‹ Le Messianisme chez les JuifsChapitre 90 sur 118 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

La révolte qui aboutit à la ruine du Temple fut provoquée, en partie du moins, par des illusions messianiques. Nous en avons trouvé la preuve dans les aveux de Josèplie, et dans ses réticences mêmes. Nous reprenons ici l'histoire où nous l'avons laissée en le quittant. La nation juive n'a plus d'historien, et on ne peut que très difficilement se rendre compte de l'état des esprits et môme des faits.

C'est la tradition chrétienne qui rejoint ici Josèphe sur le caractère messianique de la guerre.

Eusèbe nous apprend, d'après Hégésippe, que Vespasien ht rechercher après la prise de Jérusalem tous ceux qui seraient censés appartenir à !a race de David, pour n'épargner personne qui pût avoir des prétentions à la royauté. Cette inquisition aurait été la cause d'une véritable persécution (1;.

Si on a parlé de Messie durant la guerre, on avait en vue la maison de David; les Romains ne pouvaient l'ignorer et leur préoccupation est très vraisemblable. Que les familles qui passaient pour descendre de David, — et celles de Rethléem devaient plus ou moins émettre cette prétention, — aient refusé de livrer leurs chefs, c'en était assez pour donner prétexte à de mauvais traitements et à des massacres.

Le môme Hégésippe racontait encore que Domitien, tourmenté par la môme inquiétude, fit comparaître des petits-fils de Juda, le frère du Seigneur (2), qu'on lui avait dénoncés comme descendants de David (3). Cette anecdote bien connue place les deux messianismes dans une opposition saisissante. Les descendants des rois étaient de pauvres gens qui gagnaient leur vie en travaillant la terre. Quand on leur

(1) H. E. III, 12 : y.x: iid toutoi; Oùsdrtafftavbv {x.£Tà Tr,v ~Cyi 'lEpo(7o),'j[Awv aXwfjiv zàvTa; TO'j; ànô ysvo-j; Aa-jîô, w; ia-À) TtspO.S'.^âsi'ïi t-.ç Tiapà lo'joaîo-.; twv àno r?,; (îaaO.'.Kri; çu);»^;, àva!;r,Tc':a9ai îrpoTTdtîai, jxiYicrTÔv te 'lo'joaîoi; a-j6'.; if. xauTr,; otwyjAOv iTrap-riOï; /ai xf,; ahia?.

(2) Sur cette queslioa des frères du Seigneur, cf. l'article du R. P. Durand. «/;., 1908, p. 9 ss.

(3; EcsÈBE, //. E. III, 19 et 20, citant en partie Hégésippe à la lettre.

:\iy2 II- MKSsiwisMi: i:n action.

parla du rcuuo du Messie <•! ilii temps cl du lieu où il devait paraître, ils répondii-enl «pie ce règ-no n'était ni de ce monde, ni de la terre, mais céleste, et commencerait à la (in du monde, quand le Christ viendrait dans la gloire pour jng-er les vivants et les morts.

Domitien n'en eut cure et les laissa aller.

C'est parée cpi'il était de la race de David en même temps que chrétien «|ne Sim«tn, fils de Clopas, aurait subi le martyre sous Trajan, dapi'ès le même lléi:ésippe 1;.

Il est assez naturel ({ue les Romains aient d'abord cherché du côte de rKelise chrétienne les fomentateursdu messianisme. Mais on reconnul bientôt qu'elle avait un esprit tout autre (2), si bien manjué par les parents de Jésus.

La sélection qui se fit alors contribua sans doute à donner nu caractère plus tranché au messianisme temporel et national. Les Juifs qui end)rassèrenl le christianisme furent peu nombreux, mais ce furent sans doute ceux <[ui étaient le plus disposés à demander au Messie la satisfaction de leurs aspirations religieuses, plutôt que l'indépendance et la vengeance, le salut de l'àme et le règne de Dieu plutôt que la restauration politique d'Israël.

Et le messianisme juif devint sans doute aussi plus ardent, plus emporté, plus révolutionnaire, à mesure qu'il se concentra davantage dans le peuple.

