II. — LES NOMS I)U MKSSIK
Venons à la personne même du Messie.
Et d'abord le nom, ou les noms qui servaient à le désigner.
Au premier rang, il faut naturellement placer le terme même de Messie.
Messie, comme on sait, signifie oint, et par là, lorsqu'il s'agissait d'une personne (2), on entendait certainement une onction religieuse, ou plutôt divine, l'onction répandue au nom de lahvé, pour marquer et son choiK et le pouvoir conféré par lui. Dans l'A. T., que nous rappelons ici brièvement, le prêtre était l'oint (3), mais c'est surtout du roi qu'on disait « l'oint de lahvé ». Cela s'explique assez par les origines de la royauté en Israël. Elle n'y avait pas de racines, et le roi ne pouvait alléguer ni le sang divin de sa race, ni une tradition monarchique préhistorique. L'élection de lahvé, et l'onction, furent son titre à l'obéissance. Il était le Sauveur élu et autorisé par Dieu. Cependant le terme d'oint de lahvé n'était pas absolument restreint à cet emploi. Cyrus, regardé comme l'instrument de lahvé pour le salut d'Israël, était son oint (i), et les patriarches, organes de la révélation, l'étaient aussi (5), et même, semble-t-il, le peuple entier d'Israël (Gj. Le terme d'oint de lahvé paraissait donc admirablement choisi pour désigner le libérateur futur, celui qui devait, par la vertu de lahvé, sauver son peuple, et, de fait, il se trouve du moins dans deux passages parfaitement clairs (7).
C'est de là que l'expression a passé aux écrits de l'école pharisaïque, les psaumes de Salomon (8), et l'apocalypse de Baruch (9). « L'oint de lahvé » ou « son oint » en parlant de lahvé, connotait le
(1) T. IV, |i. 10 s. dans le traité Sabbatli; passage répété au Iraité C/tet/alim. (2; Le cas du bouclier de Satil (\l.Sam. i, 2t) est naturellement diflérenl.
(3) iJv. IV, 3. 5 etc.
(4) Is. XLV, 1. Sur l'accentuation anormale de -^l'^lzS """w**!") cf. b. Megli. 12^ avec la note de Raschi.
(5) P.S. cv, 15; I CJir. XVI, 22.
(6) ffab. III. 13.
(7) Ps. II, 2 et I Sam. ii, 10; cf. Diior.ME, Le cantique d'Anne {RB., 1907, p. 38G-397).
(8) Ps. Sal. xviii, 6, et certainement aussi xvii, 30 et xviii, S ou l'expression .Xp-.TTÔ; Kûpio; équivaut à Thébreu Messie ou Oint de lahvé.
(9) Apoc. Bar. xxxix, 7; XL, 1; Lxxii, 2.
21 ; LK Mi^SSIAMSMi: KAI'UKS LK l'IlAlU^AlSMI- IIABBIMQUE.
tifro royal: cependaul, on oux-mùmes, ces mots gardaient plus (.l'ampleur, et marquaient très expressément l'unité d'intentions et d'action entre lahvé et son oint. Lorsqu'il fut entendu de tous que l'Oint de lahvé était une personne spéciale, encore inconnue, mais investie par l'espérance d'un rùle déterminé, on en vint à dire simplement l'oint, par excellence, pour le Sauveur attendu, et c'est l'appellation (|ui (luniine désormais (1 .
l'our individuel qu'il IVit, le terme de Messie n'était pas tout à fait un ne»m propre. On ne disait pas « Messie '>, on disait « le Messie », du moins à l'époque où nous sommes, puisque l'usage de dire Messie sans article ne se trouve que dans la tradition babylonienne. C'est ce que M. Dalman a bien établi (2). Il en résulte que le sens propre du mot, " l'oint », avait conservé toute sa portée (3 .
