PHILON D'ALEXANDRIE
harmonie avec l'ordre du monde, lui-même, quand il la pratique, en est le meilleur citoyen (1).
Il ne cesse pas pour cela d'être dans un rang à part. Parmi les hommes, il y a ceux qui tirent leur origine de la terre, ceux qui viennent du ciel, et ceux qui viennent de Dieu (2). Les premiers sont adonnés à la chair et au sang, les seconds suivent les lumières de la raison, les troisièmes, les enfants de Dieu, sont les Israélites. Us sont donc meilleurs que les meilleurs, et forment une catégorie spéciale. On comprend que Dieu leur réserve certains biens.
Mais ne sont-ils pas déjà en possession do la Loi? Philon admire surtout la loi naturelle; il ne peut cependant mettre la loi de Moïse en opposition avec cette loi primordiale. Si elle en est distincte, c'est comme l'expression plus claire des principes du droit naturel. Il se réjouit de voir que dans le monde entier elle est connue et admirée. Tandis que chaque nation a ses lois et n'éprouve aucun attrait pour celles des étrangers, par une exception unique (3), la loi de Moïse est non seulement estimée de tous, elle est pratiquée partout, surtout dans le repos hebdomadaire qu'elle prescrit. On peut donc prévoir et espérer qu'elle fera de nouvelles conquêtes. D'ailleurs, sa durée doit être éternelle. Ne pouvait-on pas concevoir l'avenir heureux promis aux Israélites et leur triomphe sur les nations comme la lumière partout répandue de la Loi? Une pareille conception n'est-elle pas digne d'un philosophe qui a su comprendre que l'unité de Dieu et celle du genre humain supposaient des destinées ultimes communes, sauf la distinction entre les bons et les méchants?
C'est pour des raisons semblables, et en s'appuyant sur certains textes, que M. Bréliier concluait naguère encore :
(( Ainsi cette seule idée reste vivante chez Philon de toute l'eschatologie juive : l'avenir de la Loi qui doit devenir universelle. Tout le reste vient s'imposer à lui comme un cadre sans valeur, ou bien devient symbole du progrès moral intérieur » (i).
Et il est vrai que le messianisme tient une très petite place dans les
(1) 'fî; xal Toû xôfffjLOU xw w6[1(ù xai toû vo[ioy xô) xdajAW (juvâoovTo;, xal toj 'joy.iy.o^ àv8aô; S'iôù; ôvTo; xo7(j.07zo)îto-j, toô; tô ^o-j).ri[ia xf,; çv^teo); xà; rpdt?;'.; àTrevôûvovxo;, xa9' r,v xal ô (Tvi!i7:a; -/.ôffixo; ô'.oixsîxai (De mundi opif. I, Cohn, 3).
(2) Oî |xsv Y?,?, oî 3È oùpavoû, ol oï ôeoO •'(f^ô'ia.av^ âvâpw-ot [De Girjanl. xiii, Wendland, 60).
(3) Vil. Mos. II, IV (Cohn, 20 s.) : à)./.' or/^ wo' l/n xà TijiÉxîpa' nâvxa; y*? è-àysxac xal cwETtKTXpÉ^E'., (iapêâpou;, "E),).r,vaî, ■/;-£tpwxa;, vTQTiwxa;, sOvy] xà loia, xà éoTTrépta, Eùpciixr.v, 'Adiav, à-acav x/jv oixouu,£'vr,v aTtô Tiîpàxwv èttI TTô'paxa. Tî; yàp xr;v Upàv £x£tvr,v iêo6u.r,y oOx èxx£T:(;.r,x3v...
(4) E. BiîÉnii;R, les- idées philosophiques et religieuses de Philon d'Alexandrie, Paris, 1908, p. 10.
Il-: MKssrANisMi: icmmiks \.es kcrivains .11 iks 111:1.1. lmstiques.
t'crits (If l'IiiliUi; ou l'y rencontre cependant, et rien ne prouve que le philosophe ait chani;*' ses idées sur ce point (1). Les passages sont connus ol rlassi(jnes; nous ne [)Ouvons néanmoins nous dispenser d'y revenir, lis se rencontrent dans deux traités, qui n'en formaient à l'origine qu'un seul, ayant pour thème, comme dans un diptyque, les récompenses accordées au< bons et les peines inflig-ces aux méchants. C'est, comme r<'\pli(jue M.Schilrcr (2), une sorte d'éiulogue à la descripticin iU- la léj^islation mosaïque, et voilà pourquoi c'est dans ces deux livres, dont le thème est par lui-même eschatologique, que l'hilon a été amené A faire une pai t au messianisme, à 2)cu près exclusivement d'après le Pentateutpie.
