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I.cs astres ilos eieux et leurs constellations

ne feront plus briller leur lumière; Le soleil s'oliscurcira à son lever,

et la lune ne fera plus luire sa lumière (!}.

Dans le jus-eincnl (lui doit s'cxei-ccr sur Édom, Je même recueil met CQ scène tous les peuples et toute la nature, comme si le châtiment (1 Etlom était en raccourci l'image du jugement universel :

Toute l'armée des cieux se désagrégera,

les cieux seront roulés comme un livre, Et toute leur armée tombera,

comme tombent les feuilles de la vigne.

comme tombent celles du figuier.

Camion glaive dans les cieux s'est enivré:

voici qu'il descend sur Édom (2)...

Même procédé dans Jérémie, à propos des malheurs qui menacent Juda et Jérusalem :

Je regarde la terre, et c'est le chaos primitif, les cieux. et ils ne donnent plus de h.miere: je regarde les montagnes, et elles sont ébranlées, et toutes les collines sont culbutées (3).

Dans Ézéchiel, tout le ciel porte le deuil de la ruine de l'Egypte (4). Dans Joël, et devant une invasion de sauterelles :

La terre tremble, le ciel s'agite, le soleil et la lune sont obscurcis, et les étoiles ont etemt leur éclat (5).

Le dernier e.vemple est peut-être le plus caractéristique. Après cela il est tout naturel que les collines bondissent comme des agneaux, quand le Seigneur viendra réaliser ses merveilles.

Ce serait évidemment un très lourd contresens que de prendre à la lettre ces fortes images. Ce serait méconnaître le style de la Bible dont les apocalypses s'inspirent le plus souvent, et à laquelle elles empruntent le canevas de leurs descriptions. Ce serait môme méconnaître les habitudes du monde ancien, car les Grecs eux-mêmes, en dépit

(1) Is. xui, 9-10. Traduclioti Condainiii.

(2) Is. xxuv, 4-G. Traduction Coridarnin.

(3) Jér. V, 23, 24.

Ci) Ez. xxxh, 7-8.

[o) Joël, II, 10. Traduction van Iloonacker.

de leurs tendances au rationalisme, ont associé la nature et spécialement le ciel, aux scènes qui se jouaient sur la terre, et cette tradition n"a jamais été tout à fait interrompue.

En voici quelques exemples qu'on a rencontrés tout à fait par hasard.

Lorsque le devin Théoclymène pressent la mort des prétendants à la main de Pénélope, il s'écrie :

L'anticliambre et la salle sont pleines de fantômes, entraînés dans l'obscurité vers l'Érèbe: le soleil au ciel périt, et d'alFreuses ténèbres se précipitent (i).

Ce sont les nuées elles-mêmes qui expriment leur émotion dans Aristophane :

Ensuite lorsque vous avez pris pour général le corroyeur paphlagonien, ennemi des dieux, nous avons froncé les sourcils, et nous avons fait des signes terribles; le tonnerre a crevé avec des éclairs ; la lune a quitté ses voies : le soleil, retirant aussitôt à lui sa mèche de lampe, a déclaré qu'il ne brillerait pas pour vous, si Cléon était général (2).

Assurément ce ton léger contraste avec l'émotion intense des prophètes ou des voyants d'apocalypses, mais il n'en est que plus caractéristique.

La mort de César, comme l'antique festin de Thyeste, était un événement bien capable de contraindre le soleil à se détourner avec indignation, ainsi qu'Antoine l'affirme dans Josèphe (3).

On trouverait sans doute des exemples très nombreux de ce style chez les anciens. Ce qui est plus étonnant, c'est qu'il se soit perpétué dans les clichés des inscriptions funéraires :

Cette journée fut une calamité; ce fut un jour de malheur et d'oppression, jour de ténèbres et d'obscurité, jour de nuage et de brouillard, jour où les cieux et leurs luminaires furent obscurcis, où ils se sont revêtus d'un cilice. Les étoiles ont pris le deuil; les collines ont fléchi, tout Israël a été effrayé (4,\

S'il ne s'agit pas ici du jugement dernier, n'est-ce pas du moins une allusion à la ruine de Jérusalem? Point; il s'agit de la mort du rabbin Isaac Alfasi, le 12 mai 1103, et l'épitaphe est en prose.

