecs pensaient, dit-il, qu'après que le cadavre avait » été brûlé, l'ombre (er^wXov) survivait à la destruction de Ten- » veloppe matérielle, et se rendait seule dans Hadès. Cet » efdcoXov était une simple apparence qui reproduisait la forme » du corps vivant, mais qu'on supposait formée d'une matière » subtile et déliée. » {Histoire des Religions de la Grèce^ t. I, p. 333.)
» L'auteur ajoute en note :
« L'idée de cet EfôwXov semble être suggérée par les fantômes » du rêve (voy. à ce sujet Lucrèce, I, 121; Virgile, ÉnéidCy » VI, 654 ; Apulée, Apologétique^ p. 315 ; Salluste, de Diis et » MundOy 19; Olympiodore, Ap. Platon., édit. Bekk., t. V., » p. 248, note 1) ». (Op. cit., ihid.)
» L'auteur fait encore, à ce même propos^ cette autre remarque :
« Dans le principe, on brûlait la totalité de la victime. .. ia » victime étant donnée en entier à la divinité, la flamme devait » en consumer complètement la chair, a6n que celle-ci pût en » respirer la fumée et s'en nourrir d'une manière en quelque
» sorte invisible Le feu devenait le moyen par lequel la
» chair de la victime était transformée en un aliment que peut » prendre un être céleste et invisible. Car telle est Tidée que les » anciens se faisaient de la nourriture des dieux, et que l'on » retrouve chez les Aryas, presque à chaque verset du Véda. » Agni, le feu, dévore l'offrande, et la fait passer aux dieux, » auxquels elle est destinée. » {Op cit,^ t. II, pp. 83 et 84.)
» Cette physique hiératique de l'âme et d'un autre monde s'est formulée partout spontanément et a eu universellement cours, de même que le simple fait de croire aux esprits et à la vie future. Cette théorie qui fut, à n'en pas douter, le fond commun des doctrines proprement religieuses de l'Asie, de l'Egypte et de l'Europe» se retrouve dans tous ses développements didac-
tiques, jusque chez les Peaux-Rouges de rAmérique du Nord, et, on peut ajouter, jusque chez les fétichistes les plus sauvages des deux hémisphères. Nous trouvons sur ce sujet les détails les plus instructifs dans une conférence faite à Tlnsiitut Royal d'Angleterre par M. Edward Burnet Tylord ; je crois pouvoir me permettre de vous en citer le passage le plus important, malgré la longueur de ce morceau.
« Nous savons fous », dit M. Burnet Tylor, « quelle terreur » sincère et profonde les fantômes causent aux sauvages. Sou- > vent on peut dire sans hyperbole qu'ils craignent plus un » homme après sa mort que pendant sa vie. L'idée que le sau- » vage se fait d'une ombre est à peu de chose près celle que s'en » fait de nos jours même un paysan anglais : c'est un fantôme » léger qui va de place en place ; il ressemble, quand on le peut » voir, à la personne à qui il appartenait ; mais souvent il est » invisible, bien qu'il soit capable de frapper et de faire entendre » des sons. La notion de Tombre se confond d'une manière » presque inséparable avec celle de Tesprit ou âme, du souffle » et du sang, de ces choses insaisissables qui suivent Thomme » et lui ressemblent, une ombre, par exemple, et son visage » reflété dans Teau. Une telle idée de lombre conduit assez » facilement à penser qu'en tuant un homme, vous pouvez » affranchir son ombre et l'envoyer où il voua plaît. C'est ce que » fait le roi de Dahomey, quand il envoie chaque jour un » homme à son père dans la terre des ombres. Les Gètes, sui- » vaut Hérodote, envoyaient tous les cinq ans un homme à leur » dieu Zamolxis et le chargeaient de leurs messages ; ils le » lançaient en l'air et le recevaient sur la pointe de leurs lances. » Dans rinde anglaise, il y a environ quatre-vingts ans, on » rapporte que deux Brahmanes, croyant qu'un homme leur » avait volé quarante roupies, prirent leur propre mère et lui » coupèrent la tête, afin que son ombre pût tourmenter et pour- » suivre jusqu'à la mort leur voleur et sa famille : la vieille » feiyime elle-même se prêta à cette singulière vengeance. Ce
n'est pas là un cas isolé ; il se rattache à des pratiques indiennes bien connues.
» Nous rencontrons encore, dans presque tous les pays du monde, à des époques différentes, un usage qui s'accorde parfaitement avec cette opinion : c'est celui qui consiste à tuer des hommes et des femmes sur la tombe des morts. Dans une des îles de la mer du Sud, on passe une corde au cou de la femme lors de son mariage, et, quand elle perd son mari, on rétrangle pour délivrer son âme, afin qu elle puisse accompagner le mari dans la terre des ombres, prendre du poisson pour lui et lui faire cuire ses patates. Les Daïaks de Bornéo aiment par-dessus tout tendre des embûches à leurs ennemis et rapporter leurs tètes sous leurs cabanes Leur intention, en
agissant ainsi, est de s'assurer des esclaves dans l'autre monde. » Ces usages sont l'application d'une théorie des esprits, qui, si elle est grossière et fausse, se comprend cependant. C'est par une raison analogue qu'on tue, non seulement les femmes et les esclaves du mort, mais aussi ses chiens et ses chevaux, pour les ensevelir avec lui ou les brûler sur son tombeau. L'ombre de l'homme montera l'ombre du cheval dans la terre des ombres, et l'ombre du chien poursuivra une ombre de gibier ; ou bien, comme au Mexique, le chien devait porter son maître au delà de la rivière qui sépare le monde des vivants du monde des morts. Au Groenland, on plaçait une tète de chien près de la tombe d'un petit enfant, afin que l'âme du chien, animal qui trouve toujours son chemin pour revenir au logis, pût guider dans la terre des esprits l'enfant abandonné.
