‹ Le Messianisme chez les JuifsChapitre 17 sur 118 · I. GENRE LITTÉRAIRE DES APOCALYPSES · texte numérisé non relu

I. GENRE LITTÉRAIRE DES APOCALYPSES

Le genre littéraire des apocalypses a un lien étroit avec les doctrines qu'elles mettent en œuvre; il faut cependant l'étudier à part; c'est le bien propre des voyants, tandis que leurs doctrines sont très souvent le fait de tout le monde. Omettre cette distinction, c'est introduire dès le début une confusion irrémédiable dans une matière déjà si enchevêtrée.

Avant tout l'apocalypse regarde l'avenir, et surtout l'avenir des derniers jours. C'est en cela qu'elle se rattache à la prophétie et qu'elle s'en distingue. L'antique prophétie, compagne des destinées d'Israël, n'était pas demeurée toujours la même. Elle avait atteint avec Isaïe le moment décisif où les énergies de l'action avaient pris corps dans une admirable création littéraire. Isaïe flagelle les ivrognes d'Ephraïm (2), accable de ses sarcasmes Sobna, le maître de chambre (3), oppose au doute d'Achaz la solidité des promesses de Dieu (4-).

(1) Surtout dans IV Esdras qui est vraiment à part.

(2) Is. xxviii.

(3) Is. XXII, 15-25.

(4) Is. VII ss.

.',0 I.APOCM.Yl'Tinll': .IllVE.

On \c voit circuler dans Jérusalem, annonçant par son costume le .Icstin (le rÉirypto mcnacoc par le Tartan de Sargon (1); il menace, il détourne, il persuade; et cependant cet orateur énergique, orateur prescpu' dans le sens d'honunc iiolili(ine. coniuie on l'était à Athènes, de l»ériclés ;\ Démosthéne, est encore ce que nous nommons un Prophète, car il a toujours devant les yeux l'avenir, tel que Dieu le réalisera certainement à son licuic. l'oiir tous les prophètes d'action, le salut, promis par Dieu, entrevu par eux et annoncé au peuple, était toujours dans la pci-speclive des événements auxquels ils prenaient j)art.

Apns \c retenir de la captivité, après Aggée et Zacharie, les lointains de l'avenir a[q)arurent de plus en plus comme cachés dans les secrets de Dieu. Les Assyriens <'t les Chaldéens avaient servi de fléaux de Dieu et d'instruments de sa justice; Cyrus avait été, de la même manière, un Sauveur élu par Dieu. Mais après cela on ne voit plus les ennemis occuper sous leur nom propre les premiers plans de l'horizon [irophétique. Les espérances se rattachent vaguement à la fin des temps, ou, plus vaguement encore, à ce temps-là, à ce jour-là, au jour choisi par Dieu, au jour de Dieu...

Kt. peu A peu, le rùle actif du prophète diminue. Les faux prophètes avaient fatigué la nation par leurs assurances précises d'événements (pii ne se réalisaient jamais. Le prophétisme avait rempli ses destinées. On ne vit plus paraître de prophètes. On savait bien que Dieu se réservait d'en envoyer encore. On attendait un prophète qui fût reconnu et authentique (2), mais personne n'osait plus en revêtir le manteau.

On peut lire dans Zacharie à quel traitement se serait exposé celui qui aurait osé assumer le rùle des Isaïe et des Jérémie (3).

l*endant le gouvernement des Perses, et durant la première période de riiellénisme, sous le joug assez léger des Ptolémées, la prophétie demeura muette. Durant la persécution d'Antiochus Épiphane, elle n'était plus là pour .soutenir la lutte contre les influences étrangères, quehjuefois secondées par le sacerdoce; et cependant les nécessités du temps étaient pressantes; il fallait réveiller les âmes, les secouer par la crainte du jugement, les animer par une grande espérance. Or cet espoir était celui de l'ancien Israël, annoncé par les prophètes. Emprunter les traits dun de ces hommes de Dieu qui avaient laissé un .souvenir impérissable, qu'on se représentait volontiers comme

(1) h. XX.

(2) I Mac. xiv, 41.

(3) Xnch. xm, 2 ss.

admis de leur vivant, ou après leur mort, à la connaissance des mystères divins, assurait un double avantage : l'autorité de leur nom d'abord, et la garantie qu'olfrirait pour l'avenir la réalisation déjà accomplie des prophéties qu'on leur prêtait.

Le premier caractère extérieur de la littérature nouvelle est donc la pseudonymie. Celui qui est censé parler est un ancien, Noé, Hénocli, Abraham, Moïse, Baruch, Esdras, voire une de ces femmes que les Grecs regardaient comme inspirées, la Sibylle. Hénoch était le type de ces apôtres de l'au-delà. A la veille du déluge, ce grand jugement qui avait frappé l'humanité primitive, il avait été enlevé pour continuer à vivre auprès de Dieu. 11 était naturel de mettre dans sa bouche les plus graves avertissements et d'attendre de lui la révélation des mystères célestes. Aussi toute une littérature s'est réclamée de son nom. C'est probablement par lui qu'on commença, sauf à remonter ensuite jusqu'à Adam et à descendre jusqu'à Esdras; il est le héraut du jugement et de Dieu.

Quel que soit le confident de Dieu, il reçoit une révélation ; c'est le nom même d'apocalypse qui caractérise ce genre. Et cela encore est une transformation de l'ancien prophétisme. Les visions ne lui étaient pas étrangères. Isaïe avait vu Dieu entouré de Séraphins (1); Amos, Jérémie, Zacharie avaient assisté à des spectacles surnaturels qui étaient des symboles. Un objet apparaissait au prophète; il lui était montré par Dieu, en môme temps que le sens de l'apparition lui était révélé. Manifesté d'une façon surnaturelle, cet objet appartenait cependant à la nature : c'était une branche d'amandier (2), une chaudière (3), un cordeau de maçon (4), des chevaux de diverses couleurs (5). Tout cela est fort simple et de la vie quotidienne; c'est dans le Temple qu'Isaïe a vu Dieu.

La nouvelle école s'élève plus haut; elle ne demande pas à Dieu de descendre et préfère monter chez lui pour voir de près ses mystères. Or comment pénétrer jusqu'au ciel et en sonder les secrets sans une révélation très particulière? Et comme les choses du ciel doivent être éblouissantes et bien plus belles que celles d'ici-bas, il faut donc, pour les décrire, recourir à des comparaisons, à des images fort imparfaites, qui obligent sans cesse l'auteur à protester de leur insuffisance : c'est comme un homme, comme un feu, comme de la neige, etc. (6).

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