V. COMMENTAIRE DU POÈME
tait. Skirnir donne à entendre qu'il est allé, au jour et à Hieure convenables, chercher, selon les prescriptions de la science magique, sur telle butte, dans telle ftpre forêt, sur tel arbre, un certain rameau, pour en faire une haguette^souhait. Il dit qu'il a été assez heureux pour Isi, gagner ou se la procurer, et qu'il va maintenant s'en servir, selon les règles de la magie, pour produire contre Oerdv/r des effets pernicieux ou des maléfices. Les maléfices dont il la menace, si elle ne préfère pas se rendre à sa volonté, sont au nombre de cinq. D'abord, dirigeant trois fois la baguette contre Gerdur, comme pour la frapper, il la frappe magiquement ^ la première fois, de la colère d!Odinn, le plus paissant des Ases, puis la seconde fois, de la colère de Thar, le plxis redoutable des Ases, enfin, la troisième fois, de la colère de Fregr, qui haïra Gherdur au lieu de l'aimer, comme il le voudrait. 2^ Ensuite Skimir passe au second maléfice: si, vierge méchante, Gêrdur s'obstine dans son refus, il la menace de lui faire essuyer la colère de tous les Ases ensemble, de tous les dieux conjurés ou adjurés par ses formules et opérations magiques. Ce maléfice ne produisant pas encore sur la vierge endurcie l'effet voulu par Skirnir, il en prépare un troisième. 3^ Faisant avec la baguette magique un mouvement menaçant, comme pour défendre ou interdire quelque chose , Skirnir accompagne ce mouvement de paroles solennelles (lat. verba concepta) , par lesquelles il défend et interdit à Gerdur les joies de
r^^mour: il prend, en même temps, comme témoins des paroles sacramentelles d'interdiction et de défense qu'il prononce , les différentes races supérieures, les lotnesj les Alfês, et les Asea^ à la famille de l'une ou de l'autre desquelles Gerdur pourrait songer un jour à s'unir par le mariage. Et comme Gherdur, qui est de la race des lotnes, doit préférer naturellement s'unir à un homme de sa propre race, Skimir jfrenà plus spécialement à témoin les hommes des trois familles iotniques^ savoir les lotnes, les Thtirses-givreux, et les Géants des Montagnes (voy. p. 32). lotnes est le nom générique, désignant les êtres gigantesques, ennemis des Âses (voj. p. 36). Les Thurses- givreux sont des lotnes de la famille la plus oiïicienne, qui a existé avant les Ases, et leur à même servi de souche dans la personne du Thurse-givreux J5dr, le père d'Odinn (voy. Fascinati(}fl^ de Crulfi, p. 183). Les OéanJbs des Montagnes sont une famille dlotnes postérieure à celle desThurses-givreux; parmi eux se distinguait Sûttû/ngr. Le nom primitif de ce géant des montagnes était, chez les anciens Gautes, Sveip-vat'Ungus. Vatus (vent; sansc. vatas; norr. ITifr, Odr) était la personnification du vent impétueux qui ro/Zatïtout, en balayant (si^e^a; angl. su^eep; ail. sckmi' fen) les plaines et l'Océan du Nord, et çut pour cette raison le nom spécial de Sveipvâttis (Vent-Raflant; norr. Svip^idr)^ qui devint même un des noms épithétiques à'Odinn, considéré comme dieu du vent (voy. Fascina' tion, p. 242). Le géant des Montagnes Svipudr, dont le
y. COMMENTAIRE DU POËME. i59
nom s'est abrégé, plus tard, en Suptr et Sûttry eut pour fils, ou petit-fils, le nommé SûtiHÙaigry dont le nom signifie Ism de SuUr. Sûttûngr éiait père de Gunnlod (Invite*au- Combat), Tamanf» d' Odinn^ devenue par cet Ase la mère de BrcLgij dieu de la poésie. Il gardait arec sa fille, dans ane montagne nommée Hmt'bidrg (Montagne des collisions), le i»*écieux hydromel, qui donnait la sagesse et la prévoyance à la race des lotnes. Pour mettre cette source de sagesse et de poésie en la possession àesÂMs^ Odinn l'enleva par ruse à SûUûngVj en gagnant, par l'amour, sa gardienne Qumdôd. Sûttûngr étant le représentant de toute la race des bergrisar, Fih de Suttung est ici une expression épique synon3ane de Géant des MonUxgnes. Voilà pourquoi il est dit, ici, que Skimir défendit et interdit à Gerdur le mariage avec un indi- Wdu quelconque des^ de Sûttûngr.
