I.E RABBIMSME. — \A TRADITION. — SON CARACTÈRE
motif n'est pas clair. Cependant, lorsqu'il s'agit de règles de droit, le bien de la paix, les bons rapports sociaux sont une raison suffisante et qu'on peut alléguer sans être accusé de fourberie. La loi n'exige pas les dispositions intérieures; mais elle ne les exclut pas non plus (1).
Il n'y a donc pas là une raison de révoquer en doute la sincérité des rabbins. Mais ce qu'aucune apologie ne peut voiler, c'est le nationalisme ardent d'Israël. Un de ses défenseurs, M. Perles, a cru l'atténuer, ou plutôt le rehausser, en le rattachant à la gloire de Dieu même. D'après ce savant, les Juifs croyaient avoir dans leurs mains l'honneur de Dieu. Du jour où la nation ne fut plus officiellement qu'une communauté religieuse, tout crime reproché à un Juif retombait sur la communauté et passait pour un fruit de la religion (2).
De même les vertus des Juifs faisaient une bonne réputation au Dieu d'Israël, et, pour employer l'expression technique, sanctifiaient son nom (3). « Cette pensée, dit M. Perles, domine toute la doctrine juive et a toujours été la force impulsive la plus agissante sur sa vie morale; par rapport à celle-là, les autres fondements eudémonistiques de la moralité, les promesses de récompense dans ce monde ou dans l'autre n'entrent pas en comparaison » (4). Et il n'est pas, en effet, de ressort plus noble. Mais ce mobile n'est-il même pas trop relevé pour des âmes ordinaires? M. Perles a-t-il réfléchi que, pour que les tares d'Israël ne fussent pas imputées à Dieu — ni même à ses fidèles, — il suffisait qu'elles ne fussent point connues, et que, pour la plus grande gloire de Dieu, on était naturellement conduit à glorifier le judaïsme? De là, s'il faut, en effet, lui supposer une intention si parfaite, — et c'est peutêtre une concession peu justifiée, — cette apologie passionnée de la race qui est la marque distinctive de ses écrivains. On a souvent entendu Israël confesser bruyamment ses fautes devant Dieu; il répugne beaucoup plus à se donner tort devant les hommes. Un chrétien n'hésitera pas à reconnaître les fautes de son clergé; les rabbins ont toujours été irréprochables aux yeux des Juifs fidèles. Or, comme ils ne peuvent avoir été si constamment au-dessus de l'humaine nature, ils ont donc pris un masque.
Il n'est point ici question de leur faire leur procès, mais de constater que l'habitude de la dissimulation, jointe à la flatterie, si naturelle à des vaincus qui entendaient demeurer des privilégiés, expliquera parfaitement leur attitude dans leurs rapports avec l'empire et avec le
(1) Cf. Perlks, Bousset's Religion des JudenUiums, p. 61, n. 2.
(2) C'était une profanation du Nom, c'est-à-dire de Dieu : C w*n ST^^H.
(3) D;2:n WMp.
(4) Perles, /. /., p. 70.
146 I.E MESSIANISME DAPRÈS LE PIIARISAISME RABBLXIQUE.
christianisme, deux points si importants pour juger de leurs convictions messianiques.
Cela posé, aucun catholique ne contestera que leur religion et leur morale, étabUes dans les grandes lignes sur l'Ancien Testament, ne soient fort au-dessus du scepticisme et de la morale incertaine des philosophes grecs. Les docteurs avaient d'ailleurs pleine conscience de la supériorité que leur donnait la Thora dans Tordre religieux, même lorsqu'ils n'étaient pas tout à fait aveuglés sur les dons merveilleux de Fesprit grec {\).
On devra donc lire avec la même édification que les savants juifs tout ce que leurs livres contiennent d'élevé sur Dieu, de charitable sur le prochain (2). Il demeure que Dieu était de plus en plus inaccessible, tellement haut qu'on était peu tenté de l'aborder avec la familiarité respectueuse des anciens, tellement sublime, qu'on avait d'abord cessé de lui donnei' le nom de lahvé, puis celui de Dieu, pour se contenter d'équivalents vagues : le ciel, le nom, le saint, béni soit-il.
Quant au prochain, c'était Israël. Il est difficile d'aimer ceux qu'on méprise, et les Juifs avaient pour les Gentils un profond mépris. Tout païen était censé malhonnête homme (3). C'était une présomption de principe dont il avait à se purger.
