‹ Le Messianisme chez les JuifsChapitre 88 sur 118 · II. — DISCUSSIONS ENTRE RABBINS ET CHRÉTIENS · texte numérisé non relu

II. — DISCUSSIONS ENTRE RABBINS ET CHRÉTIENS

Vis-à-vis des chrétiens, la tactique adoptée peut se résumer en deux mots : leur faire le plus de mal possible, quand on pouvait, et, quand on était contraint par les circonstances à une attitude pacifique, ce qui était le cas le plus ordinaire, se préserver soigneusement d'un contact jugé plein de périls.

Sur le premier point, il y aurait beaucoup à dire, mais ce n'est pas ici le lieu : la participation des Juifs à toutes les persécutions contre les chrétiens, — souvent provoquées par eux, — touche à l'histoire générale. Saint Justin affirme que les Juifs se débarrasseraient d'eux par la force s'ils n'en étaient empêchés par le pouvoir (2).

Ce qni nous intéresse ici davantage, c'est l'attitude intellectuelle du judaïsme.

Cette attitude envers les chrétiens, surtout envers les chrétiens d'ori-

(1) Voir p. 229.

(tj Dial. contre Tryplion, c. \\i : OJ yàp è^ovciav ëyzTs aÙTÔxeipe; yevsdeat Yi(i.(i)v Sià toj; Vjv î-'./paTO'jvra;' ÔTi/.:; ôè àv é5yviô6r,T£, y.al toùto È-pi;aT£.

ATTITUDE DU RABBLMS.ME E.NVEIÎS I.E CIIUISTIAM.SME. 291

gine juive, ne peut être bien comprise si Ion n'aborde la difficile question des Minim.

Le mot min parait signifier tout d'abord une espèce, une variété, que la racine soit'< former » ou « diCférencier ». Dans l'ordre religieux, une variété devient facilement une secte, c'est-à-dire un groupe attaché à une opinion de son choix, à une hérésie (1).

Les Minim sont donc les hérétiques, et un min un hérétique, naturellement aux yeux des maîtres pharisiens, qui représentent l'orthodoxie judaïque.

Un hérétique s'est séparé de sa communauté; les minim sont donc des Juifs de difl'érentes sectes. Ces deux points résultent clairement d'un texte du Talmud de Jérusalem (2) : « R. lokhanan dit : Israël n'est pas allé en exil avant d'avoir donné naissance à vingt-quatre sectes de minim » ; et cela est expliqué par un passage d'Ézéchiel (3). Le nombre de vingt-quatre est la multiplication par deux des douze tribus; il n'a rien de précis, mais il marque bien que les Minim ne sont point une seule secte.

M. Herford, qui a coUigé avec le plus grand soin tous les textes rabbiniques relatifs aux Minim, conclut que ce terme désigne à peu près exclusivement les Judéo-chrétiens. Mais les textes eux-mêmes sont contraires.

Quelques Minim nient la résurrection des corps (i), d'autres reprochent à Israël sa stérilité (5), son impureté (6), la réprobation divine dont il est l'obiet (7) ; l'un d'eux jure par le grand temple de Rome (8j , d'autres objectent des contradictions dans l'Écriture, soit sur la situation du tombeau de Rachel (9), soit sur la suite des faits dans l'Écriture

(1) La transition s'est peut-être faite à l'instar de yévoî, qui signifie « esjièce », mais aussi « race » ou « peuple ». L'identité de V^û et de yévoi; est constatée dans la langue araméenne chrétienne; on peut la supposer pour le judéo-araméen. Josèphe dit (Ant. XIII, x, 7) : tô Ia5ôo'jy.aîwv Yévo;, comme il aurait dit : l'hérésie des Sadducéens. Cf. W. Bvcuefî, Le mot « minim » dans le Talmvd désigne-l-il quelquefois des clirétiens? [Rev. des et. Juives, XXXVIII, p. 38-46).

