‹ Le mesmérisme à ToulouseChapitre 5 sur 8 · C. F. S. de Saint-Simon de Sandricoîirt · texte numérisé non relu

C. F. S. de Saint-Simon de Sandricoîirt

Evêque d'Agde

A la Présidente du Bourg

De la même famille que le fameux auteur des Mémoires, Mgr de Saint-Simon (i) es,t un prélat lettré, spirituel, gentilhomme et vertueux. Sa maladie (2) et son attachement au petit diocèse d'Agde l'empêchèrent d'occuper un siège plus important. Sa riche bibliothèque était connue dans tout le Midi et sa science s'imposait à l'attention des Académies de la capitale.

Ami intime des du Bourg, il correspond fréquemment avec la Présidente, appréciant les événements, les idées et les hommes avec une compétence et un bon sens incontestés. A propos de quelque criminel dont elle ne veut pas la mort, l'évêque s'explique sur le droit d'asile.

(i) Charles-François-Siméon de Saint-Simon de Vermandois de Rouvroy de Sandricôurt, né à Paris en 1727, fut sacré évêque d'Agde en 1759; il dota son diocèse d'un nouveau Bréviaire et d'un nouveau Missel. En 1785 il fut élu membre de l'Académie des Inscriptions et Belles Lettres de Paris. A la Révolution, il se retira à Paris, fut emprisonné et mourut sur l'échafaud, le 26 juillet 1794. (Cf. Michaud : Biographie Universelle t. 87, p. 433; Magasin Encyclopédique, 1808, t. V. p. 377.)

(2) Tourmenté par l'asthme.

- ii3 — Montpellier, ii décembre 1774 (i).

L'Eglise ne doit point, Madame, recevoir le rebut du monde, et moins encore celui des méchants. Il est vrai que jusqu'«\ ces derniers temps, elle offrait un asile aux plus grands criminels qu'on ne pouvait pas arracher du lieu saint lorsqu'ils s'y étaient sauvés. Mais cet abus, tout fondé qu'il était sur le respect de la religion et de la Divinité, était un abus : on l'a abandonné en France.

Ainsi donc, en reprenant dans leurs mains la balance de la justice, les dépositaires doivent en faire un premier acte en jugeant, suivant les lois, un coupable de concussions, vexations, trahisons, friponneries, intrigues déshonorantes pour son état, etc.

Vous souvient-il du supplice que les bons Gaulois du temps de César faisaient souffrir à ceux qui étaient convaincus, ou de trahison, ou de poltronnerie? C'étaient les deux crimes qu'il avaient le plus en horreur. L'homicide, ni le vol n'étaient pas punis si sévèrement; on pouvait se racheter en payant. Mais les traîtres et les poltrons étaient enterrés tout vifs dans un tas de boue, de manière pourtant que leur tête était dehors. On y laissait expirer ces misérables gardés à vue pour les empêcher de sortir.

0 II assistait aux Etats Ju Languedoc,

Si c'est là l'espèce de soutane, ou d'habit noir que vous voulez donner à celui qui est aussi distingué en trahison qu'en poltronnerie, j'y consens bien. Mais convenez que cette idée n'est pas si sotte pour des peuples qu'on ne soupçonne pas d'avoir été éclairés; ce n'est pas si barbare pour des Barbares.

Mille compliments pour moi à M. du Bourg, et au signor Cavaliero Italiano, ed a la slgnora, ed a tutti li figlioli.

On vient de me dire que M. de Bonrepos vient d'arriver avec trois de ses filles; je vais les chercher et parlerai de vous, excellente femme, que j'aime de tout mon cœur, et pas encore assez.

t L'Ev. d'Agde.

La marquise de Livry

A la Présidente du Bourg

A Paris, ce i4 janvier 1775.

Je commence, ma chère Présidente, par vous dire qu'à force de bonté, si on suivait vos avis, on finirait par ne punir personne.