(1) odyssée, xx, 355 ss. slowXwv 5è tt/éov zpoGypov, TtXîîrj Se xal av).ï)

'.£|jL£vtDV "EpeSéffôe •J:Tà î^o'^jov r^eXio; oà oOoavo'j £Ça7t6).w).£, y.axri o' £7riS£Ôpo[A£v àx^û;.

(2) Xaées, 581 ss.

(3) Ant. XIV, XII, 3.

(4) Aouvetles archives des missions..., t. XIV, fasc. III. Rapport sur les inscriptions hébraïques de l'Espagne, par M. Moïse Schwab, p. 258.

tjo i/Ai'or.Ai.Mninri' .iLivi:.

Le décos (lo r;il»l)i VAii.i 2(i jnill.'t 1 2.')T no lut pas moins calaniiteux :

l'ils de Sion. (lovdiit ccllr Avlc. pleurez le soleil enl'oiii sous la poussière de la lerre: le (irmament s'est revêtu d'obscurité, les constellations sont honteuses; la lune rougit, au jour ou a été ensevelie I.i gloire de la loi, sou diadème (i).

Les luodcrnos, eux, ont tiouv»'- du plaisir à se plaiiidi-e de l'insensi- ])ilité de la nalui-e, ténioin indilléienl de nos joies et do nos douleurs : le Lac de Lainattine, la Tristesse d'Olympio de Victor Hugo, un .luur .siinpl.' do M. Kernand Gregh. Ce n'est pas une raison pour méconnaître une niani.'ro bien dillorente, qui fut celle de l'antiquité, et spécialement des Séuiilos palestiuions. Et cette appréciation d'un genre littéraire disparn (-2) est tout à fait nécessaire pour l'intelligence des apocalypses cl même des passages apocalypti(]ues du Nouveau Testament.

,,. — iMlCrUl.NKS GKNKUALF.S 1>E l'apOCALYPTIQLI:.

Incontestablement l'apocalyptique est un genre littéraire distinct, dont on peut analyser les conditions et qui a son originalité propre. Peut-on aussi la considérer comme constituant un corps de doctrines ori'^iualos et homogènes? Est-ce l'touvre d'une école de philosophie religieuse, ou un simple cadre, comme le dialogue philosophique qui se prête indill'éremmcnt à toutes les thèses? On pourrait aussi concevoir une sorte de moyen terme. Il ost tel genre littéraire qui impose à celui qui le choisit une tournure d'esprit particulière, ou plutôt, celui qui le choisit est déjà porté à voir les choses sous un certain am^le. Telle la satire. On n'attend pas d'elle un jugement impartial sur le bien et le mal à une époque donnée, mais plutôt une charge vigoureuse contre les vices du temps. Chacun cependant poursuivra son propre idéal en les tlagellant.

Il on est ainsi de l'apocalypse. Chaque autour avait ses doctrines particulières, et, même dans sa conception de l'avenir, il subissait l'intluence de son temps; mais le choix qu'il faisait du genre apocalypti- (luc indiquait ;\ lui seul les préoccupations qui dominaient sa pensée. 11 avait renoncé à l'action pratique pour chercher son refuge dans l'au-delà, un au-delù (jui n'était [)as toujours le même que celui d'un

(I; M.Miic cnilioil, p. :500.

(2; On lit dans un roman de M. EJ. Rod, auteur dont les descriptions sont assez sobres et à propos d'un chagrin d'amour : « Valenlin se mit à trembler de tous ses membres : le monde s'arrêtait, le soleil s éteignit » (Revue des Deux-Mondes, août 1895, p. 490).

. GKXKIlAIJTLIS Sril I.KS Al'm ALM'Si:S APOCIlVl'HES. ni

autre voyant. La ressemblance la plus étroite dans le thème, et même dans les images, nimpliquc natui-ellement pas la communion des idées.