4^ Puissance matérielle de la parole. — Par suite des idées matérialistes qui r^naient dans l'antiquité et au moyen âge (voy. p. 156), on croyait que des paroles, prononcées dans certaines circonstancea avec solennité ^t énergie, ou sous £brme de prières, possédaient une puissance magique^ au point de pouvoir réaliser immédiatement la volonté et l'intention de celui qui les prononçait. De là, autfsi, la vertu surnaturelle qu'on attribuait aux paroles soit de hénédicbionf soit de malédiction. C'est pourquoi Shimir opère le quairihme maléfice ^u prononçant une malédiction contre Gerdur« Après lui avoir interdit l'amour et le mariage avec un quel*
conque des hommes des trois familles iotniques, il énonce, avec énergie, la malédiction portant qu'elle devienne la femme, sans amour, â'un mdnstre horrible dn Séjour de Hel, de Srimgrimniry aux trois têtes, et qu'elle soit traitée, non comme une épouse, préparant, selon l'usage, à son époux, à sa famille, et à elle-même, l'hydromel délicieux, mais comme une vile serve (norr. thy), à laquelle les domestiques, les garçons de lahour et d^étable présenteront, pour boisson, au lieu de lait de chèvre, comme elle en boit maintenant, le breuvage le plus dégoûtant, de l'urine de chèvre. Et il ajoute que sa volonté est qu'elle n'aura pas d'autre breuvage, alors même que, dévcirée de soif, elle en désirerait ardemment.
5^ Cin^ième maléfice; puissance magique des carac- Hères tracés. — Skirnir^ voyant que ces menaces n'ont pas encore vaincu la résistance de Gerdur; passe au cinquième maléfice. Il la menace de l'effet irrésistible produit par le tracé d'une image entourée de caractères runiques. En effet, comme l'écriture est la parole fixée ou rendue permitnente (cf. scripta manent)^ et qu'on attribuait une puiasamee magique déjà aux paroles prononcées avec énergie, on dut attribuer une puissance beaucoup plus efficace et plus pertnanente encore à des signes tracés ou écrits, qui, aussi longtemps qu'ils subsistaient, passaient pour produire leur effet magique (cf. quod scriptum, scriptutn). Aussi le musulman, par exemple, pour énoncer que le destin est inéluctable,
y. COMMENTAIRE DU POËME. 161
dit : il est écrit (ar. katoub). Skimir menace Gerdur, en disant qu'il va graver Timage momirueuBe de Hrimgrimnir aux troia têtes, afin qu'il soit ainsi écrit, ou décidé, par ce tracé, qu'il sera infailliblement son mari, ou qu'il Ia possédera,
«LA-baa, en deçà des Grilles de Hel. >
Ensuite, pour que cet horrible mari soit encore plus insupportable à Gerdur, Skimir ajoute qu'il va faire passer, dans chacune des trois tStes du monstre, une des trois passions: la Violence, lai^r^t^^ etYImpatience, qui rendent la vie intolérable. Pour réaliser cette menace d'implanter les trois passions dans les trois têtes, Skimir s'apprête à faire une opération mùgique, qui consiste à tracer au-dessus des têtes, du monstre, les trois caractères rvmques E, CE, et O, par lesquels commencent les mots Ergi (Violence), ŒdA (Fureur), et Oihola (Impatience), dont le prorumeé, et à plus forte raison le tracé, produisent, comme effet magique, les passions qu'ils désignent. Comme cet effet magique est attaché au signe, ou au caractère tracé, il cesse quand la cause, c'est-à-dire le signe ou les caractères qui le produisent, disparaissent. C'est pourquoi Skimir, voulant donner à Gerdur le temps de se raviser, dit que, si elle accepte sa proposition, il grattera ou effacera aussitôt les caractères malfaisants; et aussi vite qu'il les aura tracés, il en fera cesser l'effet magique, dès qu'elle lui demandera de le faire.
Ce dernier maléfice, étant le plus terrible et le plus efficace de tous, réussit à vaincre la résistance de Gerdur. Elle faiblit; elle cède; elle fait sa promesse à Skirnir; et, pour confirmer son consentement, elle boita la santé du messager.
f) Gerdur boit à la santé de l'envoyé de Fret/r. — Chez les peuples primitifs, entre autres chez les nations de souche scythe, les paroles sacramentelles de promesse, ou les vœux étaient prononcés dans des occasions solennelles, surtout aux fêtes religieuses, afin que les dieux les entendissent, en fussent les témoins, et pussent ainsi les ratifier. Or, toutes les fêtes étaient célébrées par des festins y où le boire était la chose principale (voy. Les Gitesy p. 96). Aussi, dans ces solennités ou festins, avait-on l'habitude de prononcer des vœux sur un vase à boire, dont le contenu jetait consacré à quelque divinité; et, pour ratifier les vœux, on buvait, et Ton donnait à boire aux commensaux, dans ce même vase consacré. Pe là naquit Thabitude de boire au salut, au bonheur^ à la santé d'une personne; c'était ratifier ainsi le vœu qu*on formait, verbalement, pour son bonheur et sa santé. Chez les peuples germaniques, goths, anglo-saxons, normands, etc., on buvait à la santé en prononçant ces paroles, en gothique: vas haiU (sois heureux), en angles.: v(bs heil, et, en norrain: ver heiU. Voilà pourquoi Gerdur, pour marquer qu'elle n'a plus aucune antipathie pour Freyr^ ni pour son représentant et envoyé Skirnir^ présente à celui-ci une coupe