‹ Le merveilleux scientifiqueChapitre 8 sur 13 · LETTRE A M. AD. GUÉROULT · texte numérisé non relu

LETTRE A M. AD. GUÉROULT

« Ce petit travail avait été écrit à Toccasion du débat philosophique et religieux que VOpinion nationale ouvrait, au mois d*août dernier, en tête de ses colonnes, et auquel toutes les doctrines étaient libéralement conviées à prendre part. Mais cette discussion, si solennellement inaugurée et qui promettait d'être si intéressante, a été interrompue brusquement dès le début par des motifs dont ce journal n'a pas jugé à propos d'instruire ses lecteurs, et qu'il ne nous appartient pas de rechercher. Cependant quelques personnes, à qui l'auteur avait communiqué sa lettre, ayant exprimé le désir qu'elle fût publiée, nous avons cru devoir déférer à ce vœu.

» Monsieur,

» En invitant vos lecteurs à méditer sur le sujet du grave et savant débat qui vient de s'engager entre vous et M. Renan, peut-être leur avez-vous accordé d'une façon implicite le droit de vous faire part de leurs réflexions. Dans cet espoir, j'ose. Monsieur, vous soumettre les lignes suivantes, en vous laissant juge de Taccueil qui leur est dû.

» Permettez-moi d'abord de me faire l'interprète oflBcieux de votre public en vous remerciant d'avoir assez compté sur son intelligence pour ne point craindre de donner une fois la place d'honneur, dans VOpinion nationale, à une question dont les journaux du parti libéral ont pour règle de ne s'occuper que d'une manière très accessoire, purement superficielle, et, j'ajou-

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terai, fort peu sérieuse. Vous l'avez compris^ Monsieur, la question religieuse est étroitement liée à la question politique, et disons plus, toutes les questions en dépendent, car elle embrasse et domine tous les intérêts.

» Toutes les fois qu'on veut se rendre fidèlement compte d'une chose, que Ton veut arriver à une détermination sûre et précise de la vérité, dans quelque ordre d^idées que Ton se place, le bon sens nous dit assez, je crois, que c'est le jugement, le discernement, l'intelligence, la raison, en un mot, et non pas le sentiment, c'est-à-dire le cœur, Ifts passions, les désirs, que nous devons prendre pour conseillers et pour guides. L'intervention du sentiment serait donc hors de propos quand il s'agit de résoudre un problème qui réclame, à un plus haut degré qu'aucun autre peut-être, toute l'indépendance de notre esprit, tout son calme, toute sa clarté, et toute la rigueur de méthode à laquelle il est susceptible d'être assujetti. Si donc la solution apportée par M. Renan s'appuie sur une juste observation et sur une rigoureuse déduction des faits constatés, saluons avec respect la vérité, quelle qu'elle soit, et si elle nous paraît trop peu consolante, bornonsnous, tout en racceptant,à dire d'elle ce qui fut dit de certaine loi : dura lexy sed lex. Mais la science, la science positive, cette autorité suprême et irrécusable au nom de laquelle se présente M. Renan, lui confère-t-elle en réalité le droit de conclure, sur tous les points, ainsi qu'il l'a fait ? Je crois, au contraire, qu'à plus d'un égard la science se prononce dans un sens entièrement opposé, et je vais essayer de le démontrer, car il siérait mal à ma plume trop peu autorisée d*imiter la forme affirmative, je dirais presque dogmatique, du célèbre professeur.

• Après une vigoureuse défense des droits de Tesprit humain à faire la lumière partout où régnent les ténèbres, et après avoir fait bonne et facile justice de cette doctrine odieusement absurde qui, après avoir partagé l'empire de l'univers à sa fantaisie, prétend en abandonner une partie aux lois de la nature, c'est-àdire à ce qui est rationnel et possible, et attribue l'autre partie, et la meilleure, au surnaturel, c'est-à-dire à une antithèse de

l*ordre naturel et de la logique, M. Renan nous affirme < qu'il » n*y a pas d*être libre supérieur à Thomme auquel on puisse » attribuer une part appréciable dans la conduite morale non » plus que dans la conduite matérielle de l'univers ».

» Une telle proposition, à vrai dire, ne peut être ni établie ni réfutée d'une manière péremploire au moyen des données actuelles de lascience expérimentale, qui, d'ailleurs, il importe de le noter, n'a jamais dirigé ses investigations de oe côté. Cependant, si les faits scientifiques se trouvent ici insuffisants pour créer une eniière certitude, notre jugement peut, et il le doit, se prononcer, entre l'hypothèse de M. Renan et l'hypothèse contraire, d'après les plus fortes probabilités. Or, est-il raisonnable d admettre à priori que les obscurs et tristes habitants de cette planète microscopique possèdent le monopole du don le plus glorieux, du plus noble de tous les attributs dont l'être le plus parfait de l'univers puisse être orné, le monopole absolu de la pensée, de l'intelligence, de la volonté, et que les grossières ébauches sorties de leurs mains soient l'unique travail, dans la nature entière, auquel président le discernement et le vouloir ? Je me demande s'il ne serait pas bien plus philosophique de supposer que, le seul agent créateur dont nous puissions pénétrer l'être intime étant la pensée, c'est dans la pensée qu'il faudrait voir la source unique d'où découlerait primitivement toute création. ..

Nous savons de science certaine que des globes sans nombre peuplent Tinfinité do l'espace, et qu'ils offrent entre eux une incalculable diversité dans leurs dimensions, dans leurs rapports de position et dans l'importance de leur rôle cosmique. Or, quel est le rang de notre Terre dans cette immense armée du ciel ? Le rang qu'elle y occupe est des plus modestes, et l'on peut dire qu'il est inversement proportionnel aux orgueilleuses prétentions de ses habitants. Dès lors, affirmer à priori que, de tous ces corps célestes innombrables, dont la plupart sont à la terre comme une montagne est à une simple taupinière, et qui lui sont non moins supérieurs par l'élévation de leur fonction, par l'étendue de leur influence dans l'ordre sidéral, il n'en est pas

un, pas un seul qui partage avec ce globe, relativement infime, le privilège de port'îr des êtres qui pensent, qui aiment, qui veulent, qui philosophent, qui aspirent à la connaissance de l'infini et à la communion universelle des intelligences, n'est-ce point là, je le demande, un des paradoxes les plus hardis qui jamais soient venus se heurter contre la logique?

