‹ Le Messianisme chez les JuifsChapitre 13 sur 118 · LE MESSIANISME EX ACTION D'APRÈS JOSKPIIE · texte numérisé non relu

LE MESSIANISME EX ACTION D'APRÈS JOSKPIIE

par l'autorité romaine, si les choses avaient suivi uu cours ré"-uliei'. Le régime romain, les premières duretés de la conquête passée, n'était pas généralement regardé comme un joug intolérable. Plus d une fois les Juifs sensés ravalent appelé de leurs vœux. Comme Agrippa II le leur dit avec beaucoup de bon sens, ils y étaient déj;\ accoutumés. Si l'on avait voulu lutter contre Rome, c'était au début, au temps de Pompée, qu'il eût fallu grouper toutes les forces de la nation contre une domination mal assise. On risquait d'ailleurs de compromettre la situation des Juifs répandus dans le monde romain, dont les riches aumônes alimentaient largement le culte du temple. Ce culte était si peu menacé que l'empereur n'avait jamais cessé de faire offrir des sacrifices. Lorsque Caligula, dans un moment de folie, avait prétendu substituer sa personne au Dieu d'Israël, les Juifs s'étaient noblement offerts à mourir plutO)t que de souffrir ce sacrilège, avec une telle modération dans les termes d'une opposition inflexible, qu'ils avaient mis de leur côté le gouverneur de Syrie. Dans le monde romain tout entier, jamais ils n'avaient été sacrifiés à la haine des Grecs qu'ils bravaient et même qu'ils provoquaient souvent, toutes les fois qu'ils avaient su mettre en avant la liberté religieuse. Tout pouvait donc s'arranger, même après que les armes romaines eurent essuyé l'affront sanglant de la retraite de Cestius.

Et cependant le parti de la guerre avait déjà posé le principe qui devait la rendre inévitable et inexpiable. C'est du Temple qu'elle partit, lorsque, sous l'impulsion d'Éléazar, capitaine de la garde sacrée, on refusa d'accepter les victimes pour les Romains et pour César (1).

Les grands, les principaux prêtres, les docteurs Pharisiens les plus en renom, donc le'sanhédrin, c'est-à-dire l'autorité régulière de la nation, protestèrent, alléguant la coutume et la raison. Tout fut inutile. La guerre religieuse était commencée, et bientôt le vertige s'empara de ceux mêmes qui avaient le mieux compris l'impossibilité de la lutte.

Ce fait serait inexplicable si les mémoires n'avaient pas été hantées du souvenir des Macchabées. Au temps d'Antiochus Épiphane, les Juifs n'avaient eu le choix qu'entre l'apostasie et la mort. Dieu n'avait pas trompé la confiance héroïque de son peuple et l'avait secouru. Ensuite, grâce aux divisions intestines des Séleucides, à l'appui des Romains, à l'esprit politique et militaire de la jeune dynastie Asmonéenne, le royaume juif s'était formé, aussi prospère que dans les temps anciens. L'erreur des Juifs fut de prendre pour de la faiblesse

(1) Bell. II, XVII, 2.

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les atermoiements do l;i politique impériale, hésitant entre Timpérialisme, comme nous dirions, qui suggérait l'annexion, et la modération (]ui conseillait do laisser à dos princos nalionaux l'administration d'une nation aussi dillicile à gouvernoi- à cause de sa religion spéciale. Surtout lorsque Tcrapiro se divisa à la mort de Néron, on put croire au retour des anciens succès. Ce fut un rêve de quelques mois, pendant lesquels on se partagea le soin d'organiser la résistance dans une sorte de consortium aristocratique, où on laissait cependant au parti des Zélotcs démocrates la part qu'on ne pouvait leur enlever.

Mais plus d'un de ces chefs avisés ne tarda pas à comprendre que les choses tourneraient mal, et ;\ se résoudre comme Josèphe à se tenir «> le plus loin possible du danger » (1).

Dés lors leur préoccupation dominante fut de diriger le mouvement national pour londiguer et traiter avec les Romains.

