IV. — LK III-S DE l'homme
Le célèbre texte de Daniel : « Je regardais dans les visions de la nuit, et voici (lue, avec les nuées, vint comme un Fils d'homme » (T, pouvait facilement être entendu du Messie. Tryphon le concède, soit qu'il représente ici la pensée du judaïsme, soit qu'il cède à l'argumentation de saint Justin. Ce texte et d'autres Écritures obligent les Juifs à attendre quelqu'un de glorieux, semblable à un fils de l'homme, pour recevoir le règne éternel (2).
Au premier abord on serait tenté de croire que les plus anciens ma'itres se sont très peu préoccupés de cette personne « semblable à un homme » dont parle Daniel. On dirait même qu'ils n'en ont pas soupçonné pour la plupart le caractère messianique. A regarder de plus près, on s'aperçoit que ce passage avait fortement attiré leur attention, et même que des chrétiens le leur avaient objecté. Seulement ils ont d'abord résolument rejeté cette exégèse, et ont même aifecté de la condamner sans l'entendre, par un moyen détourné.
A ce point de vue la célèbre solution de R. Aqiba, jugée si scandaleuse, mérite d'être placée dans son contexte.
H. lokhanan, contemporain de R. Abahou (fin du m" siècle), eut souvent maille à partir avec les Minim, qui, dans son cas surtout, sont des chrétiens. Il disait : Dans tous les passages de l'Écriture que les Minim interprètent mal, le contexte les réfute. Et il passait en revue divers endroits où le te.xte, qui semblait d'abord indiquer la pluralité do iTiou, devait être entendu selon un piassagc voisin qui montrait bien que Dieu était au singulier (3). Il en venait au texte de Daniel : jusqu'à
(1) Dan. VII, 13.
(2) Vial. XXXII : ... w; ulôv àvôpwiroy zaçya/.ajioivovTa t/jv aîwviov paffOeîav.
(3) Ccâl ainsi que Gen. i, 26 devait être entendu d'après Gen. i, 27; Gen. \i, 7 d'après
LE MESSIE. 2-2r,
ce quon disposa des sièges, et qu'toi vieillard s'assit {Dan. n ii, 9 . La suggestion provoquée est qu'il y avait donc une autre personne digne d'être assise ;\ côté de l'ancien des jours qui re[)réseutait Dieu : ce ne pouvait être que celui qu'on allait voir bientôt venir avec ou sur les nuées du ciel, R. lokhanan, pour échapper à cette dilliculté, qu'il n'indique même pas. rappelait que Dieu ne fait rien sans consulter la famille T. d'en haut, et il citait un autre endroit de Daniel iv, 17), qui était censé fournir la solution de l'objection. Cependant quelqu'un qui n'est pas nommé insiste (2) :
Toute cette question peut passer pour bien résolue, mais : jusqu'à ce que de^ sirijes furent placi's... quel peut bien être le sens? un poiu* lui et un pour David;' Car c'est une tradition : Tun pour lui, l'autre pour David, d'après R. Aqiba. Mais R. José [le Galiléen] lui dit : Aqiba, jusqu'à quand profaneras-tu la gloire? >i'od, il y on a un pour la justice, et un pour la bienfaisance, Aqiba le lui emprunta, ou ne le lui emprunta pas, [toujours est-il que] d'après une autre tradition, il y en avait un pour la justice, et l'autre pour la bienfaisance, d'après R. Aqiba. R. Éléazar fils d'Azariah lui dit : Aqiba! pourquoi t'occupes-tu d'agada? occupe-toi des \cgaim et des Ahiloth! un de ces sièges sert de trône, et l'autre d'escabeau, le trône pour s'asseoir, l'escabeau comme place pour les pieds.
La solution de R, lokhanan aurait sans doute été acceptée sans difficulté, si on ne s'était souvenu de l'interprétation hardie de R. Aqiba : l'un des trônes était pour Dieu, l'autre pour David, c'est-àdire pour le Messie. Peut-être le grand docteur se souvenait-il du psaume : lahvé a dit à mon Seigneur : Assieds- toi à ma droite (3).
Cette interprétation parut à José le Galiléen un véritable blasphème; il proposa de placer sur les deux trônes — car lui non plus n'en supposait que deux — les deux attributs divins de la justice et de la bonté. Aqiba renonça-t-il à son opinion pour embrasser celle de son adversaire? Une baraïtha lui attribuait du moins la même pensée. Mais elle avait encore l'inconvénient de scinder les attributs de Dieu, comme s'ils constituaient deux personnes, Aqiba fut renvoyé dure-
XI, 5; Gen. xïxv, 7 d'après xxxv, 3; Dl. iv, 7 d'après le même verset; de môme II Sam. vu, 23; voir plus bas, p. 296.
