HORS DE LA MORALE ET DE LA RELIGION SCIENTIFIQUES, PAS DE SALUT
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Ne pouvant, faute de loisir, comme je m'en suis excusé plus haut, donner à ce chapitre toute l'étendue que comporterait l'importance spéciale du sujet, je vais tâcher de condenser en quelques lignes ce qui me reste d'essentiel à dire.
Ceux qui prennent les noms^ plus ou moins synonymes, plus ou moins contraires, d'Occultistes et de Spirites, affichent tous l'ambition de moderniser et de scientifier le vieux spiritualisme religieux en lui donnant pour base la démonstration expérimentale. Mais en réalité ils pratiquent une méthode qui relève moins de la science que de la religion. Ils professent en effet des croyances qui sont loin de se limiter à ce qui est actuellement prouvé. Séduits par l'hypothèse, ils la convertissent trop volontiers en articles de foi, et tombent ainsi, peut-être à leur insu, à l'état de sectaires ayant un credo à lendroit duquel le croyant se montre d'autant plus intraitable qu'il l'a plus aveuglément adopté.
D'un autre c6té, des savants, ou prétendus tels, qui se flattent d'avoir le monopole du véritable esprit scientifique, justifient tout aussi mal leur prétention en niant de parti pris et les yeux obstinément fermés tout ce qui est mis en avant par les adeptes de l'occulto-spiritisme.
En matière de merveilleux, les premiers croient trop, ou du moins avec trop peu de critique, et les seconds s'enferment dans une incrédulité têtue qui n'est pas moins contraire à la saine raison et à la manifestation de la vérité.
Entre ces deux partis, adversaires inconciliables, un troisième se place, qui seul, il me semble, représente fidèlement l'esprit de la science et sert intelligemment ses intérêts. Le noyau en est formé de ces quelques physiologistes, pathologistes, physiciens et psychologues de marque, non moins distingués par leur savoir reconnu que par leur courage, qui principalement en France et en Angleterre, en Italie et en Allemagne, se sont donné la mission de tirer au clair les choses réputées miraculeuses, et cela en les soumettant à un examen sérieux, patient, approfondi, et entouré enfin de toutes les garanties d'un contrôle rigoureusement scientifique.
Ces contrôleurs sévères et en même temps impartiaux devaient se préoccuper sans doute avant tout, et par-dessus tout, de vérifier les faits signalés ; cependant, malgré leurs tendances trop exclusiveraeut expérimenlalistes peut-être, il leur était difficile de ne pas considérer les théories de ces faits ayant cours parmi les adeptes, et de ne pas au besoin ea proposer de nouvelles qui seraient jugées par eux préférables.
Or, il est arrivé ceci : c'est que nos enquêteurs ayant commencé leurs recherches, comme il était logique, par ce que Tocculto-spiritisme nous offre en fait de prodiges de moins inacceptable et de plus simple, les conclusions théoriques qu'ils ont tirées de ces premières observations se sont montrées de plus en plus inadéquates à mesure que Tobservateur s'élevait, en montant Téchelle du merveilleux, d'un ordre de phénomènes relativement compréhensible et naturel, à un ordre plus extraordinaire, plus prodigieux, plus ouvertement en désaccord avec les lois reconnues de la nature. Mais les savants explorateurs ont promis de s'incliner jusqu'au bout devant la souveraineté du Fait, et en conséquence de proclamer vrai tout ce qui leur aura été démontré orai, sans réserve, sans restriction aucune, quelque violence qu'ils aient à faire pour cela aux préjugés de leur éducation scientifique et autre. Ils tiendront parole, nen doutons pas !
Le phénomène spiiile de l'écriture automatique a concentré d'abord toute ratlcniion de nos scrutateurs. La main d'un médium, armée d'un crayon ou d'une plume, est posée sur une feuille de papier blanc. Bientôt elle se met en mouvement, elle écrit, et la page est remplie. L'écrit ainsi obtenu a un sens, il est lisible et intelligible. Cependant le médium assure — et on peut avoir la preuve qu'il dit vrai — que pendant toute la durée de cet exercice graphique sa main a été insensible, qu'elle n'a pas été actionnée par sa volonté, et que les pensées ainsi rendues n'émanaient pas de son esprit; que, en un mot, il est resté, depuis le commencement jusqu'à la fin, totalement inconscient de l'opération en apparence intelligente et volontaire dont sa
main a été Tinslrument. Un tel phénomène est tombé aujourd'hui dans le domaine public, pour ainsi dire, tant il se produit avec facilité, et en contester la réalité n'est plus possible.
