RETOUR DE L'EXIL ET JUGEMENT
c’est-à-dire ceux qui ne se sont pas corrigés même pendant l'exil, de ceux qui servent fidèlement Jahvé.
D’autre part, les arguments allégués contre l’ancienneté du morceau 32-44 n’ont pas de force probante. Il n’est, par exemple, pas du tout vrai que, d’après le verset 40, l’exil soit déjà un fait accompli pour tout le peuple. Car il y est seulement dit qu’à l’époque messianique tout Israël, c’est-à-dire y inclus les dix tribus, servira fidèlement Jahvé, non pas que tout Israël, c’està-dire y inclus les deux tribus du Sud, se trouvent déjà en exil. Et pourquoi la phrase 32: «Nous serons comme les nations, comme les (autres) familles des pays, servant le bois et la pierre» devrait-elle faire supposer que le temple et la ville sont déjà détruits? Du reste, le discours d’'Ezéchiel se terminerait, comme le relèvent justement Hôlscher (44 et Kessler (45), d’une façon abrupte s’il s’arrêtait au verset 32, et ce verset ne contient pas de formule qui le caractérise comme commencement d’un oracle ajouté après coup.
Pour toutes ces raisons, mieux vaut dater la prophétie 32-44 de Ia même année 591 que le discours qui précède. Elle contient l’idée nouvelle que, lors du retour de l’exil, avant l’entrée en Palestine aura lieu la séparation des membres bons et mauvais d'Israël.
(44) Hesekiel, der Dichter, p. 110. Doi (45) Op. cit., p. 75. ent
La magnifique prophétie 11, 14-21 relative à l'état d'Israël au temps messianique est très bien complétée par celle du chapitre 17 sur le rétablissement de la maison davidique. Ezéchiel l’annonça lorsque le roi Sédécias, sollicitant l’aide de l'Egypte, se révolta contre Babylone. Dans un discours allégorique il s’adressa à Israël de la façon suivante: :
Un grand aigle — en hébreu «le grand aigle», ce qui prouve qu'Ezéchiel visait un personnage bien déterminé — aux ailes gigantesques et au plumage abondant et multicolore, vint au Liban — désignation, pour ainsi dire, emphatique, de Sion (46) — y enleva la cime du cèdre, le plus élevé de ses rameaux et l’emporia dans un pays de commerce, dans une ville de marchards.
Puis l’aigle prit «un rejeton du pays», c’est-à-dire du sol palestinien, et le planta dans un terrain fertile. Ce rejeton poussa et devint un beau cep de vigne, quoique de taille peu élevée. Ses rameaux auraient dù se tourner vers l’aigle et ses racines pousser sous lui.
Mais il y avait encore un autre aigle, également ma- : jestueux, et c’est vers lui que la vigne dressa avidement ses racines et ses rameaux pour que celui-ci larrosàt à la place du premier. Cette attitude sera-t-elle profitable à la vigne? Ezéchiel termine sur cette question l’exposé de l’allégorie, 1-10, pour en donner immédiatement l’explication, 11-21:
Le premier aigle est le roi de Babylone. Le cèdre symbolise la maison royale de Jérusalem, sa cime le malheureux roi Jéchonias, déporté à Babylone, La vigne plantée à sa place est Sédécias, institué par N'abuchodonosor. Ce dernier roi, bien qu’il eût prêté serment de fidélité à son souverain de Babylone, tourne ses regards vers l'Egypte et cherche, moyennant l’aide du pharaon, à se rendre indépendant. La pensée du parjure du roi fait éclater l’indignation du prophète. D’un ton à la fois solennel et énergique, Ezéchiel le lui reproche et lui
(46) Comp:"Jér.122, 16541238.
annonce le plus grave châtiment: Sédécias sera emmené captif à Babylone, ses armées massacrées ct dispersées.
