LA VIE FUTURE. 1G
prépare-toi dans le vestibule pour être admis dans le triclinium » ÏD. Le monde à venir est donc une région distincte où l'on entre en sortant de celui-ci, pour être admis au banquet,
La même pensée de connexion actuelle entre les deux inondes était exprimée d'une manière encore plus originale et plus profonde par Eléazar b. Sadoq, qui a vécu avant la chute du TcMuple :
A qui ressemble l'homme pieux dans ce monde? A un arbre qui est tout entier dans un lieu pur, quoique ses branches inclinent vers un lieu impur: quand on coupe les branches, l'arbre n'est plus que sur un lieu pur. C'est ainsi que le saint, béni soit-il, envoie des épreuves aux pieux dans ce monde, afin qu'ils héritent un jour le monde à venir, comme il est dit Job, viii, 7) : ti»i conintcnccmcnt est mciliocre, mais ton avenir sera très fjrand. A qui ressemble le coupable en ce monde? A un arbre qui est tout entier sur un lieu impur, inclinant seulement ses branches sur un lieu pur. Ainsi Dieu répand sur les pécheurs du bonheur en ce monde, pour les repousser ensuite de la vie, et leur donner en partage le degré le plus bas, comme il est dit {Pror. xiv. 12) : Il // a un chemin qxl jjarait direct à l'homme, mais son terme est le sentier de la. mort (2).
La comparaison se transformerait très aisément en une allégorie (jui décrirait le juste, déjà planté dans le monde à venir, où il se trouvera tout entier lorsque la mort l'aura débarrassé de son feuillage, qui sur la terre incline vers le mal.
Le monde à venir est en effet un monde tout à fait distinct du monde du péché, de la corruption et de la mort.
L'un passe, et même ne dure qu'un instant; lautre est éternel.
Éliézer b. Hyrkanos, disciple de Hillel, était célèbre pour la sévérité de ses maximes. Ses disciples lui demandaient ses conseils, afin d'être dignes du monde à venir (3).
Ils n'étaient pas toujours aussi dociles. Un jour de fête, qu'ils avaient quitté son cours, il leur reprocha « d'abandonner la vie éternelle pour s'occuper de la vie d'une heure ». Le contraste entre le temps et l'éternité ne pouvait être marqué avec plus de force (4).
Au dire de R. lehouda, Aqiba, son maître, exprimait la môme idée en interprétant le psaume xcii du grand jour du monde à venir; ce jour sera « tout entier un sabbat » (5).
Les conditions du monde à venir seront bien différentes de celles du
i) Aboth, IV, 16. R. Jacob vivait vers la fin du second siècle, Baciier, Tann. H, p. 395.
(2) B\CHER, Tann. I-, p. 49, citant b. Qiddouchin, 40''.
(3) Bâcher, Tann. 1-, p. 97, citant b. Berah. 28''.
(4) Bâcher, Tann. I-', p. 103, citant /a ^e.sa, \h^ : llnz □i;:dT>1 uh^'J "^Tî GTl-MU,*
(5) Bâcher, Tann. I-, p. 329, dans b. Rock ha-chanah, 3P : r2U* nSl2*J DTi^.
108 LE MKSSlAMSMi: lïArHKS \.\: IMIAIUSAIS.ML IIABBINIQUE.
iiioiido présent; le soleil qui cclairo tout, la pluie qui féconde, la généi-atioi) n'y ont point de part. On peut en juger par les paroles de trois grands maîtres au lit de mort de li. Kliézer b. llyrkanos. R. Aqiba lui dit : « 0 maître, tu es plus cher à Israël que le don de la pluie, car la pluie donne la vie seulement en ce uionde, et tu leur donnes la vie dans ce monde et dans le monde à venir » (1). Éléazar b. Azaria dit : «^ 0 maître, tu es plus cher à Israël que père et mère, car le père et la mère introduisent l'homme dans ce monde, mais tu nous guides dans ce monde et dans le monde à venir » (-2). H. Tarphon dit : « 0 maître, tu es plus cher à Israël que le globe du soleil, car il ne donne de lumière que dans ce monde, mais tu donnes de la lumière dans ce monde et dans le monde à venir » (3).