Vous trouvez extraordinaire qu'un homme (fui m'a

volé 20.000 francs, qui depuis quatre ans est accoutumé à passer toutes ses fantaisies, juqu'à avoir des carrosses de remise, vous trouvez extraordinaire que je lui laisse sa liberté pour qu'il aille voler et assassiner tout le monde? Croyez-vous qu'il soit bien malade d'être à Bicêtre où il est habillé et bien nourri? Les personnes qui vous ont fait un récit de la façon dont on y est traité vous en ont rendu compte sur ce qu'ils en ont entendu dire à tous les coquins qui sont là.

Je n'ai point voulu faire pendre mon laquais, parce qu'il me paraît affreux d'ôter la vie à quelqu'un : cet homme-ci ayant une femme et des enfants, c'était perdre toute la famille. Il y a longtemps qu'on ne veut plus embarquer pour les Iles tous les mauvais sujets de France. Je ne sais pas encore si je puis faire embarquer le mien, vu que je répondrai de tous les crimes qu'il pourra commettre dans ce pays-là...

Louis XVI

^u Président du Bourçr

Mons. du Bourg père, je vous fais cette lettre pour vous dire de vous trouver à Toulouse, le douze du mois

prochain pour y attendre mes ordres. Sur ce je prie Dieu qu'il vous ait, Monsieur du Bourg père, en sa sainte garde.

Ecrit à Versailles, le 20 février 1775.

Louis.

Phelypeaux,

Louis XVI

kAu Président du Bourg ^^^

Mons. du Bourg, je vous fais cette lettre pour vous (lire de vous rendre le if\ du mois prochain à huit heures du matin, en robe, dans la Grand'Chambre du Palais, à Toulouse et d'y attendre en silence mes ordres qui vous seront portés par mon cousin le Comte de Périgord. Grand d'Espagne, chevalier de mes Ordres, maréchal de mes camps et armées. Gouverneur de Picardie et commandant en chef en Languedoc, assisté du S. Guignard de Saint-Priest, mon conseiller d'Etat ordinaire, que j'ai chargés de vous faire connaître mes intentions,

(i) Le conseiller du Bourg re(;evaii comme son père, les lettres (Je cachet.

voulant que vous ayez en ce qu'ils vous diront de ma part, la même créance que vous auriez en ma propre Personne.

Sur ce je prie Dieu qu'il vous ait, Mons. du Bourg, en sa sainte garde.

Ecrit à Versailles, le 20 février 1776.

Louis.

Phelypeaux.

Ce jour-là, i4 mars, eul lieu la réinstallation de l'ancien Parlement. La ville entière acclama les « Revenants ». Le soir l'archevêque donna un festin aux magistrats. On tira des feux d'artifice. Le vieux premier président de JNiquet avait jugé prudent de disparaître (i).

La Tresidetitc du 'Bourg

^ l'abbe Philippe

La situation de M. du lîourg devient perplexe, par su île de la suppression de la troisième Chambre des enquêtes, dont

(i) Il ne consentit, pourtant, à démissionner qu'en 1787 : il mourut en 1791, âgé de 102 an».

il était président. Il obtiendra le titre de conseiller d'honneur et une pension. Mais les négociations, à Toulouse et à Paris, ne dureront pas moins de deux ans. Bien qu'elle s'en alarme avec raison, Madame du Bourg n'en oublie pas ses œuvres do miséricorde : l'état de& prisons est si épouvantable!

A Toulouse, ce i/i avril 1775.

...Croiriez-vous, mon cher fils, que je m'avise de faire une bonne œuvre qui vaut mieux, à mon gré, que la conquête d'une province.»^ C'est de secourir des mal heureux que l'on met dans des prisons que l'on appelle le Dépôt. Si vous saviez les horreurs qui se commettent sous l'honnête piétexte de renfermer les mendiants, vous en frémiriez!

C'est à, Saint-Denis que sont ces misérables que l'on arrête du côté de Paris. Comme la cupidité est sans doute la même qu'ici, les crimes doivent être semblables. En peu de mots, voici ce que j'ai vu :

Dans des prisons sans air, on enferme des gens sans aveu : c'est-à-dire tous ceux qui ne sont pas bien habillés et qui passent d'une province à une autre pour travailler. Les auvergnats sont dans cet usage : aussi en a-t-on mis plusieurs dans cette horrible prison.