(2);". Sanh. 29^ Herford, n" G4 : •J'ilNl W^y^'J ir^ir "" Ssmi'l l'^^i n'^ '^:nl'' "l"X

D^U Sx bxn*ù*^ 1J2 Sx -jmx ijx nSv^* dix p aizTc nî2 : □^:^a Sy; nn^: Tnc i\:\s* Di-nan D'il: xSx ^xs ains ]\s i-]^r2r[ ^ij Sx • ^2 tti^d t^'x nmian

(3) Ez. II, 3. R. lokhanan est un Arnora qui mourut vers 279; il fut regardé comme le fondateur du Talmud de Jérusalem.

(4) Herford, l. L, p. 278.

W.V2 11" MKSSlAMS.Mi: KN ACTION.

rt l'rvocation do Saimiol (li. Les uns sont donc hostiles à l'Écriture cllc-mèmc et pn»l)ableincnt des païens, les autres tellement durs poui- Israi'l (ju'ils sont doselirétiens, issus de la .ûcutilité, ou juifs d'origine ayant coinplôtcuicut rompu avec le judaïsme; d'autres enlin sontpeutr-tro les dci'nicrs représentants des Sadducéens. Et de fait la tradition oscille quelquefois (2) entre Minim et Sadducéens (3), ou peuples du monde, ce qui désigne les (îentils (V).

Il convient donc de laisser au mot Minim toute l'extension qu'il a prise, fût-ce par catachrèse. M. Ilerford, qui a si bien prouvé contre M. Friedlandor .") <juc les Minim ne sont pas des gnostiques juifs, a trop restreint la portée de l'expression.

Cependant si, en droit, les Minim sont des hérétiques de plusieurs sortes (6), il faut reconnaître (\\\cn fait les rabbins visent le plus souvent les Juifs devenus chrétiens, et surtout ceux qu'on doit en toute rigueur nommer judéo-chrétiens, parce qu'ils ne voulaient pas rompre avec le judaïsme.

L'existence de ces groupements est attestée jusqu'au quatrième siècle finis.sant par saint .lérome, qui a peut-être exagéré, mais n'a pas dû les inventer de toutes pièces (7) : « Il existe jusqu'aujourd'hui dans toutes les synagogues de l'Orient parmi les .Juifs une hérésie qu'on nomme des minécns, et qui est jusqu'à présent condamnée par les Pharisiens; on les désigne vulgairement comme Nazaréens; ils croient dans le Christ, fils de Dieu, né de la Vierge Marie, et disent que c'est lui qui a souil'ert sousPonce-Pilate et est ressuscité; c'est bien aussi en

(2) M. Herford concède qu'un certain Min est un persan ip. 262).

(5) f)er vorcliristficfie Jiidisc/ie Gnosticismus et : Encore xn mot sur Minim, Minoul et Guilioniin dans le Talinud {Rev. des et. juives, t. X.X.WIII, p. 194-203). Dans le sens contraire : Israël LÉvi, Le mot « minim » désigne-t-il jamais une secte juive de gnostiques antinomistes ayant exercé son action en Judée avant la destruction du Temple? [eod. loc, p. 204-210).

i'6i Énuméralion étrange de quatre sortes de Minim : ceux qui nient la résurrection, qui disent que Dieu n'accepte pas le pardon, qu'il ne donne pas de fils aux femmes stériles, et ne sauve |)as du feu fdans lalq. Chimcùni, Ps. i.x, 9 (7); Herford, p. 323); on dirait de ;;en* (|ui nient certains i)oints de l'Écriture, mais ce ne .sont évidemment pas des sectes distinctes.

(7) Kp. 112 ad August. : Usque liodie per totas Orientis sijnagogas inter ludaeos haeresis est, quae dicitur Mineorum. et a Pharisaeis nunc usque damnatur, quos vulgo .\azaraeos nuncupant, qui credunt in Cliristum filium Dei, nalum de virgine Maria, et eum dicunt esse qui suh Pontio Pilato passus est, et resurrexit, in quem et nos rredimus ; sed, dum rolnnl et ludaei esse et Clirisliani, nec Judaei sunt, ncc Clirisliani [P. /.., t. XXII, c. 924;,

ATTITUDE DU lUBBINIS.ME E.NTERS UK CimiSTLVMSME. 20.3

lui que nous croyons; mais voulant être juifs et chrétiens, ils ne sont ni juifs ni chrétiens ».