On peut donc parler des doctrines de Tapocalyptique, non de sa doctrine. Ces doctrines sont celles du temps, appli(juées à l'avenir, et on peut même se demander si les apocalypses ont mis en circulali<jn une seule idée vraiment nouvelle, ou si elles se sont contentées de combinaisons.

il no faut rien exagérer; toutefois l'analyse est beaucoup moins simple que certains savants ne semblent le croire.

D'après M. Baldensperger, — un théologien protestant qui s'est beaucoup occupé de l'apocalyptique. — elle n'est ni la continuation, ni la transformation de la prophétie, ni une nouvelle interprétation des prophéties non accomplies. Ce serait plutôt « l'attente messianique détachée de l'idéal terrestre politique et élevée à Tordre surnaturel » 1).

Cette antithèse posée, il est facile de la développer dans le détail.. On dessinerait deux tableaux, celui de la prophétie et celui des apocalypses, dont le second serait comme l'agrandissement et la transfii:uration de l'autre.

Le héros de l'ancienne prophétie est Israël, et le thème du messianisme, sa délivrance des ennemis qui l'ont subjugué. Ces ennemis seront anéantis par le jugement de lahvé qui rassemblera son peuple dispersé et lui fera goûter, dans la Terre Sainte, à Jérusalem, auprès du Temple, plus glorieux que jamais, un bonheur éternel. Le xMessie sera l'agent de toutes ces merveilles.

Dans l'apocalyptique, on verrait au premier rang l'homme, placé dans le Cosmos pour pratiquer la vertu. Les ennemis des gens pieux sont les méchants. Le jugement de Dieu s'exercera sur le monde en faveur des justes qui jouiront de l'immortalité et de la résurrection. Les biens de l'au-delà sont promis non plus dans Jérusalem, mais dans le Ciel.

Il faudrait, pour achever l'antithèse, faire du Messie l'agent de ce salut surnaturel. Personne n'oserait aller jusque-là, tant il est évident que le Messie des apocalypses ne joue pas ce rôle. Et cela donne à réfléchir. A y regarder de près, on doit confesser que rien n'est plus faux que de concevoir l'apocalypse de cette façon. Si l'apocalyptique avait donné sur tous les points allégués une solution ferme, en interprétant l'ancienne prophétie dans un sens moral et religieux, en substituant l'idée du salut éternel des justes à celle du bonheur temporel

(1) Die messianisch-apokalyptischen Hoffnungen des Judenthums, 3" éd., p. 173.

ri-2 I.APOCALVl'TlQLli JUIVE.

d'Israt'l, elle aurait abandonné le terrain du judaïsme; si elle avait regardé le Messie comme étant à la fois le fondateur d'une vie religieuse nouvelle et l'agent du salut éternel, elle ne serait pas seulement un acheminement vers le christianisme, elle serait le christianisme lui-même. Or l'apocalyptique n'a fait aucun pas utile, elle n'a même pas montré la voie.

Ce qu'il faut reconnaître, c'est qu'elle a su ap])récicr Fimportancc dos problèmes nouveaux qui s'imposaient à l'attention des Israélites

comme des autres peuples; — elle leur a donné les solutions qui

découlaient de renseignement orthodoxe dans Israël depuis le retour de la captivité, mais elle n'a pas su concilier ces solutions avec les anciennes prophéties messianiques. Loin de renoncer à l'idéal temporel d'Israël, elle l'a encore exagéré jusqu'à l'exaspération, en même temps qu'elle était dominée par des préoccupations plus hautes. Le tableau nouveau qui est l'agrandissement ou la transtiguration de l'ancienne prophétie, c'est celui qu'a tracé le christianisme. L'apocalypse se place entre les deux, comme un cliché photographique tiré deux fois, où toutes les images seraient juxtaposées et mêlées de fayon à ne présenter qu'un ensemble confus. Et ce ne sont pas seulement plusieurs apocalypses rapprochées qui formeraient ce mélange : il n'en est aucune un peu considérable qui ne soit une tentative désespérée pour concilier des notions que l'auteur ne pouvait ni embrasser dans leur étendue, ni ranger dans leur perspective vraie. L'apocalypse n'a pas abordé de plus hauts sujets que l'ancienne prophétie; elle a affecté de se complaire dans le mystérieux et l'inaccessible, sans égaler jamais le profond sentiment rehgieux des prophètes. C'est ce c[u'il nous faut voir de plus près, à propos de Dieu, de l'homme et du Messie.