» En l'absence d'une démonstration expérimentale et d'une démonstration rationnelle déductive, la raison nous prescrit, ce me semble, de nous rattacher, faute de mieux, à l'induction ; nous sommes donc tenus d'admettre, et cela jusqu'à preuve du contraire, que les globes supérieurs par leur importance astronomique à celui que nous habitons petwent être peuplés par une race également supérieure à la nôtre, supérieure en puissance physique, en puissance intellectuelle et en puissance morale. S'il convenait à M. Renan de soutenir le contraire, je ne pourrais voir en vérité aucune différence sérieuse entre lui et ses orthodoxes adversaires, pour qui les millions de milliards de soleils scintillant au-dessus de nos têtes sont tout bonnement une illumination préparée à Tintention de l'homme terrestre, seulement en son honneur et pour son unique agrément.

» Si la science, donnant à M. Renan un démenti auquel il est moins excusable qu'un autre de s'être exposé, nous affirme qu'il pea^ exister « des êtres libres supérieurs à l'homme », pourquoi ces êtres libres, c'est-à-dire qui pensent, qui jugent, qui aiment, qui veulent et qui peuvent, ne répandraient-ils pas, jusque sur notre race débile, l'influence tutélaire de leurs âmes d'un ordre plus élevé, de même qu'un astre supérieur éclaire et vivifie notre planète de ses indispensables rayons ?

» Mais une intervention pareille constituerait précisément ce qu'il plaît à M. Renan et à ses amis d'appeler miracle; or M. Littré, dont la haute autorité est invoquée sur ce point par M. Renan, nous assure que « quelque recherche qu'on ait faite, » aucun miracle ne s'est jamais produit là où il pouvait être » constaté ».

» Certes, si par ce mot « miracle » l'on ne doit pas cesser d'entendre une dérogation quelconque aux lois mathématiques

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de la nature, ce mot implique contradiction, et la possibilité du miracle est dès lors tout aussi inadmissible qu'il est inadmissible que le blanc puisse être noir, que deux et deux puissent faire trois, que des triangles égaux puissent ne pas être semblables. Mais des actions intelligentes et volontaires émanant des corps célestes dont nous sommes entourés ne pourraient-ell^ point s'exercer d'une manière effective à la modification des phénomènes naturels, physiques ou moraux, qui se passent sur ce globe, sans pour cela porter plus d*atteinte aux lois rationnelles auxquelles ils sont soumis que ne lui en porte l'action volontaire de Thomme en modifiant ces mêmes phénomènes à tout instant ? La pierre détachée du rocher, soit par l'effort des eaux et des vents, soit par l'effort du bras de l'homme, n'a obéi, dans un cas conune dans l'autre, qu'aux lois rationnelles de la mécanique; et, par conséquent, bien que, dans le deuxième cas, l'impulsion ait été volontaire, elle n'a pourtant pas été miraculeuse. Maintenant, de quel droit serait-elle déclarée miraculeuse, cette impulsion, c'est-à-dire contraire aux lois absolues de la nature, c'est-à-dire impossible, parce qu'au lieu d'avoir été imprimée par une volonté humaine, elle serait partie d'une volonté d'origine différente et supérieure ?

» En attendant que quelqu'un me réponde, je crois pouvoir conclure ainsi de ce qui précède : La signification du mot miracle étant restreinte à la première partie de la définition donnée par M. Renan, c'est-à-dire en entendant simplement par miracle une modification des phénomènes terrestres opérée par l'intervention d'une volonté étrangère à la terre, le miracle peut être un fait extraordinaire, plus ou moins rare, plus ou moins exceptionnel, et par suite plus ou moins merveilleux; il peut même se faire qu'en réalité il n'existe aucunement ; mais le miracle, ainsi défini, reste, jusqu'à la démonstration de sa non existence, un fait rationnellement admissible et même probable.

» Cependant, comment s'expliquer qu'aucun miracle n'ait jamais été constaté, « quelque recherche qu'on ait faite » ?

» Cette objection n'est pas sérieuse et est trop peu digne du penseur éminent que je me vois forcé de contredire. Je lui fend

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d*abord observer que les vérités les plus simples et les plus palpables, comme les plus obscures et les plus subtiles, peuvent échapper longtemps aux efforts des meilleurs investigateurs. C'est ainsi que les hommes ont mis des milliers d'années à découvrir qu'ils sont sur une sphère, et, il y a environ deux cents ans, ils ignoraient encore que le sang circule dans leurs veines. Mais, s'il est parfois si difficile de découvrir, même quand on cherche, il n'est guère permis de s'étonner qu'on ne puisse rencontrer ce qu'on ne cherche point. Or, j'en appelle à sa bonne foi, M. Lillré n a point cherché. Il parle de recherches sur rinsuccès desquelles serait fondée sa conviction, mais évidemment il ne tient compte que de celles dont les résultats sont conformes à une conviction déjà faite d'avance, et toutes les autres sont entachées à ses yeux de nullité par cela même et par cela seul qu'elles donnent tort à cette opinion systématique et préconçue.

