‹ Le Messianisme chez les JuifsChapitre 18 sur 118 · S. TI · texte numérisé non relu

S. TI

(2) Jér. I, 11.

(3) Jér. I, 13.

(4) Amos, VII, 7.

(5) Zach. I, 8 ss.

(6) On entend assez l'imperfection littéraire de ce procédé; le vrai poète emploie des

\2 l.Al'oi-.Al.YI'Tinll- .11 |\1..

On s'»'\iilitjiu' asM'/ liinpiiissance du voyant, accablé par la subliniil<- (11' rc i|nil cunlcinplc. (le qui est moins natui'cl, et cependant très l()i:ii[iie. cest (pie la même condilioii. n'-vélation et symbolisme, s'imposait pour le passr.

Hcnocli, tpii i;uonl;iil Idiih- lliistoin^ des Israélites, était censé l'avoir connue par révélation. iJ'autre part, il ne pouvait cependant réciter les faits comme ils étaient dans les histoires. La disproportion eût été tro]).ïrrandc entre les deux parties de son horizon prophétique, celle qui élail déjà passer au temps de l'auteur réel, et celle qui était encoie cachée dans l'avenir. Le symbolisme qui était le langage approprié pour le thème l'ulur et céleste, s'imposait donc aussi pour le passé, et nn'iiif pour li- présent. (Tétait comme la condition du genre; ainsi fout s'harmonisait et l'avenir semblait sortir des données du pa.ssé. L esprit du lecteur qui s'ingéniait à reconnaître des histoires connues dans les subtiles images dont il suivait le développement croyait en deviner la suite sans trop de peine; le point de suture — le présent — contenait en germe les solutions prédestinées. Ainsi les alléiTories des divers animaux ou des semaines dans Hénoch, de l'aigle dans Esdras, de l'arbre dans Baruch.

Comme il ne s'agissait plus d'une vision rapide, suggérant un sens précis, mais de tout l'enchainement des faits, le symbolisme succombait à la tAche. La môme comparaison est obligée de se plier à des circonstances diverses, de se transformer pour exprimer des sens nouveaux ; cela ne se peut sans violence et sans bizarrerie. D'autres fois les images se succèdent, toujours plus étranges, pour exprimer l'inexprimable; et. pour graduer l'horreur croissante des catastrophes, on aboutit à des exagérations qui ne font plus aucune impression, tant elles Sortent de la réalité.

Le passé et l'avenir envisagés sous une même perspective, dessinés par les mêmes symboles, sous l'aspect de choses révélées d'une façon surnaturelle, ce n'est plus l'enchainement des faits naturels ou volontaires, c'est le spectacle des œuvres de Dieu. Ce n'est pas que la causalité divine soit plus intime et plus profonde dans l'Apocalypse que dans la Prophétie; elle y est pour ainsi dire étalée, exprimée par des ressorts extérieurs plutôt que pénétrée dans son énergie secrète. !-•• roi d'Assyrie n'était, pour Isaïe, qu'un instrument mis en branle [)ar Dieu : telle une hache ou une scie dans la main de l'ouvrier (1).

iina;;cs, non des comparaisons, à moins que la comparaisiMi no .•^oil un petit tableau on cllorrK'mc.

(1) Js. X, 1.-,.

GK.NKHALITKS SLR LES AIMK'.ALYPSES APOCIlVPllks. 4:i

On ne pouvait exprimer plus fortement l'intensité de l'action divine. Mais enlin c'était lui, le roi, qui prenait les villes. D'après Baruch, ce sont les anges qui ont détruit Jérusalem et non les Chaldéciis (1). Les hommes ne sont donc plus que des marionnettes: le public peut s'y tromper; le voyant aperçoit les fils qui font mouvoir les personnages et parfois même ceux qui les tiennent.

C'est ce qu'on a nommé le déterminismede l'apocalyptique. A vrai dire, il n'est jamais absolu au point de nier la liberté humaine, car nos voyants sont très soucieux au contraire de marquer les responsabilités. Il suffit cependant pour donner à l'histoire, — cette histoire qui n'est plus qu'une vision de l'avenir, — l'aspect d'une machinerie qui se déroulerait suivant un plan convenu. De là aussi les tournures passives qui sont un des traits de ce style. Les choses sont faites, plutôt qu'elles ne se font, par des agents invisibles et presque impersonnels ; malgré sa claire vue, l'auteur ne peut pas toujours démêler tous les ressorts de la mécanique divine ; il ne peut que constater son fonctionnement sans distinguer toujours ceux qui la mettent en branle. « Les livres furent ouverts »,... « son nom fut nommé «,...« des cordes furent données » (2j... Aussi le voyant a-t-il constamment besoin d'être assisté pour comprendre la raison des choses. Les images sont équivoques, les acteurs ne parlent pas ; il faut qu'un ange se trouve là à point nommé pour donner un sens à cette représentation muette. Les anges sont à la fois acteurs et exégètes, exégètes des causes surnaturelles, même lorsqu'ils expliquent le cours des astres (3). Tout se succède dans ce cinématographe, sauf la nature toute pure, qui n'apparaît jamais.