J'enverrai à M. de Castries, un morceau de pain que j'ai pris dans cet affreux séjour. Le roi paie pour qu'ils soient nourris, et ils ne le sont point : ils ne travaillent pas parce qu'on ne leur donne point d'ouvrage et qu'il n'y a dans leurs prisons, ni jour, ni air.

L'abbé de Colbert et moi y avons été. Je ne puis dire l'impression qu'a faite sur nous, l'état de ces malheureux

Je ne pense, ni ne puis penser à autre chose. Ce qui se passe ici, se passe sans doute dans tout le royaume. N'est-il pas odieux que chez des chrétiens, cet abus se produise, sans que personne ose élever la voix, parce que sous le nom sacré du roi l'on commet ces horreurs .^^ Il est impossible qu'il le sache. Le mystère qui a couvert cette iniquité annonce l'œuvre de Satan.

Il n'était pas permis d'entrer dans ces prisons, parce que les gardiens avaient intérêt à cacher ce qui s'y passait. Il était défendu d'en laisser sortir les malades à moins qu'ils ne fussent à toute extrémité. J'ai été sept jours à pouvoir faire sortir un homme mourant, de cet horrible lieu; et cependant il avait les certificats les plus amples des consuls et du curé de son village.

Si vous avez quelques connaissances qui puissent travailler à cette œuvre, employez les. M. de Vaudeuil ne la laisserait pas subsister longtemps ici.

Voyez M. l'Archevêque. Il a donné les ordres les plus précis pour vous faire donner le premier canonicat vacant, à Saint-Etienne, après le joyeux avènement. Je vais écrire à M. de Gastries pour le remercier des soins qu'il se donne pour l'affaire de votre père. Je lui dirai un mot du Dépôt; il en a un, à Lyon, sur lequel il a des droits. Ne pas empêcher le crime, lorsqu'on le peut, est y coopérer.

Vous me trouvez peut-être d'une morale trop sévère mais, dans ce moment, je pense de même.

Le Vicomte de Va^ès

ISiavigateiir

A la Prcsidcnte du Boiir

A côté des grands explorateurs, tels que Bou^ainville, Surville, Kerguelen qui découvraient, au bénéfice de la France, des contrées lointaines, le vicomte de Pages ne l'ait paa trop petite- figure.

Ce jeune Toulousain a parcouru le monde, traversé l'Amérique et les Indes, lorsqu'il regagne son pays, en décembre 1771. Les relations de notre Présidente, sa cousine, lui facilitent le bon accueil de la Cour, Reparti en 1770, en qualilé d'officier de marine, sous les ordres de Kerguelen, il navigue jusqu'aux terres australes.

Aussitôt débarqué, à son retour, il écrit à Mme du Bourg.

Brest, ce 17 septembre 1775.

.Madame,

J'ai déjà éprouvé que l'absence ne diminuait en rien vos sentiments pour moi, et je suis très persuadé que le voyage que je viens de terminer ne m'aura point effacé de votre souvenir ni de celui de toute votre famille.

J'étais avec M. de Qucrguelen destiné pour la déqou-

verte des terres australes. Quoique ce voyage n'ait pas été aussi beau que je l'attendais, il est cependant intéressant.

J'ai vu le cap de Bonne-Espérance et examiné les mœurs des Hottentots. J'ai ensuite été aux Iles de France et de Bourbon, et, de là nous avons découvert des terres australes, l'espace d'environ cinquante lieues de côte. Bien que nous y fussions dans la canicule, les vents impétueux, les neiges et les verglas, très souvent la brume et la pluie, nous ont empêché de faire un long séjour à terre. Un de nos canots n'a pu y aller qu'une journée. C'est un pays et un climat affreux que je ne puis comparer qu'au Groenland ou au Spitzberg.