» En regard de ces négations a priori dictées par Tesprit de système, négations dénuées de preuves et toutes dogmatiques, rhistoire ancienne et moderne, les écrits de savants recommandables, et ceux des pères de la science eux-mêmes , et jusqu'aux annales officielles de la science contemporaine, nous présentent en foule des témoignages affirmatifs et circonstanciés qui paraissent revêtus de toute l'authenticité, de toute l'autorité que puisse exiger une critique sévère. MM. Litlré et Renan ont cru pouvoir se soustraire à ces démentis, pourtant si formels, si graves, si imposants, en récusant d'une façon sommaire et en bloc les faits innombrables qu'on leur oppose, par la raison, disent-ils, que ces faits ne sont point « scientifiques », ce qui, j'imagine, veut dire qu'il leur manque d'avoir reçu la sanction de l'Académie des sciences de Paris. Mais à pareil compte, je prie mes illustres maîtres d'y réfléchir, un fait peut ne pas être « scientifique » sans qu'il y ait pourtant de sa faute et sans qu'il doive désespérer de le devenir un jour. Nous savons, en effet, que bon nombre de découvertes, après avoir été pendant longtemps répudiées par la savante compagnie comme des

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« légendes •, jouissent aujourd'hui d'une réparation éclatante, et sont mises par tout le monde au rang des plus précieuses conquêtes de l'esprit humain. Ne pourrait-il donc pas advenir que les faits prétendus miraculeux relégués par M. Renan et par M. Liltré parmi « les fables les plus absurdes » en appelassent un jour, avec succès, de la science qui condamne sans examen, à une science plus équitable et mieux informée f . . .

» Comme vous, Monsieur, j'admire le rare savoir de M. Renan, et, comme tous les amis sincères du vrai et du juste, je lui suis reconnaissant de la haute indépendance de son esprit, de la noble liberté de sa parole ; mais, en raison même de l'autorité qu*il s'est acquise, Terreur lui est moins permise qu'à d'autres, et la critique doit se montrer d'autant plus exigeante à son égard. Permettez donc. Monsieur, que je continue de m'exprimer avec franchise sur les doctrines de notre éminent professeur.

» M. Renan a entrepris de nous faire connaître son Dieu, après avoir prononcé la déchéance du Dieu de ses adversaires, lequel, dit-il, n'est pas scientifique. Cependant, il est peut-être une chose encore moins scientifique, M. Renan souffrira que je Ten fasse apercevoir : cette chose, c'est d'élever sur un vain mot, comme sur une donnée précise et positive, des théories condamnées à crouler faute de base ; c'est d'admettre comme l'expression d'un fait déterminé un terme dont le sens est essentiellement indéfini, qui se prête aux acception^ les plus capricieuses, les plus variables et les plus contradictoires, et qui, par conséquent, ne peut servir qu*à jeter le trouble et l'obscurité dans le discours, qu'à embarrasser la discussion dans une inextricable logomachie, qu'à égarer les esprits dans un dédale d'énigmes et de confusions. Or , tel est incontestablement le mot Dieu, un mot qui sans doute occupe une grande place dans l'histoire et dans le cœur humain, mais qui, bien loin d'être un organe utile dans le mécanisme du langage philosophique et

d'être pour les penseurs un moyen efficace de s'expliquer et de s'entendre, a été de tout temps la source des plus profondes divisions parmi les hommes, une source inépuisable de disputes stériles et de discordes sanglantes. En faisant servir le mot Dieu à la définition de son Dieu, M. Renan nous met dans l'impossibilité absolue d'arriver à comprendre ce qu'il veut dire, et l'énergique profession de foi religieuse par laquelle il repousse l'aocusation d'athéisme, après avoir fait une exécution sommaire de toutes les théologies existantes, nous semble aussi peu sérieuse que la profession de foi politique de quelqu'un qui se proclamerait royaliste, fidèle et fervent royaliste, mais avec cette facétieuse restriction que pour lui, la royauté, la seule vraie royauté, c'est la république.

» M. Renan a donc gravement péché contre la méthode. Sa faute, il est vrai, est traditionnelle chez les philosophes ; mais, excusable à une époque où la menace de la ciguë, de la croix ou du bûcher, continuellement suspendue sur la tète des librespenseurs, leur faisait un devoir de prudence d'étendre sur leur pensée les voiles de la métaphore, aujourd'hui elle a droit à moins d'indulgence, et surtout elle est digne d'étonner de la part d'un écrivain courageux qui fait profession de parler sur toutes choses avec la rigoureuse et inaltérable sincérité de la science.

» Il y a deux choses dans le Dieu anthropomorphique ou personnel si vivement stigmatisé par M. Renan, deux choses que ce savant critique a confondues et qu'il importe de distinguer avec soin pour être juste. J'y trouve d'abord Tidée de l'existence, en dehors et au-dessus de ce globe, de personnalités vivantes douées, comme l'homme, de la sensibilité, de l'intelligence et des affections, et pouvant, de même que Thomme, mais à un degré indéfiniment supérieur, appliquer leurs facultés à la modification des phénomènes physiques et moraux compris dans le rayon de leur influence. Le suffrage de la science positive est acquis à cette hypothèse, je crois l'avoir déjà démontré. Il y a, en second lieu, l'idée de la création, de la conservation et de la direction de l'univers par la volonté d'une individualité antérieure et supérieure à tout ce qui n*est pas elle, par un grand

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architecte, par un suprême créateur, par un souverain arUtre, par un maître absolu des hommes et des choses.

• Cette dernière conception, pour tous ceux du moins qui l'acceptent autrement que dans un sens purement figuré, est bien certes, de toutes les conceptions cosmogoniques, la plus naïve, celle qui trahit Tétat le plus primitif et le plus obscur de Tesprit humain. Mais, tandis que cette croyance, d'une grossièreté toute barbare, constitue encore la foi religieuse officielle commune à tous les peuples civilisés, il faut dire à l'honneur des anciens que pas un de leurs philosophes ne semble l'avoir prise au sérieux ; et, pour mon compte, je partage l'étonnement et la tristesse de M. Renan, quand je considère que, malgré les lumières et la maturité de Tesprit moderne, tant d'intelligences d*élite parmi nous n^ont pu se soustraire au prestige de cette fiction. Est-il, en effet, un seul homme parvenu à un certain degré d'initiation scientifique, qui ne soit révolté, dans sa raison et sa conscience, à s'entendre dire que les vérités évidentes et évidemment nécessaires constituant la loi fondamentale de la logique, de l'arithmétique, de la géométrie, et aussi, d'après quelques physiciens éminents, de la physique tout entière, n ont pas toujours existé, et qu'il a appartenu à une volonté de décider leur existence? Et d'ailleurs, ce deus ex machina^ si naïvement conçu par l'ignorance et la paresse pour dispenser de toute recherche et tenir lieu de toute solution, n'est-il pas mille fois plus inexplicable lui-même que tous les mystères qu'il a pour but d'expliquer ?