On dit volontiers que le Dieu de l'apocalyptique est plus transcendant. C'est là un terme fort vague. Il n'est pas plus puissant que le Dieu d'Isaïe (1), ni plus sage que le Dieu de Job (2), ni plus juste que le Dieu d'Abraham (3), ni plus miséricordieux que le Dieu de Moïse (4), ni idus longanime que le Dieu d'Élie (5). Mais il habite plus loin. On a essayé de le rendre plus imposant et plus sublime, et pour cela on n'a rien trouvé de mieux que de l'éloigner. Il ne convient plus à sa Majesté de venir converser parmi les hommes; quand on veut le

(1) Is. XL, 1;. ss.

(2) Job, XXVI.

(3) Gcn. XVIII, 22-33.

(4) Ex. ixxiv, 6.

(5) I hois, XIX, V ss.

trouver, il faut faire un long voyage ; encore le plus souvent ne daignet-il pas parler lui-même, il a ordinairement un interprète qui est un ange. Hénoch, enlevé par les vents, approche d'un palais en pierres de grêle, entouré de ilammes, habité par des Chérubins. Ce n'est point encore la demeure de Dieu. Il arrive enfin devant une maison, bâtie en langues de feu, et en tout si excellente, en magnificence, en splendeur et en grandeur, qu'on ne peut la décrire : « Son sol était de feu; des éclairs et le cours des étoiles (formaient) sa partie supérieure, et son toit, lui aussi, était de feu ardent » (1). C'était encore relativement simple; dans FHénoch slave, dans l'apocalypse d'Abraham, l'itinéraire est beaucoup plus complicjué.

Si la religion a pour but d'unir l'homme à Dieu, on ne {)eut que regretter l'ancien Dieu d'Israël, qui était toujours au milieu de son peuple. Cet éloignement est-il compensé par un caractère plus marqué de spiritualité? Mais c'est précisément parce que Dieu est esprit qu'il est présent partout et agit en tout. Le livre des paraboles d'Hénoclî nomme avec emphase Dieu le Seigneur des Esprits (2), probablement pour donner à entendre que les Sebaôth du Dieu d'Israël sont des anges, mais cela ne marque pas sa propre spiritualité d'un trait plus net.

Le Dieu de l'apocalyptique ne pouvait être que le Dieu d'Israël, unique, tout-puissant, très sage, juste et rémunérateur. Il faut le dire à sa louange : elle ne s'est point écartée de l'orthodoxie juive dune seule ligne. Les traits particuliers qu'elle lui donne sont ceux d'un roi, habitant un palais inaccessible, d'une incomparable majesté et qui gouverne par ses ministres; il est moins vivant et moins agissant que le Dieu des patriarches; est-il davantage le type de la perfection morale? on ne peut s'en rendre compte que d'après ses rapports avec l'homme.

L'apocalyptique, et c'est encore son honneur, s'est préoccuj)ée de l'homme comme être moral individuel, ayant sa place dans le monde et dans les desseins de Dieu. Ce n'était point chose nouvelle (3). Le principe ét«it supposé par toute l'ancienne histoire et il avait été posé explicitement par Jérémie et par Ézéchiel (4). A l'alliance écrite con-

(1) Hénoch élh. xiv, 7.

(2) Cette expression si fréquente ici (104 fois d'après M. Charles) se trouve encore II Macch. m, 23-2'î. C'est tout ce qu'on cite d'ordinaire. Il faut cependant ajouter une inscription du premier siècle après J.-C. : £-'.y.a).oO[iai y.al à;tâ> tôv | 0£Ôv -j'iKiTov, tôv xûptov Twv Tîv£U(icxTwv ! y.at Tràcrr,; axoy.ô- (Dittexberger, Sylloge, n° 816).

