LE MESSIAMS.ME EN ACTION DAPRÈS JOSÉPIIE
Ce fut le point de départ des troubles qui éclatèrent au début du principat d'Archélaûs.
Delà mort d'IIérode à la destruction complète de Jénisaleiu sous Hadrien, le judaïsme a connu trois crises où le messianisme joua un rôle, difficile à déterminer, peu considérable d'abord, et, à ce (in'il semble, ascendant.
La première crise se place après la mort d'IIérode. Les Homains v sont engagés, parce qu'ils soutiennent sa dynastie, et ils interviennent. Mais ceux qui, comme le procurateur Sabinus, voudraient dès lors faire main basse sur le trésor royal et s'emparer des forteresses, sont désavoués par le gouvernement impérial. Auguste, après avoir hésité longtemps, se détermine à partager les états d'Hérode entre ses fils, sebn les termes de son testament; il donne en particulier la Judée et la Samarie à Archélaus avec le titre d'ethnaïque.
Les Juifs devront donc subir encore la domination des Ilérodes. Ils ont pu constater plus d'une fois que les conseils de modéraliou venaient de Rome : le joug hérodien leur est plus odieux que l'administration du gouverneur de la Syrie, résidant à Antioche, c'est-àdire très loin. Ils sont obligés de reconnaître, en dépit de leurs exigences toujours croissantes, qu'ils jouissent dans tout l'empire, depuis César, d'un traitement de faveur. Si les populations, surtout en Orient et dans les cités grecques, ont essayé d'empiéter sur leurs privilèges, l'autorité romaine la plus haute, récemment encore Agrippa (1), leur a toujours donné gain de cause.
L'idéal pratique de tous les grands, et très probablement de toute l'éHte de la nation, aristocratie, sacerdoce, docteurs de la loi, était donc une raisonnable indépendance sous la direction du gouverneur de Syrie. C'est ce qu'ils exposent par deux fois (2) à Auguste, luttant, à Rome même, contre les prétentions d'Archélaûs et d'Antipas (3). Le règne d'Hérode, di.sent-ils, a dépassé en horreur toutes les calamités de leur histoire par sa cruauté, sa tyrannie financière, ses .spoliations, ses impudicités. Archélaus a montré qu'il ne serait pas meilleur que son père : « Le résumé de leur requête était d'être délivrés de la
(1) Ant. XVI, \i. 1-5, série de décrets qui se continueront. Quelques-unes des pièces alléguées par Josèpiie sont mal datées, et d'autres sont assez suspectes; mais cela ne change rien à la situation générale. Voir par exemple lievue des études juins, t. X.X.WIII, p. 161-171, Anliocfius Cijzicène et les Juifs, par M. Th. Reinach; t. \\\IX, y. 16-27, l.e décret athénien en l'honneur d'IIijrcnn, par M. Th. Reinach; t. LUI, j.. 1-13, Une ambassade juive à l'ercjame. par M. J. Halzfeld.'
(2) .\vanl et après la guerre de Varus.
(3) Ant. XVII, IX, 4 : Tcâv-wv twv -juyyîvûv à-6(7-ra7'.; ry t.-/j', aOiiv... tiiÀ-.aTa pièv È-iOy- [AOÙv-s; £),£u6î&ia; xat Ottô 'PwjAatwv cTpaTTiy;;, T£Ti-/Oai.
LE MESSIANISMK. o
IS LE MESSIAMSMF. DAIMiKS I.KS KCIUVAINS .lllFS HELLÉNISTIQUES.
monarchie et des pouvoirs semblables, d'être rattacbt'S à la Syrie et ^ régis par ses gouverneurs » (1).
Tenir ce langage, ce n'était pas renonc(M- aux: espérances messianicpics. Cela, c'était l'œuvre de Dieu, quil saurait bien réaliser en temps voulu. b:i première chose à faire était d'écarter la dynastie hérodicune. Ceux «pii se soulevèrent par petites bandes furent amenés i\ coinbaltro les Uomains, mais il est si vrai que leur autorité n'étaii point directement on cause, au moins d'une façon générale, qu'après la répression de Varus, Auguste n'envoya au supplice que les parents dllérode, pour n'avoir pas rougi de faire la guerre à leur propre maison 2 i. Néanmoins, c'est à cette époque que Josèphe fait remonter l'origine du parti de l'indépendance absolue, ce parti qu'on nomma ensuite les Sicaircs, et qu'il qualiiie assez étrangement de « quatrième philosophie » des Juifs. Le fondateur de la secte est Judas hr.aliléen, cpii souleva les Juifs à l'occasion du recensement de Quiriuius. « Les partisans de cette philosophie suivaient pour tout le reste les principes des Pharisiens, mais avec un amour obstiné de la liberté, ne voulant admettre que Dieu comme chef et comme maître » (3).