» Mais quand on ensevelit ou qu'on brûle pour les morts des
objets inanimés, et non pas des hommes ou des animaux
seulement, quel est la raison de cet usage ? Quand les tribus
de chasseurs de l'Amérique du Mord donnent au mort pour
compagnon son cheval favori, et enterrent avec lui son arc et
» ses flèches ; quand les tribus de pécheurs ensevelissent le
» mort dans son canot on mettant à côté de lui sa rame et son
» harpon, quelle différence pouvons-nous distinguer dans Tin-
9 tention qui fait offrir les objets inanimés et les objets animés ? » Ne doivent-ils pas également servir à leur propriétaire? Quand » les femmes d'un chef mort et ses esclaves, ses chevaux, ses B armes, ses vêtements et ses ornements, sont sans distinction
> ensevelis avec lui ; quand on dépose des aliments à côté du
> mort et qu'on les renouvelle tous les mois ; quand on donne » au petit enfant ses jouets ; quand on met le calumet dans la » main du guerrier mort, afin qu'il puisse le présenter en signe » de paix, tandis qu'on dépose à ses côtés une provision de » couleurs pour qu'il puisse se peindre et se présenter avec une » parure convenable aux guerriers ses frères ; dans ces cas-là, » et dans une foule d'autres, on suppose que Tesprit des morts » se servira des esprits des hommes, des animaux, et même des » esprits des armes, des vêtements et des aliments enterrés avec » lui.
» Nous devons donc supposer que les sauvages attribuent aux » objets inanimés eux-mêmes quelque chose d'analogue aux » esprits et aux ombres ; et c'est ce qui a lieu en effet. Il est » reconnu que les habitants du Fidji attribuent des esprits aux » objets dépourvus de vie. Ils pensent qu'on peut voir les âmes » des canots, des maisons, des plantes, des vases brisés et des » armes descendre la rivière de la mort et se diriger vers la » terre des âmes. Si nous passons dans l'Amérique du Nord, » nous y trouvons cette même idée : on y croit, non seulement 9 que les âmes sont comme des ombres, et que tout dans l'uni- » vers est animé, mais encore que les âmes des hachettes, des » pots et de semblables objets doivent, aussi bien que celles des hommes et des animaux, franchir l'étendue d'eau qui sépare » leur séjour dans cette vie du grand village où le soleil se » couche à l'Occident lointain. Nous ne devons pas nous attendre à ce que les esprits des armes et des pots auront autant de » vitalité et une existence aussi distincte, dans la philosophie » sauvage, que les esprits des hommes et des chevaux. Les » objets inanimés ne donnent pas ces signes d'existence que » présentent chez les animaux et les hommes la respiration, » les sens, l'activité libre et volontaire; mais cependant ils ont
aussi leur ombre, comme nous l*apprend le conte nouveauzélandais de Te-Kenawa : cet homme offrit aux fées son collier et ses pendants d'oreilles ; elles en prirent les ombres et lui en laissèrent la substance. Les objets ont aussi une propriété qui s'accorde avec ce que les sauvages pensent de la nature des ombres : leurs fantômes impalpables peuvent se montrer bien loin du lieu où demeure leur substance réelle; ils apparaissent dans les rêves et les hallucinations, que les sauvages regardent comme des événements réels. » Une étude superficielle du spiritualisme des sauvages a souvent conduit à croire qu'il provenait d'une corruption des croyances de races plus cultivées ; mais une étude plus approfondie des faits tend à montrer qu'une telle supposition intervertit Tordre réel des faits L'histoire des offrandes funéraires dont nous venons de parler montre de la façon la plus intéressante les transformations d'une cérémonie qui tire son origine d'une philosophie sauvage et grossière, et qui finit par devenir une pure formalité symbolique. Aux yeux des Âryas védiques, c'était une chose tout à fait raisonnable de brûler les instruments des sacrifices et du culte avec le corps du prêtre mort, afin qu'il pût s'en servir dans l'autre inonde; mais l'Hindou de notre temps se contente de jeter un fil de laine sur le gâteau funéraire qu'il offre à son père, en disant : Puisse ce vêtement tissé de laine être une offrande agréable à les yeux ! » Nous pouvons apprendre, dans Ovide, comment les offrandes d'aliments faites aux morts, qui n'étaient, aux époques primitives, qu'une pratique sauvage, s'étaient transformées de son temps en une simple cérémonie par
laquelle s'exprimaient des sentiments d'affection
» Nous pouvons voir que les premiers chrétiens avaient conservé la coutume païenne d'ensevelir des ornements avec les morts, de mettre des jouets dans le tombeau des enfants, faisant justement la même chose qu'une Indienne peau-rouge. Les Chinois ont conservé la coutume antique d'honorer les morts par des présents de vêtements et d'argent; mais l'argent que dépose le Chinois sur le corps de son père n'est
LE MERVEILLEUX SeiENTIFIQUB 285
» qu'une monnaie de carton recouverte d'une feuille d'argent; il » brûle cette pièce, afin que son père puisse en recevoir l'ombre » et la dépeûser dans l'autre monde. Ce même Chinois pré- » parera un festin pour les âmes de ses ancêtres morts; il > attendra avec ses amis, pendant un temps suffisant, que les
» ombres de ses aïeux aient consommé l'ombre des aliments
» Si nous voulons voir plus près de chez nous une coutume » analogue, nous n'avons qu'à passer en Bretagne. Là, le soir » de la fête des Morts, nous trouverons le feu allumé, le foyer » balayé, et le souper servi, pour que les âmes des morts vien- » nent en prendre leur part. Et quand nous voyons une cou- » ronne d'immortelles déposée sur une tombe, ou un bouquet » de fleurs fraîches jeté dans la fosse encore ouverte, l'histoire » des offrandes funèbres nous permettra de reconnaître ce que 9 nous n'aurions guère deviné sans un pareil secours, c'est-à- » dire que nous voyons là un vestige des croyances des plus » grossiers sauvages... » (Revue des Cours Scientifiques ùxx^ octobre 1867.)