» L'ensemble des conceptions produites jusqu'à ce jour sur le thème de Dieu se partage en deux classes bien tranchées, deux classes de tentatives de l'esprit humain ayant respectivement pour but de donner satisfaction à l'un ou à l'autre de deux grands besoins qui lui sont innés. Le premier est un besoin moral, le besoin d'adorer, c'est-à-dire de cultiver en soi un idéal de per^ fection et de puissance surhumaines fournissant un objet et un motif aux plus grands élans dont l'âme soit capable, au déploiement le plus vaste, aux aspirations les plus ardentes, aux transports les plus sublimes de ses sentiments divers ; c'est le besoin

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de croire qu'il existe, au-dessus de nous et de nos semblables, des êtres possédant plus d'intelligence, plus de science, plus de justice, plus de sagesse, plus de bonté, plus de beauté, plus de puissance, plus d'autorité ; autrement dit, des êtres dignes d'une plus grande admiration, d'une plus grande confiance, d*un plus grand amour. — Le second, est un besoin intellectuel, le besoin de pénétrer le secret de l'existence de l'homme et de l'univers, de percer le mystère de leur origine et de leur destinée, le besoin de savoir quels sont le principe, la fin et la loi générale des choses.

» Sur le premier de ces deux points, l'hypothèse du sentiment se trouve d'accord avec les indications de la science ; mais cette hypothèse, même dans ses formules les moins incomplètes, restait encore imparfaitement dégagée et insuffisante pour les exigences morales qu'elle est destinée à satisfaire et pour les données positives sur lesquelles il lui est permis de s*appuyer. Représentons-nous donc le Dieu personnel, non comme une individualité isolée, ou comme des individualités n'ayant entre elles aucun lien logique, mais bien comme une hiérarchie infinie continuant au-dessus de Thomme terrestre la chaîne progressive des êtres vivants, et offrant, non dans des catégories purement abstraites, mais dans des personnalités palpitantes, tous les degrés et toutes les nuances concevables et inconcevables de la perfection.

» Sur le deuxième point, la doctrine des anciens, autant du moins qu'il nous est possible de la juger à travers les voiles de l'exposition exotérique, était bien moins éloignée de la vérité que la plupart des élucubrations de la philosophie moderne ; mais, en revanche, la science moderne était seule capable de donner tout le développement, toute la consistance et toute l'élucidation nécessaires aux vagues aperçus de ces hommes d'intuition. Or, l'analyse expérimentale nous apprend que les phénomènes naturels sont tous engendrés par des actions parties du sein même de la matière, c'est-à-dire par des forces qui lui sont intrinsèques et non qui résideraient en dehors d'elle. En outre, une étude approfondie de la génération des effets physiques>^

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chimiques et physiologiques, étude dont les résultats nous sont offerts depuis quelque temps dans des écrits très autorisés, parait aboutir à cette vérité immense, à savoir que toutes les forces manifestées dans la nature ne seraient pas autre chose que des modes d'action divers d'une même force, ou, pour être plus clair, d'une même et unique espèce de forces qui devraient être considérées par conséquent comme les composantes similaires et irréductibles de la matière.

• Après avoir ramené ainsi, à l'aide de considérations positives, la variété infinie des manifestations de la matière à la conception d'un seul mode élémentaire de force, ne serait-œ point pour Thomme un objet de recherche tout à la fois très important et très légitime que de déterminer la relation qui existe entre lui-même et l'élément dynamique primordial? Une telle entreprise ne me semble point illusoire et irrationnelle , comme tant de bons esprits sont disposés aujourd'hui à l'affirmer ; car ici il ne s'agit plus, ainsi que la métaphysique avait eu le tort de le tenter, de dégager une inconnue au moyen de données purement fictives ; mais de résoudre une sorte d'équation établie sur des rapports constatés. Au surplus, je vais essayer de donner un aperçu des diverses voies d'argumentation qui me paraissent conduire vers la solution désirée.

» I. La matière étant conçue comme le produit de certaines forces, il est évident qu'on ne peut supposer à celles-ci, prises individuellement, l'ensemble des qualités essentielles dont le concours constitue celle-là; car autrement, le facteur serait égal au produit , et le tout serait contenu dans la partie, ce qui est absurde. Donc, puisqu'il nous est permis de concevoir la matière comme constituée par des éléments qui eux-mêmes, par cette raison, ne peuvent pas être assimilés à la matière, à quoi pouvons-nous comparer ces éléments pour arriver, s'il est possible, à nous former une idée de leur nature? Aucun objet, nous venons de le voir, ne peut nous servir de terme de comparaison, car tout objet est portion intégrante de la matière. Or, avec les objets, une seule chose appartient à la connaissance :

c'est le sujet, c'est le moi; c'est donc au moi seul, c'est donc à la seule force consciente , que nous pouvons assimiler notre inconnue.