C'est un texte de l'Kxod*^ cpii sert de point de départ (3) : « Mais si tu écoutes ma voix et si tu lais tout ce que je te dirai, je serai l'ennemi de tes ennemis, et l'adversaire de tes adversaires ».
La première récompense accordée par Dieu à ceux qui observent la Loi sera donc pour les Israélites fidèles — car c'est bien d'eux qu'il s'agit — de vaincre leurs ennemis (V).
Sur qiK.i l'hilon .')) ilistiii-u(^ deux sortes d'ennemis : les animaux sauvages el les hommes. L'hostilité des bétes est naturelle et perpétuelle. Mais on peut espérer que lorsque les bétes les plus redoutables, celles de la pensée, seront domptées, les autres deviendront plus douces. Donc, lorsque l'ordre sera rétabli dans les âmes par l'innocence, la paix régnera aussi entre les animaux et l'homme. Cette pensée peut être empruntée à Isaïc (G), mais elle découle très naturellement de r.iiilithèse entre le péché d'Adam et la restauration. « Il me semble (ju'alors les ours et les lions et les panthères, et les animaux .le rin.le, éléphants et tigres, et les autres dont l'instinct et l'énergie sont indomptés, passeront de l'existence isolée et particulière A la concorde .., les uns respectant le pouvoir de l'homme, les autres cherchant même à le llatter comme ces petits chiens de Malte qui agitent leurs queues en caressant; les crocodiles et les hippopotames du
(l> Tesl lopinion il.- M. Urrliior, ibid., p. «J, parce que, dansle Commenlaire allégoriqne, Pl.,|„n inlor(.r.-to au sens moral les promesses de Liens temporels. On sait que ces interprtUlions allégoriques nempôcliaienl pas toujours Philon d'admettre la réalité de la lettre
■2:. S.;iiui.Kn. Grtchichtc... \\\\ p. 522, cite Kus.-be ://. E. ir,xvin, 5) surle titre global des deux livres : ^ly. tûv î:poxti:uv,ov dv T,r, vôjiw toï; [aîv àyaGoî:; àO),wv, toi; Sa Trovripoï,- Ith^,. liu*» xat apriiv. Aujourd'hui Dr praemiis el pne.nis De exsccrationibns (éd Cohn V p. .l.lt. .1761. V , -
3 Ar. xwn, 22. Dans ce qui suit, allusions ù Lrv. x\m, .3 ss.; Dt. mi P s^ • x.iviii 1
{*' £/r prnemiii \i\.
i, l)r prarmiit xr,
G; It. XI, G M.
PIIII.O.X D'AF.EXAXDRIE. 31
Nil seront. d'accord avec les riverains, les scorpions et les serpents ne se serviront plus de leur venin : pour tous ces animaux l'homme vertueux sera sacré et comme dans un asile, par un don du Dieu rémunérateur.
Si la guerre entre les animaux et l'homme doit cesser, guerre qui est cependant dans la nature des choses, à plus forte raison les guerres que l'ambition fait naître entre les hommes. Eux qui sont nés pour vivre en société et en paix (1) ne voudront pas se montrer plus sauvages que les bêtes.
Ou bien il n'y aura plus de guerre du tout, ou bien, si quelques-uns s'acharnent à faire la guerre aux autres, ils seront vaincus par une force supérieure, et il suffira de quelques-uns pour eu mettre eii fuite un grand nombre. « Car il viendra un homme, dit l'oracle (2y, chef d'armée et faisant la guerre ; il vaincra des peuples considérables et nombreux, Dieu lui envoyant le secours qui convient aux saints, c'est-àdire la vigueur infrangible des ùmes et l'énergie toute-puissante des corps, qualités dont chacune est redoutable aux ennemis, mais invincibles quand elles sont réunies. Quelques-uns de ces ennemis ne seront môme pas dignes d'être vaincus par des hommes, aussi seront-ce des essaims de guêpes qui se présenteront pour leur infliger un échec honteux et défendre les saints (3). Ceux-ci (4) n'auront pas seulement la victoire dans la guerre sans répandre de sang, mais encore une supériorité d'empire sans rivale pour l'utilité des sujets, soit par l'affection, soit par la crainte, soit par le respect, car ils possèdent les trois dons suprêmes du pouvoir, qui le rendent inébranlable : la majesté, la (juste) rigueur et la bonté, et ces qualités font naître les sentiments que nous avons dit : de la majesté nait le respect, de la rigueur, la crainte, et de la bienfaisance, l'affection, dont le mélange et l'harmonie dans l'âme induisent les sujets à obéir aux chefs ».