Au sein môme du judaïsme, le rabbin méprisait le 2:)euple de la terre, celui qui conversait avec les veaux ! Malgré tout ce qu'on peut dire pour excuser ce sentiment, il faut y reconnaître l'orgueil d'intellectuels qui se sentaient plus doctes et se croyaient plus moraux parce qu'ils connaissaient mieux la Loi.
D'ailleurs on n'entend pas contester que la morale juive ait eu une portée universelle. Le Dieu des Juifs étant le Dieu du monde et le Créateur de tous les hommes, ses lois devaient s'imposer à tous. Il est pourtant étrange que le judaïsme, une fois en possession de cette idée maîtresse, n'en ait pas tiré plus de conséquences. On voudrait savoir surtout si en présence du problème de l'au-delà, ou plutôt en présence de la solution que la foi donnait à ce problème, le rabbinisme a su mettre en relief le prix de l'âme et de ses destinées ultimes. Les apocalypses ont eu de très beaux accents pour déplorer la perte éter-
(1) il. Perles (/. /., p. 3?.) cite E/ia r. sur ii, 9 : c Si quelqu'un te dit qu'il y a de la Sagesse (Klio/iina) parmi les gentils, crois-le. Si au conlrairo on le dit qu'il y a parmi eu.\ une Thora, ne le crois pas ».
{2) Baciikii, Tann. I-, p. 9i, cite une liolle ma.\imc de Camaliol II : « Aussi longtemps (|ue lu seras miséricordieux, Dieu te fera miséricorde, mais si lu n'es pas miséricordieux. Dieu ne sera pas miséricordieux envers toi ».
(3) b. SanhAh': aX] DJX 01 '-V Cr^, Ahlmm, abréviation pour rilS'T'Z'i CZ^l: 121" dévot aux étoiles et aux idanètes.
\.E UAHBIMSME. — LA TRADITION. — SO.X (.AR.vr.Ti:i{E. 147
nelle des pécheurs, et Baruch en particulier a sur le prix de l'àme une phrase qui ressemble à l'Évangile (1).
iM. Perles (2) a cherché quelque chose de semblable dans le rabbinisme. et il a cité cette belle maxime : « Chacun peut dire : le monde a été créé pour moi » (3). Mais il s'agit, dans tout le contexte, de l'importance de la vie humaine. C'est dans le même sens, assurément très relevé, de la dignité de la personne, cjue R. Néhémie, disciple d'Aqiba, a dit : « Un seul homme juste balance toute la création » (V). Et enfin iM. Perles reconnaît que le rabbinisme ne parle jamais du prix de l'âme par rapport aux fins dernières.
Cela soit dit pour maintenir l'originalité de l'Evangile sur ce point, car le judaïsme était trop éclairé par la révélation pour ne pas apprécier la valeur suprême de la vie future.
Ce rapide aperçu suffit pour nous convaincre que si la théologie du rabbinisme avait une base plus assurée, des procédés plus précis, des conclusions plus fermes et plus homogènes que l'apocalyptique, elle avait les mêmes lacunes, les mêmes préjugés, et encore plus d'étroitesse de cœur.
C'est ce qu'on pourra vérifier aisément en parcourant les solutions des rabbins sur les fins du monde et sur le messianisme.
Dans cette revue, nous partons du règne de Dieu et de la vie future, intervertissant l'ordre suivi jusqu'ici. C'est que l'apocalypse, tournée toute entière vers l'avenir, se préoccupe surtout des révolutions attendues; ce n'est qu'à la fin qu'elle a insisté sur le sort définitif des hommes. C'est par là qu'elle rejoint le rabbinisme. Les maîtres, moins attentifs aux circonstances de l'intervention divine, sont dominés par les idées absolues qui doivent être la règle de la vie.
Cette disposition dans l'ordre des matières est donc l'indice d'un changement très significatif dans l'orientation des pensées.
(1; Li, 15 : in quo ergo perdiderunt hominex vilam suam, et quorum commnlaverunl animam suam illi, qui fuerunt in (erra? cf. ML xvi, 2C.
(3) sanh.ir,h:nhv~ Niz: 1^2^:2 laiS 2^; --NT -nx hz.
(4) Aboth di R. Nathan, 31 (éd. Schechler 46").
ClIÂPITItK II
L'Ancien Testament qui, dans ses premiers livres, contient déjà en germe l'idée du règne universel et éternel de Dieu, l'accentue et l'exalte dans ses derniers écrits, non sans retenir son titre de roi d'Israël, avec l'espérance que ce règne sera mieux reconnu au moment où Israël lui-même sera sauvé 1).