» II. L'existence, et à plus forte raison les qualités intrinsèques de toute chose autre que le moi conscient, sont radicalement indémontrables. En effet, tous les phénomènes que nous constatons et que nous croyons exister autour et en dehors de nous, se réduisent, en dernière et rigoureuse analyse, à des sensations, et tous les phénomènes objectifs sont ainsi réductibles à des phénomènes subjectifs, c>.st-à dire à des manifestations réfléchies du sensorium, de la conscience. Dès lors, toute la question est de savoir si ces phénomènes sont l'expression spontanée de la conscience — car il n'est pas plus difficile d'admettre que la conscience sente et pense entièrement par ellemême, en vertu de ses énergies intrinsèques, qu'il ne l'est d*admettre son existence, — ou bien s'ils sont provoqués par l'action d'une force extérieure, d'un « non-moi », comme on dit en philosophie. Déterminer l'existence et la nature du « nonmoi », c'est donc matière à hypothèse, et rien de plus. Mais, si l'on veut conjecturer, il faut, à défaut de preuves, peser les probabilités. Eh bien! comment pourrions-nous nous figurer les propriétés de ce que nous supposons exister en dehors de la seule chose que nous connaissions et que nous puissions jamais arriver à connaître avec certitude, c'est-à-dire de notre conscience, si ce n'est comme étant absolument semblables aux propriétés de cette conscience elle-même, c'est-à-dire comme ayant pour essence de sentir et de penser ?

» III. L'expérience démontre que tous les mouvements dits involontaires, c'est-à-dire qui se produisent en dehors de l'action volontaire de l'homme ou des animaux, peuvent tous être ramenés, sans en excepter un seul, à un mode unique et général d'impulsion, c'est-à-dire qu'ils doivent être considérés comme les effets prochains ou consécutifs d'un mode d'action radical

uniforme connu sous le nom i'aitrœtiony et dont les manifestations immédiates sont désignées par les mots de gravitation, cohésion, adhésion, affinité chimique, magnétisme, électricité, etc. Or, il se trouve que la chaîne d'actions successives qui se termine par le mouvement volontaire de nos membres, s'attache aussi au même anneau initial, l'attraction. En effet, l'action nerveuse, qui, dans cette série, vient immédiatement entre la volition et la contraction musculaire, est une action de même ordre, si toutefois elle ne lui est entièrement semblable, que l'action électro-magnétique : c'est l'attraction.

» Tous les mouvements de la matière, à quelque catégorie qu'ils appartiennent, procèdent donc uniformément, invariablement, de l'attraction; mais l'attraction est-elle en réalité le point de départ extrême et absolument initial de l'impulsion qui les fait naître, et n'existe-t-il rien par delàt Oui, il existe par delà une impulsion plus extrême, plus initiale, plus radicale encore, une action motrice véritablement première et autogène : il existe la volition. Maintenant observons bien que la volition est un fait dont la présence ne peut être établie directement que par l'analyse subjective. Ce n'est donc que par voie d'induction, par voie d'analogie, que nous pouvons nous former une opinion sur l'existence ou la non existence de l'acte de volition en dehors de nous-mêmes. Or, la logique inductive nous dit que, la volition étant trouvée invariablement au delà de l'attraction dans tous les cas où l'observation directe a le pouvoir de remonter aussi haut, c'est-à-dire dans la production des mouvements « volontaires », la seule supposition dès lors admissible (dans la nécessité que nous impose la nature du problème de nous contenter de suppositions), c'est que dans la génération des mouvements « involontaires » l'attraction est également précédée et déterminée par la volition (1).

(1) Voir, pour plus de détails sur ce sujet, un chapitre sur la théorie de l'instinct, dans l'ouvrage intitulé : Electro dynamisme Vital ou le» relations physiologiques de l'esprit et de la matière^ etc. Chez J.-B. Bailiière et chez Félix Alcan, à Paris.

» On m'objectera sans doute que la constance et Tuniformité qui caractérisent les modes d'action particuliers à la matière dite inerte^ démontrent que le moteur de ces actions fatales n'a rien de commun avec le principe libre des actes humains. Sans avoir à me prononcer ici sur la question de la fatalité et du libre arbitre, une question assez claire en elle-même, mais posée jusqu'à présent dans des termes mal définis, ce qui la rend incompréhensible et insoluble, je me bornerai à répondre par l'explication suivante : La variété et la mobilité, quelque excessives qu'elles soient, des actes volontaires, chez l'homme, doivent faire supposer, non pas que notre volonté se détermine de différentes manières sans y être sollicitée par autant de différents motifs, c'est-à-dire sans être soumise à autant de causes déterminantes distinctes, ce que la raison ne saurait admettre, mais que, grâce au dévelopement très complexe et très raflSné de notre organisme, elle est accessible à une infinité d'influences modificatrices, et pourvue en même temps de tous les moyens matériels nécessaires pour réagir à son tour sur le monde extérieur et le modifier. D'autre part, la simplicité extrême et la fixité relativement immuable des modes d'action de l'activité inorganique ou végétative ne prouvent en aucune façon que cette activité ne soit pas de nature volitive, car cette activité se manifeste absolument comme se manifesterait une volonté quelconque que des organes excessivement simples et fixes mettraient invariablement en rapport avec un nombre restreint et rigoureusement circonscrit d'agents extérieurs. On peut donc s'expliquer entièrement, par la différence de constitution des organismes, depuis le plus développé et le plus souple, celui de Thomme, jusqu'au plus réduit et le plus rigide, celui de l'atome minéral, ce contraste dès lors plus apparent que réel dont on a voulu se faire un argument contre la doctrine lumineuse et féconde qui ramène à l'unité toutes les espèces dynamiques du monde physique et du monde moral (1).

(1) J'ai donné ailleurs à cette doctrine le nom de pampsychlsme (Voir Ontologie et Psychologie physiologique, chapitre Le Panthéisme, p. 333). Elle est monistique, c'est-à-dire rapporte tout à un

» Une grande école philosophique, mais dont les arrêts ne sont pas néanmoins sans appel, a posé en fait l'existence exclusive de la matière, et a nié Tesprit. Si je ne m'abuse, il résulte, au contraire, des arguments divers dont je viens de donner une simple esquisse, que la seule réalité qui soit démontrable, c'est l'esprit ; que l'existence de quoi que ce soit en dehors de l'esprit est une pure hypothèse, et une hypothèse à jamais impossible à vérifier ; et qu'enfin, si la matière existe, elle ne peut èlre supposée d'une autre essence que l'esprit, et autrement que comme sa manifestation objective. Il n'y a donc pas lieu de se trop alarmer quand nous entendons M. Renan nous déclarer sur un ton magistral et péremptoire que sentir, comprendre, aimer, vouloir, sont des produits éphémères et contingents de la matière, et que la pensée n'est autre qu'une sécrétion du cerveau ; car, pour peu que le poids de toutes les données de l'expérience, de toutes les inductions de l'analogie et de toutes les probabilités réunies doive remporter dans la balance de notre jugement sur une affirmation de cet écrivain, il faut reconnaître qu'il est tombé dans la plus grave de toutes les méprises, qu'il a pris la fin pour le principe, le mobile pour le moteur, la résultante pour la composante, l'effet pour la cause !