À ces terribles menaces se trouve, d’une manière inattendue, ajouté un oracle très consolant: Jahvé prendra un tendre ramedu (47) de la cime du cèdre élevé et le plantera sur une haute montagne d'Israël. Cette tige poussera des branches et deviendra, malgré sa fragilité primitive, un cèdre si majestueux, si gigantesque que les oiseaux de toute espèce habiteront à son ombre et feront leur nid sur ses branches. Alors les arbres des champs comprendront que c’était Jahvé qui «a abaissé un arbre élevé et élevé un arbre bas, desséché un arbre verdoyant et fait bourgeonner un arbre sec», 22-24.
Cette promesse forme-t-elle la suite immédiate de l’allégorie précédente de sorte qu’elle appartiendraïit comme celle-ci à l’époque de l'insurrection de Sédécias, ou doit-elle être séparée du texte qui précède et de ce chef placée peut-être après la catastrophe? La transition de la menace à la promesse est un peu brusque, ce qui amène Kraetzschmar (48) et Heinisch (49) à regarder les versets 22-24 comme ajoutés par Ezéchiel (50) après 586. Steuernagel (51) et Hermann (52) sont plus réservés et considèrent leur addition postérieure seulement comme possible, aucunement comme nécessaire. Kittel (53) est du
(47) En hébreu on lit seulement 11 — tendre; mais il résulte sans difficulté de l’ensemble de la phrase, surtout de UND VIN? que tendre signifie ici «rameau tendre». Le verbe np
choisi par Ezéchiel s’accorde bien avec rameau tendre, car il signifie surtout «cueillir sans peine»; comp. Dit. 23, 26 (dit des épis), Job 30, 4 (dit de l’arroche); 8, 12 (dit du jonc).
(48) Op. cit, p. 160.
(49) Op. cit. p. 91.
(50) L’authenticité n’en a été sérieusement mise en doute que par Hôlscher, Hesekiel, der Dichter, p. 102. Voir contre lui Kessler, op. cit. p. 45 sq.
-(51) Einleitung, p. 584, $ 122, 9c.
(52) Kom., p. XXVI, 10.
(53) Geschichte, II, 1, p. 172, note. 2.
même avis. Cependant il pense que l’oracle, bien que proféré de vive voix avant 586, n’a été inséré dans le livre qu'après cette date. Rothstein, au contraire, n’en met pas en doute le caractère primitif et il a parfaitement raison.
Il y a, en effet, un lien entre l'exposé parabolique et la prophétie rassurante; il consiste dans le fait que les termes choisis pour annoncer le salüt sont empruntés à la parabole et seraient incompréhensibles, si le texte qui les contient était séparé du chapitre 17. Ce lien n’est pas brisé par la manière abrupte dont la perspective rassurante suit ka sentence pénale. Car le prophète n’apostrophe pas le roi et les autres coupables de Jérusalem, mais les exilés et, après avoir menacé les Hiérosolymitains, il a très bien pu consolé ses auditeurs par un épilogue. Les versets 17, 22-24 sont donc la continuation de l’allégorie précédente. Aussi s’explique-t-elle le mieux et même uniquement à leur lumière.
Il est évident que le prophète y annonce la restauration du pouvoir royal. Mais il est difficile de déterminer exactement la conception qu’il en a. Du moment que la cime du cèdre arrachée par l'aigle de Babylone représente le roi Jéchonias, le rameau tendre qu’en prend’ Jahvé symbolise aussi en premier lieu un roi et non pas une dynastie, comme le prétendent Riehm (54), Smend (55), Schmalzl (56), Hôlscher (57), Sellin (58) et Gressmann (59). Ezéchiel veut annoncer que le mal causé à Israël par la déportation de Jéchonias et l'insurrection
(54) Die messianische Weissagung, p. 139.
(55) Der Prophet Ezechiel, p: 112:
(56) Das Buch Ezechiel, p. 174.
(57) Geschichte der israelitischen Religion, $ 55, 13, et Hesekiel, der Dichter, p. 102 (voir contre lui Kônig, Die messianischen Weissagungen, p. 236, note 1). Hülscher, Hesekiel, p. 99 sq., prend les deux aigles pour les symboles de la Babylonie et de l'Egypte, non point de leurs rois, malgré les versets 12 et 15, qu’il regarde — comme d’ailleurs toute la partie explicative — comme inauthentiques, et la vigne, versets 6 sq., pour celui de Juda, non de Sédécias. Avec raison Kessler, op. cit., p. 41, observe contre: lui que l'accent n’est point mis sur «cime», qui signifie une pluralité, mais sur «la tête de la cime» — le roi.