Saint Épiphane est beaucoup moins affirmatif sur la foi chrétienne de ces Nazaréens. On les rencontre surtout dans la région d'Alep et de la Cœlé-Syrie, dans la Décapole, près de Pclla , et dans la Balanéc. Us ne sont pas juifs, puisqu'ils croient dans le Christ; ils ne sont pas chrétiens, puisqu'ils s'attachent encore à la Loi, à la circoncision, au sabbat et au reste des observances (1). Mais il n'ose dire si, regardant Jésus comme le Messie, ils en font un pur homme, ou s'ils le tiennent pour ce qu'il est, né de la Vierge Marie par l'opération de l'Esprit-Saint. Puis concluant plus que ne le permettent ses prémisses, l'évéque de Salamine les déclare plutôt juifs, quoique les Juifs les détestent et les maudissent trois fois par jour [i).

Il a probablement exagéré le caractère hérétique de ces Nazaréens, et l'on peut préférer l'opinion de saint Jérôme, qui ne signale aucune diliérence entre la christologie de ces chrétiens et celle de la grande église, si ce n'est leur obstination à vouloir demeurer juifs. Rejetés des synagogues, ils forment des groupes distincts, tels que les Talmuds dépeignent les Minim. mais ils cherchent à s'en rapprocher, et c'est précisément cette prétention de demeurer Juifs qui les rend odieux et redoutables aux Juifs. Mais ils ne furent sans doute pas les seuls chrétiens à contro verser avec les rabbins; les chrétiens, môme Gentils d'origine, sont aussi des Minim. De sorte que, en fait, la g"rande hérésie, celle dont le judaïsme a horreur et contre laquelle il cherche à se préserver, c'est le christianisme. Si les Minim n'étaient que la secte dont parle saint Jérôme, quand bien même elle eût été répandue, comme il le prétend, dans tout l'Orient, les Minim n'eussent pas été plus nombreux que les Juifs (3 .

Issus le plus souvent du judaïsme, plus ou moins soucieux de conserver avec lui de bons rapports, du moins sur le terrain commun de

(1) Adv. Haeres., Itaer. x.vix, P. C, t. XLI, col. 401 : 'louoaîo'.; (lèv \i.r\ cy|j.ç;a)vo-jvTî:, oià To si; Xp'.(7TÔv TrsTîicTS-jxsvai" Xp'.<7T'.avoï; 5à ^r, ô[i.rf^vu}\^o\)-i\zz, oià t6 k'fi ^ô\^.i.ù TiîTtîoriaôa'., Ticp'.TO|Ji.r, Tî y.ai XaoêâTw xal toî; a).),oi:.

('!) Eod. loc, col. 40* : 'lo-joato'. (aSW.ov, xat oOSàv ïtspov. Ilâvj oï o-j-o'. è/Opol toT; Mo'joaio'.; •J~âpy ou(7tv. Où fiôvov yàp ol tôîv 'lo'jSa'wv Traïos; îtpô; toutou; xevcTriVTai (aîco;, à),),à xal àvi- CTâ[Aîvo'. £ù)6îv xal IJLÉ5Ï]; r,;i.5pa; xas Trîpl Tr,; iiTzioT.'/ , Tpl; tô; riitépa;, ôtî îù-/à; in',Tï).o-j(7'.v ÉauToï; £V Taï; (TUvaYOïraï;, sTtapwvTat a-JTOÏ;, xal àva&îaxitîJo'Jcji Tpiç Tri; r,!X£px; saTxovTî; OTt 'En'.xaTapâTX'. ô 6î6; toù; Na^wpaiou;.

(3) Dialogue duo .Min avec Beruria, femme de R. Méïr, disciple d"Aqiba; le Min reproche à Israël sa stérilité. Beruria espère dans l'avenir en citant la suite du texte (Is. uv, 11; mais elle semble concéder le fait, et conclut seulement (ju'Israël n'enfante pas pour la Géhenne, comme les .Minim [0. Berak. lO^j. Un texte beaucoup plus récent admet que les Israélites ne sont que le tiers [Debur. r. ii, 33, p. 104-. IIeuioru, p. 237 et 30Gj.