L'audace des Zélotes fit échouer ce projet, audace qui paraît bien avoir été inspirée par une confiance aveugle dans le secours de Dieu. Josèphe, il est vrai, leur impute de fouler aux pieds le droit humain, do tourner en dérision les choses divines, de se moquer des oracles des prophètes comme de discours charlatanesques (2). Certes, on ne peut justifier los atroces excès de ces sicaires, mais Josèphe, jugeant leur cause d'après l'issue, n'a peut-être pas compris la grandeur tragique de leur espoir. Lui-même met dans la bouche de Jean de Giseala, son ennemi particulier, que la ville ne serait jamais prise, parce que c'était la cité de Dieu (3).

On ne peut douter que la confiance du peuple ait été souvent ranimée par la promesse d'une intervention surnaturelle, comme lorsque co faux prophète donna l'ordre do la part de Dieu de monter au hiéron pour y recevoir les prodiges marquant la délivrance [ï). D'ailleurs Josèphe le dit expressément : « Plusieurs prophètes étaient alors supposés par les tyrans pour dire au peuple d'attendre le secours de Dieu » (5).

Les « tyrans » étaient peut-être d'assez mauvaise foi, mais le peuple croyait aux prophéties et refusait de se rendre.

Il croyait aussi aux prodiges dont le bruit se répandait dans la ville,

(1) Bell, m, M, 3.

(2) Bell. IV, VI, 3 : yaTETrateîTO |xkv O'jv 7:à; aùxoï; Be(j\i}jz àvôpwTiwv, èyù.àro Zï Ta OEÏa, xai Toii; Tôiv TcpofYiTwv yç,r,(7\s.o\j; oxirtEp. àyupTiy.à; /oyoTCOiia; £;(^),£-^a!|ov.

(3) Bell. VI, II, 1.

(i) Bell. ^L \, 2 : uj; 6 Hem; irzl t'o lîpov àvaêïjvai y.£)e-j£i, û£?0(i£vou; Ta cri\Lv.a Tr^; owTr,f.ia;.

(5) Eod. loc.

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et qui ne manquaient pas de témoins oculaires (1). Les docteurs de la Loi, d'après Joscphe, les interprétaient dès lors comme des présages de malheur, ce qui marque bien l'aversion des Pharisiens pour une résistance sans espoir; mais le peuple les tenait pour des gai-es de salut. On avait vu au-dessus de la ville un astre semblable à un glaive (2). Une comète avait brillé pendant un an. On racontait que, avant les débuts de la sédition, pendant que le peuple était réuni h la fête des Azymes, à la neuvième heure de la nuit, une clarté s'était répandue autour de l'autel et du temple, comme si l'on était en plein jour, pendant l'espace d'une demi-heure. A la même solennité, une vache, amenée pour le sacrifice, avait mis bas un agneau. La lourde porte orientale du hiéron intérieur, que vingt hommes remuaient à peine, s'était ouverte d'elle-même pendant la nuit. Le populaire en concluait que Dieu leur ouvrait la porte de tous les biens. Peu de joui-s après la fête, avant le coucher du soleil, on vit des chars et des phalanges armées portés dans les nuages et entourant la ville. Peut-être le peuple se rappela-t-il le cavalier céleste qui était venu au secours de Judas Macchabée (3). Les batailles dans le ciel qu'on avait vues au temps d'Antiochus Épiphane (i) n'avaient pas présagé des malheurs sans remède; à la fm, la délivrance était venue.

Certains prodiges ne pouvaient guère être pris en bonne part, comme ces voix entendues dans le temple par les prêtres, et qui criaient : sortons d'ici! Ou comme le cri lugubre d'Ananie, qui ne cessa pendant sept ans de répéter : malheur à Jérusalem ! Mais on savait sans doute répondre à ces prophètes de malheur.

Prophéties et interprétations en sens contraire sont bien l'indice d'une extrême exaltation religieuse, et, comme Josèphe nous l'a appris, ce qui excitait le plus les esprits, c'est qu'un roi sorti de la Judée devait délivrer la ville et gouverner le monde. C'est dans ce sens que le messianisme était vraiment le foyer de la résistance.

Car il ne semble pas qu'aucun chef se soit donné comme Messie, ou du moins qu'il ait réussi à passer pour tel. Ni Éléazar qui déchaîna la révolte et fut longtemps maître du temple, ni Jean de Giscala, ni Simon que les Romains regardèrent comme leur principal ennemi et qui l'ut exécuté comme tel après le triomphe, ne semblent avoir joué ce rôle. On le dirait volontiers de Manahem, fils de Judas le Galiléen, qui

(1) Bell. VI, V, 3.