(3) M. Lôbraréagi avec raison contre un préjugé trop répandu, dans sa petite brochure : Sozialismus und IncUvidualismus im Alleu Testament ; Giessen, 190G.

(4) CuARLES, A critical history of the doctrine of a Future Life, p. 51-81.

:i4 L'APOCALYPTIQUI-: ,11 i\ i: .

tractée avec le peuple, Dieu devait, cl"a[)rès Jérémie, substituer une alliance imprimée par Dieu ilans le cœur de chacun (1). Cette parole rom[)ait avec le collectivisme de l'ancienne solidai-ité, et manifestait le lien direct et personnel (pii existe entre Dieu et chaque àme. Lors- (]ue les Juifs viennent se plaindi-e à Kzéchiel (]ue Dieu n'est pas juste, pui.Mpi'il [)uint les enfants [x.ur les fautes des pères, en frappant tout Israël (piaïul il n'était pas le plus coupable : « les pères mangent du verjus, et les dents des lils en sont agacées »,... le prophète répond : « Je suis vivant, dit le Seigneur lahvé; vous n'aurez plus à répéter ce proverbe en Israël. Toutes les âmes sont à moi; lànie des lils comme l'ûme du père est à moi; l'âme qui pèche sera celle qui mourra » (2). Si admirable cpie soit l'expression : « toutes les Ames sont à moi », la doctrine d'Ezéchiel n'était pas complète : ne faisant aucune allusion distincte à la vie future, elle [)ouvait laisser croire que toute justice était leudue à l'individu dès cette vie. C'était bien l'opinion des amis de Job. Mais le problème une fois posé, il suffisait d'un regard jeté sur le monde pour s'apercevoir qu'il n'est pas résolu ici-bas. La conscience morale, pleinement confiante en la justice de lahvé, exigeait une rétribution après la mort, au cours de cette survivance dont les Israélites n'avaient jamais douté. Et l'espérance du pieux Israélite avait encore un fondement plus assuré que la justice de son Dieu. Pendant cette vie, il avait cherché lahvé de toute son àme et il l'avait trouvé, lahvé à son tour le prendrait avec lui dans sa gloire. C'est la confiance du Psalmiste (3i :

Pour moi, je suis toujours avec toi; tu m'as pris la main droite, tu me couduis selon tes desseins, et ;iprés tu me prendras en gloire.

Ce passage n'est pas isolé dans l'Ancien Testament. Ce n'était pas encore la nouvelle alliance, ell'usion complète de la charité de Dieu, provoquant la charité dans le cœur de l'homme; cependant les anciens écrits inspirés contiennent plus d'une manifestation de cette tendresse de co-ur pour Dieu qui est le fruit le plus exquis de la religion. Or nous n'avons pas su en trouver dans les apocalypses un seul accent vraiment sincère. Naturellement il y est beaucoup question pour les élus d'être auprès de Dieu, ou plutôt chez Dieu, d'être bénis

(1) Jér. XXXI, 31-34.

(2) Ez. xviu, 3 s. ^

(3) PS. Lxxni, 23 s.; cf. Jt/J., VJm, V. 105.

GKNÉKALITÉS SLll LES APOCALVI'SKS APOCKVIMllIS. r,:;

