V. — ÉPILOGUE
Israël a toujours eu foi en ses destinées. Son histoire est avant tout celle de la fidélité d'un peuple à sa Loi religieuse, c'est aussi celle de ses déceptions messianiques. Ce n'est pas le lieu de les raconter toutes ici. On ne peut que constater par quelques traits la perpétuité de la tradition, toujours la même, malgré les modifications imposées par le temps.
C'est ainsi que la Rome chrétienne s'est substituée à la Rome de
(1) M. Marraorstein qui date de ce moment la petite apocalypse des signes du Messie, explique la surexcitation qu'elle suppose en alléguant que « peut-ôtre des renseignements venus de la Mecque apportèrent-ils la nouvelle que Mahomet était favorable aux juifs » {Rev. des études juives, t. LU, p. 180).
(2j « Les Juifs forment avec les musulmans un seul corps de nation... Ils professeront librement leur religion, comme les musulmans la leur. Les clients et amis de ces Juifs jouiront eux-mêmes dune entière sécurité » (Cacssin de Percevm,, III, p. 2.3). Il n est pas question des clients des musulmans.
(3) Le messianisme juif aurait exercé encore une très sérieuse influence sur les destinées ultérieures de l'islamisme, s'il était vrai, comme le prétend M. Friedlander (dans les Mélanges dédiés à M. Berliner, Francfort, 1903 : Z-'Wce messianique dans l'islamisme), que celte idée est à l'origine de la doctrine des Chiites. Ali, en effet, a bien les traits d'un Messie; cf. Cuira rtr.Vviix, Le Ma/iométismc, Paris, 1898, et Hevue des H. juives, t. XLVII, p. 137.
:t,lO I.K MKSSlA.NIïi.MI': EN ACTIO.N.
1 Knipiiv. Les Juils reiiardaicnt toujours du même cùtô. Tout ce qui meiiac-ait la papauté leur était de bou augure et un présage de l'avèiicmenl du Messie.
On (Ml citera un exemple ({). Lorsque Charles Vlil se précipita comme un torrent sur la péninsule italienne, Alexandre Yl inquiet se renferma au château Saint-Ange. Les temps avaient été durs pour les Juifs, chassés d'Espagne et de Portugal. Us crurent que l'invasion française marquerait la lin de la pa})auté. On avait lixé en 1490 la délivrance messianique. Puis on étendit « les douleurs » jusqu'en li95. Le roi de France n'était pas le Messie, mais le roi du Nord qui met un terme ù l'abomination (2). La Home papale, comme la liomc impériale, est désignée sous le nom d'Édom. L'an 52G3 depuis la création du monde, soit l'an l.")03, vit l'apparition d'un Messie juif, Ascher Lemlein.
Peu après parut un nouveau Messie qui était, chose étrange, issu de la gentilité ! 11 se nommait Salomon Mol/co, « son roi », c'est-à-dire le roi élu de Dieu (3). Dans une sorte de poème en hébreu barbare, il se regarde comme le messager du salut, le courrier messianique, qui, ceignant son épée flamboyante, conduira les siens de l'obscurité à la lumière. Ktait-ee donc seulement un précurseur du Messie? Il périt sur le bûcher, vers 1528.
Dans leurs polémiques contre les chrétiens, les Juifs s'abstiennent de parler de l'épée flamboyante, mais ils soutiennent toujours comme Tryphon que le Messie « sera un homme qui réunira les dispersés, qui rétablira Jérusalem et le sanctuaire, et qui ne renouvellera })as la doctrine ».
Un polémiste inconnu s'exprimait ainsi en 1617 (4). Cinquante ans plus tard se produisait la sensationnelle manifestation de Sabbatha'i Cevi (r>j. M. David Kaufmann, (]ui a publié j'écemmenl d'intéressantes pièces relatives à sa détention à Constantinople en lOGG, est frappé de l'intensité du mouvement messianique : « Des milliers de juifs affluèrent, en effet, de toutes les localités de la Turquie d'Europe pour rendre visite au faux Messie pendant qu'il séjournait sur la rive asiatique, ven-
(1) Einpruiilc a M. S. Kiauss : Le Uui de France Charles VIII et les espérances viessiauii/ues. dans la Jtevue des études juives (1" janv. lyOG) d'apn-s le colophon du nis. Iicli. <l(i Valican in-folio n" 187 (calai. Assomanijet li^ Sefer lia-kanali.
(2) C'esl h' |ia|>f', nomme "illExn {sic).
(3) Un poème )nessiani(/ue de Salomon Malkho (en réalité ÏdS^Z, P»'" M- David Kaiiluiann, dans la Itecue des éludes juives, l. XXXIV, p. 121-127.
(4) Deux polémistes italiens, par M. .1. Bergman» {llevue des études juives, l. XL, p. 188-205).
(0) Snhhnfhai Ceci [Revue dea éludes juives, l. XXXIV, p. ;50j-:}08), [>ar M. David KaiiCmaiiu.
LES DECEPTIONS MESSIAMuLES. 3:tl
dant tout ce qu'ils possédaient, abandonnant joycuscuMMit Iruis demeures pour aidera restaurer le nouvel état juif » (1).
De nos jours, — pour la première fois, — l'idéal juif se dédouble. Pendant que nous voyons des Juifs lidèles affluer à Jérusalem de tous les points du globe, Espagne et Portugal, Maroc et Algérie, Allemagne, Pologne, Russie, Yénien,pour reconstituer de leurs éléments dispersés une Sion nouvelle, d'autres déclarent, comme M. Maurice Bloch, que : « La nouvelle Jérusalem sera partout où triomphera l'idée française de la Révolution ». Ceux-là, comme leurs pères, sont très attentifs aux signes, mais ils ne les cherchent plus au ciel.
Arrivé au terme de cette étude, si l'on ramasse les éléments d'une impression générale, c'est le mot de saint Paul qui se présente à l'esprit : Judaei signa petunt, les Juifs demandent des prodiges. Et il paraît alors si neuf qu'on croit ne l'avoir jamais lu, si profond ({u'on ne saurait dire si jamais personne a mieux résumé en trois mots la situation la plus complexe. Les Juifs attendaient des prodiges. Voilà bien la note dominante de leur pensée. Est-ce à cette attente générale que Jésus a voulu répondre? l'opinion courante dans laquelle il se serait placé?
Les Apôtres ont opposé nettement leur solution inattendue, disant avec saint Paul : nos aulem praedicamus Christum crucifixum (2).
Le judaïsme compte encore aujourd'hui, parmi tant de personnes abandonnées à un messianisme moins chimérique, mais encore plus matériel que celui de leurs ancêtres, beaucoup d'àmes éprises d'un autre idéal, pétries par la douleur, et anxieuses de leur salut. Elles ne sont même plus tentées de rêver au Messie guerrier vers lequel ont soupiré à la fois leur peuple, leurs voyants et leurs docteurs: puissentelles reconnaître le vrai Messie en Jésus crucifié !
(1) Loc. laïuL, 1». 30G.
(2) l Cor. i, 22.