(2) Parmi les signes de la fin de la terre dans la Sibylle (III, 790-808), on trouve les épées qui apparaissent dans le ciel étoile vers le soir et vers l'aurore, et des combats de cavaliers et de fantassins dans les nuées.

(3) II Mac. XI, 8.

(4) II Mac. V, 1 ss.

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rovrtit riial)it royal (1rs le dt'hiil. Mais les j)ai'tisans d'Éléazar dirent (jiie, combattant poiu- la liboi-tr. ils n'avaient que faire d'un roi et le tuèrent ^1).

L'esprit démocratic|ue des /élotes était irrétluclible. Ce lut un avertissement pour les ciicfs. On ne voulait de maître que Dieu. Mais il ne faudrait pas voir là une opposition systématique au messianisme. Le earactère reli,L:ieu\ de cette attente était sans doute encore trop marqué pour qu'on donn.U \o titre de Messie d nn chef de iiandcs, trop connu et mal famé. Cela n'empêchait pas d'espérer l'apparition éclatante d'un Messie env(^yé de Dieu au moment où il donnerait le signal du triomphe.

Ce trait n'en est pas moins ;\ retenir pour fixer dans quelle mesure le messianisme eut une part dans la guerre. On se battit, et, dans les moments libres, on égorgea, on pilla, on exécuta, avec une persuasion plus ou moins intense, plus ou moins sincère, de soutenir la cause sacrée de Dieu et de l'indépendance nationale, dans la confiance du secours de Dieu que les prophéties et l'opinion générale résumaient dans l'avènement du Messie, sans qu'aucun Messie fût désigné pour prendre la tète du mouvement. Cette manifestation était réservée à Simon bar-Kokébas, sous Hadrien, dans la dernière révolte. Néanmoins, et si l'on tient compte du parti pris de Josèphe, on peut conjecturer qu'il eut de nombreux précurseurs et reconnaître des Messies manques dans plusieurs de ces imposteurs ou faux prophètes qui se proclamaient rois, ou convoquaient la multitude dans l'espérance que des prodiges venus du ciel leur donneraient la consécration de l'appel de Dieu.

L'importance du messianisme dans la dernière guerre a été relevée par Tacite et par Suétone. Il nous parait certain que Tacite a décrit le siège de Jérusalem d'après Josèphe, au moins indirectement, car s'il l'avait eu sous les yeux, peut-être n'eùt-il pas été aussi injuste envers la religion juive. Si, dans un résumé fort court, il a insisté sur les anciens oracles, c'est peut-être que ses renseignements personnels confirmaient sur ce point ou même dépassaient ce que laissait entrevoir l'historien juif. Après avoir rappelé quelques-uns des prodiges sig-nalés par Josèphe, Tacite écrit : « Tout cela n'ellrayait que le petit nombre; le plus grand nombre se persuadait que les anciens livres sacerdotaux annonçaient que dans ce temps-là même l'Orient serait plus fort et «}ue des personnes venues de la Judée s'empareraient du pouvoir. Ces oracles ambigus [»rédisaient Vespasion et Titus. Mais le

(1) Bell. II, XVII. t).

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vulgiiire, à la façon des hommes qui croient ce qu'ils désironl, estimant que ce destin splendidc leur était réservé, ne se rendaient pas à la réalité mal.îiré leurs malheurs » (1).

Suétone suit .losèphe de moins près, et il étend, on ne sait sur quelle autorité, à tout l'Orient, l'attente messianique. Peut-être avait-il, en outre, une vague connaissance des livres sibyllins : « Une tradition ancienne et continue s'était répandue dans tout l'Orient, qu'il était dans les lois du Destin, que des personnes venues de la Judée s'empareraient du pouvoir. Cette prédiction qui s'appliquait à l'empereur romain, comme il parut du moins par l'événement, les .hiifs, se l'élanl appropriée, se révoltèrent » (2). Ce n'est plus seulement l'obstination dans la lutte, c'est son origine même qui est ici rattachée au messianisme. Dans Suétone, comme dans Tacite, ce messianisme est collectil', probablement parce que, dans leur pensée, il s'appliquait à la dynastie des Flaviens, ou du moins à Vespasien et à Titus.

