‹ Le message de Skirnir et les Dits de Grimnir = Skirnisför-Grimnismâl: poëmesChapitre 65 sur 166 · Par où un récit doit-il commencer · texte numérisé non relu

Par où un récit doit-il commencer

Tout récit, quelque long qu'il soit, est un fragment, par rapport à l'histoire générale indéfinie des choses humaines, qui, par une causalité infinie, se suivent et s'enchaînent les unes aux autres. Mais l'art demande des formes régulièrement limitées et nettement déterminées; en poésie, tout récit bien fait doit avoir un commencement, un milieu, et une fin, déterminés par la nature du sujet. Comment déterminer, en théorie, le commencement naturel d'une narration? par où faut-il commencer le récit? Dans son épître aux Pisons, Horace dit, à propos d'Homère :

< n ne commence ni le retour de Diomède , à la mort de Mé-

léagre, « Ni la guerre de Troie, à Tœuf jumeau de Léda; « Toujours il se presse vers le dénouement, et entraîne l'auditeur

< Par le milieu des choses, autant que par-dessus les faits connus. »

Horace, qui ne s'énonce pas ici d'une manière suffisamment claire et précise, ce qui arrive assez souvent à certains auteurs appelés classiques, a sans doute voulu dire qu'il n'y a pas d'inutilités dans les récits d'Homère; que ce poëte ne remonte pas plus haut qu'il n'est nécessaire, et qu'il ne s'oublie pas en route, mais a hâte d'arriver au but; qu'il ne dévie ni à droite ni à gauche, pour se jeter dans des récits accessoires , mais qu'il se

tient au milieu de son chemin, ou dans la narration des faits essentiels; qu'il ne s'attarde pas même dans le récit de ces choses essentielles, pas plus qu'il ne le fait dans celui des choses déjà connues du lecteur. On a expliqué ce précepte comme si Horace y recommandait, par l'exemple d'Homère, de préférer, à la fable simple, la fable impleœe, c'est-à-dire de commencer le récit, non par le commencement naturel, mais par le milieu, sauf à revenir ensuite, sous forme à^ épisodes, au récit des choses qui ont précédé ce milieu, pris pour commencement. Quelle qu'ait été la pensée d'Horace à ce sujet, nous dirons que tout récit doit commencer par le commencement naturel. Voici comment, en théorie, on détermine exactement par où une narration devra naturellement commencer.

Tout sujet de narration épique, formant un tout, présente de sa nature une alternative, dont la fin, ou le dénouement, aboutit soit à la réussite, soit à la non-réussite de l'espèce d'entreprise, qui constitue le sujet du récit. La narration épique commence donc naturellement là, où les acteurs principaux de l'entreprise se trouvent au moment critique, c'est-à-dire, en présence du but qu'ils se proposent d'atteindre, et où il est dès lors intéressant de savoir, si effectivement ils atteindront ce but, ou s'ils le manqueront. Ainsi, par exemple, le sujet de Y Iliade étant le siège et la destruction de Troie, l'intérêt de ce récit épique consiste à savoir, si les Grecs parviennent, ou ne parviennent pas à ren-

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verser Ilion. Or, si Achille combat, les Grecs seront victorieux, et la ville sera renversée; s'il reste inactif sous sa tente, Troie ne succombera pas. Le récit de V Iliade commence donc, au moment critique, par le récit de la colère d'Achille, qui, si elle dm-e, prolonge l'existence de Troie, et, si elle cesse, amène la chute de cette ville. UTLiadey en ouvrant par le récit de la colère d'Achille, ne commence donc pas la narration par le milieu , mais par le commencement naturel.

Autre exemple. Le sujet de Y Odyssée est le retour d'Ulysse à Ithaque, et sa vengeance exercée sur les prétendants de Pénélope. Ulysse parviendra-t-il ou ne parviendra-t-il pas à rentrer dans Ithaque? telle est l'alternative intéressante que présente le sujet de la narration. L' Odyssée commence par montrer Ulysse arrivé presque en face d'Ithaque, et s'apprêtant à y entrer. Le poëte ne remonte pas au départ d'Ulysse d'Ilion, ni à ses exploits devant Troie, ni à l'origine de la guerre, et jusqu'à l'œuf de Léda ; il ne commence pas non plus par le milieu du sujet; il commence par ce qui est le commencement naturel de son récit épique.

Troisième exemple. Le sujet de VÉmide, c'est la fondation de Rome. Énée parviendra-t-il, ou ne réussira-t-il pas, à aborder en Italie? Voilà l'alternative du récit. UÉnéide ouvre au moment où Enée s'achemine vers ITtalie. Le poëte ne commence pas par le récit de la prise de Troie, cause du départ d'Enée; il ne commence pas, non plus, par le milieu des événements,

mais par ce qui met le lecteur en présence de Talternative de la réussite ou de la non-réussite ; et il raconte, ensuite, sous forme d'épisodes, tout ce qui a précédé les faits qui constituent le commencement naturel de son poëme épique. Si Horace, comme on le croit communément, avait réellement voulu donner le précepte de commencer le récit par le milieu des événements, il n'aurait du moins pas pu prouver ce précepte théoriquement, ni Tappuyer sur l'exemple des récits épiques des Grecs et des Romains.

D'après ce qui vient d'être dit, on comprend quel doit être le commencement de la narration du poëme Le Message de Skimir, Le poëte ne remonte pas plus haut qu'il n'est nécessaire ; il ne raconte pas dans le poëme en vers comment Freyr est monté à la Chmi/miru^ aiùx-partes; comment il est devenu amoureux de Gerdur; comment il se consume dans sa langueur; il coimmence le récit là où se présente Talternative de la réussite ou de la non-réussite de la négociation des fiançailles, qui est le sujet du poëme. Or Skimir étant le négociateur de ces fiançailles, le poëme commence au moment où commence la mission de Skirnir, laquelle amène ce qui fait, à la fois, le sujet et le dénouement du récit.

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