Cela m'a d'autant surpris qu'il n'est situé que des 49 aux 5o degrés de latitude sud; sa longitude orientale est de 66 degrés. Je ne ferais point un pareil détail à une personne moins instruite que vous. C'est afin que vous voyez sur les cartes, que cette terre était absolument inconnue jusqu'à nous. M. de Querguelen avait découvert, il y a deux ans, dix lieues, ou environ, d'une autre côte voisine de la nôtre; mais elle n'est pas la même.

Nous avons eu les Anglais commandés par M. Cook pour rivaux de la découverte de cette terre. Mais il ne l'ont pas rencontrée; je ne sais comment ils ont fait leur compte. Leur navigation est beaucoup plus belle que la nôtre, mais, au fait, ils n'ont vu aucune terre nouvelle dans les mers australes, et c'était ce qu'ils cherchaient, lis étaient cependant partis d'Europe, une saison avant nous. Leur voyage est pourtant superbe par l'intrépidité de la navigation, s'il est comme les journaux publics le rapportent.

Je vous fais bien mon compliment sur le changement des affaires qu'a occasionné la mort du Roy. Je vous prie de dire mille choses à MM. du Bourg et de Rochemontès, et à Madame et vos demoiselles.

Nous avons, en outre, séjourné à l'Ile de Madagascar, et la connaissance de cette Ile et de ses peuples n'est pas indifférente.

Excusez le griffonnage et le peu d'ordre de cette lettre. Je suis très fatigué de ce voyage. J'espère qu'il sera le dernier, car je ne l'ai presque entrepris que par ordre de la Cour qui m'avait chargé de découvrir, par terre, si nous abordions. Cela n'a pas eu lieu et je crois que j'y ai perdu; mais, à vous dire la vérité, je m'en embarrasse peu, le climat était trop rude.

J'ai l'honneur d'être, avec l'effection la plus respectueuse, Madame, votre très humble et très obéissant serviteur.

De Pages (i).

(i) Né à Toulouse en 17^48. — Ce voyage ne fut pas le dernier : il devint capitaine de vaisseau, servit dans la guerre d'Amérique, se retira à Saint-Domingue où il fut égorgé en 1798, dans la révolte des esclaves. Il a publié un ouvrage : a Voyages autour du monde et vers les deux pôles, par terre et par mer, pendant les années 1767- 1776. )) Cf. Biographie Toulousaine, t. n, p. 3i5, 16.

C F. de Saint-Simon

Evéqiie d'Agde

A la Présidente du Boiirçr

Il sait qu'elle parle fort bien, et lui conseille d'aller en per sonne s'expliquer avec les ministres, pour résoiidre, selon ses vues, la question des charges du président du Bourg et de ses fils.

Paris, 9 avril 1776.

Je vous ai tout dit, Madame, en vous disant que .je n'avais aucune réticence. L'estime, l'attachement et l'intérêt, que vous m'avez inspirés, ont été mes seuls guides sur le conseil que je prenais la liberté de vous donner. Mon unique motif a été la certitude que j'ai du tort des absents, et de l'avantage immense de parler et faire ses affaires soi-même.

Vous ayant toujours vue et connue toute occupée des autres, et sans cesse obligeante, et de toutes manières, je me suis pressé d'être l'instrument de la Providence dans une occasion, 011 je lisais dans votre lettre que vous souffriez injustice : si elle est réparée, si du moins vous êtres assurée d'en sortir avec avantage, je cesse de vous exhorter à quitter votre poste où je sais que vous êtes on

ne peut pas plus nécessaire. Si, au contraire, vos affaires ne finissent pas, je dis toujours qu'en venant et parlant vous-même aux ministres, je crois bien que vous finiriez. Je le dis, parce que je sais que le Garde des Sceaux est droit et honnête, et que M. de Maurepas se porte volontiers à tout ce qui est juste.

Je ne doute point que ce ne soit à son voyage que le Président de B... (i), votre antagoniste, a dû son succès. Je vous offre toujours les mêmes facilités pour le moment oii vous croirez en avoir besoin.