(58) Einleitung, p. 100.
(59) Der Messias, p. 256.
de Sédécias sera réparé par l’établissement d’un autre . roi de la même famille.
Mais alors quel est ce roi? Parce que le prophète attend la restauration pour une date assez rapprochée, Zunz (66) et Winckler (61) prétendent que le fils de Buzi aurait visé Zorobabel. Begrich (62), Kraetzschmar (63) et Herrmann (64), tout en relevant la possibilité qu'Ezéchiel pensât à une personnalité déterminée de la maison de David, s’opposent avec raison à cette opinion. Car nous ne savons presque rien sur Zorobabel (65) et nous ne savons surtout pas si d’autres princes de la famille existaient au moment où parlait le prophète et surtout s’il les aurait jugés dignes de ce suprême honneur. L’unique chose qu’on puisse, à l’exemple de Bertholet (66), Kraetzschmar (67), Begrich (68), Herrmann (69), ‘affirmer avec une certaine vraisemblance, c’est qu'Ezéchiel a espéré que c’est de la descendance de Jéchonias (70) que surgira le roi en question et que c’est dans un temps pas trop éloigné qu’il apparaîtra.
Le prophète caractérise le royaume de ce prince en disant qu’à l’ombre du cèdre majestueux tous les oiseaux (71) habiteront et que les autres arbres du champ reconnaîtront que Jahvé est le vrai Dieu. Ces affirmations ont le double inconvénient de faire partie d’un langage symbolique qui est toujours plus ou moins imprécis et de ne pas bien cadrer entre elles.
(60) Bibelkritisches, loc. cit., p. 678.
(61) Cité par Herrmann, Ezechielstudien, p. 121.
(62) Loc. cit., p. 440 sq.
(63) Op. cit., p. 160. -
(64) Ezechielstudien, p. 121. Dans son commentaire Herrmann ne fait plus mention de cette possibilité.
(65) Voir Nickel, Die Wiederherstellung des jüdischen Gemeinwesens nach dem babylonischen Exil, p. 44 sq.; Fillion, Histoire d'Israël, t. III, p. 8: «Zorobabel était le fils ou bien Je petit fils de Jéchonias.»
(66) Op. cit., p. 94.
(67) Ibidem.
(68) Loc. cit., p. 440 sq.
(69) Ezechielstudien, p. 121. Den
(70) D’après Kittel, Geschichte, II, 1, p. 130 et 173, Ezéchiel penserait ou à Jéchonias ou à un de ses fils; d’après Klamroth, op. cit. p. 53, il songerait à un fils de Jéchonias.
(71) Pour l’image comp. Ez. 31, 6 et Dan. 4, 9 sq., 19.
Les uns, Herrmann (72), Heinisch (73), Kônig (74), relevant surtout la première, prennent les oiseaux pour une image des peuples du monde entier et en concluent qu’Ezéchiel présente le règne du roi comme universel, embrassant toute la terre. Les autres, Bertholet (75), Krætzschmar (76). Lajciak (77), Begrich (78), fixent leur attention plutôt sur la seconde phrase, et, comme les arbres des champs représentent des rois de même que le cèdre est le symbole du roi israélite, ils en concluent que le domaine du nouveau roi sera national et restreint aux Juifs et qu’à côté de lui les autres empires continueront à subsister.
Il faut avouer qu’on est d’abord dans l’embarras quand il s'agit de donner la préférence à l’une ou l’autre de ces opinions. Quand on pense aux descriptions du royaume universel qui se lisent dans le livre d’Isaiïe, on incline à choisir la première. Cependant déjà chez Jérémie on ne rencontre plus cette conception du roi à venir dont le gouvernement politique atteint les extrémités du monde et, dans les textes du livre d’Ezéchiel que nous aurons ultérieurement à étudier, notre prophète énonce sur la domination de ce chef des idées qui ressemblent beaucoup plus à celles de Jérémie qu’à celles d’'Isaïe.