» Après avoir essayé de faire comprendre, à l'aide de développements qui paraîtront peut-être démesurés, quelle fut Tidée attachée primitivement au mot âme et restée la seule signification de ce mot dans toutes les doctrines religieuses où il n a pas perdu encore toute valeur, je vais indiquer les transformations que la philosophie biologique et la psychologie métaphysique ont fait subir depuis à cette conception.
» L'animisme physiologique des scolastiques, celui de Stahl et de ses modernes disciples, M. Tissot et M. Bouillier, procède immédiatement et intimement de cette théorie, naïve si l'on veut, erronée peut-être, mais assurément conséquente, raisonnée, intelligible, que M. Tylor vient de nous exposer avec de si intéressants détails. Stahl, ses prédécesseurs et ses successeurs, entendent par l'âme une forme virtuelle de l'organisme, ou plutôt un organisme composé d'une substance pneumatique y spirituelle au sens religieux, qui résiderait dans l'organisme visible, lui donnerait sa structure et lui imprimerait
286 LB MSRVBILLBUX SCIENTIFIQUE
le mouvement de la vie végétative : A nima forma corporU organicij a dit saint Thomas.
* La filiation de ce corollaire physiologique de la théorie hiératique de Tàme, et sa métamorphose psychologique consécutive, ont été assez bien comprises par les philosophes de Port-Royal; leur Logique contient sur ce sujet un passage remarquable que je crois devoir reproduire :
€ L'homme », y ost-il dit, € ayant reconnu qu'il y avait » en lui quelque chose, quoique ce fût, qui faisait qu*il se » nourrissait, et qu'il croissait, a appelé cela àme, et a étendu » cette idée à ce qui est de semblable, non seulement dans les » animaux, mais même dans les plantes. Et ayant vu encore » qu'il pensait, il a encore appelé du nom d'âme ce qui était en » lui le principe de la pensée. D'où il est arrivé que par cette » ressemblance de nom, il a pris pour la même chose ce qui > pensait et ce qui faisait que le corps se nourrissait et crois- » sait. » {Logique de Port-Royal, !'• part., ch. xi.)
» Ces considérations nous indiquent le double passage du mot âme de son sens hiératique originel à sa signification psychologique et ontologique à travers la conception biologique de Stahl et de saint Thomas.
9 L'âme de la psychologie métaphysique est à l'âme des doctrines religieuses ce que le Dieu de l'ontologie est au Dieu de ces mêmes doctrines : entre ces deux notions de l'âme, il y a un abîme. Et maintenant, comme l'équivoque du mot vient inévitablement mêler à l'idée de l'âme ontologique, c'est-à-dire à l'idée du sujets du moi, les attributs disparates de lame hiératique, de là s'ensuit cette confusion, cette cacophonie désespérante dans laquelle les soi-disant spiritualistes et les soi-disant matérialistes crient à qui mieux mieux sans parvenir à s'entendre les uns les autres, sans réussir, qui pis est, à s'entendre eux-mêmes !
» Pour la psychologie d'observation pure, pour la psychologie de l'école anglaise, par exemple, l'âme, c'est le faisceau un et multiple des facultés de sentir et de penser envisagées dans leurs manifestations seulement. Allant au delà des simples phéno-
mènes de la sensation et de la pensée, la psychologie ontologique, la psychologie des vrais métaphysiciens, des Descartes, des Leibniz , s'applique à pénétrer la cause et Tessence de ces phénomènes, à discerner et à déterminer la nature du pouvoir constant dont ils émanent ; elle arrive à se faire une conception intuitive de ce pouvoir, qu'elle appelle Tûme, et cette conception, saisie dans son expression irréductible, s'offre sous deux aspects complémentaires : l'idée du sujet ou du moi, et l'idée d*un centre dynamique mè\jàXiAyx, Les spéculations de cette psychologie ont dès lors pour but de déterminer les rapports dynamiques et géométriques qui rapprochent, dans un conflit incessant et nécessaire, ces deux termes opposés du dualisme ontologique : le mot et le noA-mot, \Çi sujet et V objet; la force simple, une, inétendue, et le composé étendu des forces multiples, — antithèse qui se résume encore dans ces deux mots : esprit et matière.