Il faut cependant que vous sachiez que l'Archevêque de Toulouse qui serait un de vos principaux moyens est actuellement à Brienne, en Champagne, et pour deux mois.

Ce que je vous disais que votre présence déciderait tout d'abord le sort de Monsieur votre fils, n'est fondé sur aucune autre idée que celle de la décision prompte que vous recevriez du ministre, en lui parlant vousmême. On est aujourd'hui bien loin de penser aux augmentations de grade, à cause de la crise universelle du militaire. Chacun en tremble et attend son sort avec

impatience.... (2).

t UEv, d'Agde.

(i) De Belloc.

^2) La suite de cette lettre, publiée en partie par Dora du Bourg « MQr du Bourg, évêque de Limoges, n p. 19-20, est une critique serrée, éloquente des réformes de Turgot et des utopies sociales des économistes et des encyclopédistes ; elle présage des catastrophes prochaines. « Pour la crise du militaire » cf. Le comte de Sàint- Gennain et ses réformes (1775-1777). Paris 188/i. Le comte de Saint Germain était ministre de la Guerre,

Le Chancelier de Miromènil

A la Présidente du Bourg

Sans aller à Paris, la Présiidente obtient, en partie, satisfaction.

A Versailles, le 9 août 1776.

J'ai reçu, Madame, avec bien de la reconnaissance votre lettre du 29 juillet. Je sens tout le prix des choses obligeantes qu'elle contient. Le niérite de M. du Bourg eX sa naissance le rendent précieux à la magistrature et le Roy aurait fait une perte véritable, s'il ne l'avait pas attaché pour toujours au Parlement.

Recevez, je vous prie. Madame, les assurances sincères des sentiments avec lesquels je vous suis parfaitement attaché.

Miromènil.

— lafi —

Le Marquis de %ességuier

^ la Présidente du Bourc

Emmanuel de Rességuier, marquis de Miremonl, fils du président, ne sera lui-même avocat général qu'en 1779 et procureur général en 1788. 11 a 21 ans. Pour diverses raisons d'agrément et de cœur, le séjour de Rocliemontès l'enchante. On y soigne même la petite vérole.

Toulouse, 1776 (été).

Vous êtes, ma chère tante, le premier apôtre de Tinoculation, et c'est à vous que j'adresse nos plaintes. Voici déjà le onzième jour que je suis inoculé pour la seconde fois, et il n'a encore rien paru. Je n'ai espérance que dans la journée d'aujourd'hui, passé lequel terme je me fais réinoculer.

En vérité, j'en suis excédé. Et comme vous avez, ma chère tante, tout crédit sur cette maladie, que c'est vous qui Vavez mise en vogue à Toulouse, indiquez-moi les moyens de me la communiquer car jusqu'à présent nous sommes incompatibles. Me voilà bien avancé. Avec quel plaisir n'irais-je pas prendre vos avis moi-même, et il faut pour comble de malheur que nous soyons

aussi incompatibles : et je sens combien il est plus fâ cheux de l'être avec vous.

Le vicaire de Seilh vient ici et se charge de ma let tre. Je voudrais lui donner une cure, mais il n'en pleut pas dans ce pays-ci.

Comment se porte-t-on à Rochemontès? J'y suis souvent, je m'y transporte plus d'une fois par jour et je vous y vois sur le grand fauteuil, entourée de vos enfants. Mon oncle rôde à l'orangerie, à la cuisine, h la musique et tout le monde y est content. Je n'ai d'autr'^ plaisir que celui d'y penser et d'espérer malgré moi, que tout ceci finira heureusement.

Adieu, ma chère tante, soyez bien convaincue que personne ne vous est plus véritablement attaché.

Bien des respects à mon oncle, et pour le reste de la compagnie, mille amitiés.

Consultation.

Je ne me sens pas le plus léger mal à la tête. J'ai eu cependant ces jours-ci des douleurs sous les bras : ces symptômes ont disparu; mes plaies sont toujours enflammées et suppurent, et au milieu de tout cela je me porte à merveille.