Le mot d'ordre cxcUiait aussi bien les Romains que les descendants d'IIérode, aussi Josèphe reconnait-il là le germe de tous les malheurs de la nation sous Gessius Florus, lors de la révolte générale.
Dans quelle mesure cette sorte de démocratie religieuse excluait-elle un roi vraiment national, un roi Messie? il n'est pas aisé de le dire. 11 est même probable qu'en refusant l'obéissance à toute personne humaine on n'avait guère en vue que des étrangers, puisque ces indépendants indomptables ont toujours eu des chefs, et que plusieurs ont essayé de prendre le titre de rois.
[~ Judas, fils d'Ézéchias, fut un de ces chefs (4); il s'empara du palais de Séphoris, et aspira à la royauté. Puis ce fut Simon, esclave d'Hérode, qui prit le diadème et fut salué roi. Puis Athrongès, une ' sorte de bandit à la Mandrin, osa lui aussi aspirer à la royauté et prit
(1, Anl. XVII, M, 2.
(2) Ant. XVII, X, 10.
(3) Ant. XVIII, I, 6 : r,; 0( Tpôçi|ioi xà [a£v Xoizà râvxa -C'f'''\>-'C ''^'^ lï'apiaaiwv Ô(ao),ûvoÛ(TU Ç'jffxîvr.To; Se to-j è),EyOipo'j êpw; èotIv avTOÏ;, ij.6vov riYîu.ôva y.al oîaTtôxYiv tov <-)ïôv \n:iùr,z.6(!'..
% Josèphe, Ir.'s mal informé sur le temps d'Archélaus auquel il ne consacre que quelques lignes pour un règne de neuf ans, senible avoir confondu l'agitalion antérieure cl postérieure a son règne. Judas, lils d'Kzéchias, qui soinparedu palais de Séphoris [Anl. XVII, x, 5), doit être le même que Judas le Galiieen, qui poussa à la révolte au temps du recensement de Quirinius (Anl. XVIII, i, 1). Tout s'arrangerait assez bien dans l'hypothèse d'un premier recensement. D'autant ([ue le grand prêtre Joazar est aussi déposé deux fois : une fois au début du rrgne d'Archélaiis (A7il. XVII, xiii, 1), une fois par Quirinius (Ant. XVIII, ii, 1).
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le diadème. Oa faisait des rois un peu partout, ce qui n inspirait pas grande inquiétude aux Romains; mais le trouble était trénnal et les troupes royales hérodicnnes sur les dents. Enfin Varus^intervicnt en personne; les habitants de Jérusalem rejettent la faute sur les étrangers : Varus en crucifie deux raille (li.
Agitation, instabilité, désordre qui laissent le champ libre aux ambitions les plus extravagantes, telle est la situation dépointe par Joscphe. Il n'y fait aucune part aux interventions surnaturellos. C'est le temps des agitateurs, point encore des imposteurs ; ils promettent du butin, mais n'annoncent pas de miracles.
Du moins, dans tous ces événements, Josèphe ne fait aucune allusion au messianisme. C'est peut-être à la suite du parti pris que nous avons signalé. Il n'en est que plus improbable qu'il ait consacré un passage à Jésus (2), qu'il aurait reconnu comme Messie. Aussi croyonsnous, avec la plupart des critiques, que tout cet endroit est iutcrpc.lé par une main chrétienne (3).
La première crise, celle qui suivit la mort d'Hérode, n'eut donc pas un caractère religieux, et cette pullulation de rois permet seulement de supposer, non d'affirmer tout à fait, une influence messianique. Lorsque Archélaûs fut déposé par Auguste, la Judée et la Samariê mises directement sous l'autorité d'un procurateur, ce fut, pour la masse de la nation, presque une délivrance. Si c'est bien à ce moment qu'il faut placer le soulèvement excité par Judas le Galiléen (V), il fut^ d'abord sans importance. Son parti, celui des Zélotes, ne pouvait qu'être impuissant tant qu'il n'aurait pas persuadé aux Juifs que la cause de l'indépendance était la cause même de Dieu, et qu'on ne pouvait accepter le joug des Romains sans rompre avec la religion traditionnelle.