Toutefois les rabbins ont peut-être apprécié de moins en moins la valeur générale de ce concept : pour eux l'oint était surtout le Roi, aussi trouve-t-on très souvent les deux mots joints ensemble, surtout dans les Targums plus récents et dans la tradition palestinienne [ï).
n IV Esdr. VII, 29; xii, 32. Aiwc. Bar. xxix, 3; xxx, 1 ; dans i,x, 9, « mon serviteur le Messie » (syr. >{n''w72 1~2Î/*^. D'après Dalmvn, Die Worle Jesii, p. 239, l'expression Messie de lahvé, ou son Messie, ou ton Messie (en pariant de lahvé} ne se trouve que dans les Targums, où la traduction l'imposait, et dans quelques prières liturgiques, ''l-î Nn"'îy^, Targ. /5. IV. 2; xxviii, 5; ";n''"ù;î2, Targ. Hab. m, 18; Ps. xviii, 32; lxxxiv, 10; r,1n''*i*72. Targ. Zacli. iv, 7; x, 4; Ps. ii, 2; xx, 7.
(2) Dai.man, Die Worte Jesu, p. 239 s. n''U?î2 est toujours, dans la tradition palestinienne, ou bien à l'état construit, ou avec un suflîxe, ou bien avec l'article. On trouve toujours nlkl*E~ ni?2\ ce qui fait supposer que dans l'expression n''ï7Qn 7Ï7 iSln, •! faut |ionctuer n^t'cVc iS^îl, par conséquent avec l'article, et de même pour i»2*w r;''w''^"'*kl*. En araniéen, on trouve toujours xn''\I7G, donc déterminé.
(3) De Machialj les Grecs ont fait Mîcrata;. La prodigieuse érudition de Lagarde {Bilduncj lier Xomiiia, p. 93-110) ne peut rien contre un fait aussi évident. En bonne règle, le grec eût dû se contenter d'un a; mais la réduplication de ce caractère n'est pas rare, avec alternance de la forme avec un seul.
(i) Dalman, J)ie Worte Jesu, p. 2iO s. M. Dalman cite pour xrilk;"2, Targ. Onq. Gen. XLix, 10; Xinn. XXIV, 17; Targ. I Sam. ii, 10; II Sam. xxiii, 3; I Reg. iv, 33; Is. iv, 6; x, 27; XI, 1. G; xiv, 29; Jer. xxxiil, 13; Micli. v, 2; Zach. vi, 12; Sot. ix, 15, j. Ail. 32''. Dans les Targums postérieurs NîTUC iiZl12 Ps.-Jon. (ou Targ. Jer. I) Gen. m, 15 ; xxxv, 21 ; XLIX, 1. 10. 11. 17; fx. XL, 9; A'wm. xxiu, 21;xxiv, 20. 24; Z>«. xxv, 19; XXX, 4; dans le Targ. fragm. ou Jer. II : Gen. m, 15; xlix, 10. 11. 12; Ex. xii, 42; Num. xi, 26; xxiv, 7; Targ. Cant. I, 8; VII, li; viii, 1.2.4; liiit/i. I, 1; iil, 15; Eccles. l, 11; vil, 24; Ps. xxi, 2. 8; XLv, 3; LXi, 7. 9; Lxxii, 1; Lxxx, IG; tandis que Nr;*U."2 seul Targ. Jer. 1 : Xum. xxiv, 17; Targ. Lam. ii, 22; iv, 22. D'après M. Dalman, ,\'rî*w""2 NI^'Z devrait se traduire : « le roi oint », et non pas '< le roi Messie ». Il est srtr que pour dire « le roi Jannce » on disait N-^'C 'I'', c'est-à-dire le nom propre avant le nom commun, et donc « le roi du nom de Messie » eût drt se dire azh'^ xn"iC2, >»ais d'autre part la traduction « le roi oint » n'attache-t-elle i)as tro|i d'irni)orlancc au sens étymologique, au détriment du sens individuel'^
LE MESSIE. 2i:i
Il y eut donc une tendance à relever de plus en plus le caractère proprement royal du .Messie.
C'était une déroi^ation plus grave du sens primitif do le nommer non plus « Toint de lahvé », mais « l'oint d'Israël » pour indiquer son étroite appartenance à la nation ' 1).
Enlin on employa encore l'expression d' « oint de la justice » (2), ou r « oint de notre justice » en faisant parler Israël (3), ou 1' « oint de ma justice » (V) en faisant parler Dieu. L' « oint juste» serait, croyonsnous, une traduction beaucoup trop atténuée. La justice indique probablement ici le droit légitime; droit établi par la promesse de Dieu, et fixé dans Israël et dans la maison de David (5).