De tout cela, nous pouvons bien conclure que si l'histoire ne peut affirmer d'aucun des perturbateurs qu'il a pris le titre de Messie, elle est en droit de supposer que plus d'un l'a pris. C'en est assez pour justifier la parole de Jésus sur les faux Christs dont il avertit ses disciples de se défier (3).

(1) Tacite, Hist. V, 13 : Quae pauci in metum trahebant : j^lnribus persuasio ineral, antiquis sacerdotum Ulteris contineri, en ipso iempore fore, ut valesceret Oricns, profectiqiie Judaea renim potirentur : qriae ambages Vespasianum ac Tiliim praedixerant. Sed vuUjus, more humuaae cupidinis, sibi lanlam fatorum mogniludinem interpretati, ne adversis quidem ad vera mutabantur.

(2) SiET., Vesp. c. 4 : Percrebuerat oriente toto vêtus et constans opinio, esse in fatis, ut eo tempore ludaea profecti rerum potirentur. M de imperatore romano, quantum poslea eventu paruit, praediclum Judaei ad se trahentes rebellarunt.

(3) M. Loisy [Les évangiles synopliques, II, p. 409) dit donc d'une façon trop absolue : « Theudas, Simon le Magicien ne sont pas de faux christs. On n'en signale aucun dans l'insurrection qui amena la ruine de la nation juive, et l'histoire n'en connaît pas avant Barkochba, au temps d Hadrien ». L'histoire n'en connaît aucun par son nom parce que les historiens — c'est-à-dire Josèphe — ne nous les ont pas désignés, mais ils nous permettent de conclure qu'il y en eut beaucoup. M. Loisy admet qu'ils purent se prévaloir d'une mission divine : à cette époque, et quand on aspirait à une ro>auté fondée sur des prodiges, n'est-ce pas se donner comme xMessie?

«lIMMTIii; Il PHILON D'ALEXANDRIE.

Jos<-|)lir (Irvail passer 1«' piomier. parce (ju'il lepiéscnte toute Ihistoiro depuis le deliul de notre époque; Pliilon est cependant plus < ancien mort vois r.o a p. .I.-C. . Il a trop d'importance comme philosophe et comme coiiiMieiilaleiir [)our(]iron néglige sa pensée dans une élude sur le iiiessianisiiie; dautrepart, cette pensée est trop particulit'^rc pour ipi On le lange soit parmi les écrivains plus ou moins teintés «l'apocahpse, stiit painii les rahhins. Il semble même au premier nhurd <pie son titi-e de philosophe devait l'éloigner du messianisme, «lu moins tel qu'on l'entendait de son temps, avec cet aspect national et temporel caractérisé qui faisait l'espoir des Juifs de Palestine.

Celui (jui regardait le sage comme citoyen du monde pouvait-il se solidariser avec les esiiéraneos nationales? Celui qui mettait au-dessus de tout les hi. ns de l'Ame pouvait-il attacher quelque prLx aux promesses de honheur extérieur faites par Dieu à son peuple?

A ne suivre (pie la logicjue, il faudrait donc conclure que Philon devait, ou renoncer au messianisme en philosophe, ou l'entendre dans un sens religieux, comme les apôtres. 11 n'a fait ni l'un ni l'autre, et rien peut-être n'est plus [iropre à montrer à quel point la véritable intelligence religieuse des prophéties a dépendu de la révélation de Jésus.

Tout d'aliord, (jtiaiid IMiilon affirme (1) que le sage est citoyen du monde, ce terme ne doit [)as se traduire trop littéralement par cosmopolite dans le sens moderne 2 . Le juif est le véritable citoyen du monde, non qu'il n'ait jias de patrie, mais parce que sa loi étant en

(I) I,c« rilalions ciniirunU'i's a M. Iiiilliol.l sont nolé<>s d'aprùs l'édition do Mangcy <iue jp n*> puis rnnsuller; les autres tcxti-s d'après l'édition criti.iue de MM. Cohn et XVendland dont l)-8 cin(| premiers volumes ont paru; on indique alors l'ancienne annotation par chapitre».

7 nrRTMOi.rr. Die strlluHfj dir Israelilen nnd der Juden zu dcn Fremden, p. 275, qui cite |K)ur le mol xoaiioro) (tt,; De mundi opif. M. éd. Mangey) I, 1 ; ibid. M. I, 34 ; De Gtgant. U. 1, 271; De confus. Ung. M. I, i20; Vila Mnijs. I, M. H, 106.

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