Réponse à la consultation ci-dessus.

Claude de Saint-Martin

Le philosophe inconnu

A la 'Présidente du ^ourg

Le propagateur de Vllluminisme français a séjourné à Rochemontès, essayant de conquérir à ses doctrines philosophi ques l'esprit de la Présidente; mais, dans cette voie, il faul procéder par étapes; il y aurait imprudence à projeter d'un coup, toute la lumière. Et d'ailleurs, n'est-il pas profondément psychologique d'exciter le désir d'une intelligence féminine par l'attrait du mystère?

Toulouse, le 3 septembre 1776.

Madame,

Ne me trouveriez-vous point importun si j'osais vous demander un petit service qui est des plus importants pour moi? Ma confiance dans votre discrétion et dans vos bontés me donne cette hardiesse.

Voici ce dont il s'agit :

J'ai laissé dans un endroit de l'appartement que"J*oc-

ciipais à Rochemonlcs, le livre relié et manuscrit (i), que j'entrouvris et feuilletai, un jour, en votre présence. J'ai recoure à vous, Madame, pour le faire reveiiir dans mes mains; mais je ne sais comment vous dire qu'en passant par les vôtres, je voudrais que vous ne prissiez aucune communication des choses qu'il renferme. Je ne puis, assurément, ni ordonner, ni exiger que vous suiviez rigoureusement mes intentions, mais j'y suppléerai par les prières les plus instantes, et cela sera plus que suffisant pour ma tranquillité.

A présent, il faut vous dire. Madame, oii est positivement ce livre; car, n'ayant point d'endroit qui format à clef, je l'avais caché. Vous le trouverez dans le petit cabinet de ma chambre, à main droite, derrière le premier des tableaux et sur l'une des pierres avancées qui servent de support à ces tableaux.

Pardon Madame, des embarras que je vous cause et d'oser encore y mettre des conditions. Pourquoi êtes- \ous si obligeantes^ Voilà ce que c'est que de gâter ses enfants.

J'ai reçu réponse de Lyon pour l'objet qui me concernait particulièrement. Je ne suis pas extrêmement content de cette réponse mais ce n'est pas d'aujourd'hui que je connais les contrariétés. D'ailleurs ce ne serait pas

(i) Quel était ce livre manuscrit ? Ce n'était pas Des Erreurs ei de la Vérité paru en 1775. Peut-ôlre était-ce l'ouvrage intitulé : « Tableau naturel des rapports qui existent entre Dieu, Vhomnw i-t l^Univers », qui ne devait paraître qu'en 1782.

trop catholique de se fâcher dans de pareilles circonstances.

J'ai l'honneur d'être avec respect, Madame, votre très humble et très obéissant serviteur.

De Saint-Martin,

Piquer à ce point la curiosité de quelqu'un et le croire capable d'y résister, n'est-ce pas le plus bel éloge de la fermeté de son caractère?

Claude de Saint-Martin

k la Présidente du Tiourg

M™* du Bourg devient bientôt, pour Claude de Saint Martin, la (( mère unique » aimée et vénérée. Elle lui soumet ses difficultés et ^s craintes. Car cette femme chrétienne, instruite et forte, est faible par quelque endroit : elle se préoccupe des songes et redoute les sorts.

Paris, le 20 novembre 1776.

...Est-ce tout de bon, ma mère unique, que vous

avez peur des sorts pour vos jeunes époux? (i) Soyez sûre que le mal n'a d'empire que celui qu'on lui laisse. Soyez sûre que l'amour de Dieu et une confiance courageuse dans les pouvoirs bons qu'il a mis en nous, peuvent renverser les desseins de tous les êtres malins de toutes les régions possibles.