» Mais n'est-il pas une synthèse à constituer des deux résultats théoriques généraux auxquels cette dissertation nous a conduits? Je le croirais presque. Monsieur, et voici comment je l'indiquerais en quelques traits :

» I. Il n'existe qu'une première essence, qu'un principe et qu'un moteur premiers dans l'univers, c'est la force consciente ;

principe formateur unique , mais elle est également opposée au monisme matérialiste et au dualisme des spiritualistes. Ma grande thèse ontologique a été reprise en sous-œuvre dans plusieurs publications ultérieures, et appuyée de considérations nouvelles. Voir notamment Essais de Physiologie philosophique, p. 531, et Ontologie et Psychologie physiologique, aux chapitres : La métaphysique dans les sciences; Une erreur spiritualiste ; L'ontologie de M. TcUne;La psychologie de Fourier ; L'Ame devant la science; Le Panthéisme; Création et finalité.

c'est une force constituée par les propriétés de sentir, de penser et de vouloir, et, pour employer un terme consacré par Tusage, c'est l'âme, ce sont les âmes, et tout ce qui se manifeste en est, ou en est formé ;

» II. L'âme, élément et moteur universels, est elle-même sa loi, et cette loi, adéquate à la raison, est une loi absolue et inviolable des choses, c'est la loi rationnelle, c'est la mathématique, c'est le logos « qui était au commencement, qui était en Dieu et qui était. Dieu , suivant la remarquable formule de saint Jean :

'Ev Tfl dpx^ fjv 6 X^YOç, xal 6 X^yoç fjv icpôç t6v 6e6v, xal 6 X^YOç fjv 6 Btéç ;

» m. Toutes les âmes sont essentiellement égales : elles diffèrent seulement dans leurs manifestations actuelles, et cette différence extrinsèque tient tout entière au mode d'agrégation et à rimportance fonctionnelle des agglomérations organiques ou organismes dont elles sont respectivement, et pour le temps actuel, les centres directeurs ;

» IV. Les organismes, distribués par ordres progressifs d'après leur développement et leur importance, forment une hiérarchie qui s*étend à l'infini, et dont toute âme est appelée à occuper successivement tous les degrés.

» J'ai trop de respect pour la dignité des sciences certaines, que je m'honore de cultiver, pour présenter ces propositions autrement qu'à titre d'hypothèse ; mais j'ai cru devoir appeler les méditations des penseurs sur cette hypothèse, parce qu'elle m'a semblé posséder à un plus haut degré qu'aucune autre l'avantage de s'accorder tout à la fois avec l'universalité des connaissances acquises, avec la raison et avec le sentiment. On peut la résumer avec une heureuse concision dans un bel aphorisme que j'ai déjà eu le plaisir de citer ailleurs : « Tout

» A MÊME ORIGINE ET MÊME DESTINÉE; QUI SORT DE LA, SORT 9 DE LA LOGIQUE (1). «

» La position de la science dans la question religieuse étant Tun des points principaux de ce débat, permettez, Monsieur, que je termine ma longue lettre par un mot sur ce sujet.

» Pour obtenir la satisfaction de ses légitimes besoins, l'animal est tenu de conformer son activité aux rapports naturels établis entre lui et le monde ambiant. Mais, tandis que les espèces inférieures, dirigées par une sorte de savoir inné, se placent spontanément dans ces conditions, l'homme, faiblement éclairé par rinstinct et d'une organisation d'autant plus exigeante qu'elle est plus riche, ne peut atteindre le même résultat que par un long et laborieux apprentissage, que par un immense travail préparatoire. Ainsi, avant de pouvoir adapter sa conduite aux lois de la nature, c'est-à-dire avant de pouvoir réaliser pleinement son état normal, sou état de bonheur, il doit découvrir ces lois, les préciser, les formuler, les systématiser ; il faut, en un mot, qu'il constitue la science pure. Mais ce n'est pas tout : pour tirer de ces notions préalables les conséquences pratiques qui en sont le fruit, il lui reste encore à créer un ensemble de procédés artificiels appropriés à cette fin, il doit faire la science appliquée.

» Or, dès le principe, l'homme se trouva, à tort ou à raison

(1) Cette sentence, qui figure comme épigraphe dans le titre de mon premier grand ouvrage, rELECTRODYNAMisiiB VrrAL, fût empruntée par moi à J.-A. Durand, mon père. Cet homme, que ses collègues de la Société impériale et centrale d'Agricult are de France qualifièrent de grand agriculteur^ en recevant la nouvelle de sa mort (voir Bulletin des séances de la Société, année 1869, p. 670), aurait conquis le titre de grand savant et de grand penseur si au lieu de se confiner dans Tagriculture ses haute9 facultés avaient pu s'exercer sur un autre théâtre.

profondément imbu de la croyance en son immortalité et en Texistence de volontés surhumaines ayant pouvoir et mission d*influer sur ses destinées, non seulement durant la courte période de « cette vie », mais pendant la durée sans bornes d'une vie future. On comprend dès lors que sa préoccupation la plus vive et la plus constante ait été de connaître et de déterminer sa véritable condition vis-à-vis de ces puissances supérieures et vis-à-vis du mystérieux avenir qui l'attendait, afin de se mettre à même de régler ses actions en conséquence.