Déjà, pendant le siège de Jérusalem, les scribes pharisiens, en grande majorité, s'étaient tenus à l'écart. lokhanan ben Zakkaï semble avoir voulu imiter de tout point la conduite de Jéréniie au temps de Nabuchodonosor. On racontait que les portes du Temple étant sorties de" leurs gonds, lokhanan l'apostropha : « Temple, temple, pourquoi te troubles-tu? Je sais que tu es proche de la destruction et c'est de toi qu'a prophétisé Zacharie, lils d'Addo : Ouvre, ô Liban, tes portes, et le feu brûlera tes cèdres (3) ». Fatigué des dissensions des assiégés, il se réfugia auprès des Romains.

Au moment de la destruction du Temple, son disciple Josué s'écria : « Malheur à nous, notre foyer d'expiation est détruit! » lokhanan répondit : « Ne t'afflige pas, il nous reste une expiation, qui vaut celle <les sacrilices; c'est l'exercice des œuvres de charité, car il est dit : Je veux la charité, non le sacrifice » {Os. vi, 6) (ï).

'\) Elsiiik, //. /:. m, 32.

'2) Sauf.rà cl là, la teinte do millénarismc, empruntée aux idées juives, mais qui n'aft'eclc I>as l'impression générale.

3, Zarh. xi, 1 ; dans h. Inma, 39''.

(*; Aholh (li II. yallian, v. i; HvcirKH, /. /., p. 35.

Cette attitude, loin d'rtre exceptionnelle, est plutôt normale. Le judaïsme dirigeant avait loi dans la supériorité de sa doctrine et de ses mœurs; il avait foi dans la restauration future du temple et du cullo; le temps travaillait pour lui, et Dieu interviendrait au moment voulu. La principale préoccupation des maîtres qui survécurent à la ruine fut de pratiquer de la Loi ce qui pouvait encore être pratiqué, le sabbat, la circoncision, les lois sur la pureté et l'impureté, en conservant soigneusement les ordinations relatives au culte pour le temps où il serait rétabli.

La résidence qu'ils avaient choisie favorisait cette indifférence. Dès le début de la g-uerre, Vespasien avait établi à lamnia (ou labné) et à Lydda comme une .sorte de colonie des Juifs qui s'étaiont donnés à lui, ne voulant pas se battre (1). C'est dans ces deux villes qu'enseignèrent, à la lin du premier siècle et au début du second, les rabbins les plus fameux. C'est à labné que lokhanan avait fondé, non plus un sanhédrin, mais une Académie (2i. L'assemblée avait encore une autorité considérable, surtout dans l'ordre spéculatif; elle selforea de maintenir l'unité du judaïsme, d'exercer une juridiction, d'empêcher les Romains de s'immiscer dans toutes les affaires de la nation. Mais elle ne pouvait prétendre à une action politique, et ces exégètes n'avaient ni estime, ni goût pour le métier des armes.

Cependant à côté de cette petite capitale de scribes, les ruines de Jérusalem et du Temple parlaient encore très haut.

On n'est pas d'accord sur l'importance que reprit alors Jérusalem.

M. Schlatter me paraît avoir démontré que la ville juive revécut (3).

Josèphe nous dit bien que la ville fut rasée jusqu'au sol, au point qu'on n'eût pu dire si elle avait été habitée (4).

Mais l'histoire nous apprend, et nous voyons en Orient de nos yeux, ce qu'il faut penser de ces populations exterminées et de ces villes détruites. Elles renaissent parfois comme par enchantement.

Le même Josèphe suppose assez clairement que l'accès des ruines ne fut pas interdit aux Juifs, même dès les premiers temps. Il eût été bien dur de les empêcher de venir pleurer, se lamenter, déchirer leurs vêtements, du moins les vieillards et les femmes (.5).

Avec le temps tous passaient. Les pèlerinages étaient dans les mœurs,

(1) Josèphe, Bell. IV, vin, 1.

(2) Bâcher, Die Agada der Tannaiten, P, p. 23.

(3) Die Tage Trajans und Hadrians, dans les BeitrCige zur Fôrderung chrisUicher Théologie, 1897, p. 68-87.