Occupez-vous donc, avec votre nouvelle famille, de cet amour et de cette confiance. Reposez-vous sur Dieu et vous ne penserez seulement pas s'il y a des sorts ou s'il n'y en a point. Votre prophète Zacharie a eu bien raison de dire : « Heureux ceux qui sauront le nom sacré, etc. ». Mais vous, ma très chère mère, vous vous abusez, si vous désirez votre admission chez nous dans la vue de savoir ce nom. Je vous assure que le prophète ne voulait pas parler de nous; il savait bien que ce ne sont pas les hommes qui le donnent, puisque Dieu lui-même est venu l'apporter sur la terre. Or, il ne l'a apporté que parce que, avant lui, aucun autre être n'avait pu l'annoncer, et pour qu'après lui tous les hommes de désir puissent le rencontrer.

Croyez donc que ce nom n'est point concentré chez nous qu'il est écrit dans l'hiéroglyphe universel de la nature, qu'il l'est surtout dans l'âme de l'homme, aussi bien que dans la bouche du guide invisible qui suit tous vos pas. C'est à lui à vous faire le présent que vous ambitionnez : tâchez de bien vous entendre avec lui en tâchant de l'unir à vous par le Père, le Fils et l'Es-

(i) Elisabeth-Alexandrine du Bourg, mariée à de Mazade de Percin.

prit, et vous serez en meilleures mains qu'avec une troupe de barbouillons comme nous, à qui ma mère pourrait encore donner de la bouillie...

LU

Le Bailli de %ességuier

A la Présidente du Bourg

Dans ses délicieux Récits de Grand-Père, M. le comte Fernand de Rességuier trace un vivant et humoristique portrait de f=)On grand-oncle, le bailli. Oserais-je avancer qu'il n'en a pas dit tout le bien qu'il semble mériter? u De nos estimables parlementaires, il se souciait si peu que, danslacraintedeles revoir, oncques il ne remit le pied à Toulouse, et cependant c'est à son frère, l'abbé de Rességuier, qu'il dut, en partie, de recouvrer la liberté et de ne point rester indéfiniment en prison (i) ».

A l'égard de son frère, l'abbé Bruno, il ne fut pas un ingrat, contrairement à l'allégation de certains auteurs : la lettre suivante le prouve. Et s'il est possible qu'il ne le revit pas à Toulouse avant sa mort, pas plus que son frère le Président,

(i) Récits de Grand-Père, p. 176 (H Privât, itjo7).

il est certain, toutefois, qu'il séjourna dans notre ville à la fin de 1776 et au commencement de 1777. Il y arriva en novembre.

M. Fernand de Rességuier aurait eu quelque plaisir à lire ce début d'une lettre adressée à M"® du Bourg (3 décembre 1776) :

(( Me voici, ma chère cousine, au Secoariêu. Je n'ai pas revu s^ns attendrissement ce lieu de ma naissance; mais j'ai gémi de la manière barbare dont a été traité cet espace qui sépare la maison du grand chemin. Là, s'élevaient des ormeaux que vous connaissiez sans doute et qui, par leur hauteur et leur antiquité, rendaient imposante une habitation si simple et si rustique. La maison, au défaut de cet ornement, n'e^t aujourd'hui qu'une vraie masure.

a Nous parlerons de ces dégâts dans votre agréable Rochemontès. J'ignore quand j'y pourrai retourner, mais je sais bien que je voudrais y être toujours : on ne se lasse pas de vivre au milieu de la vertu, de l'innocence et du sentiment. ))

Un moia plus tard, il écrivait encore :

Toulouse, 5 janvier 1777.

11 serait bien mal à moi, ma chère cousine, d'user de remise pour une chose que je sais devoir vous être agréable. Voici mes vers à l'abbé de Rességuier. Je me flatte qu'ils ne sont pas dépourvus de sentiment : faits pour l'homme que j'aimais le plus, et qui venait de me rendre un si important service, ils ne sauraient manquer de se ressentir des mouvements dont mon âme était alors agitée.

S'ils ont ce mérite, ils vous plairont à coup sûr. Je ne connais personne qui soit, comme vous, en état d'ap-

précier le langage du cœur, et qui le parle avec tant de force et d'énergie.