» Ainsi se présente la question religieuse dans ses termes primitifs et les plus simples, sous le double aspect de l'intérêt spéculatif et de l'intérêt pratique, et tel est le problème capital dans lequel Timportance de la science dut se concentrer presque en entier. Quels prodigieux efforts l'esprit humain n'a-t-il pas faits pour le résoudre ! Mais ici comme partout, et bien plus qu'ailleurs, Tobservation ne fournissait d'abord que des données insufSisantes. Cependant la société humaine avait un besoin urgent à satisfaire : elle ne pouvait se passer d'une foi, car elle ne pouvait se passer d'une règle de conduite, car, en un mot, elle ne pouvait se passer de vivre ; et celte foi, renonçant à obtenir de l'expérience et du raisonnement une base de certitude, se donna pour base l'hypothèse. Une religion conjecturale fut donc constituée, et ses enseignements imprimèrent leur type à tous les autres enseignements, à toutes les opinions, à toutes les mœurs, à toutes les pratiques, à toutes les institutions, à l'organisation sociale toute entière.

» Mais, tandis que la science positive, entièrement formée de vérités démontrables, possède une vie propre et indestructible, une doctrine qui est un amas d'hypothèses et de prescriptions arbitraires ou empiriques, a une existence purement factice et précaire ; par conséquent, le système religieux, et avec lui le système social dont il est l'âme, étant formés de ces éléments sans cohésion et sans consistance, l'intervention d'une force étrangère pouvait seule empêcher leur dissolution. La démonstration refusant son appui, on s'appuya donc sur Vauioriié; l'axiome et le théorème faisant défaut, on mit à leur place le

dogme. Bientôt la masse des esprits^ façonnée à donner son adhésion implicite à tout ce qui lui était affirmé comme certain, apprit à se passer de convictions raisonnées^ et dès lors toutes les croyances, aveugles et passives, devinrent des superstitions.

» Cependant Tesprit philosophique ou scientifique, c'est-àdire Tesprit d'examen critique, l'esprit de recherche expérimentale et rationnelle, ne tarda pas à combattre le dogmatisme sur ses domaines ; après une lutte longue et acharnée, la science règne aujourd'hui sans partage et sans conteste sur toutes les provinces de la physique générale, et Ton sait à quel point son heureuse influence les a fécondées. Mais jusqu'ici la philosophie positive a vainement tenté de pousser plus loin ses conquêtes, et son obscur adversaire, fortement retranché dans Tordre moral, brave tous les assauts et semble devoir rester le maître de ce dernier joyau de sa couronne, qui en est en même temps le plus beau, le plus précieux.

» Est-ce à dire que la vérité soit scindée en deux parts, dont Tune, et celle précisément qui nous intéresse et nous importe le plus, serait de sa nature inaccessible à Tintelligence ? Non, réchec de la philosophie n'atteste aucune incapacité radicale, aucune incompétence naturelle de l'esprit humain ; car l'esprit étant lui-même le moule de tout ce qui existe, il n'est rien qu'il ne soit capable de contenir, d'embrasser, il n'est aucune question qui ne soit justiciable de son tribunal. Où sont donc les écueils auxquels ont échoué de si nombreuses et de si puissantes tentatives ? Je crois pouvoir signaler les principaux.

» On compare souvent l'ensemble des connaissances humaines à un édifice. C'est effectivement un édifice, et il est formé en outre de plusieurs étages superposés dans un ordre logique qu'il n'est pas possible d'intervertir. Or, les philosophes avaient à peine jeté les premiers fondements de la science, qu'ils entreprenaient d'en élever les combles. En effet, s'il nous eût paru absurde qu'on eût voulu construire la mécanique, la physique et la chimie avant d'avoir fondé les mathématiques, et ériger la physiologie avant d'avoir constitué toutes ces connaissances élémentaires, devons-nous juger avec moins de sévérité la pré-

tenlion d'édifier les sciences morales avant d'avoir solidement établi tous les degrés intermédiaires de la physique inorganique et de la physique des corps vivants ?

» Cependant, ce grand travail préliminaire a été fort avancé par les découvertes faites depuis un siècle, et bien qu'il doive se poursuivre encore, il peut offrir déjà de nombreux et solides points d'appui aux connaissances de l'ordre supérieur destinées à former le couronnement de l'œuvre. Une nouvelle situation est donc faite à la philosophie; mais elle montre trop peu d'empressement à en profiter. D'une part, les philosophes littérateurs continuent de suivre les errements des anciens, comme si la physique et l'histoire naturelle n'avaient pas fait un pas depuis Âristote et Platon. S*exagérant la merveilleuse puissance de la logique, dont il est juste de dire qu'eux seuls ont approfondi les secrets, ils semblent chercher dans cet instrument lui-même les matériaux qu*il est seulement destiné h mettre en œuvre. lis s'évertuent donc à travailler dans le vide, bâtissant, démolissant et reconstruisant sans cesse les mêmes sjstèmes de chimères. Que dis-je ? la plupart d'entre eux semblent même ne pas se douter qu'une dépendance, qu'une connexion quelconque rattache Tobjet de leurs investigations aux connaissances déjà constituées. D'un autre côté, les adeptes de la philosophie scientifique ou positive ne se montrent guère plus sages ni plus heureux.

» Sans doute, ceux-ci professent les principes d'une méthode beaucoup plus sûre ; mais, habitués jusqu'ici à n'appliquer les procédés analytiques qu aux faits de l'ordre matériel, c'esi-à-dire à des faits susceptibles d'être appréciés par les sens, ils se trouvent tout déroutés en présence des phénomènes de la nature intangible. Alors, comme s'ils ne pouvaient se résoudre à confesser leur inexpérience en face de ces problèmes nouveaux, ils prennent le parti de les déclarer « extra-scientifiques », c'est-àdire nuls et non avenus, et ils n'hésitent pas à demander l'ordre du jour pur et simple sur tout un monde de questions qui ont eu jusqu'ici le privilège de passionner les plus fortes intelligences et de tenir en suspens la conscience de l'humanité entière.