K. lehouda le saint comparait les justes aux étoiles. Il disait à propos des degrés du psaume cxxi, 1.
Le pluriel fait allusion aux ranc;s des justes dans le monde à venir, dont les uns seront au-dessus des autres. Cependant il n'en résultera entre eux ni inimitié, ni envie, ni jiilousie: car ils seront (Dan. xii, 3) soii/jlables aux étoiles. De même qu'entre les étoiles, il n'y aura plus alors entre les justes ni inimitié, ni envie, ni jalousie, et comme la lumière d'une étoile n'est pas égale à celle d'une autre, les pieux seront différents les uns des autres (4).
Ainsi le péché sera exclu du monde à venir, et même la racine du péché, ce mauvais penchant auquel répondait peut-être, dansla pensée de R. Éléazar b. Sadoq, les branches de l'arbre qui inclinent vers le sol impur. Plus d'un siècle après, R. lehouda disait, en parfaite harmonie avec le vieux maître : « Le mauvais penchant dans l'homme ressemble à quelqu'un qui voit qu'il va être condamné pour vol; et comme il ne peut plus échapper, il dénonce ses compag-nons de voyage comme complices; ainsi raisonne Je mauvais penchant : puisque je suis condamné à périr dans le monde à venir, je veux faire périr l'homme avec moi » (5).
Ce sont là des idées très spirituelles sur le monde avenir; nous en retrouverons de semblables. Parfois on semble attribuer à ce monde une sorte de perfection sensible. Par exemple R. Éléazar Khisma pensait qu'on trouverait de la manne le jour du sabbat dans le monde à venir (6), et R. Néhémic parle de la bonne odeur de tout ce qui
(1) Baciii-h, Tann. I-, p. 1G2.
(2j Ilnd.. p. 213.
(3) Ibid., p. 3i5.
(4) Bvr.Hr.R, Tan7i. U, p. 482. citant Sifré sur Dt. xt, 21 (§ 47).
(5) Baciikr. Tann. H. p. 4G1, citant Abolli di R. Nathan, c. 16 vers la fin. (G) Baciieiî, Tann. l-, j). 3G9.
\A vu: rUTL'RE. 1C9
est préparé aux justes dans le monde à venir , 1 ;. Mais ces expressions sont probablement à prendre au sens symbolique, comme la métaphore du festin. Elles ne suffisent pas à faire déchoir le monde à venir de la hauteur où on l'avait placé.
La hauteur est bien le mot, puisque ceux qui y étaient admis s'appelaient : (( Les fils de la hauteur » (2); c'était bien le monde d'en haut.
Il faut admirer de bon cœur la valeur morale de cette conception du monde à venir. On ne pouvait demander aux maîtres d'IsraOl d'e.xclure toute allusion aux privilèges d'Israël ou à des satisfactions sensibles. Mais les traces que l'on peut relever de ces tendances ne vont pas jusqu'à faire du monde à venir un idéal temporel. Kabbi Éléazar de Modin estimait que Dieu avait conféré à Israël six biens privilégiés : la Terre sainte, le monde à venir, le monde nouveau, la royauté davidique, le sacerdoce et les lévites (3).
Simon b. lokhaï en comptait trois, donnés à Israël à la suite de l'épreuve : la Thora, le pays d'Israël, et le monde à venir (4-).
Dans le premier texte, le monde à venir paraît bien distingué des temps messianiques qui paraissent sous le nom de monde nouveau ; pour le second, s'il était isolé, on serait tenté de donner au monde à venir un sens messianique; on a vu par ailleurs que Simon b. lokhaï avait la même doctrine de rétribution sur ce monde que les autres maîtres. Il y attribuait seulement aux anciens d'Israël une place d'honneur (5).
Le monde à venir est donc donné à Israël parce qu'il représente par excellence les justes. C'est dans ce sens que R. Méïr disait : u Peut être tenu pour un fils du monde à venir celui qui habite dans le pays d'Israël, parle la langue sainte, et lit matin et soir la prière du Chema (6 ». Réservé à Israël comme son patrimoine, le monde à venir n'est pas pour cela confondu avec le salut historique de la nation.