., i.i: Mi:ssiA.M>Mi: en action.

rKcriliiro, les .Miiiiin riaient un danger pour l'orthodoxie pharisienne.

l'n i'al)l)in célèbre pour son intransigeance, U. Éliézer bon Ilyrkanos, l'ut, ;i sou grand désespoir, accusé devant le gouvernement romain de professer la foi des Minini ou la Minouth. En sondant sa conscience pour savoir comment une telle honte avait pu lui être infligée, il se souvint d'avoir pris plaisir à une explication scripturaire fournie par « un des disciples de Jésus le Xa/carécn, nommé Jacob de Caphar Sekaniah » (In Ce Jacob était évidemment un Min (2 . On commençait par scruter des textes difficiles, selon la manière de l'agada; le Juif v trouvait de l'agrément, et le chrétien était tenté de profiter de son avantage!

Pour échapper à co péril, ou prit les mesures les plus rigoureuses. Les iMinim furent solennellement maudits dans la prière que chaque juif doit réciter trois fois par jour, le Chnmniu'-esrt*. Parmi les dix- Imit bénédictions qui donnent leur nom à cette prière, on plaça cette formule (3) : « Que les apostats n'aient aucune espérance, et que l'Empire de l'orgueil soit déraciné promptement de nos jours; que les Nazaréens et les Minim périssent en un instant, qu'ils soient effacés du livre de vie et ne soient pas comptés parmi les justes! Béni sois-tu, lah, qui abaisses les orgueilleux! »

L'addition est due, comme on sait, àR. Gamalicl II, qui invita quelqu'un de rassemblée à proposer une formule, comme si une sorte d'inspiration eût été indispensable pour cela. Samuel le Petit se chargea de ce rôle, vers 80 après Jésus-Christ.

La haine que respire cette exécration fut sans doute le principal motif qui la dicta. Peut-être cependant, comme l'ont cru MM. Graetz, Bâcher et Herford, avait -on l'intention de sonder les dispositions secrètes de ceux qui auraient incliné vers le christianisme, ou d'obliger à so condamner eux-mêmes ceux qui auraient prétendu avoir un pied dans les deux religions. Aussi lorsque celui qui priait au nom de tous omettait quelque passage de cette litanie, on n'y prenait pas trop garde, mais il devenait immédiatement suspect, s'il ne prononçait pas la bi'nédiction des Minim (i).

(1) b. '■Abodnli zara, 1G'*-17\ Dans le passage [•aiallèle, Tosefla HulL u, 2i, Jacob a dit une parole de Minouth au nom de Jésus ben Panliii; cf. IIkuioud, p. 137 ss.

(2 Cf. h. 'Ab. zar. 27".

(3) Nou.s citons d'après la recension paieslinienne, découverte par M. Schechler dans la ;;ueniz;ili du Caire et i)ubliée dans Jeiv. Quart. Rcv. X (1898), 654-659-, c'est le seul teste «jui cite en toutes lettres les Nazaréens ou chrétiens; ils ne sont pas ici confondus avec les Minim, ou hérétiques en général; c'est sans doute par prudence qu'on supprima le mot, celui de .Minim représentant sufTisammenl la chose; cf. à la lin de ce volume, texte IV.

(V. b. Bernl,. 2S'-29*. De même (J. Berah. 9"=). on conjecturait qu'il était Min s'il passait

ATTITUDE T)i: UAlilUXISME ENVERS LE ClIllI.STIAMSME. 29o

En général cependant les Minim sont regardés comme hors de la communauté; on doit éviter leur contact plus que celui des païens et leur témoigner aussi plus de haine.

Si un gentil, ou un pasteur, ou un éleveur de petit l)étail tombe [dans un puits], on l'y laisse, mais on ne Fy jette pas; on y laisse aussi les Minim, les apostats et les délateurs, mais de plus on les y jette (1).