C'est précisément le thème du judaïsme inspiré par l'esprit des Pharisiens, en insistant moins encore sur la nouveauté objective de ce règne. Ce ne sera pas une institution nouvelle, mais la reconnaissance du droit éternel de Dieu : telle est la pensée fondamentale, quoique, çà et là, les réminiscences ou les traductions de l'Écriture amènent à accentuer l'aspect eschatologique.
Le livre des Jubilés appartient à un pliarisaïsme qui, à peine, a pris conscience de lui-même. Le parti fidèle à la Loi n'a pas encore rompu avec les Asmonéens (vers 130 av. J.-C).
On y rencontre dès le début l'ancienne conception du roi d'Israël sauveur (eschatologie sotériologique) : « Et le Seigneur apparaîtra aux yeux de tous, et tous sauront que je suis le Dieu d'Israël et le père de tous les enfants de Jacob, et roi sur le mont Sion pour toute l'éternité » [2;.
C'est là sans doute un écho d'Isaïe (3). A cette date et dans cette école, on ne pouvait parler d'Israël sans distinguer : le véritable Israël, ce sont les fidèles et les élus; c'est en leur faveur que le règne sera établi sur la terre : <( Tous les luminaires seront renouvelés pour le salut et pour la paix et pour la bénédiction en faveur de tous les élus d'Israël, et qu'il en soit ainsi depuis ce jour jusqu'au dernier jour de la terre (^i.) ». M. Charles, commentant ce passage, a raison de dire que ce salut doit s'entendre dans le sens de l'auteur du livre, qui le
(1) Le rcgnc de Dieu clans l'Ancien Testament. ItB.. l'J08. p. 3G-GI.
(2) Jubilés, I, 28.
(3) Is. XXIV, 23.
^4} Jubilés, I, 29.
croit déjà inauguré par les victoires asmonécnnes. Le renouvcllcaicnt des luminaires ne doit pas faire illusion; il ne marque pas une grande catastrophe, mais une amélioration du monde dans le sens d'Isaïe, où il parait naturel d'associer à la fécondité plus riche du sol un éclat augmenté du soleil et de la lune (1). Des cieux nouveaux et une terre nouvelle (2) ne doivent point être pris trop à la lettre. C'est ainsi que pour le livre des Jubilés les bénédictions d'Abraham à Jacob « serviront à établir les fondations du ciel, et à consolider la terre, et à renouveler tous les luminaires qui sont dans le firmament » (3).
L'auteur n'envisage donc pas l'inauguration du règne de Dieu au mont Sion comme une catastrophe, mais comme un progrès. Encore avons-nous constaté à quel point ses vues sont influencées par des textes antérieurs dans le sens de l'eschatologie. Car il a énoncé non moins clairement la perpétuité du règne de Dieu, dans le sens du rabbinisme postérieur.
Abraham dit à Dieu : « Je t'ai choisi, et ton règne » (V), c'est-à-dire qu'Abraham, au moment de sa vocation, acceptait le règne de Dieu. Le sabbat est une des institutions de ce règne. « Et ce jour est, entre tous les jours à jamais, un jour du saint règne » (5). Ceux qui l'observent font régner Dieu plus que les jours ordinaires.
Le sens des psaumes dits de Salomon est plus controversé (6). Écrits plus tôt que 40 av. Jésus-Christ et traduits en grec avant l'an 100 de notre ère, ils sont, même dans la version grecque que nous possédons seule, le plus ancien monument authentique de l'esprit pharisien. Le règne universel et éternel de Dieu s'y accorde avec sa domination spéciale sur Israël, qui est même dit son royaume. L'idée eschatologique, du moins selon nous (7), est évitée.
Voici les textes. A propos du grand ennemi où l'on reconnaît Pompée :
Il a dit : Je serai Seigneur de la terre et de la mer,
et il n'a pas reconnu que c'est Dieu qui est grand,
puissant et vraiment Tort.
C'est lui qui est roi au-dessus du ciel,
et juge les rois et les principautés...
(1) Is. XXX, 26, la lune brillera comme le soleil, et le soleil sept fois plus.
(2) Is. LXV, 17; Lxvj, 22.
(3) Jubilés, XIX, 25. Il s'agit bien des temps du salut et non pas, comme le veut M. Charles, d'une époque nouvelle inaugurée par Jacob.