» N'est-il pas évident que la psychologie hiératique de Ter^wXov, pour qui Tâme est un corps véritable, un organisme, et qui, par esprit, spiritus, irv£0(jia, n'entend pas autre chose qu'une substance étendue, subtile autant qu'on voudra, gazéiforme, suivant l'expression de M. Maury, mais dans tous les cas matérielle, nécessairement matérielle, — et la psychologie des métaphysiciens, qui est une analyse mathématique transcendanlale du principe de la conscience ou subjectivité, et pour laquelle ce principe, qui est aussi Vàme ou {'esprit, est un concept de l'immatériel ; — n'est-il pas, dis-je, évident que ces deux psychologies n'ont rien de commun entre elles, qu'elles n'ont rien, rien absolument, de commun que des mots ?
» Quelle sera donc cette âme qui fait le sujet du violent débat où la conscience publique se voit partagée et déchirée, pour ainsi dire, entre le prétendu spiritualisme et le prétendu matérialisme ? Quand les soi-disant spiritualistes font un si grand crime à leurs adversaires de nier la réalité ou l'immortalité de l'âme, n'auraient-ils donc, par hasard, aucune idée de ce qu'ils entendent reprocher aux matérialistes ? Et quand ceux-ci acceptent le reproche avec un si arrogant défi, ou bien se donnent tant de soins et font tant d'efforts pour s'en disculper, n'auraient-
288 LE MERVEILLEUX SaENTIf IQUE
ils, eux non plus, aucune notion précise de ce qui est en cause dans la querelle à laquelle ils prennent si vivement part î
» Si nous allons au fond de cette dispute passionnée où les deux partis se démènent à Tenvi dans le galimatias, nous reconnaîtrons que rame dont le problème soulève tant d'obscures colères, ce n'est pas Tâme des philosophes, mais Tàme de la physique religieuse, Tâme de Teschatologie hiératique, l*àmeeWwXov, l'âme du sauvage et du charbonnier. En elle-même, rame de lontologie n'est certes pas un sujet de nature à soulever de telles tempêtes. Ce dont il s'agit donc dans cette controverse furieuse, c'est de cette âme dont la question est en définitive d'un si souverain intérêt pour l'individu et pour la société, de cette âme qui assurerait à la personne de chacun de nous la continuation ot la possession de soi-même en dépit de la mort, et permettrait à la justice distributive de lui faire récolter dans une autre vie le fruit légitime, doux ou amer, de ses œuvres d'ici-bas. En un mot, la discussion roule en réalité sur l'âme matérielle^ qui est, je l'admets, un sujet légitime d'examen ; mais pour démontrer l'existence et Téternité de cette àme motétérielle, que fait-on ? On invoque les arguments dont les métaphysiciens se servent pour démontrer leur àme immatérielle, qui est tout autre chose ! et telle est la folie que je dénonce.
» Les métaphysiciens prêtent les mains à cet abus : l'eschatologie religieuse usurpe les litres de l'ontologie et s'en fait un faux passe-port, sans qu'ils protestent ; ils jugent sans doute que les intérêts de la religion et de la morale autorisent cette pieuse fraude. Mais combien ils se trompent ! ils perdent ce qu'ils veulent sauver, ils préparent la ruine de ce qu'ils croient consolider. En prêtant aux croyances religieuses et morales lappui d'une démonstration de l'éternité de l'âme, qui n*a aucune valeur pour ces croyances si ce n'est grâce à une équivoque, la métaphysique donne à ces croyances une sécurité funeste ; elle les détourne de se chercher elles-mêmes leurs principes propres, de se creuser de fermes fondements, et par là elle condamne l'édifice à crouler tout d'un coup le jour inévitable où la critique fera disparaître l'illusion sur laquelle était étayé cet édifice.
» Qu'on le sache bien : les vérités établies par la psychologie ontologique n'apportent ni preuve ni présomption en faveur de la doctrine de Timmortalité de Tâme au sens que la religion et les moralistes attachent à cette formule. Permettez-moi d'entrer dans quelques explications à ce sujet.
» Au point de vue de l'analyse métaphysique, l'âme, autrement dit le pouvoir conscient, le pouvoir de sensation et de pensée (1), nous est représentée objectivement, c'est-à-dire en tant qu^objet de conception considéré dans ses relations avec l'espace, par la notion de la monade ou atome absolu. Cette assimilation entre l'âme et la monade une fois admise, il est évident que l'âme est indestructible, l'atome absolu, la monade ne pouvant être détruite, puisqu'elle ne peut être divisée.
» Cependant , si ce pouvoir individuel de conscience constitue une individualité et une identité indéfectibles, il n est dans cette condition que comme substance ; en tant que formey il est assujetti au contraire à des altérations continuelles et sans limite. Je vais tâcher de me faire comprendre en me servant d*une comparaison.
» Soit une certaiae molécule d eau individuelle, une goutte d'eau que j'ai là sous les yeux. Cette goutte d'eau est sans doute identique à elle-même, c'est-à-dire qu'elle constitue une certaine portion de la matière absolue, qu'elle sera toujours, et quoi qu'il arrive, cette certaine partie de la matière absolue, et qu'elle n'en sera jamais une autre partie. Bref, cette goutte d'eau, que voilà, est une certaine goutte d'eau, et elle ne sera jamais une autre goutte d'eau qu'elle-même, c'est de toute évidence.
» Mais nous faisons baisser la température jusqu'au-dessous de zéro, et notre goutte d'eau devient une perle de glace ; est-ce donc toujours là notre même goutte d'eau ?