Les Minim ne sont peut-être pas visés ici comme chrétiens, mais les Juifs devenus chrétiens sont certainement compris sous cet anathème : ils sont rangés parmi les traîtres, traîtres à leur Dieu et à leur peuple»

On les regarde comme adonnés à la magie (2); mieux vaudrait mourir que d'être guéri par leurs soins (3). Leurs livres sont des livres de magie, qu'il faut brûler, dût-on brûler en même temps le nom divin qu'ils contiennent (i). R. Tarphon serait entré dans une maison d'idolâtrie pour éviter une poursuite, mais non dans leurs maisons (5 . Il faut se garder de jeûner le lendemain du sabbat, « à cause des Nazaréens » (6), probablement pour ne pas avoir l'air de chômer le dimanche.

Nous avons indiqué déjà quelques-uns des sujets controversés entre les Juifs et les Minim. Ce qui viendrait le plus directement à notre thème, ce sont les discussions sur le Messie et précisément on n'en rencontre pas. Tout au plus voit-on un Min demander à R. xVbahou, sans doute par ironie, quand viendra le Messie (7 . Le rabbi répondit hardiment : « quand les ténèbres vous auront couvert », en citant Isaïe (8 , qui oppose les peuples à Israël. Le Min était probablement un gentil, du moins d'origine.

On s'abstenait donc de discuter les titres du Messie, comme tel, ou du moins les textes gardent le silence sur ce point. En revanche ils sont assez éloquents sur ce qui était le point décisif de la controverse, la divinité de Jésus, car c'est bien à cela que font allusion les escarmouches sur les deux pouvoirs.

sous silence : « toi qui fais vivre les morts », « qui abaisses les orgueilleux », « qui bâlis Jérusalem ». Ces trois cas conviendraient assez bien à un sadducéen.

(1) Voici le texte, Tosef'ta Bab. mes. ii, 33 : nlS~;"3T np" n*2~2 □''imm D'il;,!

^^Sy?3 nSt ]>-nM2 nmoDm anaiurnm i^'^^^nn ]ni-na nSt 'frj^D nS. Le petit bétail était assez justement proscrit comme ravageant les champs.

(2) L'accusation d'immoralité relevée par M. Herford ne se rencontre qu a une époque assez basse.

(3) Herford, l. L, p. 103, Tos. IJull. ii, 22 s.

(4) Herford, /. /., p. 155, citant Tos. Sabh. xiit, 5.

(5) Herford, l. L, p. 155, eod. lod.

(6) Herford, /. L. p. 160, citant b. 'Abod. zar. 6' et b. Ta'an. 27'.

(7) b. Sanh. 99% Herford, p. 276 s.

(8) Is. Lx, 2.

...,^; \.V. MKSSIAMSME EN ACTION.

D'apivs les llabljins, l.iiis adversaires veulent prouver qu'il y a cU'UXilirux ..u deux pouvoirs dans le riel ; et, dans un cas du moins, il fst clair ([ue les adversaires sont des chrétiens étant « des disciples du lils de la courlisane >. (1 1! Il y a tout lieu de croire que ce sont toujours des chrétiens, qui veulent établir la divinité de Jésus en prouvant au préalable, par l'Ancien Testament, la distinction de Dieu le Père et du l.ogos ou du Fils. Leurs ariiuments sont mal choisis — et rien ne i)rouve que les textes hébieux lésaient tous enregistrés, même les bons; — ils avaient une certaine force contre les rabbins, car c'est bien la même méthode : tirer de la moindre particularité du texte des conclusions dogiuali(jues. Ainsi (juand Dieu est nommé deux fois, le Min s'empresse de conclure qu'il y a deux pouvoirs dans le ciel. Or nous pouvons constater que l'exégèse trop subtile attribuée à un Min a bien été courante parmi les chrétiens.

« L'n certain Min dit à K. Ismaël, fils de R. José : U est écrit {Gen. xix, '2'i : rt le Seigneur /H pleuvoir sur Sodome et sur Gomorrhe du soufre ri du fru envoyés par le Seigneur. U eût dû dire : qu'il avait envoyés lui-même .' :^2). Donc, insinue le Min, il y a ici deux personnes qui portent le nom de Dieu. C'est l'exégèse de plusieurs Pères de l'Église, enseignée sous peine d'anathème par un concile — non orthodoxe — de Sirmium (3 1 : « On doit absolument dire que le Seigneur Fils a fait pleuvoir de la part du Seigneur Père, et non pas le Seigneur de sa propre part ». Rabbi Ismaël vivait à Sephoris à la fin du second siècle; il était donc contemporain de saint Irénée; la coïncidence est parfaite.