par lui, -comblés de biens, et inondés de sa lumière. Mais le souj.iide lùme éloignée de son Dieu, le désir passionné de le rejoindre pour lui être uni, sont al)scnts de ces livres comme aussi l'assurance du nsalmiste de le posséder des ici-bas. On lit une seule fois du bonheur iutur : « ils seront tous à Dieu » (1), de même qu'il est dit dans le livre de la Sagesse : -^ leur récompense est dans le Seigneur » 1 . Mais ce trait est isolé, et il serait fort exagéré de parler d'union à Dion il uns les autres descriptions paradisiaques, d'ailleurs relevées et spirituelles. Esdras considère comme le suprême bonheur des élus avant la béatitude définitive , l'espérance de voir celui qu'ils ont servi sur la terre (3). La vie future c'est la vie, une vie glorieuse, dans la lumière, et aussi un festin quon peut se représenter comme très spirituel. Les apocalypses sont, ici encore, dans le courant le plus orthodoxe de la révélation, mais il faut constater .pie toute cette lumière enflamme pou le cœur. Quelle folie, semble dire Baruch, de perdre son âme en préférant le mbnde présent au monde fulur! Or, dans ce monde futur, la curiosité intellectuelle sera pleinement rassasiée; on pourra satisfaire à son sré les désirs les plus extravagants ('i-), mais Dieu n'est pas nommé. Tous ces voyants des apocalypses qui parlent sans cesse des instes et des méchants auraient-ils su dire quel est le premier commandement, celui qui résume la Loi et les Prophètes?

Et à coup sûr ils auraient été fort embarrassés sur le second. Avec le commandement d'aimer lahvé son Dieu, l'Israélite avait reçu celm d'aimer son prochain. Ce prochain c'était Isra.d lui-même. Dévots à un même Dieu, protégés par lui et combattant ses guerres, les Israélites avaient une raison de s'aimer qui n'était pas seulement dans le lien du sans-; elle avait déjà un fondement religieux. On fait honneur à l'apocalvptique d'avoir agrandi l'ancien horizon, et, comme le Dieu d'Israël étiit devenu plus expressément le Dieu du monde, 1 idée de l'humanité ou de l'individu aurait remplacé l'image absorbante d'Israël. Si l'on entend par là une doctrine propre à l'apocalyptique ou dégagée par elle, cela est évidemment faux. Le Serviteur de lahve,

(0 Héa I 8 : xal s^ovxai nàvTE; toO OzoO. Encore. (1-ap.ès le contexte, s-a^it-il d'être sous la providence et la lumière de Dieu, plutôt que d'être uni à lui. Cf. dans lien, xxxv.n, 4; XLv, 4; Lviii, G, au livre des Paraboles.

(3) Teptillusordo... festinanl enim videre vultum etus eut serviunt vivenles el a <iho incipiunt gloriosi mercedem recipere (IV Esdras, vu, 98). . , , „, ,„,„„„, „,,„,/

(4 Videbunt enim mundum qui invisibilis est eis '^««^' /"/'"'f 7" V ^^ ;IX nunc occultatum est ab eis... in excelsis enim illhcs muudt ./'^''^''«*"'^^J «;,;' '^^^ buntur angelis, et aequabuntur stellis, et erunt transmutait m omnem formam quam loiuerint, etc. {Apoc. Baruch, u, 8 ss.).

5G LArOCALYI'TloLE JLIVK.

dans le recueil d'Isaïe, avait pour mission de convertir toutes les nations à lalivé. Kst-il vrai du moins que les voyants d'apocalypses aient précisé la notion de l'individu, ou se soient préoccupés beaucoup des Gentils dans leurs ri'ves d avenir? Est-il vrai que leurs sentiments envers tous les hommes soient plus fraternels, et inspirés par leur attitude envers Dieu?

Il ne serait pas possible de le dire.

La notion précise de l'individu, l'autonomie de la personne, sa dignité propre, ce sont hl des idées grecques, en particulier des concepts socratiques et platoniciens, et qui, il faut bien le dire, ne conduisent guère au sentiment d'une vraie fraternité entre les hommes. Ils en détourneraient plutôt, en exaltant la puissance de la monade humaine isolée, s'ils n'avaient par ailleurs l'avantage de rompre avec un égoïsme national trop accentué. De toute faeon ils n'ont par euxmêmes aucune valeur religieuse, tant qu'on ne considère pas l'origine commune des âmes et leur retour à Dieu. Si les apocalypses en sont peu pénétrées, ce n'est point une lacune de l'ordre religieux, mai's de l'ordre philosophique, et la preuve que la philosophie grecque a eu sur eux moins d'intluence qu'on ne l'admet quelquefois.