Les idolâtres étaient exclus, non pas comme Gentils, mais comme idolâtres. Aqiba, selon son système d'interprétation qui tirait les solutions les plus graves des moindres particularités du texte, prétendait qu'ils seraient extirpés des deux mondes parce que l'Ecriture, en parlant de ceux qui méprisent la loi de Dieu, emploie le verbe
(1) Bachiîr, Tann. II, p. 249.
(■>) Simon ben lokhaï disait : « J'ai vu les iils de l'élévalion; ils sont peu nombreux ». "''r" 1J2, ilans b. Soukka, 43''; au même endroit le Talmud de Jérusalem a aSiyn "ill
(3) Bachciî, Tann. I-, p. 195, citant Melàlta, 50'' éd. Friedm. (i) Ibid. II, p. 102.
(5) Ibid. II, p. 146.
(6) Ibid. II, p. 24.
ITO LE MESSIAMS.MK |)Al'l;i;S l.i; l'IlAlilSAiSMI- llAlîlUMnl E.
extirper sous une double l'orme. Mais II. Ismai-l b. Élicba lui répondait admirablement : « Est-ce parce qu'il y a un mot de plus, que cette ùme sera extirpée? » Et posant le fondement de l'exégèse littérale, il ajoutait : « Les paroles de la Loi doivoiif s'entondn; selon les règles du langage bumain (1) ».
On aura remarqué ici l'importance du salut d'une âme, car c'est bien du salut d'une àinc ou d'une personne (|u'il s'agit. Tous n'avaient pas la même largeur de vues, et ('lanialiol 11 refusait même aux enfants mineurs des impies toute participation au monde à venir (2).
Quant aux Gentils de bonne volonté, si Éliézcr b. Hyrkanos les excluait, ils étaient admis par Josué b. Kbanania. Môme divergence entre les deux controversistcs au sujet des enfants que Gamaliel avait condamnés; Josué prenait un parti plus doux. A plus forte raison ce casuiste indulgent savait excuser les gens de Sodome, la génération errant dans le désert, et même les compagnons de Coré, et toujours pour la raison que l'Écriture qui les excluait de ce monde ne disait rien du monde à venir; tant était radicale la distinction entre les deux ordres.
Si l'on rapproche toute cette théorie, telle qu'elle résulte des textes, de ce que nous avons lu dans les psaumes de Salomon, dans l'apocalypse d'Esdras et dans celle do Baruch, il faut convenir que tout concorde dans la conception d'un monde transcendant, qui est le monde de la récompense. Ici la peine, là-haut le bonheur; mais, par une sorte de noble revanche du monde actuel, toute action étant à son terme dans le monde à venir, le monde présent l'emporte parce qu'on y a le privilège d'y faire le bien. S'il y a dans cette pensée quelque exagération, elle ne manque pas de vigueur morale. On l'attribuait à lacob, disciple d'Aqiba, qui disait : « Une seule heure de repentir et de bonnes œuvres dans ce monde est plus belle que toute la vie du monde à venir; et cependant] une seule heure de rafraîchissement d'esprit dans le monde à venir est plus belle que toute la vie de ce monde (3j ».
Nous pourrions donc conclure que, pas plus que les psaumes de Salomon, Esdras ou lîaruch, le rabbinisme n'a confondu le monde à venir et les jours du Messie. D'ailleurs il y a des textes formels. Nous avons déjà cité Éléazar de .Modin. lehouda b. Haï, élève d'Aqiba, constituait une sorte de crescendo.
(1) BM.iiEit, Tann. 1-, p. 2;îG, clans Sifrc sur yiim. w, 31 : "£'1 SN"'3'*r'' 'l S"n
.mx >:2 ■jTi^S; .irr n^z- h"-- r£;" mn n"i:n ^'zix xinu
(2) Hvc.iiEit, Tann. l-, p. 92.
(3) Abfith, IV, 17.