» Non ; de goutte d'eau, il n'en existe même plus ; nous n'avons plus d'eau, nous avons de la glace. Et pourtant je suis
(1) « rappelle âme ce qui est en nous le principe de la pensée. » PORT-ROYAL. {Logique, I, xij.)
290 LE MERVEILLEUX SaENTinQUE
encore eu droit de dire que c'est toujours la même partie de la matière absolue que nous avions et avons là devant nous 1
» La goutte d'eau individuelle dont il s'agit a cessé d'être comme goutte d'eau, mais elle continue à être, et à être ellemême, identique à soi, en tant que portion donnée de la matière absolue, en tant que matière pure. N'est-ce pas vrai? Oui, sans doute, cela est vrai et cela est clair; et cette conclusion, techniquement exprimée, s*énonce en disant que la goutte d'eau, en devenant glace ou vapeur, perd son identité formelle, mais que son identité substantielle reste intacte.
» Pareillement de Tâme, de Tâme au sens ontologique, s'entend. Comme monade, c'est-à-dire comme partie infinitésime individuelle de la substance absolue, son identité est inamissible^ elle est immuable dans son identité substantielle; mais sera-t-elle donc également immuable dans son identité/ormellef
9 Par l'identité formelle de Tâme, nous entendons cet ensemble, cette combinaison et ce concours actuels de dispositions sensorielles, intellectuelles et morales, de connaissances, de souvenirs et d'affections particuliers qui font que notre être psychique a une autre forme, une autre physionomie, une autre manière d'être actuelle que celle qui caractérise notre voisin. Or, quoi de plus instable, Messieurs, que cette identité formelle du moi? Ne se modifie-t-elle pas, ne se détruit-elle pas à tous les instants? suis-je donc à l'âge de quarante ans celui que j'étais à l'âge de quarante mois ?
» L*état actuel de l'âme, son identité formelle, est le produit, est le reflet des conditions mouvantes de son milieu, surtout de ce milieu prochain que nous nommons Vorganisme.
» Oui, c'est ce milieu qui détermine tous les états, toutes les formes variables de Tâme, tout comme les conditions actuelles de la température ambiante déterminent inévitablement l'un ou l'autre des trois états physiques — solide, liquide et gazeux — dans l'identité chimique constante exprimée par le symbole HO.
» Ainsi, ce sont les dispositions du milieu, du milieu prochain ou le corps, et du milieu médiat ou monde ambiant, qui impriment à toute âme individuelle son cachet propre, qui font
qu'elle est présentement âme humaine et non âme de bête, qu'elle est âme d'un Washington et non point âme d'un Napoléon; âme d'un Newton, d'un Leibniz, d'un Charles Fourier, et non âme de ce qu'on appelle aujourd'hui t un petit-crevé » , et vice versa*
» Or, Messieurs, je vous le demande, quel changement plus grand, plus radical que celui qui, tout à coup, fait passer une âme du corps d'un homme bien constitué et bien sain dans le chaos de la matière inorganique ! quel changement de milieu plus profond pour l'âme que celui que lui apporte la catastrophe de la mort! Une altération relativement nulle survenue dans l'arrangement normal des molécules du cerveau suffit souvent pour changer la forme de notre âme au point de lui ôter tout caractère humain et de la faire descendre jusqu'à ces plus bas échelons de l'animalité, où la vie psychique semble être un continuel sommeil : que restera-t-il donc à cette âme, dites-le moi, que lui restera-t-il de sa présente identité formelle, de ses traits caractéristiques actuels, quand le corps actuel tout entier se sera dissous (1) ?
(1) L'&me ou monade, considérée abstraction faite du corps, abstraction faite de la matière ambiante, c'est-à-dire de l'agglomération des autres monades qui l'entourent, se présente à notre conception comme illimitée dans l'exercice ds ses virtualités, dans l'expansion de ses forces, comme dans un état formel parfait. Jamais elle ne saurait atteindre à cette condition toutefois, sans doute parce qu'elle ne peut pas plus être isolée réellement de la matière que le point mathématique ne peut être réellement isolé de tout autre point. Mais, bien que condamnée à ne devoir parvenir jamais à cette perfection absolue, l'âme s'en rapproche de plus en plus, et à l'infini, à mesure que l'organisation de »on corps se perfectionne, c'est-à-dire à mesure que les monades environnantes se groupent, s'organisent de façon à la limiter do moins en moins. Cette vue sur les rapports élémentaires de l'àme et de la matière parait ne pas avoir été étrangère aux premiers métaphysiciens, et je présume qu'ils y ont puisé la doctrine célèbre, de nos jours fort mal comprise, qui condamne la matière ou le multiple, ou, autrement dit, la confusion, comme étant l'origine de tout mal, et qui exalte l'àme, l'esprit, le simple, comme l'unique source de toute perfection et de tout bien.
» Bref y ces considérations nous le font voir clairement, le dogme religieux de Timmortalité de Tàme n'a aucun secours à attendre de la démonstration métaphysique de Tétemité de l'âme, car, je le répète encore une fois, il ne s'agit point de part et d'autre de la même chose sous ce commun et même nom d'âme. Le principe de l'éternité et de Tindestructibilité de la /orcCy qui est aujourd'hui un axiome de haute physique admis par tous les savants, est une vérité qui se confond, bien qu'obtenue par une voie diflérente, avec le principe de l'éternité et de Tindestructibilité de l'âme établi par l'ontologie psychologique. Le spiritualisme religieux et moraliste songerait-il à se réclamer du premier de ces deux résultats ¥ Non, on peut laffirmer ; qu*il renonce donc à se faire une arme du second, car ces deux résultats n'en font en réalité qu'un seul.