(4) Bell. VII, I, 1 : xov ô' â/,),ov àrtavta xr,; 7î6),îw; Tîsp'ooXov oûtm; i;(,}aâ),i(7av ol y.axacxànxovTE;, w; |j.-/i5ï7:a)7ioT' oIxri9r|Vai uîffxiv àv k'tt Ttapa^xeiv xoTq 7rpO(7£)/Jo-jCf'..

(5) Bell, vil, vui, 7 (éd. Niese 377) : TrpîT&Oxai oà ojaxrivo'. r^ CTtoofô xoO tîiaévoj; Trapaxd-

;iOi ].K MKSSIAM^Mr: KN ACTION.

ils aiiiKirlenait'iil à la loli.uiou cl ne pouvaient être interdits. Puis on

restait.

Jériisalein, il <>st vrai, avait été profanée; elle l'était encore par le campement de la X' lésion. Mais les Juifs savaient s'accommoder de ce voisinage dans d'aulri^s villes.

Malheureusement les textes font presque absolument défaut. Les tlassi((ues païens sont muets. Les sources rabbini({ues, interrogées par M. Schlattci-, ont fourni quekpies indices, d'autant plus précieux (|nils vicMinenI des maîtres de labné (1).

Le témoignage le i)lus important, quoique très peu précis, est celui de l'Église chrétienne. L'Église de Jérusalem, à partir d'Hadrien, ne compte plus que des Gentils. Mais la tradition s'était conservée d'une église plus ancienne, composée en grande partie d'éléments juifs d'origine, avec la succession régulière de ses évèques appartenant à la même race (2). Il y avait donc là une communauté judéo-chrétienne importante. Les Juifs demeurés juifs n'avaient-ils pas de plus justes motifs de repeupler la Ville Sainte?

Peu importe d'ailleurs le nombre plus ou moins considérable des Juifs habitant Jérusalem. Le feu couvait sous les cendres du Temple. Le contraste entre ces ruines et la prospérité de Rome ne pouvait abattre les Ames ardentes et croyantes.

Le Sifré (3) raconte que Gamaliel II, Josué, Éléazar b. Azaria et A({iba se trouvant à Rome, Aqiba répondit aux larmes des autres par un sourire.

Si Dieu donne cette heureuse fortune à ceux qui l'outragent, que ne fera-t-il pas pour ceux qui le servent? Le quatuor monte à Jérusalem, et la scène se renouvelle. Des hauteurs du Scopus ils aperçoivent la ville et déchirent leurs vêtements. Sur la montagne du Temple, un chacal sort du saint des saints! Aussitôt ils se rappellent les lamentations de Jérémie, la montagne de Sion où les chacals se promènent en liberté (ï).

Et pendant qu'ils se lamentent, Aqiba sourit encore. Puisque Dieu a

Ori'/Ta'. y.al yjvaîxE; ôÀtvat 7:po; OSp'.v a'.7"/:<rTr,v ■jr.h twv 7To).£tj.îwv TcTr,pr,u.iva'.. Dans les discours d'Éiéazar ù Masada.

(1) Tous n'ont pas la intime valeur. Ainsi la présence à Jérusalem d"un IriLuinal supérieur à celui de labné doit ôlre purement théorique dans la pensée d'Aqiba (Sanlicd. xi, 4; ScHi-VTTEn, /. /., p. 85, cite x, 6 (?). Mais on peut se demander si les sept synagogues du pèlerin de Bordeaux et de saint Ëpiphane (De mens, et pond. 14) ne datent pas de ce temps.

(2) EusÈiiE, //. K. IV, G : 7:pw-o; [J-ït». toù; ï/. TTîp'.TOtif,; èti'.t/.ô-ov; Tr.v twv Iv.-J.at ),£iTOup- Tfiflcv If/fM'.l.t-i: Mip/.o;.

(3) Commentaire du Deut., n" 43.

(4) Lam. V, 18.

réalisé ses menaces, il saura accomplir les promesses splendides d'isaïe, de Michée et de Zacharie.

Aqiba est donc animé d'un autre esprit que le plus erand nombre des maîtres. On ne se tromperait pas en disant que c'était l'esprit des ioules, non seulement en Palestine, mais partout où il y avait des Juifs soupirant après la restauration du Temple et du culte (1).

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