Les tannas les plus anciens ne font aucune allusion au Messie, mais ce terme est déjà attribué à Éliézer ben Ilyrkanos (6), et il demeurera le terme classique, compris de tous. Quelques-uns des anciens prophètes, par exemple la seconde partie d'Isaïe, avaient pu décrire assez longuement les temps du salut sans mentionner le Messie personnel. Mais il avait pris un tel ascendant sur la pensée des tannas qu'on disait désormais « les jours du Messie », pour marquer cette période glorieuse, ou encore le règne de la maison de David, ce qui n'était guère moins caractéristique (7 . R. leliouda le Saint aurait déclaré qu'on ne satisfaisait pas au précepte, si, en récitant la prière Chemoné-esrê, on ne faisait pas mention du règne de la maison de David (8).
Si ce terme a quelque chose de moins individuel, les deu.x recensions de la prière, celle de Palestine et celle de Babylone, y ajoutent la mention expresse du Messie ou d'un descendant de David (9). On peut
Quand nous traduisons « le Roi Messie », cela veut dire « le roi qui sera le Messie », et c'est bien ce qu'on voulait marquer.
(1) Targ. Is. XVI, 5-, Mich. iv, 8 : '^xi;y'i~ Nn''ï)^.
(2) Targ. Jer. xxiii, 5; xxxiii, 15 : riDlï flICO.
(3) l;p-i' nT^2 i'estV/ta rabbalhi, 1G2'-, 163», 164\
(4) Eod. loc. 161'", 162% 163". Apud Dalman, p. 241 ; cf. "luTÏ n'^w'Z dans la recen. sion palestin. du Chemoné-esrê (bénédiction 14"^;.
(5) Voir plus baut ce que nous avons dit du Cohen sédeq.
(6) Me/iilla sur Ex. xvi, 23, p. 59' éd. Weiss.
(") rii*4?c:n niai.
(8) b. Berak. 4V)\ La tradition remonte à Rubbi par l'intermédiaire de R. Éla et de R. Jacob b. Akba : 1-1 Ni'1 iS □lSy;Tll n:l22 "M r>1 nljSn .... lax N^UJ Sd innn, litt. « n'échappe pas à la main-mise de son obligation »; □bu.'lT' HjIZ «'st une allusion à la 14" demande; celte baraïtha co'incide fort bien avec le texte de la recension palestinienne du Chemoné-esrê : p^ya 7Tï '^"1 "il"" □"'^11'' ^'J •■•• "I^mSk "il nm
.□'"'•c;'n'' n:in -i- i.i'-'n ii r\ïMi -ji-!2 "np-y n^-cn "Tt t\^2 fiidSc ^"T .... -i^2z
(9) Nous venons de citer la recension palestinienne; dans celle de Babylone, c'est à la demande quinzième : "1*2^*71 rT^na "îTr m?2ï TN.
•jio \a: Mi'.s^iAM^Mi; i).M'i;i> i.i. imiaki^msmi; i;ai;i!1Moi k.
(loiu- iliii' que latlciito du Messie au temps de Jésus était, siaon un (loginc tel que nous lentendons, du moins une cspéi-ance absolument i'eime. On pouvait s'en préoccuper plus ou moins; personne ne l'a révoquée en doute avant la rédaction de la Michna, car on ne peut interpréter comme une nésation la réserve prudente d'un rabbin au moment où U. Aijiba saluait liar-Kokébas comme le Messie (1).
Il nv avait pas de doute que le Messie dût appartenir à la maison de David. Du vient de voir que, pour sieiiifier les temps messianiques, on disait aussi : <* le règne de la maison de David » (2). C'était comme un écbo de la promesse d'Isaïe, qui, passant par-dessus la tête d'Acbaz, s'adressait à la maison de David (3). Cependant cette maison ne représentait (pi'une seule personne, caron n'imaginait pas plusieurs Messies, et il n'est nulle part question de ses enfants ou de ses successeurs. Aussi le nommait-on fort ordinairement le fils de David. Les exempl«^s sont trop nombreux pour être cités. Une seule fois au temps des fannas on le nomme même David tout court i i) :
Les Rahliins disent : Quant au roi Messie, qu'il fasse partie des vivants ou des morts, i! se nommera David... Eu voici, selon R. Tanliouma, le motif : // fait fjrùcc, est-il dit, Il son oint, à David {Ps. xviii, -j1).