» Nous voici donc maintenant face à face avec le dogme de la psychologie religieuse dépouillé de son travertissement ontologique, c'est-à-dire avec cette théorie antique d'une autre vie et d'un autre monde, qui est le fond dogmatique et pratique de toutes les religions, et la véritable thèse du spiritualisme vulgaire, devenu celui de nos philosophes, à leur insu. Ramenée à ses termes propres, formulée franchement, sans fausse honte et sans équivoques, cette thèse doit être soumise à la critique scientifique. L'importance du sujet n'est pas douteuse ; et d'ailleurs il y va du repos et de la dignité des hommes de science, harcelés aujourd'hui plus que jamais par les accusations de matérialisme, que tout malentendu cesse entre eux et leurs dénonciateurs.
» Diverses considérations d'un caractère rigoureusement scientifique peuvent jeter, dès à présent, un premier jour sur cette question ; je vais en indiquer rapidement deux des principales. Je ferai connaître d'abord une objection nouvelle contre les dogmes eschatologiques, et la plus redoutable, à mon avis, que ces croyances aient jusqu'ici rencontrée.
» Notre savant et très autorisé collègue M. Baillarger avait signalé depuis longtemps, je me plais à lui rendre cette justice,
un grand fait de psychologie qu*il a nommé, si je me souviens bien, \ automatisme de la pensée; j'ai aussi étudié ce fait avec attention, et je crois, qui plus est, avoir été assez heureux pour l'expliquer (1).
» Ce n'est pas dans notre moi, ce n'est pas dans la monade où se concentre notre personnalité mentale, que sont contenues, à vrai dire, toutes les notions dont l'éducation et l'expérience nous ont approvisionnés et dont nous faisons usage à toute heure ; la presque totalité de ces notions se trouve, pour ainsi dire, emmagasinée dans les centres psychiques subalternes qui se confondent pour le physiologiste avec les centres nerveux de second ordre subordonnés au centre cérébral proprement dit. Ces notions, ces connaissances, ces souvenirs, que nous croyons puiser dans notre moi lui-même, ce sont en réalité des emprunts que nous faisons aux moi ou centres psychiques subalternes constituant pour notre moi comme une sorte de bureau de renseignements dont il reçoit les informations désirées avec une telle instantanéité qu'il est convaincu de ne les devoir qu'à luimême. Permettez que j'explique ma pensée en citant un passage d'une étude sur l'Instinct et l'Habitude, qui fait partie de mes Essais de Physiologie Philosophique :
B Ce n'est pas seulement notre dynamisme musculaire qui peut être profondément affecté par Thabitude ; celle-ci n'a pas une moindre influence sur l'exercice des sens, de Tintelligence, des appétits et des sentiments. Et, ici comme là, nous trouvons sans peine le mot de l'énigme dans la théorie.
» Souvenons-nous qu'une dépendance mutuelle rattache nos différentes facultés psychiques, par leurs organes cérébraux, aux différents centres du système de la moelle et du système ganglionnaire. C'est ainsi que les divers états de notre âme réagissent sur les fonctions végétatives et que les modifications de celles-ci provoquent des modifications
(1) Voir mon ouvrage intitulé : Electro^Dynamisme vital (publié en 1855 sous le pseudonyme de J.-P. Philips) ; voir aussi mes EêêcUs de Physiologie Philosophique , et ma brochure portant pour titre : La Philosophie Physiologique et Médicale à l'Académie de Médecine.
294 LE MEBVEILLEUX SCIENTinQUE
parallèles dans notre sensorium , dans notre intelligence , dans nos passions (l). Cela étant, je veux supposer que nous soumettions notre intelligence à une certaine série d'opérations, c'est-à-dire à certaines modifications, à certaines idées directement provoquées et renouvelées à de courts intervalles pendant une période assez longue : nous habituerons par là les centres correspondants de la vie végétative à réagir parallèlement contre ces modifications cérébrales.
» Or, les modifications primitives du cerveau se produisant sériellement et suivant un certain rhythme, c'est-à-dire dans un rapport de succession, de durée et d'intensité constant, de sorte que telle modification soit toujours suivie de telle autre modificatioù, l'enchaînement est naturellement le même entre les modifications consécutives correspondantes du système médullaire ; il doit en résulter que, une modification cérébrale se produisant, la modification médullaire corrélative qui s'ensuit tend à déterminer, à elle seule, toutes les modifications médullaires suivantes de la même série.
» Maintenant, comme toutes ces modifications médullaires consécutives ont une contre-réaction dans le cerveau et y renouvellent, dans leur ordre exact, les modifications primitives dont elles sont issues, il est aisé de concevoir qu'il suffira de susciter directement dans Tâme le terme initial d'une série habituelle de modifications (émotions, idées, sensations), pour que toutes les autres s'y reproduisent, chacune à son tour, par le seul ressort de l'excitation sympathique de la moelle ou des ganglions.