Ce cas très clair aide à comprendre les autres. C'est assurément dans le même sens qu'un Min disait à Rabbi : « Celui qui a formé les montagnes n'a pas créé le vent, et celui qui a créé le vent n'a pas formé les montagnes », en citant Amos (V).

Quand les Minim insistaient sur le sens pluriel d'Elohim, on répondait que le verbe suivant était au singulier. Il était plus difficile de répondre au passage : « Faisons l'homme ». Moïse lui-même, écrivant

(1; Pesiq. r. xxi, |). 100'', explique plus haut, p. 226. Le. Dieu de la mer Rou^e est aussi le Dieu du Sinaï. C'est ainsi qu'on expliqua la double invocation dans le ps. xxii, 1 : 'l'rz "i^S =]"1^ u'2 '"N *;r2">* ri'^S 'i'^N I^X. Midr. des Psaumes, éd. Buber, AiVilna, JN'Jl, I, p. 188.

2) b. Sanh. 38''.

.r Le R. P. de Iluinmeiauer (Genesis, ad h. /., p. il.>) cite S. Irénéc (C. haeres. m, G; /'. <i.. VII, c. 860), S. Cyprien {Ad Qitirin. m, 33-, P. L., IV, 754), S. llilaire {De Trin. iv, 2'J; P. L , X, 118 s.;, S. Ambr. (lib. ],De fide ad Gratian. 3; P. L., XVI, 533), S. Jérôme in I 05.; /'. /,., XXV, 820) et d'autres. Le concile de Sirmium {Labbe, 111, 258, an. 16) : ■ Si quis hoc diclum pluit Dominus ignem a Domino, non de Paire et Filio accipiat, sed i|>surn a se ipso pluissc dical, analhcma est. Pluit eniin Filius Dominus a Domino Paire ».

(i) Ain. IV, 13.

ATTITLDE DU RABBINISME ENVERS LE CHRISTIANISME. 207

la Loi d'une façon toute passive, avait senti la difficulté et objecté à Dieu (1) :

Seigneur du monde, tu donnes en ce moment un bon prétexte aux Minini; j'en suis étonné! Mais Dieu lui répondit : Ecris! et que celui qui aura fantaisie de se tromper se trompe.

L'objection pourtant était au moins spécieuse, et le i-abbi n"a d'autre ressource que de recourir au mystère. D'autres fois, quand il est accidé par une argumentation dont il doit accepter la méthode, il s'en tire en admettant auprès de Dieu une grande créature : le Métatrùn. Une discussion assez serrée s'engagea entre un Min et R. Idi.

Le Min dit (2i :

11 est écrit {Ex. xxiv, 1) : // dit à Moise : Monte vers le Seigneur. 11 aurait dû dire : monte auprès de moi! — 11 (R. Idi) dit : C'est le Metatrôn, dont le nom est semblable à celui de son maître. Car il est écrit (Ex. xxiii, 21) : car mon nom est en lui. — S'il en est ainsi, adore-le! — Il est écrit {ibid.) : ne Virrite pas, c'est-à-dire ne me confonds pas avec lui (,3). — S'il en est ainsi, pourquoi est-il écrit (dans le même verset) : il [l'ange] ne pardonnera pas vos péchés [ce qui indique bien qu'il en avait le pouvoir]. — Il lui dit : Vraiment? nous n'en voudrions même pas pour vaguemestre, car il est écrit {Ex. xxxiii, 15) : Si ta présence ne vient pas avec nous.