Ce qui a brisé dans Israël la solidarité nationale des anciens jours, ce n'est point un apereu sur la nature humaine en soi, à laquelle tous les individus participent de la même manière, c'est l'ébranlement produit par l'invasion de l'hellénisme et la résistance du sentiment religieux. Des Juifs qui dissimulaient leur circoncision pour paraître dans les gymnases ou qui même brûlaient de l'encens au Zcus Olympien n'étaient plus des Juifs, mais des scélérats qui se réprouvaient eux-mêmes en s'assimilant aux Gentils. Et si on rencontrait parmi ces derniers des hommes justes, tolérants, ou même bienveillants pour les Israélites fidèles, n'étaiont-ils point meilleurs que les renégats, à tout le moins plus excusables? Les guerres civiles ont ici produit leur eCTet naturel, et les guerres religieuses sont les plus atroces des guerres civiles. L'antithèse n'était plus Juifs et Gentils, mais justes et pécheurs, fidèles et renégats, quelquefois, d'une façon très concrète. Pharisiens et Sadducéens,

Obligés de prendre parti, les voyants ont-ils des tendances univcrsalistes? Leur attention est certes plus attirée vers le sort des Gentils; ils comprennent mieux ^que toute l'humanité a les mêmes destinées; ils ne peuvent plus, (juand il s'agira de la lin du monde, se concentrer dans le seul Israil. On peut donc parler d'un certain universalisme de leur intelligence ; serait-ce que le cœur, lui aussi, est devenu plus large? Non, car ces Gentils sont idolâtres, et leurs pratiques

GÉNÉRALITÉS SUR LES APOCALYPSES AP0CRY1»IIES. b7

Tort déréglées. On méprise leurs mœurs, on condamne leur culte et leur religion; ils sont réprouvés d'avance. 11 leur était licite de se convertir et d'obtenir leur pardon, mais on avait trop souUert de leur dureté ou de leur indifFércnce pour désirer sincèrement une conversion générale qui les aurait rendus dignes du bonheur. Maleré tout ce sont toujours des êtres d'une nature inférieure. Quand l'apocalvpse daigne s'occuper d'eux, ou bien elle les condamne en bloc, ou bien elle les traite comme ils ont traité Israël. Dans certains cas ils paraissent associés à la félicité du peuple élu, mais on peut toujours croire que c'est à titre de serviteurs, ainsi que les textes le font voir quand ils s'expriment clairement. Ils n'ont aucune ressource pour opérer leur salut, s'ils ne sont pour ainsi dire greffés sur Israël.

Et si l'indifierence était assez pour les Gentils, quand ils n'étaient que des peuples étrangers, de quelle haine ne poursuit-on pas maintenant les persécuteurs et les renégats 1 Une partie de la félicité des justes consistera à se venger de leurs adversaires, ou du moins à se réfouir de leur châtiment : « Les rois et les puissants, en ce temps-là, périront et seront livrés aux mains des justes et des saints » (1)... a Je les livrerai aux mains de mes élus; comme la paille dans le feu et comme le plomb dans l'eau, ainsi ils brûleront devant la face des saints, et ils seront submergés devant la face des justes » (2)... Les justes de l'apocalypse d'Abraham crachent à la face de leurs ennemis et se réjouissent de leurs tortures (3).

Esdras, dira-t-on, est bien éloigné de ces sentiments de haine. La pensée d'une origine commune de tous les hommes en Adam lui est familière ; il sait que Dieu aime les âmes qu'il a créées ; leur perte le touche et même l'accable. Lui-même cependant regarde comme ,le deuxième degré de la félicité de voir les tourments des impies (l). Aussi bien son saisissement en songeant à la perte du plus grand nombre est-il surtout spéculatif; il ne comprend pas l'incroyable pullulation du mal qui doit fatalement entraîner les hommes à la damnation. Il prend soin de nous dire que Dieu aurait pu se contenter de la fidélité d'Israël, si Israël avait consenti à lui donner cette satisfaction. Il ne s'intéresse qu'à Israël, et son Dieu aussi, qui avait tout créé en vue d'Israël. C'est pour le peuple élu qu'il interroge trois fois, et les trois allégories ne s'occupent que de lui. Il n'envie pas pour Israël la

(1) Hén. élh. xxxvm, 5.