C'est à tort que M. Klausner (5) lui donne le nom de Goël ou rédempteur. Cette épithète se trouve bien dans le Chemoné-esi^ê, mais elle s'applique à Dieu (6). Seuls les noms de Messie et de fils de David étaient des appellations comprises de tous et officielles. Mais il était loisible à chacun de trouver dans l'Écriture des noms que le contexte siig-eérait d'appliquer au Messie. R. José le Galiléen était sur une bonne piste, lorsqu'il nommait le Messie Chalôin, « Paix » d'après Isaïe (7) qui le disait <( Prince de la paix ». Pourtant ce nom n'eut pas de vogue. H. lehoudah ben Haï trouva immédiatement un contradicteur lorsqu'il proposa de nommer le Messie Khadrak. Se souvenant qu'lsaïe
(1)^'. Tfi'nnith, iv, 5, Irad. Schwah, l. VI, |>. 189 : « R. Simon b. Yohaï a enseigné que son maître R. Akiba explique le verset Xomhres, xxiv, 7) : un aslre {/.okab) s'élance de Jacoh, en l'appliquant à la venue de liar-Kozba, et Akiba en le voyant s'écria : Voilà le roi Messie. Mais R. Yobanan b. Torla lui répondit : Akiba. l'berbe aura poussé entre tes mûclioires avant que le lils de David paraisse w. Cf. plus loin, p. 317.
C!) MeliiUa sur Kx. xvi, 25, p. 59 éd. Weiss : TT7 TS'^Z T^^Z'l'12. allribué à Éléazar de Modin; de m»^me dans la recension palestinienne du Chemoné-esn''. 14.
Cl) /.s. VM, 14.
(V; J. Deritkcith, n, 4, traJ. Schwab, l. I, p. 42.
(G) Demande septième, dans les deux recensions.
(7) Klaisner, /. /., p. G7 d'après iJcreh crcs zufa sur /.•;. i\, 5.
avait glorifié le lieu de repos du Messie 1 , il voyait un sens messianique dans Zacharie : « La parole de Dieu est au [)ays de Khadrak i 2) et Damas est son lieu de repos ». Khadrak sera donc le Messie, dur liliad) contre les étrangers, mais doux [rak) envers Israël. Mais José, fils de la damasquine, lui répondit assez aigrement : « Fils de rabhi, pourquoi nous gâtes-tu l'Écriture?. l'atteste le ciel et la terre que je suis de Damas, et qu'il y a là un lieu nommé Khadrak 3) ».
Plusieurs savants [\) pensent que le Messie fut aussi nommé Ézéchias, en souvenir de la prophétie d'Isaïe à Achaz, mais le texte sur lequel on s'appuie nous parait avoir un autre sens (5). Il est certain d'ailleurs que plus d'un rabbin a cru que cette prophétie s'arrêtait à Ézéchias ; c'était en particulier l'avis de Tryphon, l'interlocuteur desaintJustin(6). Quelques-uns en concluaient tju'Ézéchias avait failli être le Messie, et c'est ainsi qu'on expliquait le mem fermé qui se trouve dans Isaïe. Et enfin un amora, R. Hillel, en vint à conclure rondement qu'Ézéchias avait été le Messie, et qu'on ne devait pas en attendre d'autre (7). Mais ces deux dernières opinions sont postérieures à l'époque des tannas.
L'imagination ne cessa pas de s'exercer quant aux suggestions que l'Écriture pouvait fournir sur le nom du Messie. Nous en retrouverons, à propos du Messie souffrant, des exemples vraiment étranges. Les rabbins ont mis en œuvre dans ce jeu la plus extrême subtilité. On n'en est que plus étonné de constater l'omission "de certains noms qui semblaient se présenter d'eux-mêmes. Pourquoi ne pas le nommer Emmanuel? C'est sans doute à cause de l'opinion que nous venons de rappeler qui bornait la prophétie de l'Emmanuel à Ézéchias. Mais cette restriction est sûrement née de l'opposition au christianisme. Si R. José le Galiléen avait trouvé le nom de Chalom dans Isaïe (8), il eût pu