Ce langage; que je retrouvais sans cesse dans votre bouche, qui peint votre âme d'une manière si touchante, et qui A^ous attache si tendrement votre famille et vos amis, m'a fait goûter à Rochemontès des charmes infinis, dont il est bien juste que je vous remercie.

Je ne m'étendrai pas sur l'intérêt que je prends à tout ce qui vous environne : vous ne doutez pas, j'ose le croire fermement, que cet intérêt ne soit et bien sincère et bien vif. J'embrasse tout le monde, père, enfants, petits-enfants, et vous-même, ma cousine, avec tout le respect qui vous est dû.

Le hailly de Rességuier,

Vers à Fabbé de Rességuier

Le jour de Saint Bruno, sa fête, faits en jy52, à Pierre Encise (i).

Un malheureux, nous dit l'histoire, Dans quatre planches emboîté, En terre allait être porté.

Déjà, de leur pieux grimoire,

(i) L'abbé Bruno de Rességuier, conseiller clore au Parlennent de Toulouse, était allé à Paris en apprenant l'incarcération de son frère à la Bastille. Son intervention obtint son transfert dans la prison plus douce de Pierre-Encise, château situé sur la Saône, en face de Lyon. Le prisonnier en sortit à la fin de 1752 et résida à Malte.

Les prêtres avaient récité

Ce qu'ils diront à mon côté,

Quand j'aurai perdu la mémoire

De votre générosité.

Tout à coup, quel spectacle horrible I

Le mort se lève, tout pâlit.

Il parle, et d'une voix terrible.

Annonce son destin maudit.

Sa face hideuse et tremblante

Jette l'effroi de toutes parts.

Et de ses coupables regards

Sort une flamme étincelante.

Bruno le voit, tremble soudain.

Se prosterne, gémit, soupire : (i).

La peur, qui le prend par la main.

Au fond d'un cloître le retire.

Il y vécut en bon chrétien

Dans la prière et le silence :

Je veux croire qu'il fît très bien

Puisque mon Dieu le récompense.

Mais quel exemple a-t-il donné.

Quel fruit en revient-il au monde .^

D'humains un tas abandonné,

Au fond d'un réduit confiné

Croupit, de peur d'être damné,

Dans une ignorance profonde (2).

(1) Les biographes de Saint-Bruno racontent, en effet, que cet événement fut pour lui le coup de la grâce, et qu'il se retira ensuite, dans les Alpes, pour y fonder l'ordre des Chartreux.

(2) C'est le chevalier de Rességuier qui fait preuve d'ignorance en parlant ainsi. Il a subi lui-même la contagion des préjugés du temps contre les ordres religieux.

Oh! que Bruno doit s'applaudir,

Au haut sacré de l'atmosphère,

De voir sa troupe atrabilaire

Se bien fustiger, se meurtrir

iS^ous le ciliée et sous la hairel

0 vous, qui décorez son nom,

Mon sauveur, mon ami, mon frère,

Par une vertu bien plus chère

Vous effacez un tel patron.

Vous apprenez à vos semblables.

Quand vous brisez mes fers houleux,

Ce que doivent aux malheureux

Des âmes vraiment respectables.

Ah! ce n'est qu'en vous imitant

Que de la vie on fait usage.

Dieu pétrit l'homme à son ima^c

Et Dieu veut qu'il soit bienfaisant.

Mieux que Bruno certainement.

Après ce que pour moi vous fîtes,

Vous saurez gagner tous les cœurs :

Vous ferez plus d'admirateurs,

Mais beaucoup moins de prosélytes (i).

(ï) On conviendra que l'éloge est quelque peu exiigéré, m;iis il permet de réfuter l'erreur de la Biographie Touloumiue. \. W p. ^7'". où il est écrit: a La grâce du poète inconsidéré lui fut jurcordée : et, pour récompense, l'abbé vit son frère lui tourner le dos. ne pouvant, disait le chevalier de Rességuier, pardourier au conseiller clerc de s'être deshonoré en intercédant une femme pareille (M™^ de Pompadour) ».

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