Mais, à lui seul déjà, l’oracle 17, 22-24 nous semble plutôt contenir la prédiction d’un royaume futur restreint aux Juifs que celle d’un empire renfermant tous les peuples. Il est d’abord indéniable que, parmi les deux traits symboliques, celui. des arbres du champ qui admirent le cèdre est bien plus saillant que celui des oiseaux qui s’y abritent.' Il résulte ensuite de la comparaison des rois à des arbres qui entourent le cèdre, emblème du roi futur, que les empires païens continuent à exister, Leurs rois et par suite aussi leurs sujets sont plu-
(72) Ezechielstudien, p. 120, et Kom., p. 107. (73) Op. cit., p. 90.
(74) Op. cit., p. 258.
(75) Op. cit., p. 95.
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(78) Loc. cit., 'p. 442.
tôt conçus comme des spectateurs, remplis d’admiration pour ce roi, que comme des membres incorporés à son royaume. Tandis que le symbolisme des arbres du champ ne se prête guère à être interprété autrement, celui des oiseaux est susceptible d’une explication qui cadre parfaitement avec l’idée d’un règne essentiellement israélite du roi attendu, soit qu’on prenne avec Krætzschmar les oiseaux pour les sujets juifs, soit qu’on prenne avec Begrich leur mention pour un accessoire qui n’exige pas d'interprétation spéciale, comme celle des fruits que le cèdre produira. On peut ainsi harmoniser ce qui est dit sur les oiseaux avec ce qui se lit sur les arbres; mais l’inverse n’est pas possible. Aussi Herrmann (79), qui prend le verset 23, à cause de la mention de tous les oiseaux, pour une allusion au règne universel du Messie, concèdet-il que le verset 24, qui introduit le symbole des arbres du champ, bien qu’il n’exclue pas l’envolée universaliste du verset précédent, la restreint pourtant dans une certaine mesure. À son avis, il n’y aurait pas de contradiction entre ces deux versets, puisque le verset 24, qui ne fait plus proprement partie de l’oracle, est en quelque sorte une formule finale, semblable à celle qui termine souvent les prophéties d’Ezéchiel (80): «Les païens reconnaîtront que Jahvé est Dieu.» Si le verset 24 contenait cette phrase telle quelle, alors cette conception serait admissible. Mais on y lit précisément que les arbres reconnaîtront que Jahvé est Dieu et l’image du cèdre desséché, que Dieu rend de nouveau verdoyant, est reprise de manière à ce que ce verset soit une partie intégrale de l'exposé symbolique.
Il s'ensuit donc que le roi dont Ezéchiel décrit ici le royaume n’est pas, comme le supposent la plupart des exégètes anciens et modernes (81), tout à fait identique
(79) Ezechielstudien, p. 121.
(80) Comp. 20, 22; 36, 20 sq., 36; 37, 28; 39, 23 sq.
(81) Voir les noms d’anciens exégètes juifs dans Reinke, Die messianischen Weissagungen bei den Grossen und Kleinen Propheten des Alten Testamentes, t. IV, 1, p. 64, note 15, d’anciens exégètes chrétiens, dans Knabenbaner, op. cit., p. 179. Parmi les modernes il faut mentionner Kraetzschmar, Begrich, Bertholet, Herrmann, Heinisch, Lajciak, Tobac.
à l'Emmanuel d’Isaïe. Sans doute «le rameau de la cime du cèdre» semble être une allusion à l’oracle d’Isaïe sur le rejeton du tronc de Jessé, 11, 1. Mais, comme le cèdre qui se développera du rameau est mis plus ou moins sur le même pied que les autres arbres qui l’entourent, le roi qu’il symbolise n’est pas, au point de vue politique, plus puissant que les rois païens.
Ce roi est-il conçu par Ezéchiel comme roi unique qui règnera sans fin sur le peuple restauré ou comme le fondateur d’une nouvelle lignée davidique? Nous ne serons fixés que par les oracles ultérieurs du prophète.