» Appliquons ces principes à un exemple très simple. Quand j'étudiais la table de Pythagore, je répétais avec attention, et je m'efforçais de graver dans ma pensée des séries de mots telles que les suivantes : deux et deux font quatre; sept fois nevf font soixante-trois, etc. Au début, et pendant nombre de journées, je ne pouvais arriver que par un effort soutenu de la pensée, le premier membre d'une de ces équations étant donné, à me rappeler le second. Aujourd'hui, je ne puis dire en moi-même :
(1) Voir mes Essaie, pp. 26, 53, 54 et 62.
sept fois neuf font. . . sans que aussitôt, et sans aucun effort de mémoire ni d'attention, les mots soixante-trois arrivent tout formés sur ma langue, pour ainsi dire.
» De réfléchie, d'attentive, d'activé qu'elle était, ma mémoire est devenue passive, automatique. Elle était telle qu'un écrivain pauvre obligé d'user la majeure partie de son temps et de ses forces à courir les bibliothèques, à compulser et à déchiffrer péniblement les auteurs, à transcrire longuement et laborieusement des documents indispensables ; maintenant, elle n'a plus qu'un signe à faire : de mystérieux secrétaires qui ont fait d'avance toutes les recherches, s'empressent et pourvoient surle-champ à toutes ses nécessités.
» Je viens d'indiquer, dans ce qu'il a d'essentiel, le nlécanisme de V automatisme de la pensée; une expérience, familière sans doute à beaucoup de ceux qui me liront, met en relief d'une façon saisissante laction de ce mécanisme. Si j'oublie l'orthographe d'un mot, et si le dictionnaire ne se trouve pas là pour venir en aide à ma mémoire défaillante, eh bien, je prends le parti de consulter ces secrétaires intimes dont il vient d'être question ; je consulte des mémoires qui ont leur siège, non dans le cerveau, mais dans les centres nerveux de la moelle animant les mouvements de ma main. Pour ce faire, je prends la plume; ensuite, j'exprime mentalement la volonté que le mot douteux soit tracé tel qu'il doit être ; et, après cela, j'éloigne mon attention de ce qui va se passer afin de laisser toute leur spontanéité aux intelligences consultées : aussitôt la plume court sur le papier, et le mot désiré se trouve écrit en toutes et bonnes lettres, comme par enchantement.'. . » (Op. cit,^ p. 427.)
Bref, ce mécanisme de la mémoire, au moyen duquel nous rassemblons et mettons en réserve les idées et les rappelons à volonté à notre esprit, ce mécanisme mental est fondé sur un mécanisme organique consistant dans une combinaison de centres nerveux distincts, lesquels sont le siège d'autant de centres de pensée, d'autant de moi distincts. Maintenant, la destruction des organes n'entrainera-t-elle pas inévitablement la dissolution
de cette société de coopération psychique, par la dispersion de ses membres? Et que restera-t-il alors de notre caractéristique personnelle, si le faisceau de nos connaissances, de nos attachements, de nos aversions et de nos souvenirs est pour toujours détruit?
» Le spiritualisme physique nous répondra peut-être que la hiérarchie des centres psychiques survit à Tanéantissement du système nerveux, et que cette hiérarchie, conservant intacte la constitution qui lui est propre, reste groupée autour du centre psychique suprême, autour de notre moi, et accompagne ce moi dans sa nouvelle sphère d'existence.
» Fort bien, mais cette solution rencontre, dans la physiologie expérimentale, une difficulté singulièrement grave ; la voici :
» Une vérité d'observation aujourd'hui mise hors de doute, c'est que les centres nerveux métacéphaliques (c'est-à-dire qui sont situés au-dessous ou en arrière du centre cérébral, et lui sont subordonnés) peuvent continuer à vivre et à manifester les attributs du sentiment et de la volonté après leur entière séparation d'avec la tète, cette tète continuant de son côté à vivre isolément et à accuser Texercice non interrompu de la pensée. Les centres psychiques reliés ensemble par le système nerveux au grand centre constituant notre moi, ne sont donc pas inséparables de ce moi : la division de leurs segments nerveux respectifs suffit pour faire cesser leur union ; comment cette union seraitelle respectée par la mort, qui divise l'organisme nerveux jusque dans ses dernières molécules (1) ¥
» Le spiritualisme hiératique peut se prévaloir de son côté d'une autre considération biologique qui n'est pas sans force. La
(1) La difficulté s'offre eDcore sous un autre point de vue. La vie n'étant pour nous qu'une suite non interrompue do naissances et de morts partielles, en ce sens que nous dépouillons chaque jour une partie de nos caractères personnels pour en revêtir de nouveaux, et cette existence étant par conséquent une route jonchée d'un bout à l'autre des cadavres de nos éphémères personnalités successives , n'est-ii pas légitime de se demander quel sera celui de ces cadavres sans nombre dont notre mort totale doit être la résurrection f
biologie est obligée de reconnaître que tout Tensemble, toutes les parties et jusqu'aux plus minimes détails derorganisme parvenu à son complet développement, préexistaient en puissance dans le germe. Or, l'organisation de ce germe ne présente aucune analogie appréciable de forme ni de complexité avec l'organisation de l'animal ou du végétal parvenu à son état partait.
« On ne peut plus mettre en doute aujourd'hui », dit J. Mueller, « que le germe n'est point une simple miniature des » organes futurs, comme le croyaient Bonnet et Haller, car les » rudiments des organes ne deviennent pas visibles par l'effet » seul du grossissement; ils ont un assez grand volume dès leur » première apparition ; mais ils sont simples, de sorte que nous » voyons les organes complexes naître peu à peu d'un organe » primitivement simple. » (Manuel de PhysioL, édit. Jourdan et Littréjt. I, p. 21.)