Pour les tenants du spiritisme, ce fait atteste Tintervention d'un esprit, c'est-à-dire de Fâme d'un défunt revenant de Vautre monde (qui peut bien n'être pas situé fort loin de celui-ci), lequel s'est momentanément substitué à Tâme du vivant pour animer sa main et s'en servir à sa place.
Cette hypothèse spirite a été tout d'abord déclarée absurde, et écartée avec un profond dédain, par des physiologistes d'un matérialisme radical comme MM. les professeurs Ch. Richet, de la Faculté de médecine de Paris, et Lombroso, de la Faculté de médecine de Turin ; et par des philosophes rationalistes tels que MM. les professeurs Pierre Janet, de l'Université de France, Gurney, Podmore, Myers, de l'Université de Cambridge, etc. Ces savants sont tombés tous d'accord pour s'expliquer l'étrange phénomène physio-psychologique en le ramenant à la loi des actes réflexes ordinaires, dont il ne serait qu'une expression exagérée. De là sont nées les doctrines de l'inconscient, du subconscient, et de la conscience subliminaire, dont il a été longuement question dans un autre chapitre. Le prodige de l'écriture automatique perdait ainsi de son merveilleux, et rentrait tant bien que mal dans la physiologie et la psychologie naturelles.
Mais bientôt M. Charles Richet se voit en présence d'une forme du phénomène toute nouvelle : la plume inconsciente du médium révèle les plus secrètes pensées des assistants ; et ces assistants, d'autre part, font écrire cette même plume —toujours tenue par le médium — sous leur dictée tacite; c'est-à-dire qu'ils lui font écrire ce qu'ils veulent, rien qu'en pensant les idées qu'ils désirent lui faire exprimer, et bien que ces idées et cette intention ne se soient préalablement manifestées par aucune parole, par aucun gesie, par aucun signe sensible quelconque.
Devant cette nouvelle propriété de l'état o médianimique », la physiologie des mouvements réflexes, même avec le renfort
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de rinconscient, du subconscient, et du conscient subliminaire, doit se reconnaître incompétente, absolument incompétente; et alors il faut bien recourir à une autre hypothèse, celle d'un agent invisible de communication intercérébrale, c'est-à-dire d'une force nouvelle, mystérieuse, occulte, que chacun baptise à sa manière, Tun la nommant « psychique », un autre « ecténéique », un troisième « télépathique ».
Cependant, nos savants n'étaient pas au bout de leurs étonnements et de leurs embarras. Voici maintenant que la main du médium s'avise d'écrire au nom de prétendus décédés, qui donnent au bas leur signature, avec leur dernière adresse dans ce monde. Ils entrent dans des détails circonstanciés et précis sur leur personne, leur vie, leur famille, et, vérification faite, tous ces détails se trouvent exacts, bien qu'ils /uaseni ignorés du médium et de toutes les personnes présentes /
La force psychique, ecténéique, télépathique, etc., est sans doute une hypothèse nécessaire et légitime pour se représenter le mécanisme des étranges communications dont il s'agit. Mais si par là on peut s'expliquer vaguement la transmission de la pensée, c'est tout : vouloir attribuer à cet hypothétique agent physique la conception de la pensée, serait tout aussi peu raisonnable que d'envisager l'électricité télégraphique comme le rédacteur même du télégramme. Donc les messages écrits par la main du médium, qui relatent exactement tout un enchaînement de faits particuliers ignorés de lui et de son entourage, et dont aucun vivant connu ne se reconnaît l'envoyeur, supposent inéluctablement, ce semble, un correspondant occulte dont il reste à établir la qualité
Mais arrivons sans plus attendre aux articles qui constituent le comble du stupéfiant et du renversant, c'est-à-dire de Vabsurdité et de Vinsanitéy dans cette inconcevable et inimaginable exposition de la thaumaturgie spirite.