(1) En hébreu n^StE !
(2) b. Sanh. 38" : thn "^'Z^zS n2\x "N'z T"2"^ ^ctz "ï" tj ^■iS1^ n:Tn NnS'NC
TJ N2"'p" ''DT' 'T S"X N2''p" 'l "12- ~'lh "nX" il "THN* N'iin" "TtS THNI iS
nSzp N'i IX .-•r'z rhip np-ï'-^ -nxi "i*-"'^ t-x xSx '"'Iû .-rzr ~w*" nnx T^z nmv ]i ivj^a '^ '■'"x x2''py 'i '^iz- np-ïb fnxi ^itS -nx xi:n- r"n n^:"i"3 =)"i3icS -nx- xz:"" T-x x'^'x n"'"^r;x' =•";: birx -Sd n-r^:: Sïx ip roz xz'^py
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(3) P5. ex, 1.
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•220 LE MESSIAMSMi: I) AIMIKS LE PH.VRISAISME RARIÎINIQUE.
nient à ses études de jurisprudence sur les points les plus délicats des plaies de la lèpre et du placement des tentes, et Kléazar b. Azaria lit triompher une opinion qui maintenait l'unilc absolue de Dieu.
C'est aussi le souci dos docteui's anonymes dans MeJàlta (1). Ils font bien remarquer (juaprès avoir parlé des trônes, Daniel ne parle plus (pu- d'un seul, pour enlever tout prétexte à ceux des Gentils qui seraient tentés de voir là deux pouvoirs.
C'est encore Ji propos du môme passage (2) que R. Khiya bar Aba faisait une violente sortie contre les chrétiens : « Si le fils de la courtisane » — il n'est ijuère douteux qu'il désigne ainsi les disciples de Jésus — X te dit qu'il y a deux dieux, dis-lui : Je suis celui de la mer [Rougej, je suis celui du Sin aï », c'est-à-dire toujours le même (3). nabl)i Kliiya «'tait précisément le disciple de lokhanan, qui avait si habilement éludé le problème.
Le plus célèbre de ces controversistes demeura R. Abahou {k).
A propos du verset : Dieu n'est pas iin homme qui mente (5), diversement interprété par R. Samuel b. Nakhman et d'autres sages, R. Abahou disait (6) : « Si un homme te dit : Je suis Dieu ! il ment. [S'il ditj : Je suis Fils de l'homme! à la fin il s'en repentira. [S'il dit] : Je monte au ciel! il le dira, mais ne le fera pas ».
Ce passage a été fort diversement interprété (7). Il semble qu'aujourd'hui les meilleurs talmudistes soient d'accord pour reconnaître que R. Abahou visait Jésus (8). Et pour cela il suftisait qu'il eût la moindre teinture de l'évangile.
M. NathanaOl Schmidt (9j reconnaît qu'il s'agit de Jésus, mais il conclut que Jésus avait donc seulement pris le nom d'homme, puisque ben adam ne signifie rien de plus en hébreu. Cette exégèse est par trop contraire au contexte. Jésus est nargué tout le temps de ses prétentions insoutenables. Il s'est dit Dieu, fils de l'homme, et a déclaré qu'il monterait au ciel, d'où précisément était venu le person-
(1) Voir plus bas, p. 298, n. 2.
(2) Dan. vu, 13.
(3) Peaiq. r. xxi, p. 100'' s.
(4) B.iciiKR, Die Agadader paUist. Amonier, t. IF, p. 118; cf. plus liaul, p. 89.
(5) jVm7h. xxni, 19.
(6)>. r«'a>ij7//, 6â'' : 12'D "IX CTX "J2 X".1 ZT;*2 ':x Sx a~N "S "1*2X1 cn
..-;:r2ipi nSi icx N^nn Diaï?S nSr>* i:xu? "is rinnS
(7) Très mal Iraduildans Schwab, t. VI, p. 15G : « Si un liommc te dit être Dieu, il ment; mais s'il se doclare fils de l'Iioinme, il finira par s'égarer corauie tel en montant au ciel (ce qui advint à Moïse), et de lui on peut dire que cette promesse aussi a été tenue ».
(8) Hacher, Daiman, Merford, etc.
(9) Encyrl. bil>l. suh v" Son.