» Si le germe deThomme recèle et contient potentiellement la forme et la structure entières de l'organisme humain développé, sans que rien dans la forme et la structure visibles de ce germe puisse y déceler la présence de cette virtualité, pourquoi, peuton se demander, une telle virtualité n'échapperait-elle pas à la destruction du corps, elle qui en a précédé la formation? Et pourquoi cette virtualité, dont les attributs, d'une réalité incontestable cette fois, sont si analogues aux attributs supposés de l'âme-eWwXov de la foi religieuse, et à ceux de Y anima forma corporis de la biologie scolastique et stahlienne, ne pourraitelle pas survivre à ce corps, bien qu'invisible, de même qu'elle lui avait préexisté invisiblemenl (1) ?
» Qu'on ne se fasse pas d'illusions de part ni d'autre : l'immortalité de la personne humaine est une hypothèse qu'aucun raisonnement tiré de nos connaissances positives proprement dites ne peut faire passer à l'état de vérité prouvée ni faire con-
(1) Ce n'est pas seulement le spermatozoïde ou Tovule, qui renferme virtuellement l'entière fprme du produit futur de la conception, et la forme des ancêtres, en même temps; c'est aussi la cellule dont est sorti le spermatozoïde pu l'ovule, et aussi le protoplasma antér|eur^ pt ftussi encpfe cç dppj provier^^ }e protoplasma lui-m^q^e.
298 LE MERVEILLEUX SClE^mFIQUE
damaer non plus en dernier ressort comme une erreur; c'est une question qui, jusqu'à présent, reste ouverte, et j'estime que ce n'est pas à moins d*une démonstration expérimentale directe que les croyants réussiront à transformer leur foi, plus ou moins aveugle, en une certitude scientifique, et à ôter toute raison au scepticisme, jusqu'ici légitime et respectable, des esprits critiques. 11 est aujourd'hui quelques savants faisant profession de libres penseurs qui sont arrivés, sur l'imposant sujet dont il s'agit, à conclure dans le sens du vieux dogme eschatologique ; ils basent leur jugement sur de prétendus faits d'observation qui seraient inconnus de la science classique, et ces faits leur semblent décisifs. Un pareil témoignage, qui tout d'abord excite nos défiances, mérite un autre accueil, nous venant d'hommes d'un savoir sérieux, d'un caractère honorable et d'une intelligence distinguée. »
L'Occultisme soulève les deux grands problèmes généraux de la Psychologie, celui de la psychologie ontologiqne, celui de la psychologie eschatologique. Ces deux sujets distincts ont été envisagés séparément dans la citation qui précède ; ce fragment, toutefois, ne donne qu'une idée incomplète de l'étude dont il est extrait, et laisse en dehors plusieurs questions majeures de la science de l'Ame qui se trouvent traitées dans le mémoire. J'ai considéré ailleurs, dans mes Essais de Physiologie philosophique, un autre point capital de la psychologie. Il s'agit d'une tentative hardie assurément, et heureuse peut-être, de résoudre l'énorme question ainsi énoncée par le grand physiologiste et naturaliste allemand Jean MûUer : « Mais quand on cherche » à expliquer la formation dans la monade mentale d'idées » d*objets qui occupent de l'étendue dans l'espace, en consé- » quence de changements survenus dans des parties de l'orga- » nisme, et l'action de cette même monade sur des sommes » entières de fibres organiques, on rencontre des difficultés » insolubles. » {Manuel de Physiologie, traduction française de LiTTRÉ, II« vol., p. 538.) Ce sont ces difficultés, portant sur
les rapports géométriques de TEsprit et de la Matière, ramenés à ceux de l'Etendu et de rinétendu, auxquelles je me suis attaqué dans mon livre susdésigné (page 534); j'invite à s'y référer les lecteurs que n'effraye pas lascension des hauts sommets de la science.
Enfin, il me reste à faire connaître mon écrit spécial de 1863 signalé plus haut. Quoique ayant trente ans de publication, il n'a aucunement vieilli ; le sujet en est aujourd'hui plus actuel que jamais, et la façon dont il y est traité n'a rien perdu non plus de sa fraîcheur, par la raison que la petite brochure est passée jusqu'ici complètement inaperçue. Je vais reproduire ci-après ces quelques pages sans en rien retrancher; si je ne m'abuse, elles constituent un document notable pour l'histoire de la haute psychologie et de la philosophie religieuse à notre époque, et jettent un jour nouveau sur l'immense et éternel problème de la vie.
Mon factum, in-8° de 31 pages, fut imprimé chez A. Mertens eifila, à Bruxelles, et mis en vente, dans cette ville, à la Librairie universelle de /.-/. Rozez, 87, rue de la Madeleine , et à Paris, chez Chaumerot, libraire, Palais-Royal, 4, Galerie d'Orléans. Il porte le millésime de 1863, et voici son titre, avec épigraphe :
Dieu, les Miracles et la Science. — Lettre à M. Adolphe GuÉROULT à propos de la discussion religieuse engagée entre lui et M. Renan, par le D"* J.-P. Philips.
II me semble que ce qui retient surtout rhumanité dans les limites devenues trop étroites des dogmes anciens, c'est la crainte de l'abîmo effrayant que la philosophie négative a creusé sous ses pas.
Ad. GuÉROULT.