Ce ne fut pas l'affaire d'un jour, mais les Zélotes s'y apphquèrent avec constance, et ils y furent aidés par les procurateurs. On a reconnu depuis longtemps cjue ces magistrats, appartenant à l'ordre des chevahers, c'est-à-dire à la finance plutôt qu'à la grande aristocratie, n'ayant pas exercé les plus hautes magistratures, ont montré moins de tact et d'expérience des affaires que les gouverneurs de Syrie, dont l'intervention exceptionnelle s'est produite le plus souvent à l'avantage des Juifs. Dans l'ensemble cependant, leur domination, guidée par les principes du droit, si elle fut assez souvent dure et
(1) Ant. XVII, X, 4-10.
(2) Ant. XVIII, III, 3.
(3) Bon résumé de la discussion dans Scuurer, GeschiclUe, I, p. 54i-5i9.
(4) Aussi Bell. Il, viu, 1, à l'arrivée de Coponius.
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tracassière, eût été l^caucoup plus tolcrablc que celle des Hérodes (1), si elle n'avait trop souvent méconnu les justes susceptibilités religieuses des .luifs. Il était d'autant plus difficile aux Komains de dissimuler leur mépris pour la religion juive mal comprise, qu'ils ne pouvaient ignorer l'immense dédain de leurs sujets pour les dieux de Home.
De leur cùté les .Juifs, comptant sur les chartes formelles qui garantissaient leur liberté religieuse, présentaient volontiers toutes les vexations ou les insultes comme une atteinte de principe contre leur religicm (2i. C'est sous Ponce Pilate que les querelles prennent nettement ce caractère. Il veut faire hiverner des troupes à .lérusalem avec des enseignes où était figurée la tête de César ; c'est une ofTense, puis(iuc la loi interdit les images. Il amène de l'eau à Jérusalem, mais c'est aux frais du trésor sacré, et par conséquent un sacrilège. Aussi est-ce sous Pilate que les charlatans entrent en scène. Un imposteur (3) promet de montrer au sommet du Garizim les vases sacrés déposés par Moïse. Pour cela il faut être en nombre, et monter en masse. Pilate n'a pas tort de soupçonner que l'agitateur veut se créer une bande, et, selon sa manière, il massacre et exécute.
Ce fut bien pire lors(iuc Caligula eut l'idée insensée de placer sa statue dans le temple de Jérusalem pour y être adoré. Cette fois les Juifs furent sauvés par le bon sens de Pétrone, gouverneur de Syrie, et par la mort du tyran.
Le règne d'Agrippa I^*" fut un temps d'accalmie pour les Juifs (4). C'était la reconstitution de la monarchie hérodienne en faveur d'un prince descendant par Mariamne de la maison des Asmonéens, et si fervent pour la Loi qu'il ne passait ])as un jour sans sacrifier. Le bienfaiteur d'Agrippa, Claude, était encore plus favorable que César et Auguste aux Juifs de la diaspora; ce fut vraiment leur âge d'or.
(1) Sauf peut-t'-trc Philippe, prince assez débonnaire et, au demeurant, à moitié païen.
(2) C était bien une grave offense dans l'ordre religieux que l'acliou du soldat romain qui brûla et outragea les livres saints, mais aussi fut-il frappé de la hache {Ant. XX, v, 4); une insulte grossière d'un soldat qui montra son derrière au peuple fut considérée comme un outrage à Dieu même, parce que le peuple était dans le Temple, et occasionna la mort de plusieurs milliers de Juifs {Anl. XX, v, 3 et, avec des variantes, Bell. Il, xii, 1).
(3) Ant. XVIII, IV, 1. Josè|ihc ne le nomme pas. On a cru que c'était Dosithée; cf. S. Kiuiss, DosiUn'e et les Dosithcens, dans la liev. des et. juives, t. XLII, p. 27-42. Il est certain qu'Origène, très sobre sur les faux Messies, dit cinq fois que Dosilhée s'est donné comme Messie ou même comme fils de Dieu; cf. Contra Ccls. i, 57 et vi, 11; comm ser. c. 33; hom. 25 in Luc; in Jo. xiii, 27. Dosilhée est donc du moins le type du faux Messie, et à ce litre U méritait d'être nommé ici.
(4, Kloge enthousiaste de Josrjihe {Ant. \[\, vu, 3) qui trouve très innocent dans Agrippa ce qu'il a fortement blâmé chez Ilérode, le penchant pour les jeux de l'amphithéâtre.