Ici nous laisserons parler nos maîtres eux-mêmes. Le document qu'on va lire est extrait des A nnales des sciences psychiques du docteur Dariex, n° de janvier-février 1893 ; il a une portée tellement considérable au point de vue de la question qui nous
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occupe, qu'on ne peut hésiter à lui donner place ici, malgré sa longueur :
RAPPORT DE LA COMMISSION Réunie à Milan pour Vétude des Phénomènes psychiques.
Prenant en considération le témoignage du professeur Cesare Lombroso au sujet des phénomènes médianimiques qui se produisent par l'intermédiaire de M"® Eusapia Paladino, les soussignés se sont réunis ici, à Milan, pour faire avec elle une série d'études en vue de vérifier ces phénomènes, en la soumettant à des expériences et à des observations aussi rigoureuses que possible. Il y a eu en tout dix-sept séances, qui se sont tenues dans l'appartement de M. Finzi (rue du Mont-de-Piélé) entre 9 heures du soir et minuit.
Le médium invité à ces séances par M. Aksakof fut présenté par le chevalier Chiaia, qui assista seulement à un tiers des séances, et presque uniquement aux premières et aux moins importantes.
Vu rémotion produite dans le monde de la Presse par l'annonce de ces séances, et les diverses appréciations qui y furent émises à l'égard de M"® Eusapia et du chevalier Chiaia, nous croyons devoir publier sans retard ce court compte rendu de toutes nos observations et expériences.
Avant d'entrer en matière, nous devons faire immédiatement remarquer que les résultats obtenus ne correspondent pas toujours à notre attente. Non pas que nous n'ayons en grande quantité des faits, en apparence ou réellement importants et merveilleux ; mais, dans la plupart des cas, nous n'avons pu appliquer les règles de l'art expérimental qui, dans d'autres champs d'observation, sont regardées comme nécessaires pour arriver à des résultats certains et incontestables.
La plus importante de ces règles consiste à changer l'un après l'autre les modes d'expérimentation, de façon à d^ager la vraie cause, ou au moins les vraies conditions de tous les faits. Or, c'est précisément à ce point de vue que nos expériences nous semblent encore trop incomplètes.
Il est bien vrai que souvent le médium, pour prouver sa bonne foi, proposa spontanément de changer quelque particularité de l'une ou de l'autre expérience, et bien des fois prit lui-même l'initiative de ces changements. Mais cela se rapportait surtout à des circonstances indifférentes en apparence, d'après notre manière de voir. Les changements, au contraire, qui nous
semblaient nécessaires pour mettre hors de doute le vrai caractère des résultats, ou ne furent pas acceptés comme possibles par le médium, ou, s'ils furent réalisés, réussirent la plupart du temps à rendre Texpérience nulle, ou au moins aboutirent à des résultats obscurs.
Nous ne nous croyons pas en droit d'expliquer ces faits à j'aide de ces suppositions injurieuses que beaucoup trouvent encore les plus simples, et dont les journaux se sont faits les champions.
Nous pensons, au contraire, qu'il s'agit ici de phénomènes d'une nature inconnue, et nous avouons ne pas connaître les conditions nécessaires pour qu'ils se produisent. Vouloir fixer ces conditions de notre propre chef serait donc aussi extravagant que de prétendre faire Texpérience du baromètre de Torricelli avec un tube fermé en bas, ou des expériences électrostatiques dans une atmosphère saturée d'humidité, ou encore de faire de la photographie en exposant la plaque sensible à la pleine lumière, avant de la placer dans la chambre obscure. Mais pourtant, f^n admettant tout cela (et pas un homme raisonnable n'en peut douter), il n'en reste pas moins vrai que l'impossibilité bien marquée de varier les expériences, à notre guise, a singulièrement diminué la valeur et l'intérêt des résultats obtenus, en leur enlevant, dans bien des cas, cette rigueur de démonstration qu'on est en droit d'exiger pour des faits de cette nature, ou plutôt à laquelle on doit adirer.
Pour ces raisons, parmi les innombrables expériences effectuées, nous passerons sous silence ou nous mentionnerons rapidement celles qui nous paraîtront peu probantes, et à l'égard desquelles les conclusions ont pu facilement varier chez les divers expérimentateurs. Nous noterons, au contraire, avec plus de détails, les circonstances dans lesquelles, malgré l'obstacle que nous venons d'indiquer, il nous semble avoir atteint un degré suffisant de probabilité.