C'est décidément, répétons-le, un spectacle. Or il est d'un sage imprésario de préparer d'avance tous les décors et d'avoir tous les ligurants sous la main. Faut-il s'étonner que les principaux acteurs et les principales pièces du drame eschatologique soient déjà censés existants au temps du voyant, cachés derrière la scène, dans les conseils de Dieu? Us sont donc préexistants par rapport au moment où ils joueront leur rôle, mais le voyant n'est-il pas censé voir se dérouler dans l'avenir des événements déjà passés? Qu'importe le passé, le présent et l'avenir pour celui qui contemple tout dans la détermination divine? Le iMessie et la Jérusalem nouvelle sont présents à la

'1) Apoc. Baruch, vu, 1 : El post haec audivi angelum dicentem angelis qui tene- Imnt lampades : diruite ergo et suOvertUe muros eius usr/ue ad fundamenta, ne glorientur liostes et dicant : nos subverlimus murum Sion, et incendimus locum Dei forlis.

[1] Hénoch éth. xlvii, 3; xlviii, 3; lxi, 1.

(3) Uriel montre à Hénoch ceux qui guident les étoiles {Hén. lxxx, 1).

44 I.AI'dCAI.YPTlorK JlIVE.

pensée de l»ieu, il i)iut les iiion(i-(M' à ses fidèles. Quand ils les auront vus. Ii'ur foi sera plus ftM in(\ <»u plutôt ne sora plus une foi, mais une claire vue. Il n'est pas besoin de supposer ici une iniluence des Idées tle Platon. L»'^ Idées out untî cxistcmc idéale ])lus stable et plus réelle en clle-inénir <pi<- leur existence phénoménale, mais cette existence garde dans Platon ipu lipie chose d'abstrait; ce sont bien des Idées. Au contraire les objets préexistants des Apocalypses, du moins avant «pie ce conce|>t ait été généralisé et peut-être spiritualisé, la Jérusalem noiivtlje «l \r Messie, sont entrevus sous des contours très concrets. Ils sout encore noyés dans un vague cjue l'auteur ne peut édaircir, mais son intention est de les présenter comme tout le reste, comme des images vues. Lors(pie le passé n'est plus ([u'un tableau / svnibolique, l'avenir i>eut bien être représenté comme présent. Ni le passé n'est tout à fait l'histoire, ni l'avenir n'est tout à fait inexistant. Tandis cjue dans l'évolution naturelle, toutes choses vont du germe au i)lein épanouissement, puis à la mort, ici tout vit en même temps, le passé est encore t\ venir, et l'avenir existe déjà.

Il est cependant un trait de l'apocalypse qu'on pourrait être tenté d'expliquer par une influence étrangère. Les stoïciens avaient imaginé de longues périodes après lesquelles le monde, développé à l'extérieur, puis replié sur lui-même et consumé par le feu, recommencerait selon les mêmes voies le cours de ses destinées. Est-ce de là que vient un des principes premiers de l'apocalypse : la fin comme le commencement (l)?On admettait en effet une sorte de symétrie entre la création du monde et son renouvellement. La grande crise messianique devait être une naissance nouvelle ou palingénésie ; tout devait se lejtroduire dans le môme ordre ou dans un ordre inverse, mais avec une exacte cori'espondance. Est-ce le thème stoïcien transposé? Cela est peu vraisemblable. L'inspiration des apocalypses a une autre source. La nature ne les intéresse que comme une dépendance de l'ordre moral. Si les animaux doivent cesser de nuire, si la ])aix doit régner dans la nature, au temps du Messie comme au tenijis d'Adam, c'est parce que rinnocence des temps messianiques l'emijortera sur l'innocence primitive. Et ce tableau avait été déjà tracé par l'ancienne pro[)hétie (2). L'apocalyptique ajoutera des traits nouveaux, ramenés au thème moral et religieux, avec son affectation spéciale de mettre en relief le grand acteur. Dès lors le dé-

(\) hpitre de Barnabe, vi, 13 :Aeyei Se xypio;- '18o-J tcoiw xà éa/axa w; xà TrpwTa. On ignore à quoi se réfère lauleur. Ce qui ressemble le plus à ce dicton est le mot cité par Il<-s\i'liius : ToÛTO rûO'.ov to-jto tt^wtov y.ai ÉT/aTCiv.