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» Je le répète, par les progrès immenses qu'elle a effectués dans Texploratioû de la matière, la science certaine se trouve portée dès à présent sur les confins du monde moral : l'abîme qui la séparait de cette région mystérieuse est maintenant comblé, et elle n'a plus qu'un pas à faire en avant pour entrer dans ce champ de merveilleuses découvertes dont elle se croyait à jamais exclue. Que les savants se décident donc à attaquer les problèmes qu'ils ont maintenant devant eux ; car ces problèmes, tout étranges et tout inabordables qu'ils semblent au premier abord, ne sont en réalité que la continuation naturelle et non interrompue des derniers problèmes résolus, et leurs solutions, préparées d'avance par toutes les solutions antérieures, sont destinées à former avec celles-ci une grande et unique chaîne de vérités.

» Oui, que les savants cessent de s'obstiner à n'ouvrir les yeux que sur une des deux grandes faces de la nature ; que leur programme, jusqu'ici incomplet de moitié, s'étende, pour le remplir, sur le cadre tout entier de la science intégrale ; que dans chacun des casiers une vérité positive, une vérité réelle et féconde, prenne la place de l'erreur usurpatrice, et alors le dogmatisme et la superstition, privés de leur dernier refuge, seront bien forcés de disparaître. Mais, tant qu'on se contentera d'attaquer le faux sans produire le vrai, de récuser les question;^ qu'on ne peut résoudre, de nier les difficultés qu'on ne peut vaincre, de condamner les besoins qu'on ne peut satisfaire, et de se retrancher dans un système de stériles diatribes qui sont une preuve d'impuissance, le dogmatisme et la superstition continueront à vivre et à fleurir, car la masse des esprits aimera toujours mieux être trompée par l'illusion que d'être désespérée par le néant.

» Un résultat assurément bien triste! Cependant, vous l'avouerai-je ? le résultat contraire m'attristerait encore plus. Ne nous y trompons pas, et surtout ne vous y trompez pas, vous, Monsieur, dont la haute influence entraîne une si grave responsabilité : la superstition n'est pas seulement dans la religion, la superstition ^t encore à la base de la société civile.

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comme elle a été longtemps et comme elle est toujours plus ou moins au fond de Torganisation de la plupart de nos grands Etats civilisés.

» En efifet, Monsieur, osons nous demander ce que c'est que la morale courante, la morale reconnue, devant laquelle M. Renan s'est incliné avec le respect qu'il professe d'accorder exclusivement aux choses marquées du sceau de Tautorité scientifique. Oui, nous devons le reconnaître et le confesser ouvertement, cette morale est encore une superstition, c'est-àdire une foi qui n'est pas raisonnée, une aveugle routine, aveuglément acceptée, aveuglément respectée, aveuglément transmise. Est-il donc un seul de nos préceptes moraux les plus incontestés qui ne fût contestable? En est-il un seul que M. Renan fût capable d'étaycr d'une démonstration scientifique ?

» Or, qu'il y songe, cette superstition morale, qui est le ciment de notre société, lire elle-même toute sa force de la superstition religieuse. M. Renan, il est vrai, nie avec énergie celte filiation et cette dépendance ; vaines négations , vains efforts! Il en est réduit à nous citer, pour preuve, le serment, consacré, nous dit-il, par les lois civiles indépendantes et purgées de tout dogmatisme religieux. Oui, M. Renan veut que le serment soit honoré par l'Etat, et cela après avoir mis au rebut, « parmi les fables les plus absurdes », la croyance à l'immortalité, et à l'existence dans l'univers « d'une volonté supérieure à celle de l'homme » I Comment ce critique si sagace n'a-t-il donc pas vu que s'il pouvait réussir à nous convaincre, le serment cesserait, dès cet instant, d'avoir pour nous aucune valeur, et ne serait plus qu'un contre-sens ou' une dérisoire simagrée ?

» Je le répète avec la certitude de ne pouvoir être réfuté, l'enseignement moral sur lequel reposent toutes les lois de notre civilisation, n'est fondé ni sur la démonstration, ni sur l'évidence ; il n'a donc jusqu'ici aucune sanction rationnelle, et mise à part la sanction factice , précaire, toujours révocable, qu'il

IBS LE MERVEILLEUX SCIENTinQUE

puise dans les conventions et les habitudes, il n*a, dans la conscience humaine, d'autre point d'appui que lautorité de la doctrine théologique dont il dérive. De là je conclus que, si les attaques purement négatives que Téminent professeur du Collège de France dirige avec tant d'ardeur contre le dogmatisme religieux parvenaient à ruiner cette puissance dans le cœur des hommes, M. Renan aurait ruiné du même coup le prestige de la morale et rompu le lien des sociétés.

» Cependant, à côté de cet écueil, il s'en trouve un autre que je ne me dissimule pas davantage. Si le dogmatisme et la superstition théologiques sont l'appui qui maintient debout la société, ils sont en même temps une barrière qui arrête sa marche en avant ; et cette barrière, qui ne veut plus reculer, doit être brisée, sinon tout viendra se briser contre elle. En effet. Monsieur, convenez-en, entreprendre d'enraciner dans le cœur des hommes et dans les entrailles de nos institutions terrestres le respect du bon sens, du droit, de la liberté, de la dignité, les principes de la solidarité et de la réciprocité universelles, tant que la conscience populaire continue à livrer le gouvernement des cieux à des principes tout différents... c'est une chimère !

» Les esprits qui, dominés par l'instinct de conservation, ont pris parmi nous la tâche de léguer intactes à l'avenir les choses du passé, et de les défendre contre toute influence modificatrice, ont bien compris qu'une logique inexorable enchaîne toutes les questions qui agitent l'humanité à une question radicale et suprême; et alors, avec le sens pratique le plus judicieux, ils ont fait des murailles de l'Eglise un rempart à leur société. Partisans du progrès, cessons de faire preuve d'une moindre intelligence pour les intérêts d'une cause meilleure, et, en face de la devise de nos antagonistes, écrivons sur notre drapeau :

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