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nage de Daniel. 11 est donc à peu près certain que II. Abaliou ne discutait pas le caractère surnaturel de l'homme de Daniel; lui aussi prenait le titre de fils d'homme dans un sens mystérieux et relevé, qui équivalait à une revendication messianique, celle mémo qui avait coûté si cher à Jésus. Mais il lui paraissait intolérable qu'un homme se targuât d'être Dieu, ou fils de l'homme, ou de monter au ciel.
Il est temps de joindre à tous ces indices des preuves positives. Au temps de R. Abahou, on avait déjà reconnu dans la vision de Daniel la venue du Messie. On était cependant embarrassé de concilier ce texte si glorieux pour le Messie avec ceux qui l'introduisaient en scène dans un plus modeste équipage. On ne voyait pas comment il pouvait à la fois apparaître avec les nuées ou faire son entrée à Jérusalem monté sur un àne (1).
R. Alexandre disait : R. Josiié h. Lévi se faisait cette difficulté : Il est écrit : et voici que vint avec les nuées du ciel comme un fils d'homme {ban. vu, 13); et il est écrit : modeste et monte sur un âne {Zach. ix, 9).
Il y avait donc là apparence de contradiction. Tout dépendrait de la conduite des Israélites.
S'ils sont dignes, avec les nuées du ciel: s'ils ne sont pas dignes, modeste et montr sur un àne.
Singulière conception que celle qui faisait dépendre l'attitude et presque la nature du Messie des dispositions des Israélites !
L'homme de Daniel n'était pas seulement venu avec les nuées, on l'avait approché de l'Ancien des jours. Cela aussi était entendu dans un sens messianique.
R. Berekia disait au nom de R. Samuel [b. .\aklmian] : Un texte dit Dan. vu, 13) : il vint jusqu'à l'Ancien des jours, et on Vamena devant lui; et un autre texte dit (/ér. XXX, 21) -.je l'amènerai et il s'approchera de moi. Comment cela? les anges l'introduiront au milieu d'eux, et le Seigneur étendra sa main et l'approchera près de lui.
Berekia est le grand agadiste de Palestine, postérieur de près
(1) b. Sanh. 98' : N^^Ï7 ^ZZ'J □" ^Nl ZTID l^T llS ]2 yï?"ini '■) nTZDjSN H'X
h'j 2311 i;î; 13- nS nic;^ ^::v wj 13t itz- '"^v 23m 1:" 2in3i nrx ur:\*< nns
non. Plus tard encore on concilia de la même façon la venue du Messie sur les nuages avec le texle de la Genèse qui le montrait liant son poulain à la vigne; cf. Pugio..., fol. 656 citant Berechith rabba de R. Mocheh ha-Darcban sur Gen. xux, 11 : « Lorsque le roi Messie viendra à Jérusalem pour sauver Israël, il attachera son âne et le montera et viendra à Jérusalem, pour se comporter avec modestie, car il est dit : modeste et monté sur un âne (Zach. IX, 9)... mais n'est-il pas écrit aussi du Messie : et voici que vint avec les nuées du ciel comme nn fds d'homme {Dan. vu, 13)? Si Israël est digne, avec les nuées du ciel, s'il n'est pas digne, monté sitr un âne.
•J2S \.K MKSSI AMSMK l)AIMU:S I.K l'IlAlUSAISMi: liAHIUMnL K.
«ruii sircli' à II. Abalioii. Tout C(>la ost dit à propos du psaume x\i, iutci'piTté tout ontifi' dans le sens messianique (1).
I.a ( laiivoyancc des lannas el des amoras n'est donc pas douteuse, non plus que leur application à détourner le sens d'un endroit gênant, et cette inquiétude explique suflisamment quils aient si peu parlé du texte de Daniel. Mais la tradition se perpétua et trouva moyen de se g^relier sur un autre texte. Le septième descendant de Zorobabel avait nom 'Anani, et ce nom fut interprété u le nuageux », ou celui qui vient sur les nuées. « Anani, dit le Targum des Chroniques, c'est le Koi Messie (pii doit être manifesté (2) ».
Ce nom eut une assez grande fortune dans la littérature plus récente 3).
Le sens messianique de Daniel fut donc toujours admis dans le rabbinisme; mais il évita soigneusement toute spéculation sur le titre de Kils de l'homme. L'expression en elle-même ne s'imposait pas à l'attention. Cependant, si l'on tient compte de l'attitude de R. Abahou, on supposera, sans calomnier personne, que celte prétention fut due en partie à une hostilité sourde contre l'interprétation chrétienne,