(2) Hén. éth. xlviii, 9; cf. xcr, 12; les pécheurs seront livrés aux mains des justes.

(3) Apoc. d'Abraham, xxix; \x\u.

(4^ vu, 93.

:i8 i/APor.ALVPTinri: ji ivi:.

iiloire de sauver le monde eu ramenant riiumanité à son créateur. Non, il faut seulement qulsrar-l, toujours vaincu, soit eniin vengé de ses ennemis. Le cœur de l'auteur, aisri par la soullViance, est fermé à la charité.

I^'ancien horizon, du moins celui du C(eur, n'est donc point dépassé; on peut même dire qu il est rétréci. j)uis({uc quelques Israélites sont désormais exclus sans que cette exclusion soit tout à fait compensée par l'accession de quelques (lentils. C'est ce qu'on peut dire d'une façon générale, puis(jue chaque voyant a son système eschatologique particulier.

Dieu et l'homme sont toujours envisagés dans leurs rapports à venir. La doctrine des fins dernières avec ou sans Messie, c'est hien le cœur de l'apocalyptique; c'est le problème qui s'imposait à la sagacité du voyant, problème dont les termes pouvaient varier selon les idées du temps et les détails au gré de ses aspirations et de sa fantaisie. En fait les solutions sont nombreuses, divergentes et môme contradictoires. Les grouper sous certains chefs serait une tûche relativement aisée, mais on aimerait mieux savoir s'il n'y a pas entre elles un développement sinon logique, du moins coordonné aux circonstances, et, s'il était possible, suivre l'évolution historique de ces bizarres concepts. Mais comment refaire l'histoire avec des documents non datés, et qui se dérobent de parti pris à toute enquête sur leurs origines? On ne peut aboutira une certitude complète, et ce serait beaucoup que d'atteindre à la vraisemblance. Cependant les points de repère ne font pas absolument défaut. Quelques-unes de nos pièces portent assez clairement l'empreinte de leur temps; d'autres en seront rapprochées par l'analogie de leurs doctrines. Il est raisonnable de placer au début l'apocalypse qui semble se souder le mieux à l'ancienne littérature prophétique sur les derniers temps. Puis de nouvelles conceptions se font jour, et l'on se préoccupe davantage du monde de l'au-delà. La pensée de concilier ces éléments épars n'a pu venir que très tard, lorsque les illusions particulières avaient eu le temps de se produire et aussi d'être déçues. Le voyant est alors moins suggestionné par les circonstances; il embrasse d'un regard toutes les données de la question, et il s'efforce de grouper les diverses réponses dans une synthèse.

On essaiera donc d'établir une évolution historique dont les étapes principales paraissent bien marquées, pourvu (pi'on prenne son parti de certaines marches parallèles. Pour plus de clarté, on assignera une rubrique à chacune de ces solutions, en indiquant les apocalypses ou les fragments qui s'y rattachent. 11 y a dans l'ensemble un doul)le courant, celui de l'eschatologie sans Messie et celui de l'eschatologie

messianique, qui finissent par se confondre. Dans chaque série on passe de conceptions temporelles à des conceptions toujours plus transcendantes. C'est ainsi (]ue Teschatologie non messianique sera d'abord simplement cosmique pour devenir plus spirituelle, et que, de la même façon, et pour un moment, le messianisme historique deviendra transcendant.

L'eschatologie non messianique est antérieure à l'autre dans les apocalypses, mais elle poursuit ses destinées même après (jue déjà le messianisme y est apparu.

On aboutit au tableau suivant qui mêle Tordre logique au développement de l'histoire :

A. — 1) Eschatologie cosmique temporelle sans Messie.

2) Eschatologie cosmique transcendante sans Messie.

B. — 1) Eschatologie messianique historique.

2) Eschatologie messianique transcendante .

C. — Eschatologie cosmique transcendante acec un Messie historique moins transcendant.

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