Ainsi R. Idi, dont cette controverse était le chef-d'œuvre, avait consenti à rabaisser son Métatrôn, plutôt que de lui accorder le pouvoir de remettre les péchés, car c'était un privilège réservé à Dieu seul. Le judaïsme s'est replié sur lui-même et a passé sans vouloir rien entendre, du jour où il a cru compromises l'unité de Dieu et les observances de la Thora. On peut conclure de ce système qu'on appellerait aujourd'hui la conspiration du silence, que les rabbins ont délibérément tu plusieurs traits des idées messianiques qu'il nous serait utile de connaître. S'ils ont l'air tellement absorbés dans leur Loi et leurs traditions que le reste du monde ne parait pas exister pour eux, c'est sans doute par suite de leur préoccupation exclusive de se maintenir tels qu'ils sont, mais un des moyens qu'ils emploient c'est certainement de dissimuler ce qu'ils ne veulent pas paraître savoir.

(1) Daus Ber. r. viii, p. 22'. mais aUribué à R. Jonathan (ni« siècle) : p2T I^I^S TZX

.-î:->2^ my::S ni'i^m z^T^z r -^^^x xn^^rx d^z-^z""^ -£ ]'':^z ^n^: nrx .-«2 c^iyn.

Le passage ne manque pas d'intérêt comme exemple d'inspiration passive; par contre, dans un autre endroit. Dieu est en colère coatre Salomon pour avoir écrit J'rov. xxiv, 21 (Heu- FORD, p. 306).

(2) b. Sanh. 38^ (Herford, p. 285 ss.).

,3; Le Rabbi interprèle 12 ""Zn ':'X, dans le sens de 12 "I^Vzn "'X; c'est un jeu de mots sur les biphil de ti"2 « rendre amer », et de 112 « échanger ».

•j'K n: MKS^IAMSMK 1:N AilTIOX.

i.t' Mclatrôn. dont M. lierlord dit très i>icn (lu'il n'est que la réponse du ial)l)inisme à la doctrino du Loeros et aux systèmes gnostiques (1), le MétatrAu n'était (lu'iin expédient sans portée. Ce à quoi on tenait surtout, c'était de maintenir l'unité absolue de Dieu contre la doctrine des deux pouvoirs 2 , (|ui parait bien être celle de la distinction de Dieu et du Logos. C'était h\ le point cardinal ([ui dispensait \c judaïsme de toute enquête sur le messianisme de Jésus; il lui était interdit d'avance d'adhérer à une doctrine qui compromettait le monothéisme, tel qu'il l'entendait. Ce fut aussi la pierre de scandale où il se buta.

Les chrétiens contre lesquels on discutait admettaient donc la divinité de .lésus. Si les Minim sont surtout les Nazaréens, c'est une raison «le pensrr que saint .lérôme les jugeait mieux que saint Épiphane, en assimilant leur foi en le Clirist à celle de la grande F^glise (.'î).

A cette conclusion capitale sur 1 attitude de principe du judaïsme en présence de Jésus, on peut en joindre une autre sur sa tactique et sa méthode. Il ne peut pas ne pas se préoccuper beaucoup du christianisme qui ciandit et lui reproche sa stérilité, l'abandon de Dieu, son impuissance, qui prétend même lui avoir dérobé le secret de ses Écritures. Il répond, l'Écriture à la main, mais il ne se soucie pas d'engager une polémique écrite. Le nom des chrétiens n'est pas prononcé. Ils sont confondus avec les autres hérétiques, les apostats, les délateurs, ou même avec les Gentils. Même dans ce vague, on n'en parle guère. C'est à peine si les traditions ont conservé le souvenir de quelques bonnes leçons intligéesaux Minim par les plus savants maîtres, en particulier par R. Abahou.

Le judaïsme a donc adopté une solution radicale vis-à-vis de l'Église. Il l'a simplement ignorée. Que les Gentils fussent païens ou chrétiens, cela importait peu. On se liguait volontiers avec les païens, parce qu'ils avaient le pouvoir, et on les détestait moins, parce qu'on redoutait moins rinfluencedc leurs idées religieuses sur les Juifs, et c'est précisément pour empêcher la pénétration qu'on préférait éviter tout

(2) Dans Mekilla. éd. Weiss, i5'', celte doctrine est aUribuée aux peuples du monde, cesl-à-dire ici à des chrétiens de la gentilité. C'est à pro|M)s de Daniel, vu, 9 : Son trône tétait des flammes de feu; les roues en feu ardent : nl'ZlX^ "£ 'îinriS ÎH^S xS'ù* ^n riT'C^ 'Tw* 1^T> chyjn « pour ne pas donner prétexte aux peuples du monde de dire qu'il y a deux pouvoirs n. On savait In-s bien que les chrétiens argumentaient de la vi>ion de la personne semblable à un liomme; on coupait court d'avance en insistant sur l'unité du trône de Dieu.