(2) /s. XI, G-10.

GÉNÉRALITÉS SLR LES APOCALYPSES APOCRVPII-ES. 4r.

nouement est comme uno péripétie suprême; il manifeste la sagesse et la puissance de celui qui a tout ordonné : le drame qui a eu pour premier théâtre l'Éden doit se terminer sous des cieux nouveaux et sur la terre nouvelle.

A considérer ainsi le passé et l'avenir comme présents dans une image qui se déroule, l'auteur s'interdisait d'insister sur le présent, court moment qui n'était qu'un point du tableau. Il n'y pouvait faire que des allusions voilées, pour ne pas trop se découvrir. Toute incursion dans le domaine des faits réels, toute invective trop caractérisée, toute allusion trop claire, l'auraient obligé à poser son masque. On ne peut pas être à la fois entre ciel et terre et jouer un rôle actif parmi les siens. L'inspiration divine et leur génie ont bien servi Daniel et saint Jean. Le caractère pratique et le but religieux immédiat de ces admirables apocalypses éclatent en dépit du genre et leur donnent une valeur de vie. Aussi peut-on assez facilement reconnaître dans quelles circonstances ont vécu leurs auteurs. Il en sera ainsi d'Esdras, la plus belle apocalypse après ces deux chefs-d'œuvre, et en partie ainsi de Baruch, conçu sur le même thème (1). Dans les autres cas, il est extrêmement difficile, quelquefois impossible de savoir quand les auteurs ont vécu, et quels événements ils visent. Le mystère qu'ils s'étaient imposé les couvre encore.

Le dernier terme de toutes ces cachotteries devait être une théorie formelle de l'apocalypse apocryphe. La façon dont Esdras l'expose est bien connue (2). Mais comment des livres, composés depuis des siècles, étaient-ils parvenus aux mains de celui qui les produirait en public? Les anges veilleraient sur eux et sauraient, au moment opportun, les révéler à un dépositaire sûr — Fauteur lui-même! — chargé de les montrer à « des hommes fidèles, et qui me sont agréables, et qui ne prononcent pas mon nom en vain, dit le Seigneur (3) ». Le livre du voyant, fût-il antédiluvien, était donc communiqué, en grand mystère, à un cénacle d'hommes choisis, faisant partie du même groupe et partageant les mêmes espérances, crédule ou complice; il s'adressait à des initiés.

(1) La prise de Jérusalem ayant eu lieu une première fois sous Nabuchodonosor, les auteurs pouvaient faire allusion à la ruine sous Titus sans renoncer à la pseudonymie.

(2) IV Esdras, xiv, 45 ss. Esdras réécrit tous les livres sous l'inspiration divine; les premiers, connus de tous comme canoniques, sont livrés au public, les autres réservés : priora quae scripsisti in palam pone, etlegant digni et indlgni; Xovissimos (lulem LXX conservabis, ut Iradas eos sapientibus de populo luo : In liis enim est cena inlellecliis et sapientiae fons et scientiae Jlumen. Les apocryphes sont donc supérieurs aux canoniques!

(3) Hénoch slave, texle A, xxxv, 3.

*6 i.APor.ALYPïiQun: juivi:.

1*011 vait-on, par ce procédé, enseigner des choses bien nouvelles? 11 lallait, on tout cas, los corroborer d'une doctrine reçue et même d'une imai:cric traditionnelle.

C'est une erreur très répandue, mais une erreur quand même, de se représenter l'apocalyptique comme l'explosion d'un système nouveau. Kn ellet, même lorsqu'ils se mêlent de science, nos auteurs sont aux antipodes de la nature et de l'observation. Le livre d'IIénoch confient toute une partie destinée à expliquer le système du monde (1). Il faut être très iudulgeut pour y voir avec M. Martin « un précieux témoin des premiers essais de construction scientifique (2) ». Rien de [dus touchant que ces premières tentatives, balbutiement de la science si l'on veut, pourvu qu'elles contiennent un germe de progrès par une analyse attentive, ou môme par le simple enregistrement consciencieux des faits. Mais le livre astronomique d'IIénoch est tout autre chose, et plutôt, comme M. Martin hii-même l'a très bien vu, le résidu dos traditions hétérogènes de l'Orient ancien, un amalgame de traditions populaires mises au service du calendrier lunaire orthodoxe. Et c'est l'époque où déjà Ératosthène avait fondé la géographie scientifique, et où llipparque découvrait la précession des équinoxes et mesurait presque exactement la distance de la terre à la lune (3;. On n'en demandait pas tant à un Juif; mais ici encore il faut constater combien l'apocalyptique est loin des réalités et de la vie.