(1) Tô oï r,aepov (iÛtîi !io)Ov. àv9pto7rov, xoivwvta; xai ô[Aovo:a; a-jyysvî';... De praemiis xvi).
(2) Xum. XXIV, 7, d'apri-s LXX : liilz-jai-T.: âv^pwzo; èx xoO a^spua-o; aOioj... Dans Philon textuellement ilzKv'jmw. yàp âv6pw7toç.
(3) Ex. xxm, 28; Dl. vu, 20.
(4) Les mss. ont tojto, qui est inexplicable; la leçon reçue est to-jtov, se rapportant au Messie; Cohn a adopté tovtov;, seule leçon possible d'après la suite. Il peut paraître étrange qu'on parle des sujets à moins qu'ils ne dépendent d'un prince; mais à la (in du passage, l'opposition est entre des sujets et des chefs au pluriel. Voici le texte; après les essaims ~poîto).a[ioCvTa Twv 6(7:wV to-jtou; o' oO [lôvov triv èv 7to>,£[J.t«) vtxr,v àvatjAwxl pïêatto; sEsiv, à).),x xal xpàxo; àpyfi; àvavxaywvtffTov èit' wyeXîCa tûv -jîtrjxéwv, i\ yévoix' âv ôi' ^'jvoiay i\ cfôoo'* r^ atoàj. Tpia yàp £Tiixr,o£Ûov(7i xà (j.£Yi(7xa xai (juvxEÎvovxa Tipoç rj£!Jiovîav ày.a8aîp£T0v, (7£u.vôxr(ta xal ôîivôxrixa y.al £'j£pY£'j!av, i^ wv àT:ox£),£Ïxai xà Xs-^Oivxa' xb [xàv yàp ff£u.v6v aloôj xaxa^xEuâ- '£'., xb Ô£ oî'.vov ^ooo'i, ~b Se £'j-.pY£xtxbv £Ûvotav, ôcTTôp àvaxpa^îvxa X7.i àpaoaSî'vxa iv 'Vj/.^ xara- -îifJEï; àp-/oy7'.v ÛTrr.xôo'j; àzEpYoiÇîxat.
3-2 I.K Mr.SSiAMSMi: I.AI'UI.S I.KS KCUIVAINS JLIFS HELLENISTIQUES.
Oïl \..it .loue apparaît!-.' iiii inslaiit celui qu'on jieut ;\ peine nominor le Messie personnel, le li.rns annoncr par Balaani, dont tout le rôle ennsistera ;\ donner la victoire aux saints. D'après la leçon texlurlli- (juf nous avous adoptée, ce n'est jjas lui, ce sont eux qui rèu-nfut. Les dons (pii l.'ur assurent l'rnipire n"(Uit rien de particulièreuuMit surnaturel. Pliilon a soiu de faire remarquer que ce .sont ceux qui produisent le respeel. la crainte et l'aircction des sujets, quand ils se renecudreut dans eeu\ cpii commandent. C'est ainsi qu'Abraham a ëté v.Milahlement roi 1 . et ensuite Moïse (2), de cette royauté du saire, l)ieu supéri.'ure à celle (jui s'appuie sur les armes, car elle a son poiid d apiiui eu hieu : « Car les autres monarchies sont constituées par les homuies. au moyen de i;uerres et de campagnes et de maux indicihles... tandis (jue c'est Dieu (jui fonde la royauté du sage ; en < eu prenant possession Ihoinnie vertueux ne cause le mal de personne, mais plutôt l'ac.piisilion et l'usage des biens en faveur de tous ses sujets, auxipiels il promet la jjaix et un bon gouvernement » (3).
M. Uréhier rappelle cpie d'après IMiilon : « Le sage est non un roi, mais le prince des princes, il est divin et roi des rois; il a été ordonné non par les hommes mais par Dieu » ('*), et il n'a pas tort de voir dans cette idée une réminiscence du sage- roi des stoïciens. Dans la félicite des t-inps vertueux, ce sage ne devait pas être isolé. L'idéal de Philon est donc rem[)irc des saints ou des sages, où le Messie ne parait (pie comme un guerrier valeureux qui les débarrasse de leurs adversaires, l'hil.ui a donné satisfaction à « l'oracle », mais ne parait pas avoir tenu beaucoup à cette figure. Elle n'apparait que pour céder la [ilace aux saints dont le gouvernement assurera le bonheur de leurs sujets.