(3; M. Ilerfonl a cru reconnaître dans la christologie des Minim spécialement celle de l'épltre aux Hébreux: à vrai dire les traits distinctifs font défaut.

ATTITLDK l)l' lîABBINISME ENVF.US I.K CHRISTIANISME. 290

échange de pensées. S'il y avait eu controverse, ce n'était point matière à figurer dans la jurisprudence ou les commentaires.

Il n'en est que plus précieux pour nous de rencontrer, en dehors de la Httérature rabbinique, un échantillon de ces controverses, et nous devons être très reconnaissants à saint Justin de nous fournir un tableau que le Talnuid s'est interdit [i). Justin était d'ailleurs, par ses opinions millénaristes, aussi conciliant que pouvait l'être un chrétien. Aucune difliculté relativement au caractère des temps messianiques. Tryphon demande à Justin si c'est sincèrement qu'il admet la restauration de Jérusalem, la réunion des chrétiens sous le Christ avec les patriarches et les prophètes, les autres Israélites de race et les prosélytes antérieurs à sa venue (2).

Le philosophe chrétien répond loyalement que ce n'est pas l'opinion de tout le monde, mais, pour lui, il professe un règne de mille ans avec le Christ, qui peut donner satisfaction aux Juifs. Il n'est même pas très exigeant sur le chapitre de l'abrogation de la Loi. Ceux qui sont nés Juifs pourront s'y conformer — c'est du moins l'opinion personnelle du controversiste, — (3) pourvu qu'on ne contraig-ne pas les Gentils à la pratiquer, et qu'on croie au Christ, au lieu de l'anathématiser comme on fait dans les synagog-ues (i).

C'est donc sur le Christ que porte la controverse. Jésus de Nazareth est-il le iMessie? Tryphon objecte ses apparences modestes, sa v^e cachée et sans gloire. . . mais l'objection ne serait pas insurmontable, s'il n'avait terminé cette existence chétive par la mort de la croix. Une vie d'abord obscure et cachée ne répugne pas au Messie, pourvu qu'il soit ensuite oint par Élie pour recevoir l'empire. Or Élie n'est point venu, et Jésus n'a point été reconnu roi.

Il y a une autre difficulté, et plus considérable encore : les chrétiens, en attribuant à Jésus la nature divine, supposent donc l'existence de deux dieux; Tryphon demande qu'on lui prouve que l'esprit prophétique admet un autre Dieu que le seul vrai Dieu (5). Et c'est parce qu'il

(1) Il n'est pas prouvé que le Dialogue contre Tryphon reproduise textuellement une discussion réelle, ni que Tryphon soit le célèbre R. Tarphon de Lydda, mais les idées de l'antai^oniste de Justin sont certainement empruntées au judaïsme du temps. L identité de Tarphon et de Tryphon est suggérée par l'écriture "rislTa relevée par M. Ratner dans ses variantes sur le Talmud de Jérusalem, ClieOiU, 33% 1. 16 : ":"l£iT^ "'2 1~T^ "'2'^.- L'épitaphe de ce R. loudan fils de Tarphon ou Tryphon se trouve à JafTa dans le musée de M. von Ustinovv.

(2) DiaL. c. Lxxx.

(.3) Dial., c. xLvii.

(4) Kal [j.àÀt<7Ta toù; èv Taï; (jUvaytoyaT; ■/.aTava9î[A:'javTa; -/.ai ■/.axavaOeu.a-ir.ovTa; £- ' aOtôv toÙTOv Tov XptoTÔv.

(5) Dial., c. LV.

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