Volontiers on imagine ces voyants comme emportés par leur fantaisie, cédant sans doute trop facilement à ses élans déréglés, mais, à cause de cela même, originaux et neufs. Rien de plus faux, et c'est à peine si quelques combinaisons sont leur œuvre. Quand ils sortent de la tradition, ils sont rarement heureux. S'ils s'éloignent de la nature, ce n'est pas pour s'abandonner à l'inspiration d'un rêve créateur, c'est pour consulter les livres. Ces visionnaires sont les plus livresques des hommes. Il nous est facile de reconnaître, en comparant, par exemple, Hénoch à la Bible, à quel point ils sont dépourvus d'invention, jusque dans le choix des expressions (4). Il nous est

(1) LXXU-LXXXII.

(2) Le livre d'Ilvnocli. |). xxiv.

(3) llipparque a fait ses observations de 161 à 120 av. J.-C. Le livre astronomique d'Hénoch est probalilerm-nt anlérieur à 135.

(4; Cosl c." que M. Martin a très bien reconnu : « Jx Livre d'IIénoch tout entier témoigne d'une profonde connaissance de l'Ani ien Testament. II suffit de jeter un coup d'œil sur la table des textes qui termine ce volume, pour comprendre à quel point ses auteurs se sont inspirés de tontes ses parties, depuis les premiers chapitres de la Genèse jusqu'aux derniers prophètes et aux livres sapientiaux, et surtout d'isaïe et de Daniel >- [Le livre d'Hénocfi. ]K i: . M. Auguste Sabatier n'a j.as exagéré en écrivant que u l'apocalypse est à la prophétie

bien permis de supposer qu'ils ont consulté d'autres livres, aujourd'hui perdus, qui auraient poursuivi le développement des idées cosmogoniques de la Bible.

Le style devait être en harmonie avec ces conditions du genre. On ne peut guère le comparer qu'au style révolutionnaire, singulier mélange d'enthousiasme pour les temps nouveaux et de citations pédant'es,''passionné, convulsif, enivré, dirait Platon, du vin pur de la liberté, et hérissé d'allusions classiques à l'histoire des Grecs et des Romains. Encore le monde nouveau des sans-culottes était-il déjà commencé; celui des apocalypses devait descendre du ciel. Le voyant veut être subUme, puisque son sujet l'exige, et il n'est souvent qu'emphatique ou érudit. Il y a de tout dans ce style, sauf le naturel et la simpUcité. Il n'est tout à fait sincère que lorsque l'homme se découvre sous le voyant, ému de sentiments vrais : la haine, souvent atroce, de ses ennemis, une ardente sympathie pour ses compatriotes malheureux, l'anxiété d'une foi qui veut demeurer inébranlable; parfois même, mais seulement dans l'apocalypse d'Esdras, il atteint à une vraie beauté, lorsque, au lieu de décrire froidement les choses du ciel, il s'arrête, frémissant d'angoisse, devant le mystère insondable du mal. En lisant les apostrophes enflammées du Coran, on croit entendre l'écho de certains apocryphes : rien n'est plus éloigné de la simplicité touchante des Évangiles.

Parmi les grandiloquences du style apocalyptique, celle peut-être qui nous frappe le plus, qui nous transporte dans une sphère absolument merveilleuse et surnaturelle, parce que nous ne sommes pas habitués à ces figures, c'est l'emphase qui associe la nature inammée aux événements de l'histoire. Et quand nous disons la nature inammec, nous nous plaçons encore à notre propre point de vue, car l'origine première de ces métaphores remonte à un temps où on la croyait au contraire animée et susceptible des mêmes émotions que les homnies. C'est surtout le monde céleste, le ciel, le soleil, la lune et les étoiles, qui sont mis en branle dans des circonstances qui ne sont pas toujours le craquement dernier du monde et son renouvellement.

Ces manières de parler se trouvaient déjà dans la Bible. A propos de la prise de Babylone par les Mèdes, on lit dans Isaie :

ce que la Michna est à la Thora «. Il a dit aussi très justement : « C'est l'idée abstrait, nui touiours crée l'image. Celle-ci n'est grotesque qu'au point de vue de lart pla.l qu . îu ée du point de vue rationnel où elle a été composée, elle est ingénieuse comme une a - ^tie outenue Vous vous croyiez emportés dans le domaine de '^P««-; /«^«^^^j/J. n'éteTquedLs celui de l'abstraction Usio^ue . iVapocalypse ju.ve et la pinlosopine (le Vhistoire. dans la Revue des et. juives, t. XL, p. lxn-lxx\m).

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