Kn <[Uoi consistera ce bonheur? Le stoïcien mitigé qu'est Philon ne dédaigne pas les promesses de bien-être temporel; au premier rangune bonne santé, à la façon grecque, ensuite la richesse, et spécialement celle qui résultera des bénédictions accordées par Dieu à la terre .'> . Comme on serait tenté de reprocher au philosophe un idéal rétréci, il note expressément que les deux choses sont conciliables, et que ceux qui possèdent la vraie richesse dans le ciel par l'élévation
(Ij Dr Ahrnli. \i.iv. Cohn : al |iàv yà? à').>ai paTt/eiai Tipô; àvûpo'j-tov xaOîffTavTai, TtoXÉfioi; x»l <ïTp.aTtiai; xal xaxoî; à|Xu9iQToi;... tTjv oï toû <to?oû PaatÀelav ôpivet Osô?, i^v itapaXaêwv tj ar.vj'jxloi o-i?ivl |i.ïv aÏTto; yivETa'. xaxoO, r.i'ji ôï toT; OTtr.xdot; àyaâwv -/Tr-diu; 6ao-J xai -/pf^iib);, ïlpT.vv xat £Ùvo(jL{av xaTayyi/Xwv.
(2) Vitn Mos. I, 148.
(3) De Abrnli., passage cité a la iiod; i.
(4) DRtiinn, /. /., p. r, s.
(S; Allusion à Lév. xxvi, 5.
IMIU.ON dalexanuhif:. ■ 33
de leurs pensées, doivent encore jouir de la richesse sur la terre. Bien plus, ils auront tous des enfants qui puissent en hériter, mais le plus tard possible, car ils mourront dans une heureuse vieillesse. Tel sera l'empire des sainis : « si donc un homme est tel dans une ville il paraîtra au sommet de la ville; si c'est une ville, au-dessus de la contrée environnante; si c'est une nation, elle dominera toutes les nations comme la tète domino le corps, afin d'être vue, non pas tant pour la gloire que pour l'utilité de ceux qui contemplent ce spectacle » (1). Cette nation qui domine révèle la pensée intime de Philon. C'est bien là qu'il veut en venir. Mais il n'entend pas arguer d'un privilège accordé à ceux de sa race par le choix exclusif de Dieu. Il raisonne d'une façon générale sur la supériorité du sage et le droit que sa vertu lui donne de commander. Il suffit ensuite, par une habile gradation, d'attribuer à une cité, puis à un peuple, ce que la philosophie accorde au sage particulier. Une autre métaphore lui rendra le même service : « la tête du genre humain, c'est l'homme vertueux ou le peuple vertueux; tous les autres sont comme des parties du corps animées parles puissances qui sont dans la tête et en haut » (2). Or il va sans dire que le peuple vertueux, c'est le peuple juif, celui qui n'est ni de la terre, ni du ciel, mais de Dieu même.
Aussi bien, avec la haute idée qu'il a de l'âme, Philon regarde l'individu lui-même comme un monde en abrégé, et c'est, — chose assez étrange, — à l'individu qu'il applique la notion du royaume de* Dieu.
Après avoir résumé les biens extérieurs que nous pouvons dire messianiques : vaincre les ennemis, l'emporter dans la guerre, vivre en paix et jouir de l'abondance, richesse, honneurs, gloire, il revient sur un bien plus personnel à l'homme, la santé. Celte époque ne sera pas tellement surnaturelle qu'il n'y ait quelques maladies; mais elles seront ordonnées au bien de l'âme, et il semble qu'elles cesseront quand l'âme aura atteint la perfection. Car Dieu donne à une âme dont les puissances sont bien réglées un corps qui soit en harmonie avec elles, afin qu'elle puisse contempler en toute tranquiUité. Alors, faisant allusion à un texte qui parlait d'Israël (3), Philon l'applique au sage et déclare que « c'est de lui que le prophète dit qu'il s'v promènera comme dans un royaume, car la pensée du sage est vraiment un royaume et la maison de Dieu » (4).
(1) De praemiis, xix.
(2) De praemiis, xx.
(3) Lév. XX vr, 12 : xal £v7;ept-aTYi7W Èv yjxîv xat ïaoacLi CaTv 0£q; xal Cfisr; lazaU |j.ou ).aô:.
(4) De praemiis, xx.